Extrait de la publication
COMÉDIES
ET
COMMENTAIRES
RÉFLEXION FAITE (Notes pour servir à l'histoire de l'art cinématographique de 1920 à 1950).
DU MÊME AUTEUR
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COMÉDIES
Le silence est d'or La beauté du diable
Les belles-de-nuit Les grandes manœums
RENÉ CLAIRET COMMENTAIRES
Porte des lilas
nrf
GALLIMARD 5, rue Sébastien-Bottin, Paris VU0
8» édition
Il a été tiré de l'édition originale de cet ouvrage quinze exemplaires sur vélin de Hollande van Gelder, savoir dix exemplaires numérotés de 1 à 10 et cinq, hors commerce, marqués de A à E; et quarante- cinq exemplaires sur vélin pur fil Lafuma-Navarre, dont quarante numérotés de 11 à 50 et cinq, hors commerce, marqués de F à J.
Tous droits de traduction, de reproduction et d'adaptation réservés pour tous les pays, y compris la Russie.
(g) 1959 Librairie Gallimard.
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PRÉFACE
Le cinéma est une des activités contemporaines dont on parle le plus et que l'on connaît le moins. Qu'un film ait un auteur ou des auteurs, bien peu de gens s'en rendent compte et ces auteurs, fabricants d'illusions et de prestiges, auraient tort de le déplorer. Si la plupart des spectateurs aiment à croire que le comédien ressemble, dans le monde réel, à ce qu'il repré- sente dans l'imaginaire ou qu'il agit sur l'écran au gré de sa propre invention, c'est parce que le goût de la foule pour les mythes n'est pas l'apanage de l'antiquité. Et c'est à une mytho- logie que le cinéma doit une grande part de son empire.
D'un autre côté, les personnes plus éclairées qui veulent bien considérer le cinéma comme un art, créent, par l'impropriété de cette définition, une équivoque regrettable. Les habitudes des mœurs et du langages sont telles que, même au cours des époques révolutionnaires, le présent a peine à se défaire des formes du passé. Ainsi Robespierre, en perruque poudrée, discourait à la Convention dans le style de La Nouvelle Héloïse.
Le mot « art » pris dans son acception séculaire est impropre à qualifier un mode d'expression nouveau que l'on ne peut juger avec honnêteté si l'on ne tient pas compte des conditions de son existence matérielle et dont, en quelque sorte, les moyens justifient la fin 1.
Pour l'auteur de films, s'il est relativement facile de plaire à la majorité des spectateurs en s'efforçant de ne pas viser trop haut, il n'est pas beaucoup plus difficile de séduire une minorité par un essai dont le principal mérite est de se soustraire
1. Nous parlons ici du cinéma dramatique tel qu'il est généralement connu du public et non pas des films dits documentaires, expérimentaux, d'amateurs, etc., dont les conditions d'existence diffèrent.
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à la loi commune. La difficulté majeure c'est d'obtenir l'appro- bation d'un vaste public pour une œuvre de qualité. Il ne s'agit pas seulement de faire le mieux possible, ce qui est une règle de l'art, mais le mieux possible pour le plus grand nombre possible.
Sous tous les régimes économiques que l'on puisse concevoir, la nature même du cinéma le soumet à cette servitude à laquelle les arts classiques n'ont jamais été aussi impérieusement
astreints.
On sait qu'une même anecdote ne peut être contée de la même façon à des étudiants ou aux enfants d'une campagne, dans une chambrée ou dans un salon. C'est pourtant le but que l'auteur de films se propose d'atteindre. On mesure la complexité de sa tâche quand on se rappelle qu'au temps de Molière et dans un seul théâtre, les goûts du parterre n'étaient pas ceux des marquis. Aujourd'hui, que de marquis, que de parterres, la même œuvre doit affronter en toutes provinces et en tous pays!
Aux pessimistes qui déplorent le grand succès obtenu par des ouvrages médiocres, les optimistes rappellent que le cinéma peut de temps à autre donner des témoignages de sa valeur et que la plupart des films qui, à juste titre, sont restés dans son
Histoire ont connu le succès.
On entend parler chaque saison d'une « crise » du cinéma.
On en parlera, pensons-nous, aussi longtemps que le cinéma existera sous la forme que nous lui connaissons. Cet état de crise est permanent. Sa principale cause est la rareté des sujets (et par sujet nous entendons non seulement le thème mais surtout la manière dont il est traité) qui, sans vulgarité, sont aptes à satisfaire ce grand public qui est la somme de tant de publics divers.
