L'APPROCHE BIOGRAPHIQUE

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Texte intégral

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PRATIQUES SOCIALES ET TRAVAIL EN MILIEU URBAIN

les ca11iers

14 -1991

L'APPROCHE BIOGRAPHIQUE

PROCESSUS D'INSERTION URBAINE ET TRAVAIL

Brésil, Équateur, . France, Inde;

Japdn,· Senégal

UR : Migrations, Travail, Mobilit€s Sociales (R. Cabanes)

Département SUD - ORSTOM -72, route d'Aulnay 93143 - BONDY Cedex Tél. 48 47 31 95

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SOMMAIRE

R.CABANES

Avant propros 1

Ph. ANTOINE, Ph. BOCQUIER, A.S. FALL Y. GUISSE,J. NAMITELAMIO

Etude de l'insertion urbaine des migrants à Dakar

Présentation de la méthodologie de l'enquête 3 Ph. BOCQUIER

Un exemple d'analyse statistique des biographies: l'entrée

dans la vie active à Dakar 15

A.S.FALL

Du questionnaire biographique quantitatif aux entretiens approfondis sur les réseaux de sociabilité en ville 37

F.DUREAU

Recueil et analyse de biographies migratoires et

professionnelles à Quito (Equateur) 51

V.DUPONT

Contribution des biographies migratoires et professionnelles dans une recherche sur la dynamique des villes moyennes et les processus migratoires en Inde 61 E.LELIEVRE

L'analyse démographique des biographies 67 M.FERRAND

Récits de vie et questionnaires biographiques: approche

comparative 73

C.AUBERTIN

Histoires de vie et itinéraires urbains dans le district fédéral

de Brasilia 87

J. MAGAUD, K. SUGITA

Histoires parallèles ou des histoires de vie un peu spéciales

dans l'analyse de l'entreprise 91

R.CABANES

Le concept de culture ouvrière à travers l'approche

biographique (Sac-Paulo) 101

B.LAUTIER

Cycles de vie, trajectoires professionnelles et stratégies familiales. Quelques réflexions méthodologiques à partir de

travaux latino-américains 119

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Avant-propos

Ce numéro rassemble les contributions des membres de l'UR

"Migrations, travail, mobilités sociales" auxquels se sont associés des chercheurs d'autres institutions qui ont participé aux journées de l'UR en septembre 1990 et que nous remercions.

Il est consacré à l'approche biographique, utilisée ici par des disciplines diverses (anthropologie, démographie, économie, géo- graphie,sociologie). Les systèmes de recueil et d'analyse sont donc assez différents et dépendent des objets de recherche définis par chacune d'elles. L'intérêt de ces articles est plutôt d'ordre méthodologique: ils n'exposent pas encore, ou peu, des résultats, mais ils exposent les tech- niques d'analyse et de recueil des données susceptibles d'appréhender leur objet de recherche en associant, souvent, méthodes quantitatives et qualitatives .

. Cet accent porté sur l'approche biographique est peut-être le signe d'un questionnement nouveau en sciences sociales, tant celles habituées àtravailler en quantitatifà partir de l'agrégation de sujets que celles relevant d'une approche plus macrologique ou qualitative. Si les premières paraissent plus rigoureuses à établir des faits, et les secondes plus aptes à parler de leurs enchaînements et de leurs mécanismes, les unes et les autres s'interrogent sur les notions de processus et de durée.

D'où l'intérêt d'un rapprochement qui, pour en rester actuellement au stade méthodologique étant donné le degré d'avancement des recherches, ne se donne pas la méthodologie, et l'approche biographique en particulier, comme une fin en soi; mais comme le moyen de saisir des processus sociaux et de penser leurs changements, non en termes de dé- terminations structurelles, mais à partir de la relative autonomie des ac- teurs qui sont intégrés dans les "organisations" ou les "systèmes", mais qui, aussi, les transforment.

Une première série d'enquêtes est relative au thème de l'insertion urbaine des migrants dans des capitales ou des villes de plusieurs continents. Ces enquêtes relient les itinéraires professionnels, rési- dentiels et familiaux.

Enquêtes "lourdes" de démographie associéesà des enquêtes plus légères sous forme de questionnaires biographiques et reliées à des enquêtes de nature anthropologique (P.ANTOINE, P.BOCQUIER, A.S.FALL, J.NANITELAMIO à DAKAR), enquêtes combinées, plus quantitatives (les faits) ou plus qualitatives (leur représentation) dans le même questionnaire (F.DUREAU à'QUITO), enquêtes associant des

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approches diversifiées où est située l'approche biographique (V.DUPONTen INDE).

Une autre série d'articles présente une approche ou une réflexion méthodologique plus marquée : exposé d'une méthode d'analyse démographique déjà expérimentée en France (E.LELIEVRE), comparaison et évaluation méthodologique du questionnaire et de l'entretien biographique effectués, de manière indépendante, sur les mêmes sujets (M. FERRAND, FRANCE), prise de position en faveur d'une démarche qualitative (C.AUBERTIN à BRASILIA).

Enfin une dernière série d'articles, tout en conservant une dimension méthodologique, est davantage centrée sur la place du travail dans la structuration du comportement des acteurs : une comparaison d'entreprises(J.MAGAUD, K.SUGITA, une comparaison FRANCE- JAPON), la notion de culture en milieu ouvrier (R.CABANES à SAO PAULO), le rapport entre projets professionnels et stratégies familiales (B.LAUTIER en AMERIQUE LATINE).

Ce numéro est le premier élément du dossier de préparation au séminaire de septembre 1991. Il sera suivi de deux autres d'ici le mois de mai.

R.CABANES

PS. Nous rappelons à tous les membres de l'UR de ne pas négliger de renvoyer, pour ceux qui ne l'auraient pas encore fait, le coupon-réponse concernant le prochain séminaire de séminaire de Septembre.

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ETUDE DE L'INSERTION URBAINE DES MIGRANTS A DAKAR.

Présentation de la méthodologie de l'enquête

Ph. ANTOINE, Ph. BOCQUIER, A.S. FALL, Y. GUISSE, J.

NANITELAMIO

L'objectif central de l'étude pluridisciplinaire (1), dont nous présentons ici certains aspects méthodologiques, consiste àvoir comment, dans un contexte d'aggravation de la crise économique que connait le Sénégal, ont évolué les conditions et les modalités de l'insertion urbaine, et se sont modifiées les relations des migrants avec leur milieu d'origine. Pour réaliser cet objectif, nous menons conjointement plusieurs investigations: une enquête ménage légère, sur un échantillon représentatif de l'ensemble de la population de l'agglomération; une enquête biographique auprès d'un sous échantillon d'hommes et de femmes; et des études sociologiques et anthropologiques afin de mieux saisir les réseaux sociaux, l'articulation entre le monde du travail et les autres composantes de la sociabilité urbaine, ainsi que les relations entre migrations et évolution des statuts féminins. L'enquête biographique quantitative constitue l'élément pivot de nos investigations.

Peu d'études en Afrique considèrent la migration du point de vue des grandes métropoles elles-mêmes. Par ailleurs, l'ensemble de la biographie migratoire est rarement recueillie dans ces enquêtes (BILSBORROW, OBERAI, STANDING, 1984; GREGORY, PICHE, 1985). En Afrique francophone, des approches biographiques ont été tentées comme celle de Ph. HAERINGER (1972)(à Abidjan auprès d'un millier de migrants) à partir d'une transcription synoptique d'entretiens libres portant principalement sur les étapes migratoires, la mobilité résidentielle, la mobilité professionnelle, les relations avec le village d'origine, l'évolution des situations familiales. De son côté E. LEBRIS (1982), à l'aide d'un recueil de biographies effectué à Lomé, a tenté de

(1)Cette recherche est menée conjointement par l'IFAN et l'ORSTOM. La composition de l'équipe est la suivante: Philippe ANTOINE, Démographe; Philippe BOCQUIER, Démographe-Statisticien; Abdoulaye Bara DIOP, Sociologue; Abdou Salam FALL, Sociologue; Youssouf GUISSE, Anthropologue; Jeanne NANITELAMIO, Psycho- Sociologue; Pierre TRINCAZ, Sociologue.

