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LE TESTAMENT SPIRITUEL DE FRANZ CUMONT

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LE TESTAMENT SPIRITUEL DE FRANZ CUMONT

Il y a trois ans — dans la nuit du 19 août 1947 — s'éteignait, près de Bruxelles, Franz Cumont. En lui, l'humanisme perdait le plus grand historien des religions antiques, la Belgique le plus illustre de ses savants, la France un de ses meilleurs écrivains et un ami si fidèle que, par deux fois, en 1914 et en 1939, nous l'avons vu, dès la guerre déchaînée, quitter sa résidence romaine du Pincio et accourir en notre pays bouleversé comme en sa patrie d'élection, pour en partager les dangers, les privations et les espoirs. Naturellement, sa mort plongea dans une amère affliction les privilégiés dont son amitié, si délicate, embellissait la vie.

Elle surprit douloureusement une foule dispersée d'admirateurs proches ou lointains, les uns ignorants du péril qu'il avait récem- ment couru, les autres trompés par l'éphémère victoire qu'il avait remportée, l'hiver précédent, sur une pneumonie que son grand âge rendait redoutable et dont un courage souriant et son intrépide volonté de labeur avaient paru triompher. Cependant, la funèbre nouvelle, survenue en pleines vacances, n'émut que ses confrères et ses élèves, demeura inaperçue de ce qu'on appelle le grand public et n'obtint, dans les journaux les mieux informés, que quelques lignes vraiment indignes de son œuvre et de sa mémoire.

Mais comme celles-ci ne passeront point de si tôt, il n'est pas trop tard pour rendre à Franz Cumont, sinon l'hommage qu'il mérite — car il y faudrait son savoir et son talent — du moins le seul que sa modestie, tenue en échec par son amour de la vérité, aurait consenti à recevoir : l'exposé et la discussion des idées qu'au cours d'un demi-siècle de recherches infatigables il s'était formées sur les religions anciennes et dont la synthèse l'obsédait

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encore quand, à l'approche de son agonie, la plume lui tomba des mains. Il y avait travaillé avec une sombre ardeur pendant les cruelles années de l'occupation dont elle l'aida à supporter les tristesses. Il en termina joyeusement la rédaction dans les mois qui suivirent l'efFondrement du IIIe Reich et la délivrance de l'Occident. Il venait d'envoyer son manuscrit à l'impression quand il tomba malade. Sans illusion sur la gravité de la menace qui, désormais, pesait sur lui, il regarda la mort en face et souhaita seulement qu'elle lui laissât le répit qui lui était nécessaire pour amener au point de perfection qu'il s'était assigné un ouvrage qu'il considérait comme le terme et la conclusion de son activité scientifique. Transgressant les interdits de son médecin, il était encore alité qu'il s'était déjà remis à la correction de ses placards.

A la visite qu'après son entrée en convalescence j'eus le bonheur de lui faire au moins de juin 1947, et d'où je sortis émerveillé de sa vaillance et faussement rassuré sur son sort, je le trouvai arpentant sa chambre d'un pas alerte et brandissant le paquet d'épreuves qu'il était en train de remanier avec une sorte de fiévreuse 'allégresse ; et il ne me cacha pas l'espoir, qui maintenant soutenait ses forces déchhantes,^e ne point disparaître avant qu'eût paru le suprême message de sa pensée. Hélas ! cette satis- faction lui aura été refusée. Mais cette édition, objet constant de ses scrupules et de ses soins, il ne l'eût pas mieux achevée lui-même que les deux érudits auxquels son affectueuse confiance en avait légué la charge. Grâce à Mme la marquise de Maillé et à M . Louis Canet, — lequel, d'ailleurs, par des notes signées de ses initiales et rejetées en appendice du gros volume, a muni plusieurs passages des compléments qu'ils auraient exigés de l'auteur — nous possédons enfin, dans son intégrité, le testament spirituel de Franz Cumont, ce livre magistral qui, couronnant son vaste et solide édifice, non seulement nous apporte le dernier état de son immense expérience, mais encore nous révèle sa pensée profonde dans le filigrane de certaines de ses pages, le titre appa- remment paradoxal auquel, après mûre réflexion, il s'était arrêté : Lux perpétua (1). Ce n'est pas, en effet, sans une secrète intention que Franz Cumont, écartant toutes les objections, a emprunté à la liturgie de l'Eglise cette prière de la Messe des défunts — Et lux perpétua luceat eis — pour la placer en épigraphe d'une

(1) Fninz Cumont, Lux perpétua, 524 p. in 8», Paris, Geutnner, 1949.

