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Physiologie

Bertrand Marquer

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Physiologie

Depuis son immense succès sous la Monarchie de Juillet, la physiologie tient du principe d’écriture, et délimite un genre éditorial aux contours paradoxalement flous, qui aborde tous les sujets de la société, et oscille entre le sérieux et la caricature. En la plaçant au cœur du roman expérimental, Zola entendait achever la conversion littéraire de la physiologie, en renouant néanmoins avec son statut de « science modèle » (J.-L. Cabanès), acquis au début du XIXe siècle : « Nous continuons, par nos observations et nos expériences, la besogne du physiologiste, qui a continué celle du physicien et du chimiste. Nous faisons en quelque sorte de la psychologie scientifique, pour compléter la physiologie scientifique » (Émile Zola, Le

Roman expérimental, 1880). Cette filiation associe l’œuvre naturaliste à une physiologie prospective (« Nous

ne connaissons point encore les réactifs qui décomposent les passions et qui permettent de les analyser »,

ibid.), et en fait l’ultime maillon d’une science polyvalente : « Ce n'est là qu'une question de degrés dans la

même voie, de la chimie à la physiologie, puis de la physiologie à l'anthropologie et à la sociologie. Le roman expérimental est au bout » (ibid.) – et devient le lieu d’un savoir tout à la fois récapitulatif et spéculatif.

La poétique naturaliste repose donc sans surprise sur une « poétisation des lieux communs physiologiques » (J.-L. Cabanès), au premier rang desquels figure la notion de tempérament*, qui permet d’articuler physique et moral. Thérèse Raquin (Zola, 1867) peut ainsi se lire comme un « roman du tempérament » (P. Pellini), le roman de la lymphe et des nerfs, comme Manette Salomon (E. et J. de Goncourt, 1867) ou En ménage (Huysmans, 1881) peuvent constituer les romans du tempérament nervoso-bilieux. De manière générale, les comportements induits par les tempéraments fournissent un schéma actanciel aux romanciers naturalistes, et proposent des combinatoires empruntant à la chimie (la fusion) ou à la physique (attirance/répulsion). Se trouve ainsi restitué l’itinéraire épistémologique décrit par Zola dans

Le Roman expérimental : la physiologie romanesque apparaît comme la somme de déterminismes

physico-chimiques dont elle restitue les mouvements et, finalement, l’histoire.

Pour autant, la physiologie des naturalistes n’échappe pas à l’imagerie sociale qu’exploitaient ses devancières sous la Monarchie de Juillet. Les représentations du sexe faible empruntent abondamment aux clichés véhiculés par la vulgate physiologique. La menstruation est très souvent décrite comme une souillure à la fois physique et morale (Edmond de Goncourt, Chérie, 1884 ; Zola, La Joie de vivre, 1884), et la puberté présentée comme « l’âge où la santé d’une femme se décide » (Zola, Une page d’amour, 1878). Le corps féminin est lui-même volontiers dépeint comme une machine encline au détraquement, du fait de la sensibilité excessive qui l’anime. Ainsi de Renée, « adorable et étonnante machine qui se cass[e] » (La

Curée, 1872) ou de Nana, que caractérise le « détraquement nerveux de son sexe de femme » (Nana,

1880), la féminité prenant bien souvent les traits du dérèglement hystérique* (E. et J. de Goncourt, Germinie

Lacerteux, 1865, La Fille Élisa, 1877 ; Zola, Lourdes, 1894). Au-delà, les métaphores employées tendent à

identifier régulations physiologique et sociale, et permettent à l’écrivain naturaliste de présenter les dysfonctionnements de la société en termes de spasmes, de carence ou d’excès, autrement dit de perturbation des flux par dérégulation. Conformément à son utilisation dans le discours hygiéniste, la physiologie zolienne se plaît ainsi à associer norme et santé, déviance et maladie*, afin d’étayer les analogies entre le corps physique et le corps social, et assurer de ce fait la cohérence d’un système bâti sur une arborescence, et sur la circulation d’une « lésion originelle » (Le Docteur Pascal, 1893) métaphorisant la lignée d’une famille et le destin du Second Empire. Dans ces conditions, « le physiologique est le plus souvent "happé" par le pathologique » (J.-L. Cabanès), d’autant que la visée critique du document naturaliste suppose la mise en relief des tares qui constituent le nouvel envers de l’histoire contemporaine.

