LE GRAND ARC ORIENTABLE et six autres Armes révélées

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LE GRAND ARC ORIENTABLE

et six autres Armes révélées

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Ouvrages du même auteur :

Les Français et le racisme, en collaboration avec Albert Memmi et Paul Maucorps (Payot)

Je roule pour vous (Seuil)

Israël et les Arabes, en collaboration avec Eric Rouleau, Jean et Simonne Lacouture (Seuil)

Le Pain et les Jeux, en collaboration avec Claude Kiejman (Seuil)

Je et les autres, en collaboration avec Janine Maucorps (Payot)

78, si la Gauche l'emportait (Ramsay)

Et si on allait faire un tour jusqu'à la Pointe? (Ramsay)

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Jean-Francis/HELD /

LE GRAND ARC ORIENTABLE

e t s i x a u t r e s A r m e s r é v é l é e s

Récit

Éditions Ramsay

9, rue du Cherche-Midi, 75006 Paris

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0 Éditions Ramsay, Paris, 1981 ISBN 2-85956-226-5

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A mon père, le Dr René Raphaël Held, infatigable découvreur d'arsenaux enfouis, affectueusement.

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COMMENTAIRE

J'ai mis du temps à m'apercevoir que m o n lit était aussi proche du m o n t Sinaï.

Avant d'admettre cette quasi-mitoyenneté comme parole d'Évangile, j'ai suivi malgré moi un itinéraire scabreux. La case de départ du labyrinthe où j'étais appelé à pénétrer semblait d'abord trivialement somnifère, au sens clinique du terme. Je ne me méfiais pas. Bientôt, ma progression inconsidérée s'est accélérée en spirale et m'a entraîné infiniment plus loin et longtemps que je ne l'avais imaginé. La n a r r a t i o n de ce voyage en un certain sens initiatique se présente sous une forme éditorialement incongrue qui exige quelques explications. Une préface ou un avertissement au lecteur n'y suffirait pas.

Expliquer, j'ai dit. Attention. Que les digues résistent! J'ai tellement envie et besoin d'expliquer, expliquer, expliquer! Il faut que j'explique tout, tout de suite. Les explications ne se présentent pas une à une, en bon ordre, mais de front, sur une seule ligne, comme dans les westerns les i m m i g r a n t s de la ruée vers l'Ouest. Il y en a des petites qui resquillent en

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1. LE GRAND ARC ORIENTABLE

Le Grand Arc est en batterie dans un espace restreint planté de quelques arbres, entre deux murailles rocheuses assez grossièrement dessi- nées qui convergent l'une vers l'autre sans se rejoindre tout à fait. Il vise la faille ainsi ouverte sur le monde extérieur caché par un repli de la falaise. Dans un instant toujours prorogé la cible va surgir de cette faille étroite et coudée, à une vingtaine de mètres de l'arme.

L'arc proprement dit (1) a été confectionné à partir de deux jeunes sapins longs chacun de trois mètres, dépouillés de leurs branches et assujettis l'un à l'autre par leurs bases préala- blement taillées en longs biseaux. Une cordelette enroulée très fortement et à de nombreuses reprises tout autour de la jointure oblique assure plan contre plan la solidarité de l'ensemble, que confirment encore deux pièces de bois disposées en matière d'attelles ou d'éclisses serrées dans la lignature médiane, l'une devant la solution de continuité et l'autre derrière. La cime des deux

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souplesse, des grosses costaudes qui piétinent les autres, des fines qui se faufilent, des légères qui volent, des sournoises qui rampent et qui creusent des tunnels. Si je lâche tout, ce sera l'anarchie, la ruée aveugle, l'écroulement de la bibliothèque de Babylone.

Par malheur, aucune explication prioritaire à laquelle toutes les autres s'accrocheraient à la queue leu leu n'impose son urgence. L'écheveau est dépourvu de fil conducteur unique que je pourrais commodément dévider. Si je n'explique pas tout simultanément, vous n'allez pas comprendre. Vous ne me laisserez pas le temps de m'expliquer, de vous faire comprendre. Vous croirez que je suis illuminé, ou en rupture d'ashram, ou malade, ou pédant logorrhéique. Bref, à fuir. Attendez. Vous allez voir où je veux en venir. Faites-moi crédit, puisque je ne peux pas tout balancer en même temps. Votre patience ne sera pas investie en pure perte. Il y aura du vécu, du saignant.

Support inadéquat d'une aventure littéralement

« advenue » que nul scénario ne charpente, l'objet- livre, avec son début, son milieu et sa fin, est trop conforme à la logique discursive pour se prêter tel quel à l'envahissement sans queue ni tête que je projette.