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véritable « somme » des croyances du paganisme. Titre chrétien, fond païen, voilà l'opposition qui est faite pour nous surprendre de prime abord, mais que nous comprenons mieux à mesure que nous avançons dans une lecture où, sous l'incroyable richesse des détails, parfois contradictoires comme l'âme humaine, se dessinent, à travers les textes, les monuments et les faits qu'elle accumule, les grandes lignes de l'évolution qui, touchant le pro- blème fondamental de notre destinée, a mené les Grecs et les Latins, qui peuplèrent l'Empire romain et devaient se convertir au Christianisme, de la superstition d'un animisme rudimentaire aux négations d'un matérialisme hétérogène et généralisé, et de celles-ci aux formes convergentes d'une foi universellement spiritualiste.

I

Aussi haut que nous remontions dans leur passé, les peuples de l'antiquité croyaient, sans exception, que la vie des hommes continuait après leur décès ; et cet accord immémorial est le premier argument que Cicerón, dans ses Tusculanes, invoque en faveur de l'immortalité de l'âme, celui que Plotin, malgré son habituel dédain des cérémonies cultuelles, reprendra dans ses Ennéades.

Toutefois leurs lointains ancêtres ne se posaient nullement la question dans les termes où ils l'énoncent. Alors, la saisissante « pen- sée » de Pascal que « toutes nos actions doivent prendre des routes différentes selon qu'il y a des biens éternels à espérer ou non » n'était pas encore* la vérité. Car, telle qu'elle fut conçue par les indo-européens, antérieurement aux migrations qui en ont séparé les rameaux, la survie qui hantait leurs imaginations primitives était indépendante des notions morales auxquelles elle s'est plus tard associée. Ce n'était point, à proprement parler, une vie d'outre- tombe, mais la prolongation, à l'intérieur de la tombe, sous une forme indéfinissable et avec une intensité réduite, de l'existence antérieure ; et pourvu que les rites funéraires qui servaient à l'y entretenir fussent accomplis, l'avantage en était acquis à tous les défunts indistinctement. C'est pour l'assurer que s'organisa dès la préhistoire, et s'est perpétué dans les premiers âges his- toriques, un culte des morts qu'inspiraient à la fois la vénération et la crainte des trépassés. Il fallait, en effet, les nourrir, les occuper et les distraire dans leurs «maisons d'éternité », de peur de les

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voir s'en évader, courroucés et hostiles, pour le tourment des vivants que, satisfaites, ces ombres invisibles et présentes étaient prêtes à secourir et protéger. Ce culte, qui assimilait les morts tantôt à des génies bienfaisants tantôt à de funestes démons, et auquel les concepts de mérites à rémunérer et de fautes à punir restaient complètement étrangers, c'est celui que Fustel avait déjà décrit, après l'avoir retrouvé chez les Hellènes, chez les Latins, chez les Sabins, chez les Etrusques, chez les Aryas de l'Inde, chez les Chinois comme chez les Gètes et les Scythes, parmi les peuplades de l'Afrique et celles du Nouveau Monde.

Mais il a été réservé à Franz Cumont de renouveler ces chapitres justement célèbres de la Cité Antique.

D'abord, il a su confirmer la thèse de l'universalité du culte des morts, en étendant les observations de son devancier à des peuples que Fustel avait omis de considérer : aux Egyptiens, chez qui « la momie desséchée était conviée à se restaurer à la table de ses proches » ; aux Sémites dont les cérémonies mortuaires

« offrent dans leur ensemble une similitude remarquable avec celles-dont les Hellènes et les Italiques avaient conservé la tra- dition » ; aux Celtes, enfin, qui inhumaient, à côté de leurs chefs, les chars de guerre sur lesquels ceux-ci avaient com- battu et qui, au moins à partir du IVe siècle avant notre ère, ont sculpté des stèles funéraires en forme de maison, comme si les disparus dont elles surmontaient les cendres s'étaient domiciliés à jamais en cet étroit espace. En même temps, Franz Cumont a fait justice de certaines théories récentes sur la distinction à établir entre les tribus incinérantes, nomades et libre-penseuses, et les tribus inhumantes, sédentaires et dévotes.