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mettre en évidence le système résidentiel des migrants, à travers, entre autres, une illustration graphique et cartographique. Mais ces deux approches, qui cherchent à restituer les particularités de chaque individu, ne se prêtent guère à la généralisation sur l'ensemble de la ville.

Une approche statistique à partir d'un questionnaire fenné, est peut-être plus réductrice, mais se prête mieux à une analyse sur des échantillons importants. Dans ce domaine, le questionnaire le plus élaboré est certainement celui dit "tri-biographique (3B)" mis au point à l'INED par l'équipe de D. COURGEAU. L'enquête fut réalisée en France, en 1981, à l'aide d'un questionnaire qui retrace les biographies familiale, professionnelle et migratoire d'hommes et de femmes de 45 à 69 ans (RIANDEY, 1985). C'est dans cette dernière voie que nous nous sommes orientés, en concevant un questionnaire spécifiquement adapté à l'étude des citadins d'une ville africaine.

Dans cette communication, nous développerons seulement un aspect méthodologique de cette étude celui concernant l'enquête biographique sur l'insertion urbaine (2).

1. L'ENQUETE BIOGRAPHIQUE ET L'INSERTION URBAINE 1 - Le contexte:

Le maintien de forts courants migratoires du milieu rural vers les villes, et surtout vers les grandes agglomérations, compte panni les problèmes cruciaux des pays en développement. Le Sénégal, frappé par la crise qui touche de nombreux pays du Tiers Monde, n'échappe pas à ce phénomène. Dans le contexte de crise du monde rural, les migrations constituent des réponses individuelles et/ou collectives pennettant au ménage ou à la famille d'élargir son espace de vie et de modifier (ou de transfonner) la structure de ses activités économiques en vue de s'assurer les moyens de sa reproduction.

Le Sénégal connait bien ce phénomène de migrations vers la principale métropole. La capitale, Dakar, et sa banlieue, Pikine, soit 1.310.000 habitants au recensement de 1988, accueillent 19% de la population totale du pays, et accueillent près de 50% de la population urbaine. Cette concentration de la population va de pair avec une concentration des activités (administration, services, industrie). Même si la croissance démographique de Dakar s'est ralentie, passant de 9% pour la période 1955-61, à4% pour la période 1976-88 (MBODJ 1989), l'agglomération continue d'accueillir une grande part des migrants inter-urbain du pays

(2)Ce texte reprend, en partie, celui d'une communication spontanée présentée lors du colloque CILOG, sur les enjeux urbains de l'habitat (Paris, juillet 1990).

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(71 % en 1980), et environ 30% de l'ensemble des migrants (N.

NDIAYE, 1989). Cette permanence des flux migratoires vers la ville entraîne une explosion urbaine devenue très préoccupante. De nombreux problèmes se posent liés au logement, à l'emploi, au transport, à l'assainissement, etc ... Les équipements urbains et les emplois ne suivent pas le rythme de la croissance démographique. La capitale est dans l'impossibilité d'offrir des emplois dans le secteur structuré à tous les citadins; plus de la moitié des actifs exercent dans le secteur dit informel et le taux de chômage est estiméà22% de la population active.

2 - Les buts de l'enquête:

Nous essayons, dans ce travail, de saisir les stratégies et les moyens mis en oeuvre par les migrants à travers les réseaux sociaux, parentaux, culturels, pour s'insérer, eux et leurs familles, dans l'économie et la vie urbaines. Le processus de l'insertion en ville doit être abordé en le replaçant dans l'ensemble des cheminements migratoires connus par les individus. L'insertion urbaine est un processus dynamique, mais qui n'aboutit pas toujours à une intégration durable ou définitive en ville. Le migrant peut percevoir son séjour urbain comme une étape transitoire, même si ce "transitoireIl peut s'étendre sur une très longue période de sa vie. Au cours du séjour, les relations avec le milieu d'origine peuvent s'émousser ou au contraire se renouer.

Nous avons retenu trois composantes de l'insertion en ville: l'accès au travail, l'accès au logement, la constitution du ménage et son éventuel éclatement géographique. Privilégier l'accès au travail comme axe de recherche se justifie par le rôle clef de l'emploi dans les processus migratoires. Motif de départ essentiel, la recherche d'un travail devient la préoccupation première du migrant dans son nouveau lieu d'installation. Il s'agit, tant pour l'emploi salarié que pour l'emploi non salarié d'étudier plus particulièrement les réseaux d'embauche, de voir s'il y a des filières particulières ou des créneaux spécifiques par lesquels l'accès au travail s'effectue. Depuis quelques années, les politiques d'ajustement structurel ont entraîné une diminution des revenus urbains, et de nombreuses compressions de personnel augmentant d'autant le chômage urbain. Quelles stratégies les migrants ont-ils mis en place pour / ) s'adapteràla crise?

L'étude de l'accès au logement (en tant que locataire ou en tant que propriétaire) permet de déterminer dans quelle mesure les stratégies migratoires sont également des stratégies résidentielles dakaroises.

L'acquisition d'une parcelle d'habitation est-elle un indicateur du succès économique de l'immigré en ville? Quelle est sa signification par rapport aux projets d'installation en ville du migrant et à ses relations avec son milieu d'origine?

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La constitution du ménage est également un révélateur du processus d'insertion. Les modalités de constitution du ménage, le choix de l'épouse ou d'une épouse supplémentaire, l'âge au mariage sont autant d'indicateurs du mode d'insertion. La migration et l'urbanisation provoquent de nouvelles distributions de la famille: épouses, enfants peuvent connaître des résidences différentes. Quelles relations s'établissent alors entre les différents membres de la famille? Les femmes connaissent-elles des stratégies migratoires spécifiques?

3 - La stratégie d'enquête et le tirage de l'échantillon:

Peu d'enquêtes démographiques en Mrique s'intéressent spécifiquement au processus d'insertion urbaine. La perception ruraliste des problèmes de développement en Mrique est peut-êtreàl'origine de ce désintérêt. On a cherché à comprendre avant tout les conditions du départ en milieu rural, sans mener d'études spécifiques sur le devenir des migrants en ville.

C'est pourquoi nous avons choisi une approche à partir de la ville elle même: nous cherchons à appréhender le phénomène de la migration à travers les résidents urbains.

Nous considérons comme migrant, tout individu né en dehors de l'agglomération dakaroise (Dakar et Pikine). Nous nous attachons en particulier au sort des trois dernières générations de migrants (ceux des années soixante, soixante-dix et quatre vingt). Pour ce faire nous avons décidé de tirer des effectifs égaux d'individus dans trois groupes d'âges:

25-34 ans; 35-44 ans et 45-59 ans, générations qui ont connu des contextes économiques différents lors de leur entrée dans la vie active.

Le recensement de 1988 constitue une bonne base de sondage àpartir de laquelle on a pu procéder au tirage d'un échantillon d'individus. A partir de la liste des districts de recensement (DR) et de leur population on a tiré, au premier degré, 120 DR (63 à Dakar et 57 à Pikine). Après actualisation des cartes du recensement (3), nous avons tiré au sein de chaque DR retenu,deux îlots d'enquête comprenant chacun environ 75 individus, soit au total 240 îlots et un échantillon théorique de 18000 personnes.

Au cours d'une première phase (octobre 1989), nous avons enquêté 2121 ménages et 17900 personnes de tous âges et de toutes catégories. Ces personnes constituent pour l'ensemble de l'agglomération, une image représentative de la composition des ménages, des systèmes migratoires

(3) Nous remercions la direction de la Statistique du Sénégal qui nous a fourni tous les éléments et toutes les cartes permettant d'effectuer le tirage et la localisation de l'échantillon dans les meilleures conditions.

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et des activités économiques. L'enquête ménage sert de base au tirage d'un sous échantillon après stratification par sexe et par groupes d'âges comme nous l'avons indiqué plus haut. Au bout du compte plus de 1500 biographies ont été recueillies.