Tant bien que mal, j'ai eu recours à un artifice qui déjà vous interloque et ne vous prédispose guère à faire l'effort de m'accompagner dans cette brousse encore vierge de sentier. Regardez : il y a un texte sur les pages de gauche, un autre sur les pages de droite. Pour que ma

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petits arbres, trop frêle, n'a pas été conservée.

L'arc est gros en son centre comme une cuisse d'homme et un peu plus fin que le poignet à ses extrémités. L'affût de l'engin est le tronc d'un sapin qui se trouvait enraciné à l'endroit conve- nable. Ses branches commencent très haut et ne sauraient gêner le tir. Une cordelette enroulée en croix de Saint-André attache perpendiculaire- ment le milieu de l'arc au tronc, devant celui-ci, à un mètre du sol ou un peu plus.

Il a fallu plusieurs hommes robustes pour bander le Grand Arc horizontal. Sa corde forme un V aigu loin en arrière. Une seconde corde s'accroche à la pointe du V, supporte la tension du bois fortement ployé et va s'ancrer au moyen d'une boucle plusieurs fois nouée à un sapin planté vingt mètres derrière celui qui sert d'affût. Le point d'ancrage est un peu plus bas que l'arc fixé comme on l'a dit à un mètre du sol environ. Ainsi, la ligne de tir s'oriente légèrement en contre-plongée (2).

Entre l'arc et l'arbre postérieur où elle est ancrée, la corde à peine oblique frôle la surface plane d'une souche sans que sa rectitude rendue parfaite par la tension en soit affectée. Quand la cible se présentera dans la faille à l'endroit où trois mètres à peine séparent les falaises convergentes, il suffira d'un coup de hache (3) nettement asséné sur la souche pour que le projectile soit lancé avec une force considérable.

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tentative ne soit pas lettre morte, l'idéal serait que vous lisiez simultanément à gauche et à droite, d'un œil et de l'autre, comme si vous étiez caméléon. Je reconnais que c'est beaucoup demander. Tout de même, essayez de ne pas consommer d'abord intégralement l'un ou l'autre des textes, en supposant que cela soit digestible. Je crois que vous ne pourriez rien comprendre, puisque le récit de la page de droite n'a aucun sens sans l'explication de la page de gauche et que l'explication est sans objet si l'on ne s'est pas heurté au récit. N'étant pas lecteur, je ne détiens aucune solution. Essayez de panacher. De faire des zigzags. Frottez-vous à une Arme, prenez un bout de commentaire quand vous en aurez marre, mais pas forcément le bout qui jouxte la page de droite où vous pataugez. Il n'y a pas de lien particulier entre telle ou telle Arme et le commentaire avoisinant. Plutôt une connivence générale. Je vais vous expliquer encore, au cas où vous attaqueriez cette sorte de livre par la gauche que je rédige présentement. Je ne me lasserai pas d'expliquer parce que le besoin d'être saisi est comme le moteur emballé de mon entreprise. En ce moment, je suis d'ailleurs en train d'expliquer mon explication et je me retiens pour ne pas expliquer ce que j'explique.

Cette redondante, cette jargonnante cataracte verbeuse pleine d'adjectifs et de conjonctions n'est pas acci- dentelle, elle trahit et suggère la pression qu'exercent sur moi tous les moments du commentaire qui se bousculent pour attaquer ensemble le premier virage.

Tout va se décanter assez vite.

Bien entendu, pour narrer, j'ai commencé par la

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Pour l'instant, le trait est posé sur l'arc. C'est un long javelot sans barbillons ni empennage, en bois lisse et lourd, dont le diamètre varie entre quatre et cinq centimètres. L'encoche termi- nale (4) assez profonde pince l'espèce de renfle- ment que fait la corde d'ancrage entortillée autour de la corde du Grand Arc. La hampe est calée naturellement dans l'angle droit formé par le tronc de l'affût et l'arc, à l'endroit de la ligature en forme de croix de Saint-André. En avant du tronc qu'il dépasse d'un bon mètre par la droite, le javelot s'amincit progressivement jusqu'à former une pointe nue sans doute durcie par le feu. A partir de cette pointe jusqu'à l'arbre terminal le javelot et la corde d'ancrage semblent ne former qu'une seule ligne continue dont la formidable tension latente est nettement percep-

tible.

Ainsi agencé, tout l'appareil donne une impression de cohérence rustique et d'efficacité.