Il a montré qu'un même culte était, en réalité, rendu aux morts par les unes et par les autres, puisque les urnes cinéraires repro- duisaient, soit l'aspect d'un corps humain, soit l'apparence de la hutte où s'abritaient les vivants ; puisque, en outre, elles étaient placées dans les tombeaux exactement comme s'il s'était agi d'inhumés, avec, à côté d'elles, pour réjouir les défunts, des armes et des outils, des mets et des breuvages ; et, qu'au surplus, à Rome, lorsque l'usage de la crémation commença d'y prévaloir, les pontifes imaginèrent un subterfuge pour communiquer à la nouvelle coutume l'efficacité de l'ancienne, et prescrivirent, à cet effet, qu'avant de déposer le corps sur le bûcher, on prît la précaution de. l'amputer d'un doigt, et, par un enterrement sym-

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bolique de jeter trois poignées de glèbe sur cet os coupé : os resectum.

Puis, avec un luxe étonnant d'érudition, Franz Cumont a poussé, jusqu'à la rendre pittoresque autant que probante, l'analyse des usages par lesquels les vivants avaient essayé de sustenter leurs morts : ces Mânes qui passaient pour conserver sous la terre les besoins et les goûts qu'ils avaient éprouvés sur la terre. Il était donc indispensable de leur procurer les vêtements dont ils se couvraient, les bijoux dont ils se paraient, la vaisselle qui garnissait leurs tables, les lampes qui éclairaient leurs maisons.

De plus on festoyait près d'eux, en des banquets qui se célébraient aux funérailles et à certaines dates ultérieures méticuleusement fixées : les troisième, septième et quarantième jours après la mort, chez les Grecs, et, à Rome, le neuvième jour et aux anniversaires des défunts. On ne manquait pas, non plus, de verser sur leurs sépultures des libations d'eau fraîche pour les désaltérer et, comme celles-ci n'auraient pas suffi à leur infuser la vigueur souhaitable, on y ajoutait les libations sanglantes des immolations : excep- tionnellement celles des sacrifices humains, dont les combats de gladiateurs prirent la suite ; communément celles des sacrifices d'animaux au pelage noir, et, plus tard, celles du vin qui, rouge comme le sang, en possédait les propriétés vivifiantes et lui fut substitué. A mesure que la civilisation progressa, ces offrandes aux morts allèrent en s'enrichissant toujours davantage : ainsi on avait d'abord couché le défunt sur les frondaisons qui, sa vie durant, avaient servi à son repos de tous les jours ; on s'habitua à l'étendre* sur un lit de fleurs odorantes, de fleurs rouges de pré- férence, à l'imitation, nous rappelle Servius, du sang où l'âme circule ; et lorsque, au début du I Ie siècle avant notre ère, les victoires de Scipion l'Asiatique eurent ouvert aux Romains le chemin, les marchés et les délicatesses de l'Orient, on joignit à ces jonchées le nard, l'encens que l'pn brûlait autour du bûcher, les parfums qu'on répandait sur le cadavre ou que l'on mêlait à ses cendres, enfin tous ces baumes exotiques dont, périodique- ent, on venait oindre la pierre des tombeaux. En outre, Franz Cumont a lumineusement insisté à la fois sur le décalage qu'il a constaté entre les pratiques et la pensée des Anciens, et sur les contradictions où se mouvait cette pensée même avec l'aisance propre aux mentalités prélogiques. Par exemple, lorsque, dans Rome, les Latins répétaient sur leurs tombes les gestes commandés par le rite ancestral, il y avait beau temps qu'ils avaient renoncé