4 - Le recueil des biographies:

Le recours à l'enquête rétrospective permet une prise en compte du passé pour mieux expliquer les situations actuelles. Grâce au recueil des itinéraires résidentiels, professionnels, et de l'évolution de la situation familiale on peut reconstituer l'enchaînement des événements importants de la vie de l'individu, et les mettre en relation (DUPONT, 1989). Nous pourrons par exemple comparer les biographies des migrants à celles des non-migrants, hommes ou femmes, selon leur âge.

Notre questionnaire est composé de sept modules correspondant chacun à un aspect de la vie de l'individu. Un premier module concerne les origines familiales et l'enfance de l'enquêté. Le second module décrit son parcours migratoire en dehors de l'agglomération dakaroise, et les conditions de sa première migration vers Dakar s'il s'agit d'un migrant.

Un troisième module retrace l'itinéraire résidentiel dans la ville et l'accès au logement. Le module suivant permet de prendre en compte chacune des activités (l'une après l'autre) exercées en ville. Deux autres modules permettent d'une part, de recueillir la vie matrimoniale et les conditions de résidence de l'épouse (ou des épouses), d'autre part, de connaître le devenir de chacun des enfants. Un dernier module rend compte des éventuels soutiens que reçoit ou donne l'enquêté, ainsi qu'un aperçu de son patrimoine. Le questionnaire comporte 21 pages, et la durée moyenne de l'interview est d'une heure.

Le recueil des biographies s'appuie en particulier sur un bon repérage dans le temps des événements vécus par l'enquêté. Or, peu de personnes, en Afrique, mémorisent les événements selon le calendrier occidental. En revanche, l'enchaînement des événements familiaux est facilement gardé en mémoire. Pour aider les personnes enquêtées à placer dans le temps les principaux moments de leur vie, nous avons eu recours à la fiche AGEVEN (ANTOINE, BRY, DIOUF, 1987). Avant de commencer à remplir le questionnaire, l'enquêteur demande à l'enquêté de situer dans le temps les principaux événements de sa vie familiale (sa date de naissance, ses mariages, les naissances de ses enfants, ses ruptures d'union), de sa vie migratoire (les différentes localités et les différents logements à Dakar ou à Pikine qu'il a habités), et de sa vie professionnelle (les différents emplois qu'il a occupés, ainsi que les périodes de chômage ou d'inactivité). Ces événements sont reportés au fur et àmesure de l'entretien sur une fiche où figurent une échelle de temps (années calendaires) et la durée écoulée ciepuis l'événement. Nous

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reproduisons en annexe un exemple de cette fiche AGEVEN .

Cette fiche a pour avantage d'offrir un tableau synoptique des principaux événements de la vie de l'individu; elle permet de mieux les situer dans le temps et de respecter leur chronologie; elle est aussi un outil de base pour l'enquêteur qui s'en servira pour remplir le questionnaire biographique où chaque événement familial est décrit de même que chaque période de résidence et d'emploi.

II. L'INSERTION URBAINE DANS LE QUESTIONNAIRE

BIOGRAPHIQUE:

L'insertion urbaine, entendue ici comme un processus dynamique d'installation en ville, est abordé indirectement dans plusieurs modules.

Nous cherchons à saisir la complexité du processus à travers certains aspects de la vie de l'individu.

1 - Les migrations hors de l'agglomération dakaroise:

L'étude de l'insertion, entendue ici comme un processus dynamique d'installation en ville, constitue l'objectif central de notre enquête. Nous privilégions donc l'itinéraire de l'individu dans l'agglomération.

Cependant, pour mieux comparer la situation des migrants, il nous faut aussi décrire leurs itinéraires résidentiel et professionnel, antérieurs à

leur première arrivée à Dakar ou à Pikine. Il est par exemple essentiel de distinguer les migrants qui ont déjà fait un séjour dans une ville secondaire de ceux qui viennent directement d'un milieu rural.

Pour cela, nous avons créé un module où sont mentionnées successivement les périodes de résidences hors de DakarlPikine depuis la naissance. Pour chacune de ces périodes, il est demandé à l'enquêté d'indiquer son activité principale, ainsi que la personne la plus proche (du point de vue de la parenté) avec qui il résidait. Ce module forme un tronc commun sur lequel viennent se greffer les modules "résidences à DakarlPikine", et "vie active à DakarlPikine", ce qui permet l'analyse

"en continu" de la biographie, de la naissance jusqu'au moment de l'enquête.

2 - La première migration dans l'agglomération dakaroise.

La description du moment précédant immédiatement la première installation à Dakar ou à Pikine occupe une place à part dans la reconstitution de la biographie. Il peut s'agir d'un moment très court (ex:

hébergement de quelques jours avant l'installation définitive dans un

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autre logement), comme il peut s'agir de la première installation elle- même.

La prise de la décision nous a semblé un aspect important de la première migration vers l'agglomération dakaroise. Il fallait poser une question de façon à rendre compte de l'aspect "concertation": nous avons donc opté pour la formulation suivante "avec qui avez-vous pris la décision de migrer?", qui attribue implicitement (à tort ou à raison) la responsabilité de la migration à l'enquêté, mais qui amène l'enquêté à faire référence à une autre personne, s'ilya lieu.

Il nous semble pertinent de savoir si, avant sa première migration, le migrant connaissait déjà l'agglomération dakaroise, pouryavoir fait des visites. Des séjours, même brefs, peuvent influencer la décision de migrer, par la familiarité qu'ils donnent au futur migrant avec sa ville d'adoption.

Une série de questions sur le patrimoine de l'enquêté avant son installation à Dakar ou à Pikine, permettra de comparer sa situation économique avant migration et sa situation actuelle (la même série de questions est posée, pour la période actuelle, à la fin du questionnaire).

3 - Les migrations dans la ville: l'itinéraire résidentiel et l'accès au logement.

Quatre thèmes apparaissent dans le module sur l'itinéraire résidentiel dans l'agglomération dakaroise: l'accession au logement, le type de logement, le statut de résidence et la raison du changement de logement.

L'accès à une parcelle et à la propriété immobilière est devenue la préoccupation majeure de bien des dakarois. Nous avons cherché à intégrer cette préoccupation majeure dans notre enquête, afin de voir chez qui, et à quel moment de la vie, se concrétisait cette aspiration.

Les questions sur le type d'habitat et les éléments de confort (électricité, eau, W.C.) permettent de décrire l'évolution des conditions de vie des enquêtés à Dakar et à Pikine.

Si l'enquêté est hébergé ou co-locataire, nous lui demandons de nous citer la personne qui l'a hébergé, ou avec qui il a partagé son loyer. Cette question nous permet de situer précisément le lien de parenté (s'il y a lieu) avec la personne la plus proche dont dépend l'enquêté pour son logement, soit en tant qu'hébergé, soit en tant que co-locataire.

La question sur la raison du changement de logement permet de repérer les expulsions et les déguerpissements, qui, à Dakar, constitue un facteur important du changement résidentiel. Mais c'est bien souvent un

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ensemble de raisons qui conduisent l'individu à changer de logement, ce dont ne peut évidemment pas rendre compte une seule question fermée.

4 - Evolution de la situation matrimoniale

Les stratégies matrimoniales constituent un bon révélateur des processus d'insertion urbaine. Le choix et la résidence de (ou des) l'épouse (s) donne des indications sur la nature des rapports entretenus par le migrant avec la ville d'accueil ou le lieu d'origine.

Le questionnaire est conçu de façon à prendre en compte tous les changements de situation matrimoniale afin de les mettre en relation, en particulier, avec les divers changements de résidence et de logements. La saisie et l'analyse des événements matrimoniaux est rendu complexe par la pratique de la polygamie, et les comportements résidentiels peuvent différér d'une épouse à l'autre.

5 - Multi-polarité des ménages.

Grâce aux questions sur la résidence du conjoint, nous pourrons repérer les ménages dits "multi-polaires", c'est-à-dire dont les membres n'habitent pas sous le même toit: en Afrique, c'est un aspect important de la vie matrimoniale qui n'a pas été suffisamment étudié jusqu'ici, notamment en rapport avec la polygamie et l'urbanisation. Il nous parait essentiel de savoir non seulement où, mais avec qui vit l'épouse (ou l'époux), au cas où elle (ou il) n'habiterait pas avec l'enquêté(e).