Il attend la seconde indéfiniment suspendue du coup de hache et du tir paroxystique. Mais dans la clairière entre les deux murailles convergen- tes, le Grand Arc puissamment bandé n'est qu'une page blanche. On l'a trouvé tout à fait (5), déjà armé. Le travail de supputation qui commence plus tard que sur certains autres matériels n'en sera pas moins ardu.

Le Grand Arc vise avec une précision satis- faisante la faille rocheuse d'où la cible va surgir

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description des Armes qui figure sur les pages de droite. C'est peu dire que ces machines sont extra- vagantes : quand je les ai successivement reçues, quand j'ai pu prendre le minimum de recul indis- pensable pour les considérer, je me suis trouvé dans les mêmes dispositions que la fameuse poule qui a couvé un canard. Mais où suis-je donc allé chercher tout ça? Telle est la maîtresse-question. Tant que je n'avais pas exhumé au moins quelques rudiments de réponse, les Armes étaient en moi, de moi, comme une greffe étrangère. Ce commentaire que je me risque à qualifier prématurément d'anagogique est avant tout une tentative pour lancer un trait d'union entre l'Arsenal et ma personne qui en a été gratifiée.

Aussi loin et profondément que j'étais capable de m'aventurer, j'ai cherché des clefs pour entrer dans ces machines si proches dont jusqu'à preuve du contraire rien ne m'autorisait à prétendre qu'elles étaient miennes.

Les Armes sont au nombre de 7, quantité excel- lente qui revient sans cesse dans la culture occiden- tale. Un est seul, deux est deux fois un, trois est trinitaire, quatre est deux fois deux, cinq est la moitié de dix, et ainsi de suite. Sept, nombre premier natu- rel, tient sa puissance magique de son espèce de singu- larité. Il est vertueux parce que libre et différent.

J'ai donc reçu sept Armes, qui sont par ordre d'arrivée : le Grand Arc orientable, le Pylône tour- nant, les Flèches à réaction, le Lance-marrons automatique, le Pipe-line à balles, le Tourniquet

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immanquablement. Pourtant, dans une telle chasse, des impondérables peuvent fausser le projet d'une seconde ou d'un mètre. La cible lancée à vive allure risque de bondir juste un peu trop haut en prenant appui sur la muraille (6) ou au contraire de ramper contre le sol juste en dessous de la trajectoire préétablie du javelot.

Décontenancé par la soudaineté de l'action, le servant peut aussi abattre sa hache une fraction de seconde trop tard ou mal orienter le tranchant de telle façon que tous les torons de la corde ne soient pas simultanément coupés. Il suffit qu'une des fibres résiste un seul instant et la cible aura le temps de parcourir une distance courte mais suffisante pour échapper au trait.

Certes, les conséquences du coup manqué seraient sanglantes: mais cette éventualité est enclose dans le même futur que le surgissement de la cible et n'a pas à être prise en considéra- tion (7). Ce qui importe et doit faire l'objet d'une supputation attentive, c'est le dispositif ou l'en- semble de dispositifs capable de modifier l'angle de tir du Grand Arc sans mettre en question sa structure originale. Les corrections qu'il faut s'efforcer d'obtenir sont de peu d'amplitude. La cible sera atteinte à proximité de la faille ou jamais.

La solution la plus simple consiste à nouer à la corde d'ancrage, quelque part entre la souche et l'arc, des cordes latérales que plusieurs groupes

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souple et la Quadruple Batte électronique. Chaque description d'Arme est suivie de quelques notes succinctes qui apportent des précisions techniques en marge du compte rendu original ou renvoient au commentaire. Le commentaire, enfin, est la viande autour du squelette de la description. Le tout ne constitue pas, bien sûr, un roman. Pas un essai non plus, encore que certains passages de ce commentaire prennent la forme d'un raisonnement systématique : mais il s'agit toujours d'une mise en perspective de l'Arsenal dans ce qu'il a de particulier. C'est l'éti- quette de récit qui convient le moins mal à l'ensem- ble puisque je raconte ce qui m'est arrivé. Le récit est véridique dans la mesure où je n'invente rien exprès, où, mais même avec le souci d'être mieux intelligible et littérairement chatoyant, je ne modifie rien. Ce que j'ai découvert quant à la genèse des Armes devrait vous persuader bientôt que cette proclama- tion est le contraire d'une clause de style : on invente autre chose. Pas ça. Ou alors on est fou, ce que je ne suis pas.