Le cinéma dispose d'un outillage considérable, d'un nombre imposant d'artistes et de techniciens habiles, mais il n'a jamais
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compté de nombreux auteurs doués d'imagination et d'origi- nalité. On peut former des techniciens mais on ne peut pas donner des qualités d'invention à qui n'en possède pas. Arrêtez, au hasard, cent personnes dans une rue. Parmi elles, il s'en trouvera deux ou trois qui, si les moyens et le temps leur sont donnés parviendront à faire de la « mise en scène » aussi conve- nablement que tant d'honnêtes artisans. Mais combien de milliers de passants faudrait-il interroger avant d'en trouver un qui soit capable d'écrire de bout en bout un scénario de quelque valeur? Or, un bon scénario a toutes chances de donner naissance à un bon film. Une médiocre réalisation parvient malaisément à gâter un scénario intéressant et les meilleurs techniciens ne peuvent tirer une œuvre intéressante d'un scé-
nario médiocre.
On rougirait d'écrire de si pauvres vérités si l'on ne savait que tout évidentes qu'elles paraissent aux gens de métier, elles sont méconnues de ceux qui parlent du cinéma comme parlent de guerre les stratèges de café et, ne tenant pas compte de son caractère universel, le jugent du fond de leur province, cette province s'appelât-elle Paris. Quand Arthur Knight dans son remarquable livre The liveliest Art plaisante the special esperanto of Cine-Club experts, il nous fait entendre que la même espèce use du même jargon en tous pays. Plaisanterie à part, car cela n'est pas bien sérieux, il est étrange que le cinéma suscite tant de bavardages et qu'il semble si difficile d'en parler avec raison et simplicité 1!
Moins risibles mais tout aussi éloignés de la réalité sont ceux qui rêvent d'un cinéma idéal dont les créations, libres de toute contrainte, seraient destinées à une élite. A notre sens, c'est là faire montre d'un esprit rétrograde et non pas « d'avant-garde ».
1. Disons-le sans façon incroyable est le nombre d'erreurs de jugement commises au sujet des œuvres cinématographiques par les amateurs et plus d'un critique.
Mais, d'autre part, il est rare qu'un homme de métier ne sache pas distinguer ce qui
est neuf de ce qui est commun, ce qui est véritable de ce qui n'est qu'un leurre, ce qui est difficile à faire de ce qui ne l'est pas. Le vieux dicton « Marchand d'oignons s'y connaît en ciboules » semble particulièrement convenir au cinéma.
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En quel siècle croient-ils vivre? Leurs mesures de jugement sont aussi périmées que l'once ou que la toise quand elles s'appliquent à ce moyen d'expression moderne et dont la portée s'étend sur le monde entier. Les tours de cartes qui conviennent à un salon n'ont pas leur place parmi les jeux du cirque.
Pour nous, si un sort cruel nous mettait en demeure de choisir entre un esthétisme périmé et la doctrine de Hollywood selon laquelle le public ne se trompe jamais, nous serions contraints de nous ranger, la mort dans l'âme, parmi ceux qui voient dans le succès populaire la seule sanction qui compte.
Il n'est pas certain que le public ait toujours raison mais il est certain que les auteurs qui le dédaignent ont toujours tort.
Cela veut-il dire qu'il faille s'en tenir aux formules éprouvées, se méfier de toute innovation, travailler à l'ombre d'un prudent
académisme? Bien au contraire! Dans l'histoire du théâtre
français, des œuvres comme le Cid, Andromaque, Tartuffe, le Mariage de Figaro ou les Caprices de Marianne furent, pour leur époque, des œuvres d'avant-garde. Si ce néologisme1 signifie quelque chose, on ne peut s'en servir qu'au passé. Nul ne saurait prétendre qu'une œuvre est ou sera d'avant-garde.
On peut seulement dire qu'elle l'a été, quand elle a pris sa place dans la perspective inverse qui apparaît dans le rétro- viseur. Le douanier Rousseau se voulait conformiste, la postérité l'a placé à l'avant-garde de son temps. Combien de ceux qui se croient à l'avant-garde aujourd'hui seront rangés dans le confor- misme par l'avenir? La véritable avant-garde est celle qui s'ignore et qui ne prend pas la peine de se retourner pour savoir
si elle est suivie.