Lorsque l'enquêté(e) et son enfant ne vivent pas ensemble, l'enquêteur demande à quel âge ils n'ont plus habité ensemble et avec qui, à ce moment-là, l'enfant a habité. Ces questions sont un moyen de saisir à la fois les cas de confiage et les départs de la maison parentale à l'âge adulte. Une question sur le lieu de résidence actuelle de chacun des enfants de l'enquêté nous permettra d'analyser la multi-polarité familiale.

Pour compléter les informations recueillies sur l'époux(se) et les enfants non résidents, nous demandons (dans un autre module) à l'enquêté d'évaluer le montant et la périodicité des envois qu'il effectue à leur profit.

6 - L'itinéraire professionnel:

L'itinéraire professionnel occupe une place très importante dans le questionnaire biographique. Dans le cas d'une période de chômage,

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d'étude, de maladie, de retraite ou d'une période au foyer, l'enquêteur doit insister pour savoir quelle est la personne qui a pris en charge l'enquêté, et où elle habitait. En effet, au Sénégal, il est fort peu probable que l'inactif (mis à part, peut-être, le retraité du service public) ou le chômeur puisse vivre sans aide de ses proches. Mais il est aussi possible que des activités secondaires ont permis à l'enquêté de vivre. C'est pour ces raisons que des questions sur les activités secondaires sont posées aussi bien pour les périodes d'inactivité que d'activité (emploi et chômage).

L'activité est définie à l'aide de deux variables, la profession et le secteur d'activité. L'appréciation de la classification des professions et des secteurs d'activité s'avère assez délicate, car nous tenons à saisir assez finement les changements de qualification. Par ailleurs, nous distinguons les statuts d'apprenti, de salarié et d'indépendant. Pour un indépendant, nous cherchons à savoir s'il est établi dans une entreprise familiale, à l'aide des questions sur le nombre de personnes parentes et non-parentes travaillant dans l'entreprise. L'existence d'une comptabilité et le lieu d'installation de l'entreprise, nous renseignent sur son caractère informel.

C'est pour les salariés que la série de questions est la plus longue (4). Un système d'emboîtement des questions permet de savoir par qui, ou auprès de qui, le salarié a trouvé un travail. Le caractère informel de l'entreprise est saisi cette fois-ci du côté du salarié à qui on demande s'il avait des fiches de paie. La question sur la régularité du paiement (jour, semaine, mois, saison, ou à la tâche) permet de saisir la précarité de l'emploi. Elle constitue aussi un indicateur des relations sociales dans l'entreprise. Les questions suivantes sur la formation et la promotion, de même que les questions sur le salaire au début et en fin de période, permettent de repérer les éventuels les améliorations de la condition du salarié.

Nous avions initialement posé des questions sur le revenu des indépendants. Les résultats de la pré-enquête ont été, sur ce plan, décevants: nous avions des réponses très approximatives, qui reflétaient en partie les conditions de la pratique du secteur informel. Même en passant du temps sur ces questions, nous n'étions pas sûr d'obtenir des estimations fiables des revenus non-salariés. En revanche, les salariés nous répondaient plus volontiers, au besoin en s'aidant de fiches de paie, s'ils en avaient. Cette dernière constatation nous laisse à penser qu'on peut faire une analyse correcte de l'évolution des revenus salariaux. La pré-enquête nous a déjà permis de constater que, dans bien des cas, les revenus salariaux ont baissé ces dernières années à Dakar et à Pikine, ce

(4) Le salarié répond au minimumà18 questions et au maximumà27 questions panni les quarante cinq qui constituent le module. L'inactif (chômeur ou autre) est concerné par 8à 15 questions, et l'indépendant ou l'employeur par 13à20 questions.

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qui est une donnée importante à confinner par l'enquête définitive.

CONCLUSION

Dans ce texte, nous n'avons développé que le volet quantitatif de la collecte. L'enquête biographique quantitative pennet d'avoir une vision d'ensemble des différentes catégories de migrants et des processus d'insertion. L'enquête démographique présente un certain nombre d'innovations dans l'étude des migrations en Mrique; en dehors de la reconstitution biographique, nous avons tenté de saisir certaines caractéristiques pennettant de mieux appréhender le contexte familial de la migration.

Ainsi, dès la conception des questionnaires quantitatifs, démographes et anthropologues ont collaboré afin de bâtir un questionnaire de base. Les questions ouvertes n'ont pas été prises en considération dans cette première phase, qui n'a porté que sur la saisie de faits "objectifs". Nous n'avons pas cherché à concevoir un questionnaire qui soit à la fois qualitatif et quantitatif, mais bien plutôt à faire participer une discipline à la mise au point des outils propres à l'autre discipline.

Parallèlement nous espérons approfondir un certain nombre de nos interrogations lors des enquêtes qualitatives qui sont articulées à l'enquête de base. Actuellement plusieurs travaux de nature plus anthropologiques sont entrepris, tant sur les réseaux sociaux (5), que sur l'évolution du rôle et du statut des femmes en fonction de leurs parcours migratoires, ou sur les caractèristiques propres à l'insertion des ouvriers dans le monde du travail et hors de l'entreprise. Dans tous les cas, la démarche procéde du même processus méthodologique qui vise à une articulation entre l'enquête démographique de base et les études plus spécifiques par tirage de sous échantillons particuliers. Ce procédé pennet de repérer et de sélectionner rapidement les individus qui répondent à certaines caractéristiques.

Il est encore trop tôt pour tirer les enseignements de la collaboration entre disciplines dans cette étude en cours de réalisation. Cependant, il nous est pennis de penser que notre méthodologie pennet d'articuler au mieux les approches démographiques et anthropologiques.

(5) Voir dans le même bulletin l'article de A.S. FALL suries réseaux de sociabilité.

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BIBLIOGRAPHIE

ANTOINE Ph., BRY X., DIOUF P.D., 1987: La fiche "AGEVEN": un outil pour la collecte des données rétrospectives. Techniques d'enquête, dec 87, Vol 13 N°2 pp 173-181.

BERTAUX D., 1980 : L'approche biographique. Sa validité méthodologique, ses potentialités in: Cahiers Internationaux de Sociologie, vol LXIX, n° spécial "Histoire de vie et vie socialeIl , Presses Universitaires de France, pp. 197-225.

BILSBORROW R.E., OBERAI A.S., STANDING G., 1984: Migration survevs in low income countries: guidelines for survey and questionnaire design. Crown Helin, London, 552 p.

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DUPONT V., ATIAHI K., 1989: Réflexions méthodologiques et identification de nouveaux thèmes de recherche dans le domaine de l'insertion des migrants en ville. in L'insertion urbaine des migrants en Mrique. Actes du Séminaire CRDI-ORSTOM-URD. Collection colloques et séminaires, pp 223-240.

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UN EXEMPLE D'ANALYSE STATISTIQUE DES BIOGRAPHIES:

L'ENTREE DANS LA VIE ACTIVE A DAKAR.

Philippe BOCQUIER

L'insertion professionnelle constitue un élément essentiel du processus d'insertion en ville. Le travailleur peut accéder à l'emploi de deux manières: soitilse place sur le marché de l'emploi salarié, soit il se met à son compte, en s'installant seul ou avec des associés, des salariés, des apprentis, etc.

Mais l'entrée dans le statut d'indépendant ou de salarié n'est pas forcément définitive. La vie du travailleur est souvent composée de plusieurs étapes, notamment par des passages du salariat à la création de son propre emploi, de l'emploi au chômage, etc. La migration vers Dakar, pour les non-originaires de cette ville, est bien évidemment une étape importante de la biographie professionnelle, et constitue à ce titre une préoccupation centrale de notre étude sur l'insertion urbaine.

Pour traiter des problèmes d'emploi, nous disposons (*) de l'ensemble de la biographie professionnelle des enquêtés, d'une manière simplifiée lorsqu'il s'agit d'un parcours professionnel hors Dakar, et d'une manière plus détaillée pour les activités exercées à Dakar. Nous ne disposons donc pas des mêmes informations pour les enquêtés ayant vécu le début de leur vie professionnelle à Dakar et pour les autres.