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L E T E S T A M E N T S P I R I T U E L D E FRANZ CUMONT 449 à croire que les morts auxquels ils les dédiaient toujours y rési- dassent encore. Les fables helléniques implantées sur le sol de l'Italie méridionale par les Grecs qui y avaient essaimé leur colonies, et, simultanément acclimatées en Etrurie, les avaient familiarisés avec l'image d'un unique séjour souterrain où, de toutes les parties du monde habité, venaient, telle une armée de fantômes, se con- centrer, comme dans le schéol des Sémites, les innombrables générations des morts : le vague et terrifiant Orcus dont la vaste caverne était hérissée de rochers et peuplée de monstres horribles, puis ce royaume de Pluton, l'Hadès, qu'avait dépeint Homère, isolé du reste de l'univers par des fleuves infranchissables aux vivants, et vers lequel, gardé par un chien monstrueux, Cerbère, un vieux batelier, hirsute et impitoyable, Charon, passait la mul- titude des morts sans jamais en ramener personne. Raisonnable- ment, cette conception d'un enfer spécialisé et totalitaire aurait dû, sinon abolir, du moins bouleverser les rites qui s'accomplis- saient sur les tombes individuelles ou familiales. Il n'en fut rien, et les Anciens s'accommodèrent de la conciliation boiteuse qui est déjà dans Ylliade : « Ensevelis moi au plus vite, implore d'Achille l'ombre de Patrocle, afin que je franchisse les portes de l'Hadès ».

Si les ombres des morts ne restaient plus confinées dans leurs tombes, celles-ci étaient devenues les antichambres de leur habi- tation collective, les portes de l'Hadès ou, du moins, des routes qui menaient à l'Hadès ; et les offrandes apportées, comme par le passé, sur la pierre tumulaire, s'en allaient maintenant, par un prodige inexpliqué, revigorer les ombres au-delà de la quadruple enceinte des fleuves infernaux. Il s'agissait d'un cheminement mystérieux, incompréhensible et néanmoins incontestable. Il répondait à une conviction si profondément ancrée dans les cons- ciences qu'il avait été admis sans discussion et que le culte funéraire eut simplement pour effet d'en renouveler indéfiniment l'étonnant miracle. Aussi bien, la contradiction ainsi résolue, n'avait-elle point paru très choquante ; car elle n'avait opposé que des réalités dont la raison la plus exigeante n'est point fondée à postuler l'accord : celle des rites consacrés et fixés par l'habitude, celle des croyances qui évoluent et se modifient mais auxquelles les rites adaptent leur apparente immutabilité en transformant leur signification.

Les païens n'était donc point reprehensibles d'apporter sur les tombeaux les dons et les hommages qu'ils vouaient à leurs morts, bien qu'ils se fussent accoutumés à la migration de tous

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les morts dans un Hadès inaccessible. De même aujourd'hui nul ne saurait nous reprocher légitimement, sous le prétexte que, Chrétiens, nous croyons que l'âme de nos chers défunts n'est pas enfermée dans leurs sépultures, d'y venir porter pieusement des fleurs et des prières. Dans les deux cas, la persistance des usages est justifiée par le changement de symboles qui les rénove intérieurement. Beaucoup plus grave était une antinomie de con- cepts que Franz Cumont a signalée sans s'y appesantir. Le rassem- blement des morts en un même Heu avait abouti à introduire dans l'Hadès les sanctions morales absentes de leur culte primitif.

Du moment, en effet, qu'ils étaient réunis ensemble, il était impos- sible de ne point établir de distinctions entre eux. Si les « bons » pouvaient mener, dans les Enfers, comme jadis au fond de la tombe, une vie heureuse encore qu'atténuée et y goûter, diminuées et pâlies, les joies qu'ils avaient ressenties sur la terre : les festins, les jeux, les chants et les courses, il était déjà intolérable à Homère d'accorder aux méchants un sort identique. Dans V Odyssée, trois grands coupables se détachent de la foule des ombres crépus- culaires : Tityos, dont des vautours déchirent sans arrêt le corps gigantesque, Tantale, que torturent une faim et une soif inex- tinguibles, Sisyphe, qui s'épuise éternellement à remonter à la cime qu'elle surplombait la roche qui soudain l'accable et retombe d'un coup dans la vallée. Dans Ylliade, les Erynnies vengeresses tourmentent les parjures, cependant que les héros sont appelés à jouir sans fin d'un bonheur décuplé dans les Champs Elysées.

Or ces mythes se heurtaient les uns les autres, puisqu'ils prêtaient à des ombres, comme celle de Sisyphe, une musculature surhumaine, à d'autres, comme celles des héros, une félicité extraordinaire.