Au reste, les discussions esthétiques semblent bien vaines quand, à la lueur du passé, on se rend compte qu'il est téméraire de préjuger l'avenir. En 1895, les frères Lumière ne croyaient
1. Jamais employé, semble-t-il, avant notre époque. Ni le jeune Hugo, ni Rimbaud ni Jarry n'ont pensé à se parer de cette étiquette que l'on se dispute aujourd'hui.
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pas que leur invention dût survivre aux séances du Grand Café.
En 1925, personne ne pensait que le film parlant fût au point de conquérir les écrans du monde. En 1945, Hollywood ne prévoyait pas que la Télévision allait, en quelques saisons, détruire son immense empire. Que de changements vont se produire encore, avant que 1995 marque le centenaire du cinéma 1! Un moyen d'expression qui dépend si étroitement des évolutions et révolutions de la technique n'a pas fini de nous surprendre et de nous émerveiller.
Voici quelques comédies écrites pour l'écran et d'inspirations diverses. Leur texte est dédié aux lecteurs que peut intéresser un des aspects les moins communs de la chose cinématogra- phique le travail de l'auteur.
R. C.
1. Au moment où nous écrivons ces lignes, il semble que le principe même de l'enregistrement et de la projection des images qui n'a pratiquement pas changé depuis les frères Lumière, c'est-à-dire depuis plus de soixante ans, va être modifié par l'effet des découvertes magnétiques et électroniques. Ces innovations techniques donneront sans aucun doute naissance à des innovations artistiques encore impré-
visibles.
D'un autre côté, le système de diffusion des œuvres filmées va être inévitablement transformé par la télévision qui est un prolongement du cinéma et non pas son adversaire. L'union du cinéma et de la télévision sera des plus fécondes quand la différence entre leurs économies respectives ne les opposera plus l'un à l'autre.
L'avenir des moyens d'expression dont notre cinéma n'aura été qu'un précurseur défie l'imagination.
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LE SILENCE EST D'OR COMÉDIE
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AVANT-PROPOS
L'idée d'un film naît parfois dans le cerveau d'un auteur mais, le plus souvent, c'est l'intention de faire un film qui pousse un auteur ou une compagnie à chercher une idée convenable à un tel projet. C'est en ce sens qu'on peut comparer la plupart des films à ce qu'on appelait autrefois des pièces de circonstance, expression qui n'a nullement le sens péjoratif qu'on serait tenté de lui attacher aujourd'hui.
André Gide parle quelque part d'un poète, Emmanuel Signoret, je crois, qui n'écrivait plus parce que l'on ne lui commandait pas de poèmes. Une telle attitude peut déconcerter les esprits modernes encore tout encombrés des fariboles romantiques. (Chatterton, malgré son jeune âge, a laissé une nombreuse descendance.) Aujourd'hui, dans les Lettres et les Beaux-Arts, on pense plus volontiers au génie et à l'improvisation qu'au talent et au labeur.
Les siècles passés étaient moins présomptueux et l'artiste n'y croyait pas déchoir en travaillant sur commande comme un
artisan:
Dans l'architecture, la peinture, la sculpture et la musique, nombre de chefs-d'ceuvre naquirent d'un travail commandé. Au théâtre, les exemples abondent et Psyché en est un fameux. Cor- neille y donna un peu de secours à Molière et par ce moyen, Sa Majesté s'est trouvée servie dans le temps qu'elle l'avoit ordonné, ce qui n'empêcha pas le théâtre et la poésie d'être servis aussi et de façon royale.
Si les ordres que donne Sa Majesté le public sont moins impé- rieux que ceux du Roi, il est très rare cependant qu'on écrive une ceuvre cinématographique poussé par la seule inspiration et sans se soucier de sa réalisation matérielle. L'œuvre du poète, du peintre, du musicien peut attendre et confier à l'avenir le soin de reconnaître sa valeur. Il n'en est pas de même dans l'industrie du cinéma où il serait surprenant qu'un auteur s'appliquât à
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marque d'une bien naïve outrecuidance. La postérité se moque de nos ambitions comme de nos rêveries et il n'est pas besoin d'avoir recours à elle pour éprouver leur fragilité, le présent y suffit.
Chaque auteur a sans doute quelque carton dans lequel sont rangées des esquisses qui auraient pu prendre corps et qui sont restées dans les limbes. Pour moi, c'est au sein d'un large tiroir que s'entassent les projets de films qui ne seront jamais faits et qui sans doute ne méritaient pas de l'être.