La physiologie participe donc d’un parti-pris tout à la fois esthétique et idéologique. Elle légitime le recours à l’ordure au nom de l’analyse d’une totalité organique, et rend ainsi caduque les « hiérarchies dans les fonctions animales » (Henry Céard, Une belle journée, 1881). Elle permet de rejeter l’approche philosophique de la psychologie*, désormais conçue sur le modèle du tempérament et de l’humeur, et substitue à l’introspection l’analyse des sécrétions, nouveau matériau, tangible, d’une évaluation morale (« son idéal coulait avec ses leucorrhées », écrit Huysmans d’Anna Meunier, dans le projet avorté La Faim,

RHLF, 1979). La physiologie contribue également à l’élaboration d’un véritable code poétique pour la mise

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Véritable moteur d’un récit dont elle distribue les rôles et régule les péripéties, la physiologie tient par conséquent bien souvent lieu de fatum. C’est, derrière la condamnation esthétique, ce que semblent reprocher Gustave Merlet au « Roman physiologique » (Revue européenne, juin 1860), ou Ferdinand Brunetière à la « psychologie physiologique » de Flaubert dans Madame Bovary (Le Roman naturaliste, 1892) : la physiologie supprime le libre-arbitre en même temps qu’elle remplace « l’histoire d’une âme par l’étude d’un tempérament, ou si vous voulez d’une maladie, dans laquelle n’interviennent ni la liberté, ni la conscience, ni même la passion » (Gustave Merlet, art. cit.). La physiologie offre en effet à l’involontaire son paradigme : elle permet de décrire et d’analyser les rouages d’un corps-machine comportant bien souvent, sans le savoir, le grain de sable d’un « vice névropathique caché » (Zola, à propos de la Psychologie

morbide de Moreau de Tours, B.N., N.A.F., Ms 10294, F° 134) ; elle articule entre eux les déterminismes et,

surtout, circonscrit, à travers le jeu des pulsions, quelque chose comme un inconscient* encore envisagé de manière métaphorique ou analogique (à l’image de La Bête humaine, expression préférée par Zola au terme d’« inconscient » un temps envisagé, pour donner son titre à ce roman du réseau pulsionnel par excellence). Les mécanismes de l’action réflexe fournissent un patron à la psychologie de « personnages souverainement dominés par leurs nerfs et leur sang, dépourvus de libre arbitre, entraînés à chaque acte de leur vie par les fatalités de la chair » (Zola, préface de Thérèse Raquin). Ils contribuent à forger un régime de discours où la « parole, dans les moments de crise, est plutôt ce qui s’évade de l’organisme » (S. Ménard) pour permettre le surgissement d’une vérité ontologique, donc physiologique.

À la fois méthode d’analyse et système actanciel, réserve d’images et vecteur d’une idéologie, la physiologie peut dans ces conditions être considérée, ainsi que le laisse entendre Le Roman expérimental, comme l’autre nom de la poétique naturaliste.

B. Marquer

Bibliographie : Cabanès, Jean-Louis, Le Corps et la maladie dans les récits réalistes, Paris, Klincksieck, 1991, 2 t. ; Ménard, Sophie,

« Paroles torturées : l’aveu malgré soi dans l’œuvre d’Émile Zola », Paradigmes de l’âme. Littérature et aliénisme au XIXe siècle J.-L.

Cabanès, D. Philippot et P. Tortonese éd.), Presses Sorbonne Nouvelle, 2012, p. 213-228 ; Pellini, Pierluigi, « Zola : hystérie et fêlure. Autour de Pot-Bouille », Paradigmes de l’âme, op. cit., p. 229-265 ; Stiénon, Valérie, La Littérature des Physiologies. Sociopoétique d'un

genre panoramique (1830-1845), Classiques Garnier, coll. « Études romantiques et dix-neuviémistes », 2012.

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