Heureuses inconséquences, puisque des supplices du Tartare et des béatitudes des Champs Elysées est sortie une notion de la vie future, où s'exalte celle d'une justice divine qui compense dans l'au-delà les iniquités de la terre et par laquelle le culte des morts finira par s'élever à la dignité d'une religion. Mais incohérences trop brutales pour n'avoir pas détourné de ces mythes, édifiants mais disparates et saugrenus, l'intelligence déliée des Grecs, le robuste bon sens des Romains. Vers le milieu du I Ie siècle avant J . - C , tandis que le grec Polybe, anticipant de deux mille ans sur le Voltairianisme, louait ses amis Romains d'avoir inculqué à leur peuple des fictions tragiques qui ne pou- vait que le maintenir dans la voie du devoir par la peur des enfers,

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leur élite adoptait une philosophie qui, depuis les Gracques jusqu'à Jules César, n'a plus propagé, parmi des générations rendues utilitaires par leurs conquêtes, et rebutées par tant d'invrai- semblances, que le scepticisme et l'irréligion.

II

Lorsque Rome, victorieuse de Carthage, se tourna vers les pays de l'Orient hellénique pour les absorber, royaume par royaume, le matérialisme des philosophies régnantes les avait envahis de tous les côtés à la fois.

A la fin du i ve et au cours des IIIe et I Ie siècles av. J.-C.

la mystique de Platon avait été minée par sa propre Ecole. Sous l'impulsion d'Arcésilas (306-261 av. J.-C.) la Nouvelle Académie avait abandonné, comme une chimère, la recherche de la vérité, et s'était bornée à dégager des faits et des opinions les vraisem- blances rationnelles entre lesquelles elle s'interdisait d'opter.

Par la suite, Carnéade (214-129 av. J.-C.) avait éludé l'objection, dirigée contre son prédécesseur, qu'une telle négation de toute certitude paralysait, faute de décisions motivées, les moindres initiatives de la vie pratique, en se réfugiant en un probabilisme qui fournissait quotidiennement à chacun 'des motifs suffisants pour faire un choix, mais déniait à tous le droit d'affirmer, soit la survie des hommes après leur mort, soit l'existence des dieux immortels. D'autre part, le Lycée qu'avait fondé Aristote (384-322

av. J.-C.) avait rompu avec l'Académie, et le plus grand des dis- ciples de Platon avait professé une doctrine la plus contraire, sur l'essentiel, à celle de son maître : à l'entendre, seule la raison, qui existe de toute éternité et entre dans l'homme à la naissance, persiste après la mort, mais cette intelligence pure, dépourvue de sensibilité et privée du pouvoir d'agir, est incapable du bon- heur des « Bienheureux » ; quant à l'âme, émotive et nutritive, simple forme des corps physiques, elle ne saurait subsister sans lui plus que la vue, quand l'œil est détruit, ou que le tranchant de la hache, quand le fer est rongé.

Peu après Aristote, Zenon de Cittium (310-264 av. J.-C), qui en avait subi l'ascendant, acheminait les stoïciens, par un dogmatisme différent, à des conclusions analogues. Pour lui dont l'éthique repose sur l'ontologie d'Heraclite, l'homme est le microcosme qui reproduit, dans son individualité transitoire

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la constitution de l'Univers. Celui-ci est alimenté, animé par un feu divin, premier principe d'où découle la succession nécessaire des phénomènes de la nature et qui gouverne sans défaillance les vicissitudes du grand Tout. Périodiquement, les quatre éléments qui composent le monde sont résorbés dans le plus pur d'entre eux, le Feu de l'intelligence animatrice, et se désintègrent à nou- veau après cet embrasement général. Pas plus que le Kosmos, dont chacun des vivants n'est qu'une parcelle infime, et qui est promis aux dissolutions de la conflagration universelle (ekpyrosis), l'âme n'échappe à la destruction de son corps par le trépas. Mais le Sage qui connaît cette loi du perpétuel devenir, attend l'échéance fatale avec la sérénité qui l'a affranchi, une fois pour toutes, de l'in- quiétude comme des contingences extérieures et lui procure sur la terre une béatitude inattaquable et parfaite ; et puisqu'il possède la vertu, qui est supérieure à tous les biens ensemble, il n'a rien à craindre et nul besoin d'espérer. Ainsi Panétius, le Grec familier des Scipions, qui a le plus contribué, vers 150 av. J . - C , à insuffler aux Romains l'esprit du Portique, les a initiés à un panthéisme où la providence n'émanant point d'un Dieu, et les âmes manquant de substance propre, toute survie personnelle était impossible.