En fait, deux variables, le sexe et le lieu de formation à la vie active, nous permettront de définir des catégories homogènes dans notre échantillon, pour lesquelles nous trouverons des méthodes d'analyse appropriées.

Pourquoi distinguer notre échantillon selon le sexe? Qu'entendons-nous par le "lieu de formation à la vie active"?

On ne peut étudier de la même façon l'accés à l'emploi pour les hommes et pour les femmes. En Afrique de l'Ouest, les trajectoires professionnelles sont encore fortement sexuées. Sauf exception (maladie par exemple), l'entrée dans la vie active se fait pour tous les hommes, à plus ou moins brève échéance: ce n'est pas le cas pour les femmes qui peuvent rentrer tardivement ou jamais dans la vie active, ou qui peuvent interrompre longtemps leur activité pour la reprendre après plusieurs

( *) Nos données proviennent de l'enquête sur l'insertion menée ilDakar en 1989 par l'équipe IFAN-OR5TOM (voir article précédent).

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16 années.

Par ailleurs, nous avons choisi de recueillir d'une manière precise l'ensemble des activités que l'enquêté a connu à Dakar depuis l'âge de 12 ans. Cet âge nous permet de poser la limite entre ce que nous appelons le lieu de socialisation dans l'enfance et le lieu de formation à la vie active.

La plupart des enquêtés présents à 12ans à Dakar sont restés dans cette ville et y ont obtenu leur premier emploi. Ils ont donc été formés dans cette ville et subissent les contraintes de son marché de l'emploi. Pour ceux-là, nous disposons d'informations concernant l'ensemble des étapes qui constituent la formation à la vie active. Les enquêtés n'ayant pas vécu leur formation à Dakar, ont connu des contraintes différentes qui ont pu motiver leur migration à Dakar. Les informations dont nous disposons sur leur itinéraire sont moins riches et il nous faudra donc adapter notre méthodologie en nous concentrant plus particulièrement sur l'arrivée à Dakar.

Nous exposerons ici l'analyse de l'entrée dans la vie active en tant que salarié ou indépendant, pour les hommes présents à Dakar lors de leur douzième année de vie. Nous disposons pour la catégorie ainsi définie du maximum d'information sur l'itinéraire qui précède l'entrée dans la vie active, sur un échantillon de taille suffisante (338 individus) pour le traitement statistique.

1-La méthode statistique:

Il serait fastidieux de calculer et d'analyser les proportions de salariés pour toutes les catégories de la population étudiée. C'est l'intérêt de la régression de nous éviter cela en dégageant l'effet propre de chaque variable, indépendamment des autres. La régression nous permet de synthétiser l'information et de mesurer l'importance de certains facteurs sur le phénomène que l'on veut étudier. Nous avons utilisé ici un modèle de régression, de type 'logit', sur la proportion d'enquêtés ayant trouvé un premier emploi salarié. La régression permet de mesurer le poids de chacune des variables, "toutes choses égales par ailleurs". L'introduction d'une nouvelle variable peut modifier sensiblement le poids des autres, puisque c'est l"'ailleurs" de l'expression que l'on modifie ainsi. Un exemple illustre notre propos:

Si l'on considère simplement l'évolution de la proportion de salariés d'une génération d'enquêtés à l'autre, on observe une réduction de plus de 20% de la probabilité de devenir salariéàpartir de la génération après 1955, c'est-à-dire pour les générations entrées sur le marché du travail après 1970. Cette réduction est un fait observé au niveau des chiffres bruts: peut-on pour antant en conclure que seul l'effet de génération a joué dans cette réduction? Pour mesurer l'effet propre de la génération, il nous faut tenir compte du maximum de variables explicatives dont nous

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disposons. La régression linéaire permet d'effectuer une telle analyse.

Lorsqu'on fait intervenir les variables d'origine sociale, l'effet de génération joue pour les hommes nés après 1955, comme observé sur les chiffres bruts. Mais le coefficient pour ces générations-là indique maintenant une baisse de plus de 50% de la probabilité de devenir salarié.

Dés que l'on introduit les variables d'itinéraire, cette baisse de probabilité est encore plus forte et joue déjà pour les générations entrées sur le marché de l'emploi à partir des années 60. En effet, la réduction de la probabilité de devenir salarié pour les générations 1945-54 et 1955-64 était respectivement de 94% et de 93% par rapport à la génération 1935- 44, toutes choses égales par ailleurs. Cette réduction ne signifie pas que le nombre total de salariés a diminué d'une génération à l'autre dans les mêmes proportions: l'effet positif de l'éducation, par exemple (voir plus loin dans l'analyse), est venu compenser l'effet négatif de la génération, mais pour un même niveau d'éducation, la probabilité de devenir salarié a baissé à partir des années 60.

Comment peut-on déduire ces conclusions de la lecture des tableaux de résultats figurant en annexe? Pour chaque variable explicative, une catégorie de référence est choisie (en général celle qui regroupe le plus d'individus) par rapport à laquelle est calculée un coefficient qui mesure la différence entre cette catégorie de référence et une autre catégorie sur la proportion d'enquêtés ayant pris un emploi salarié. Les coefficients significatifs sont indiqués par des étoiles, dont le nombre symbolise le degré de significativité: un coefficient avec trois étoiles est très significatif, un coefficient avec une seule l'est raisonnablement.

La régression linéaire permet de calculer des coefficients dans un modèle additif; pour obtenir des coefficients multiplicatifs, directement interprétables en terme de probabilité, il faut faire une transformation exponentielle. Par exemple, le coefficient calculé pour les enquêtés ayant été jusqu'en terminale ou ayant suivi des études supérieures est égal à 3.69: cela équivaut à un coefficient multiplicateur de exp(3.69)

=

40. Une personne appartenant à cette catégorie aura donc 40 fois plus de chance de devenir salariée par rapport à une personne sachant seulement le français (catégorie de référence). Inversement, le coefficient de -3.95 pour les enquêtés castés équivaut à une réduction de 98% de leurs chances de devenir salarié par rapport aux non castés.

Les variables testées dans la régression sont de deux types: des variables qualifiant l'origine sociale de l'enquêté, et des variables décrivant l'itinéraire de l'enquêté (migration, scolarisation, formation, etc) de sa naissance jusqu'à son premier emploi. Décrivons d'abord les premières.

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II - Les variables utilisées pour qualifier l'origine sociale:

· La dernière activité du père et de la mère:

Il n'était pas possible de tenir compte de l'ensemble des professions des parents telles que saisies par le questionnaire biographique. Le regroupement des professions en catégories homogènes était donc nécessaire. Pour cela nous avons évalué, à partir des intitulés des professions des parents de l'enquêté, le degré de qualification requis pour exercer cette profession, ainsi que le degré de responsabilité ou de dépendance hiérarchique dans l'entreprise. Les différentes catégories résultant du croisement de la qualification et de la responsabilité nous permettent de situer le statut professionnel du père et de la mère de l'enquêté.

Dans un second temps, nous avons croisé les statuts professionnels des deux parents, afin de représenter plus fidèlement l'origine sociale de l'enquêté. En raison de la faiblesse des effectifs dans certaines catégories, des regroupements ont été effectués. Il en résulte 18 catégories sociales d'origine dont les intitulés se trouvent dans le tableau des résultats de la régression.

· L'origine ethnique des parents:

Les ethnies représentées au Sénégal étant nombreuses (même si les Wolofs sont culturellement et numériquement dominants), et les mariages inter-ethniques étant assez fréquents, il devient difficile de traiter à la fois l'ethnie du père et celle de la mère. Après plusieurs essais, nous avons pu constater que l'ethnie du père était plus déterminante que celle de la mère, mais que le fait d'avoir des parents d'ethnie différentes avait aussi son importance. Nous présentons ici les résultats finaux de ces essais.

· La caste des parents:

Les castes au Sénégal sont traditionnellement professionnelles. Il est donc a priori important de tenir compte de cette variable pour expliquer l'entrée dans la vie active. L'homogamie de caste est la règle générale au Sénégal. Cependant, dans l'échantillon que nous étudions ici, nous observons une catégorie composée de quatre enquêtés (sur les 36 castés) dont le pére est casté et la mère non castée.