Les visitations nocturnes ont commencé il y a cinq ou six ans, peu importe la date exacte. Visitation, c'est une façon de dire : je n'ai pas entendu les voix de Jeanne, ni senti pousser un troisième œil à la base de mon nez, ni trouvé soudain un sens transcendantal à la vie. Ce n'est pas mon genre, on y reviendra mais plus tard, car en ce début de commentaire j'ai encore trop envie de revenir sur tout, tout de suite. Restons sur l'aire de décollage.

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d'hommes se tiennent prêts à tirer violemment s'il en est besoin le moment venu. Pour dévier par exemple la trajectoire du javelot vers la droite, le groupe de gauche actionnerait sa corde tandis que le groupe de droite se contenterait de suivre le mouvement. Les corrections en hauteur sont plus difficiles à envisager. On doit recourir à deux renvois angulaires, la corde inférieure passant sous une branche lisse disposée en dessous de la corde d'ancrage parallèlement à celle-ci et la corde supérieure passant sur une autre branche disposée au-dessus de la corde d'ancrage avant d'être reprise latéralement par les servants. Une traction vers le haut infléchira la ligne de tir vers le bas et vice versa.

La relative simplicité de cette méthode qui suppose tout de même quatre équipes de poin- teurs bien entraînés ne comporte pas que des avantages. En premier lieu, ilf faut noter que rien ne recommande l'économie dans l'élaboration d'une telle sorte d'armement. L'intérêt en réside au contraire dans une certaine sophistication ingénieuse. D'autre part, la dislocation brutale horizontalement et en profondeur d'une corde supportant un quintal de traction ou plus encore est pénible pour l'entendement. Ce n'est plus du pointage mais du halage improvisé dans le désordre avec une pléthore de frottements para- sites.

Le principe élémentaire d'un tel agencement

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J'ai donc à ce moment-là autour de quarante- cinq ans et tout va plutôt bien. Journaliste, je me couche tard, je relis longuement Raymond Chandler et Dashiell Hammett. La lumière éteinte, j'ai du mal à m'endormir. Pas vraiment du mal, parce que j'aime cet intermède silencieux et que rien ne m'oblige à me lever très matin. Mais ça dure... Pour faire le vide et dormir, je m'invente petit à petit une espèce de méthode, à tel point qu'en parallèle avec les Armes j'avais d'abord projeté d'écrire une sorte de traité pince-sans-rire sur l'insomnie et ses remèdes. J'avais même pensé à un titre, « Des Armes pour s'endor- mir », mais la relaxation a fini par passer au second plan.

Je m'allonge sur le dos, un oreiller plié non pas sous la tête mais sous la nuque comme les tabourets de nuit des anciens Égyptiens ou des Chinois. Je respire léger. Je détends tout, évidemment : les doigts de pied, le ventre, les mains. C'est classique. Et pour mieux détendre les mains, j'essaye un truc.

Les coudes posés de part et d'autre de mon thorax, je place les avant-bras verticalement. Les mains restent en équilibre dans le prolongement de l'avant- bras ou retombent poignets cassés, ce n'est pas important. L'essentiel est que les muscles soient mous, oubliés, en chômage. Je consacre toute mon attention à ce que les avant-bras restent verticaux d'eux-mêmes, qu'ils ne retombent pas sur le lit. Pour

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— ou d'une telle absence d'agencement — exige en outre des systèmes accessoires aussi complexes que peu satisfaisants. Les branches longitudina- les indispensables aux renvois des cordes char- gées de l'infléchissement vers le haut ou vers le bas réclament des bâtis superposés, des tréteaux désagréables qui rendent problématique toute combinaison de mouvements ayant pour but de corriger le tir, par exemple, à la fois vers le haut et vers la gauche. Enfin, les détournements d'itinéraire infligés à la corde d'ancrage, ligne droite soudain brisée, proscrivent le recours à une souche unique comme billot destiné à recevoir le coup de hache final. Il faut prévoir sur le sol à hauteur voulue un tronc d'arbre couché perpen- diculairement à la corde afin que le servant soit assuré de ne frapper en aucun cas au-dessus du vide. Il faut que ce tronc ait juste le diamètre requis. Il faut en aplanir toute la surface utile, et ainsi de suite.