Ci-gisent par exemple les Mystères de Versailles, Une enquête est ouverte, le Diadème, Il a été perdu, l'Homme le plus riche du monde, Bicycle made for two, Mondial-City, Mary, Shelter, le Héros, Rendez-vous à Paris, Rue de la Gaîté, Jean qui rit, parmi bien d'autres histoires qui n'avaient pas même de titre et qui m'ont occupé un soir, une semaine ou plusieurs mois. Des événements petits ou grands ont empêché certains de ces projets d'être menés à bien mais le plus souvent, s'ils sont restés dans les limbes, c'est soit parce que leur auteur n'a pas eu assez de persé- vérance ou de talent pour les en tirer, soit parce qu'il a découvert que le chemin sur lequel il s'était engagé allégrement ne menait nulle part. Je cite ces faits pour montrer qu'il n'est pas aussi facile qu'on le croit communément d'écrire pour le cinéma et surtout pour signaler cette particularité aucune de ces idées laissées à l'abandon n'a pu être reprise plus tard avec succès.
L'intérêt ou l'enthousiasme avec lequel elles avaient été accueillies a disparu en même temps que les circonstances qui les avaient fait naître. De plus, tout incomplètes qu'elles soient, elles portent la marque de leur année, offrent à l'examen ultérieur un je ne sais quoi de suranné qui donne à penser que, pour un mode d'expression aussi sensible à l'écoulement du temps que le cinéma,
les idées deviennent désuètes d'une saison à l'autre comme sur
l'écran les robes des actrices se démodent en quelques mois.
Tout l'art du spectacle dramatique est affligé de ce vieillisse- ment au-dessus duquel n'ont surnagé que quelques chefs-d'œuvre dont l'éclat nous empêche de voir les innombrables ouvrages qui sont restés attachés à leur temps comme un coquillage à sa roche.
De la comédie larmoyante du XVIIIe siècle et des drames et vaudevilles écrits avant 1914, nous sommes de nos jours aussi étrangement éloignés. A peu d'exceptions près, ce qui faisait rire nos grands-parents nous semble pitoyable et ce qui les faisait pleurer provoque notre rire. Il n'est pas vraisemblable que l'avenir
traite d'une autre manière les œuvres contemporaines.
Plus que son esprit, la forme matérielle du spectacle vieillit
LE SILENCE EST D'OR
avec une rapidité qu'il était difficile d'imaginer avant l'invention de la photographie. On raconte qu'aux environs de 1900, une tragédienne fatiguée de jouer Andromaque ou Iphigénie dans des costumes d'un style grec tel que le concevait le Second Empire, se fit faire de nouveaux costumes exactement dessinés d'après des vases grecs de bonne époque. L'innovation fit merveille en son temps. Mais, dans le nôtre, les mêmes costumes, tout inspirés qu'ils soient de modèles authentiques, semblent authentiquement de style 1900. Le cinéma nous fait sentir encore mieux à quel point nos manières d'être, d'agir, de parler, sont soumises à des variations qui sont imperceptibles au présent mais dont un regard vers le passé nous donne la mesure.
C'est en raison du même phénomène qu'il n'est pas de film évoquant une époque antérieure qui puisse être tout à fait fidèle à la vérité. Une reconstitution historique porte la date de sa facture comme un meuble Louis XV copié en 1840 ou en 1908 devient du Louis XY Louis Philippe ou du Louis XV-Fallières.
Certains partent de cette constatation pour prétendre que le film ne devrait décrire que les aspects de la vie contemporaine.
Croient-ils donc que la réalité du moment se réfléchisse plus exac- tement dans nos miroirs que celles d'autrefois ? Tout est illusion dans le palais des mirages. L'œuvre la plus réaliste ne l'est qu'au prix de conventions sans lesquelles elle ne serait qu'une copie
dépourvue de vie et de style.
Ce sont sans doute des souvenirs de jeunesse qui ont donné naissance à la comédie qu'on trouvera ci-après. L'action du Silence est d'or est située à l'époque héroïque du cinéma français.
L'avènement de cette industrie ne forme pas le sujet de notre histoire et n'est tout au plus que la toile de fond devant laquelle elle se passe. L'auteur, qui n'éprouve qu'un goût modéré pour les sujets d'exception, pense en effet qu'il est aussi dangereux de faire un film consacré au cinématographe que d'écrire une pièce
de théâtre dont les héros sont des comédiens ou un roman dont le
personnage principal est un romancier. Il serait heureux cepen- dant si le lecteur comprenait qu'en évoquant le souvenir des artisans qui, entre 1900 et 1910, firent naître en France la pre- mière industrie cinématographique du monde, leur élève a voulu rendre hommage à leur mémoire.
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