· La génération:

Cette variable a servi à stratifier notre échantillon lors de la phase de collecte. Il s'agit des enquêtés nés dans les années 1935 à 1944, 1945 à 1954, et 1955 à 1964. La première génération a effectué son insertion

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professionnelle dans les années 50 et 60 (au tournant de l'indépendence du pays), la deuxième dans les années 60 et 70, la troisième dans les années 70 et 80. Cependant parmi les membres de cette dernière génération, une forte proportion (près d'un tiers) n'avait pas encore trouvé de premier emploi au moment de l'enquête .

. Le rang dans lafratrie du père et de la mère:

Nous voulons tester l'importance de la position dans la fratrie sur le type du premier emploi. Les chances d'obtenir un premier emploi en tant que salarié sont-elles différentes selon qu'on est aîné, cadet ou d'un autre rang? Pour tenir compte de toutes les situations qu'autorisent la situation matrimoniale des parents (polygamie, divorce, etc), nous avons créé une variableà 9 modalités, résultat du croisement du rang dans la fratrie des enfants du père et dans celle des enfants de la mère.

III - Les variables utilisées pour décrire le parcours de vie:

L'intérêt des variables qualifiant l'origine sociale ne doit pas cacher l'importance du parcours de l'enquêté. Entre la naissance et le premier emploi, un certain nombre d'événements ont pu orienter l'enquêté soit vers le salariat, soit vers un emploi indépendant. Dans le premier cas, le demandeur d'emploi est en concurrence avec d'autres sur un marché du travail structuré par la situation économique du pays, et limité par les capacités d'absorption de main d'oeuvre dans les entreprises privées et dans le secteur public. Dans le second cas, il se trouve confronté aux limites de revenus et de consommation de la population, et il est par conséquent en concurrence avec d'autres entreprises.

L'itinéraire dans l'enfance et la formationàla vie active introduisent une hétérogénéité dans une population de même origine sociale. La difficulté àprendre en compte d'une manière précise les itinéraires réside dans leur grande diversité. Lorsqu'il s'agit de la scolarité, il est relativement aisé de résumer un itinéraire par le niveau d'éducation atteint en fin d'études. La dernière classe suivie, par exemple, résume assez bien la vie scolaire parce qu'on suppose (c'est le système éducatif qui le veut) que la scolarisation est un processus cumulatif de connaissance, au moins dans l'enseignement général.

En revanche, dés que l'on aborde les filières de formation spécialisée, on est obligé de passer par des catégories et non plus seulement par des niveaux de formation. Le problème est encore accru pour l'apprentissage, où il est difficile de juger le niveau technique atteint autrement que par le nombre d'années passées en formation, lorsqu'il n'est pas sanctionné par un diplôme, comme c'est en majorité le cas en Mrique. Mais on pourrait aussi considérer qu'une trop longue formation

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indique l'échec. De même, comment évaluer l'importance d'un changement du lieu d'apprentissage? En définitive, il est difficile de résumer l'itinéraire pré-professionnel par une série d'indicateurs (niveau scolaire, nombre d'années en apprentissage, etc) sans faire des simplifications hasardeuses.

Dans l'analyse qui suit, nous avons préféré conserver, autant qu'il était possible, une description détaillée des itinéraires àla fois migratoires et pré-professionnels, puisque le questionnaire biographique nous le permet.

· L'itinéraire migratoire avant 12 ans:

Le lieu de socialisation dans l'enfance peut être assez bien résumé par l'itinéraire migratoire, entendu comme le parcours effectué à Dakar ou hors Dakar, de la naissance à12 ans. Nous verrons dans l'analyse que la migration est très liée au confiage.

· Leconfiage:

Le confiage a un rôle important dans la socialisation de l'enfant. La famille d'accueil par rapport à la famille d'origine peut alors jouer un plus grand rôle sur l'avenir (notamment professionnel) de l'enfant.

Plusieurs hypothèses, non exclusives l'une de l'autre, expliquent le confiage en Mrique: le confiage serait un moyen d'alléger les charges d'éducation que supportent les parents; l'enfant confié représente un aide-familial ou un apprenti potentiel pour la famille d'accueil; le confiage rentre dans un système d'échanges généralisés (dons, compensations ... ) entre familles apparentées ou non; le confiage représente un "placement social" dans une famille de meilleur position sociale, dans la perspective d'une promotion plus efficace pour l'enfant ... La liste n'est pas exhaustive (voirL. SAVANE, 1990, pour une revue de la littérature sur le sujet).

· L'itinéraire pré-professionnel aprés 12 ans:

Le questionnaire biographique rend compte des périodes de scolarité, de chômage et d'apprentissage (chez un parent et ou chez un non-parent), avant le premier emploi. Les enquêtés ont pu connaître jusqu'à quatre étapes différentes (avec des possibles retours dans un statut déjà connu) avant de trouver leur premier emploi. Toutes les combinaisons entre statuts pré-professionnels ne sont pas représentées, mais on observe près d'une centaine de parcours différents quand même, ce qui est beaucoup trop pour l'analyse. En définitive, nous avons regroupé les itinéraires observés en 16 catégories. Le nombre de changements de statut avant le premier emploi a aussi été pris en compte.

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. Leniveau scolaire:

Cette variable est introduite indépendamment de l'itinéraire pré- professionnel, mais elle doit être analysée en relation avec cet itinéraire.

Par exemple, dans notre échantillon, on ne peut avoir un niveau d'éducation supérieur et être apprenti à 12 ans. Dans le tableau présentant les résultats de la regression, nous avons mentionné en dernière colonne les niveaux d'éducation possibles pour chaque trajectoire pré-professionnelle.

IV - Les résultats de la régression linéaire:

1 -L'effet des variables d'origine sociale:

Quelle est l'importance de l'origine sociale? Les enquêtés dont le père avait un emploi salarié de qualification supérieure ont eu plus de chance que les autres de se mettre à leur compte. Par contraste, les enquêtés dont le père étaient indépendant mais aussi d'un niveau de qualification minimum, n'avaient pas plus de chances que les autres de devenir eux- mêmes indépendants. Les statuts de salarié ou d'indépendant ne se transmettent donc pas de génération en génération: ilsemble même que l'installation du père à un niveau élévé dans la hiérarchie salariale, favorise la création d'entreprise par le fils. On remarquera que ce phénomène joue malgré les hauts niveaux d'éducation (favorisant pourtant l'emploi salarié) atteints par les fils enquêtés. Le niveau éducatif se maintientàun niveau supérieur d'une générationàl'autre mais pas le statut de salarié de haut niveau. Dès lors, on peut supposer que le fils d'origine sociale aisée bénéficie, pour créer son entreprise, du patrimoine, des richesses et peut-être du savoir-faire (y compris de l'appui sur différents réseaux) accumulés par le père grâce au salariat de haute qualification.

A un niveau moindre de qualification du père, l'orientation du fils dépend moins du statut professionnel des parents et plus des autres variables, notamment de la formation et de l'éducation scolaire .. Par exemple, un père de basse ou moyenne qualification qui réussira à envoyer son fils dans une filière technique ou à l'Université, aura de fortes chances de le voir accéder à un emploi salarié après ses études indépendamment de son propre statut professionnel: dans ce cas, le salariat correspond certainement à une ascension sociale.

En ce qui concerne la caste, les griots semblent avoir plus de chances d'obtenir un premier emploi salarié, de même que les enquêtés dont le père seulement était casté (notre échantillon ne présente pas d'enquêtés dont la mère seulement est castée), alors que c'est l'inverse pour les enquêtés des autres castes. On peut présumer que pour les forgerons, les

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cordonniers et les boisseliers (les tisserands n'étaient pas représentés dans notre sous-échantillon), la spécialisation professionnelle traditionnelle est encore effective en ville, de même que la transmission des entreprises par la famille. Les griots,· eux, ont connus une réorientation de leurs activités en raison de la perte ou de la dépréciation, en ville, de leur rôle traditionnel. Quand aux castés par leur père seulement, le mariage de leurs parents a certainement correspondu à une sortie, peut-être intentionnelle, des activités de caste. L'orientation de l'enquêté vers un emploi salarié correspondrait dans ce cas à un net démarcage de sa famille par rapport aux activités traditionnelles des castes.