De ce premier projet assez vite écarté, on ne retiendra qu'une leçon : la faculté qu'a le Grand Arc de pivoter horizontalement avec une ampli- tude médiocre mais suffisante autour du tronc qui lui sert d'affût et verticalement autour de son propre axe longitudinal. Bien que très serrée, la ligature en forme de croix de Saint-André garde une certaine souplesse et sans constituer pour autant une véritable articulation peut travailler dans une faible mesure. Un autre dispositif offre

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trouver la position d'équilibre, je tâtonne, je com- mande à mes avant-bras d'effectuer des déplacements infimes sur l'articulation du coude qui, dans cette position, grippe un tout petit peu comme s'il man- quait d'huile et contribue à la stabilité de sa charge érigée. Voilà. L'avant-bras tient en l'air tout seul. Je pousse ou je tire d'un cran millimétrique pour tester l'assise, j'éprouve la résistance passive de coude, plus par l'intention de remuer que par une véritable mobilisation musculaire. Je joue presque platonique- ment avec mes os, mes articulations, la pesanteur et les renseignements vagues qui me parviennent sur mon attitude dans l'espace obscur. C'est amusant.

Démobilisant. Endormant.

Pendant cet exercice végétal, ma tête tourne à bas régime, en roue libre. Les yeux fermés, je regarde les phoshènes, ces constellations à la fois lumineuses et sombrement colorées de bleu et de rouge, se former et se déformer sous mes paupières. Tiens! Une sorte de segment pointillé sinueux, comme une colonie de bactéries vue au microscope, dérive du centre vers la périphérie de mon champ-clos visuel. J'essaie de le suivre, de le ramener devant moi par des mouve- ments brusques de mes globes oculaires, mais ça dérape trop. Et quelque chose arrive que je n'ai ni anticipé ni voulu.

Les phosphènes et le filament segmenté s'oublient.

Je vois pour la première fois le grand arc horizontal, qui ne mérite pas encore de majuscules. Je ne le vois pas vraiment comme on voit sa brosse à dents ou la

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quelques chances de mettre à profit cette faculté que possède l'arc de jouer tant soit peu sur sa ligne de tir préétablie. Il reste, cependant, qu'il faudra immanquablement agir sur la corde

d'ancrage entre le javelot et ledit ancrage.

On se concentrera d'abord sur les éventuelles corrections horizontales. L'idée d'intercaler en tel point du système un relais en forme de portion de cercle dont l'arbre d'affût serait le lieu géométrique et sur lequel la corde qui maintient l'arc tendu pourrait glisser ou riper est assez satisfaisante. Encore faut-il que l'une ou l'autre extrémité de cette portion de cercle, n'étant ni supportée nifreinée par un bâti, soit empêchée de basculer vers l'arc dès le moment où la traction cessera de s'exercer au juste milieu de l'appa- reil (8). Autrement dit, tous les points de l'espèce de petit arc rigide ainsi prévu pour le réglage doivent être contraints de demeurer équidistants de la ligature en croix de Saint-André même si, pour suivre un mouvement inopiné de la cible, le préposé déplace la corde de retenue vers la droite ou vers la gauche dudit petit arc. On appellera désormais corde de retenue la corde qui va du grand arc au système de réglage et corde d'ancrage la corde qui va du système de réglage à l'arbre terminal postérieur.

Il devient désormais extrêmement difficile de visualiser dans son ensemble l'allure de l'arme enrichie de son dispositif de pointage (9). On

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Le Grand Arc orientable, le Pylône tournant, les Flèches à réaction.

Le Lance-marrons automatique, le Pipe-line à balles, le Tourni- quet souple et la Quadruple Batte électronique ne sont pas des . armes inventées pour les Desoins d'une cause. Apparues à la fa- veur de circonstances en apparence triviales, elles se sont chargées de sens jusqu'à devenir les sept chapitres d'une révélation intime.

La nuit, pendant les minutes ou les heures solitaires qui précèdent le sommeil, la supputation de ces armes subtiles et grotesques s'est d'abord imposée comme un moyen de calmer l'imagination pour mieux s'endormir. Mais bientôt, les agencements des machi- nes toujours bandées et jamais déclenchées se sont nourris des épisodes clandestins de l'enfance. Bien au-delà d'interprétations psychanalytiques trop faciles, c'est toute une biographie parallèle et trouble qui se révèle à la faveur des mécanismes nés de ce cinéma nocturne obsessionnel.

La description des Armes n'est pas modifiable à volonté. Elle est un texte sacré, obscur. Bon gré mal gré prophète de lui-même, le rédacteur n'a pu se contenter de livrer tel quel son Deutéronome individuel : une fois les Tables transcrites, il a dû s'improviser talmudiste et exégète pour commenter la Révélation. Ainsi s'amorce une spirale vertigineuse d'explication, d'explication qui ne saurait avoir de fin...

Jean-Francis Held est né le 9 juillet 1930. Après des études de philo- sophie, il devient grand reporter à Libération, à la télévision, puis au Nouvel Observateur avant de diriger la rubrique "Société" de

l'Express. 1

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