Ce même phénomène de démarcage peut expliquer les différences observées chez les Toucouleurs. Ainsi, les enquêtés dont le père et la mère sont Toucouleurs s'orientent plutôt vers les emplois salariés alors que c'est l'inverse pour ceux dont le père seulement est Toucouleur.

Chez les Peul et les Serer, l'appartenance ethnique du père reste déterminante quelle que soit l'ethnie de la mère, et a un effet négatif sur la probabilité d'obtenir un premier emploi salarié à Dakar.

Avec la variable ethnique, on aborde la question des réseaux de solidarité et de la spécialisation ethnique de certaines activités en ville. Les membres d'une même ethnie peuvent bénéficier du soutien de leur communauté, soit pour se mettre à leur compte, soit pour obtenir un emploi dans une entreprise du secteur moderne. L'histoire migratoire, le type d'activité traditionnelle, etc, jouent différemment selon les ethnies.

Il est intéressant de noter que l'approche statistique permet d'identifier les ethnies qui jouent un rôle important sur l'orientation professionnelle de leurs membres en milieu urbain, même compte tenu des autres variables d'origine ou d'itinéraire. L'approche anthropologique devrait permettre d'expliquer plus précisément le rôle des solidarités et des réseaux fondés sur une base ethnique (voir l'article d'A. S. FALL dans ce même numéro).

Le rang dans la fratrie a un rôle décisif sur l'entrée dans la vie active. Ce rôle est différent si l'on condidère le rang de naissance parmi les enfants de même mère ou parmi les enfants de même père. Si l'enquêté est l'aîné de ses deux parents, ses chances sont plus grandes d'accéder à un emploi salarié. Il faut y voir sans doute la responsabilisation de l'aîné dans la famille: il est celui sur qui l'on compte d'abord pour subvenir aux besoins immédiats de sa mère et de ses frères et soeurs. Dans cette perspective, on peut faire l'hypothèse qu'un travail salarié limite les risques de ne pouvoir assumer cette responsabilité. Il est remarquable de constater que les chances d'accés à un emploi salarié associées à l'aînesse sont encore plus grandes lorsque l'enquêté est l'aîné parmi les enfants de sa mère mais d'un autre rang parmi les enfants de son père, ce qu'on rencontre

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dans les familles polygames. Peut-être est-ce dû au fait que la mère et ses enfants peuvent moins compter sur le père lorsque celui-ci est polygame?

Les'liens entre mère et enfants, et entre les enfants eux-mêmes, seraient alors plus forts, et accentueraient le rôle dévolu à chacun des enfants selon son rang.

En revanche, lorsque l'enquêté est d'un autre rang parmi les enfants de sa mère et l'aîné parmi les enfants de son père (situation d'une mère remariée après divorce ou veuvage), le rôle associé à l'aînesse ne semble plus jouer: au contraire, c'est le rang parmi les enfants de la mère qui prime, et le fait d'avoir des frères et soeurs plus âgés favoriserait l'accession à un emploi indépendant. Si l'on admet le rôle prépondérant des liens tissés autour de la mère, on peut faire une seconde hypothèse:

un enfant de rang intermédiaire parmi les enfants de sa mère pourra bénéficier du soutien de ses aînés pour se mettre à son compte en même temps qu'il assumera de moins fortes responsabilités. Cependant, on constatera que les cadets, qu'ils le soient parmi les enfants de leur mère ou parmi les enfants de leur père, ont plus de chances d'accéder à un emploi salarié. Au moment où les cadets accédent à l'emploi, leurs aînés sont le plus souvent déjà installés: peut-être alors les cadets bénéficient- ils des relations de leurs frères et soeurs pour accéder à un emploi salarié, plus valorisant? C'est une troisième hypothèse à vérifier par une analyse de type anthropologique.

Nous avons déjà fait le commentaire plus haut, en nous en servant comme exemple, de la baisse de la probabilité de devenir salarié pour les hommes nés après 1945. On ne peut s'empêcher de rapprocher cette baisse et la crise économique qui a commencé à sévir dans le secteur moderne de l'économie au milieu des années 60 (ZAROUR, 1989), c'est- à-dire au moment où ces générations entraient dans le marché du travail.

En effet, après une période de croissance de 3.3 %de 1959 à 1966, les entreprises de la capitale ont dû subir les contrecoups de la crise dans le secteur agricole national, en raison de l'abandon de la garantie par la France (1966) et la CEE (1968) des prix de l'arachide, des années de fortes sécheresse (1969-73), de l'instabilité des termes de l'échange de principales ressources d'exportation (arachide et phosphates). A cela viendront s'ajouter les chocs pétroliers de 1973/74 et de 1979/80, mais il est remarquable de constater que la baisse de la probabilité de devenir salarié n'a pas attendu ces crises internationales pour se manifester.

En somme, ces crises successives et les ajustements économiques qui ont suivi (VALETTE, 1990), ont pu conduire les entreprises à surveiller leurs embauches, dés le milieu des années 60. Les employeurs sont devenus certainement plus exigeants dans leur demande de personnel qualifié. En conséquence, plus nombreux sont les jeunes dakarois qui ont dû créer leur propre emploi pour éviter le chômage.

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L'effet de génération, pour les plus jeunes générations d'enquêtés, peut aussi être dû à un retard dans le calendrier d'insertion: au début de cet exposé, nous avions mentionné que prés d'un tiers des hommes nés entre 1955 et 1964 n'avait pas trouvé de premier emploi au moment de l'enquête. On ne sait encore s'ils vont s'orienter vers des emplois salariés ou non, car il semble aussi difficile d'obtenir un emploi salarié que de se mettre à son compte, dans le contexte économique actuel à Dakar.

2 -L'effet des variables d'itinéraire:

Parmi les 20 enquêtés arrivés à Dakar dans leur douzième année, 12 (soit 60%) étaient confiés. Cette proportion se réduit à 31 % pour ceux étant arrivés àDakar plus tôt dans leur enfance. Chez les natifs de Dakar, la proportion n'est plus que de 12%. La migration vers Dakar dans l'enfance est donc fortement liée au confiage.

En revanche, le confiage n'est pas associé a une formation pré- professionnelle spécifique: les enfants confiés n'étaient orientés particulièrement ni vers l'apprentissage, ni vers les études. Au contraire, chaque itinéraire qui mène au premier emploià une proportion (de 10à 20%) à peu près égale d'enfants confiés. Rien ne nous permet de dire que ces enfants connaissent des conditions différentes d'entrée dans la vie active par rapport aux autres enfants.

D'après les résultats de la modélisation, ils n'ont pas non plus une propension particulière à s'orienter vers les emplois salariés ou indépendants, quelle que soit leur origine géographique. Nous avons testé l'origine rurale ou urbaine des enquêtés non dakarois, mais aucune différence significative n'est apparue nettement. Dans les résultats que nous présentons ici, seuls les enfants confiés après 12 ans à des dakarois, sans avoir fait une autre migration, ont de plus grandes chances de devenir salariés: on peut supposer qu'un placement tardif de ce type (qui ne concerne au demeurant que 4 enquêtés sur les 81 non dakarois de naissance) correspond à une stratégie d'insertion de l'enfant dans une filière professionnelle salariée.

En définitive, pour ce qui concerne l'entrée dans la vie active en tant que salarié ou indépendant, nos résultats ne nous permettent pas de conclure à une influence déterminante du confiage, ni non plus de l'origine géographique, lorsque l'enquêté était présent àDakarà12 ans. En fait, l'itinéraire pré-professionnel après 12 ans et la formation scolaire, ont plus d'importance. La regression montre en effet que:

-L'apprentissage chez une personne autre qu'un parent, est la voie la plus directe qui mène au statut d'indépendant. Par rapport à quelqu'un qui n'aurait connu que l'école, l'apprenti, àniveau scolaire égal, aura plus de chances de se mettre à son compte directement après sa formation.

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-Cependant, si l'apprentissage s'est effectué chez un parent, les chances de se mettre à son compte ne sont pas plus élevées que chez ceux qui n'auraient pas connu l'apprentissage; contrairement à ce qui est dit généralement, la famille n'est donc pas le meilleur moyen, pour les apprentis, d'accéder au statut d'indépendant. Les apprentis placés chez des parents sont peut-être moins bien formés pour se mettre à leur compte, si tant est que c'est le but cherché par tout apprenti. On notera aussi que seulement 2 des 30 apprentis formés chez un parent ont trouvé un premier emploi salarié chez ce parent. Cette forme d'apprentissage ne constitue donc pas non plus un avantage pour obtenir un emploi salarié, puisque la majeure partie des apprentis chez un parent fait appel à une autre entreprise pour trouver un premier emploi. En fait, il est probable qu'on se trouve là devant le phénomène bien connu de l'exploitation des jeunes parents apprentis dans l'entreprise. On remarquera cependant que les apprentis chez des parents ne représentent qu'un tiers du total des apprentis: à Dakar, ce n'est donc pas un phénomène très répandu. Le rôle des parents dans le placement des apprentis n'est pas à exclure, mais, à Dakar, le choix de l'entreprise se fait avant tout selon des critères de formation professionnelle.

-Une sortie de Dakar, pour les enquêtés ayant connu l'apprentissage ou ayant arrêté leurs études avant 12 ans, favorise leur retour à Dakar en tant qu'indépendants. Ils avaient tous trouvé un emploi hors Dakar: on peut donc supposer que de plus grandes opportunités s'offraient à eux hors Dakar, et qu'ils ont su en profiter pour accumuler le savoir-faire et les fonds afin de revenir et créer leur propre entreprise à Dakar. La sortie de Dakar juste après la période de formation est cependant un phénomène marginal: elle ne concerne que 9.8% des apprentis et de ceux ayant interrompu leurs études avant 12 ans, et 15.6% des enquêtés ayant poursuivi leurs étude, sans avoir vécu l'apprentissage. Pour ces derniers, la sortie de Dakar n'est pas déterminante dans l'accés au premier emploi.

-Le chômage conduit plus souvent à un premier emploi salarié, même dans le cas où l'enquêté a connu, avant le chômage, une période d'apprentissage. En d'autres termes, le chômage vient annuler l'effet de l'apprentissage. On notera que le chômage après l'apprentissage ne concerne que Il individus (9%) sur les 123 qui ont connu l'apprentissage.

Ainsi, le chômage, pour les apprentis, est sans doute le signe d'un échec de la formation du point de vue de l'installation à son propre compte. Il place l'apprenti sur le marché du travail salarié, qu'occupent déjà, en majorité, les personnes ayant fait des études: il est probable que sa formation en apprentissage ne sera pas non plus valorisée sur ce marché.

-La probabilité de devenir salarié semble augmenter avec le nombre de changements de statut; puisque c'est chez ceux qui ont connu l'apprentissage que l'on change le plus souvent de statut, on peut

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supposer que le nombre de changements est un indicateur d'échec de la formation de l'apprenti pour l'accession au statut d'indépendant.

-La connaissance du français augmente considérablement les chances de devenir salarié chez ceux qui n'ont pas connu l'école publique. En d'autres termes, celui qui ne connait pas le français a des chances presque nulles d'obtenir un premier emploi en tant que salarié. Les entreprises du secteur moderne qui constituent principalement le marché du travail salarié, recrutent avant tout des personnes ayant au moins la connaissance du français. Une fois franchi ce cap, les chances de devenir salarié sont relativement constantes jusqu'au niveau de la classe de troisième dans l'enseignement général. Pour ces niveaux d'éducation, les différences d'accés au premier emploi seront expliquées par les autres variables, notamment par l'apprentissage.

-A partir de la classe de seconde jusqu'à l'Université, les chances d'accés au salariat augmentent. Rappelons que pour ces niveaux, le statut professionnel des parents (supérieur ou non) joue alors. Au contraire, les enquêtés ayant suivi un enseignement technique sont quasiment tous d'origine sociale modeste ou moyenne. De fait, ces enquêtés se placent quasi-systématiquement sur le marché du travail salarié. En définitive, l'instruction scolaire est de loin le facteur le plus important qui explique l'accés à un premier emploi salarié ou indépendant.

v -

Conclusions:

Ces premiers résultats nous encouragent à poursuivre dans la voie de l'analyse quantitative des biographies, pour différentes raisons.

D'abord, nous avons pu traiter des informations parfois complexes sur les parcours de vie en procédant à un minimum de simplification, et ceci même sur un relativement petit échantillon (338 hommes présents à Dakar à l'âge de 12 ans).

Ensuite, la régression montre l'importance du parcours de vie pour expliquer l'entrée dans la vie active. L'origine sociale conditionne très certainement les parcours possibles depuis la naissance jusqu'au premier emploi, mais l'influence de l'environnement économique se révéle en fait déterminante pour expliquer l'orientation vers un premier emploi salarié ou indépendant, d'où l'importance de l'effet de génération et de celui des étapes précédant le premier emploi. On notera le rôle clé de la scolarité et de la formation en apprentissage, qui orientent l'enquêté vers le salariat ou la création d'entreprise.

Cependant, il reste encore à faire. Le modèle de régression présenté ci- dessus n'est pas le meilleur outil pour l'analyse quantitative des

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biographies. En effet, une dimension importante de la biographie manque: le temps. Elle a certes été prise en compte indirectement par la description du parcours avant le premier emploi, mais il s'agissait plutôt de la succession des étapes de la vie. Il faut maintenant analyser plus précisément l'influence de la durée de ces différentes étapes.

Nous n'avons traité ici que l'accession au premier emploi pour les hommes ayant effectué leur formation à Dakar. Il nous faut maintenant analyser l'insertion professionnelle des migrants. Ensuite, il faudra effectuer un travail supplémentaire de conceptualisation et de traitement statistique pour analyser le parcours professionnel depuis le premier emploi jusqu'à la date d'enquête. Ainsi, petit à petit, nous introduirons des éléments plus complexes de la biographie. Le point d'aboutissement de ce travail est l'analyse des interactions entre phénomènes démographiques (pris au sens large), c'est-à-dire que nous chercherons non plus à étudier séparément les événements de la vie de l'individu, mais à étudier les relations entre vie familiale, vie professionnelle et vie migratoire.

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RESULTATS DE l,A REGRESSION "Loon":

Modèlisation de type Logit: ln (s / n-s) =X B+ p ,où:

s nombre d'hommes ayant obtenu un premier emploi salarié n nombre d'hommes ayant obtenu un premier emploi X vecteur des caractéristiques individuelles B vecteur des paramètres

p =valeur résiduelle

Les seuils de significativité sont symbolisés par des étoiles en exposant pour chaque coefficient: *=10% , ** =5% , ***

=

1% •

Les effectifs pour chaque modalités de variables figurent entre parenthèses.

Voir dans le texte pour l'interprétation des coefficients.

STATUT PROFESSIONNEL DES PARENTS (à partir de la dernière profession exercée):

-0.07 (2)

1 superl.=~~ A_c_t_l_ve_

Père Mère Coefficient

.4gric./péche Inactive -1.19 (46)

Agric./Péche -1.99 (9)

1ndépendan te 2.58' (6)

non quali fiée

Indépendant Inacti ve 0.0 (95)

non quali fié

1ndépendan te -0.19 (19)

non qualifiée

Salariée -2.05 (2)

-

Indépendant Inactive 2.27 (7)

qualification

lIinillum Active -1.28 (2)

Salarié Inactive 0.49 (32)

non quali fié

Indépendante -0.67 (14)

non quali fiée

Salariée 1.11 (3)

1 Salarié Inactive 1. 98' 151 )

1

qualification

minimum Indépendante 1. 38 (4 )

non quali fiée

Salariée -3.19 (3)

1Salarié Inactive 0.17 (30)

1

quali fication

technique Active -3.10 (4 )

1

Salarié Inactive -7.85'"- (7)

quali fication

Figure

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