Un siècle et demi plus tard, le stoïcien Cornutus apprendra à son élève, le poète Perse, que l'âme périt immédiatement avec le corps. Et cent ans après Cornutus, le stoïcien de stricte observance que fut l'empereur Marc Aurèle, plutôt que de se rebeller contre l'inévitable, accueillera l'anéantissement de son être, avec le même optimisme désabusé que « si l'olive mûre, en tombant bénissait la terre qui l'a portée et rendait grâces à l'arbre qui l'a produite ».

En même temps que le stoïcisme, l'épicurisme, son frère ennemi, n'était point parvenu à un autre terme. Epicure qui avait ouvert son Ecole, à Athènes, vers 306 av. J . - C , avait, de l'atomisme de Démpcrite, déduit la négation la plus radicale dont un philosophe eût encore frappé l'immortalité. L'âme comme le corps n'était qu'un agrégat d'atomes, formés d'air et de feu, doués d'une subtilité et d'une mobilité extrêmes, matériels comme ceux qui entraient dans la composition des os et de la chair, et liés à leur sort. L'âme naissait avec le corps, grandissait avec lui, partageait ses jouissances, éprouvait ses maux, vieillissait de sa décrépitude, et s'abolissait dans sa décomposition : expulsé

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de son enveloppe par l'agonie, le souffle vital se perdait alors dans l'air environnant comme un brouillard ou une fumée ; et libérés par cet abandon, les atomes qui, eux, étaient indestructibles, restaient disponibles pour de nouvelles naissances d'âmes dans d'autres corps, sans qu'aucune conscience de leur passé réunît jamais l'ancien au nouveau, si tant est que celui-ci vît jamais le jour. Aussi, de même qu'il ne nous souvient pas des existences antérieures créées par des combinaisons d'atomes exactement semblables à,celle dont nous sommes issus, il n'y aura plus rien de nous après qu'elle se sera dissoute. La mort est donc, pour chacun de ceux qu'elle retranche, un anéantissement total et définitif; notre vie d'ici-bas se suffit à elle-même, et Epicure n'a d'autre fin à lui proposer que de rechercher le plaisir et de l'atteindre, en fuyant la douleur à tout prix et, au besoin, dans la mort m ê m e , d'autre consolation à lui offrir que de la délivrer des vaines terreurs de l'au-delà qui, jusqu'alors, l'empoi- sonnaient. On mesure ici le chemin parcouru depuis la décadence de l'Académie de Platon. Celle-ci avait glissé au doute qui fraya les voies du matérialisme. Epicure proclamait une certitude qui semblait fermer toutes les autres. Tandis que Paristotélisme s'était efforcé d'enregistrer objectivement les réalités de son expérience, et que le" stoïcisme avait prêché la collaboration à l'œuvre du Tout pour n'avoir ni à s'en plaindre ni même à s'y résigner, Epicure condamnait l'humanité à une mort irrémissible avec les cris de triomphe qui retentissent dans la tragique poésie de Lucrèce avec une résonance grandiose. L'aristotélisme, le stoïcisme avaient laissé une place à l'intervention de la divinité dans un monde que l'intelligence suprême meut ou pénètre. Epicure, qui relègue l'impuissance de ses dieux inutiles dans l'espace glacé des intermondes, a livré le Kosmos à l'anarchie des atomes et rayé la Providence de ses horizons ; et avec la croyance en la survie de l'âme, c'est le principe même de toute religion qu'il a prétendu extirper des cœurs.

Peu s'en faut qu'il n'y ait réussi et que Rome, aux deux derniers siècles avant notre ère, et à tous les degrés de sa hiérarchie sociale, ne se soit détachée, sinon de ses cultes qu'elle pratiquait par formalisme et machinale habitude, du moins de ses croyances traditionnelles.

Sans doute, les dirigeants de la République romaine avaient très vite discerné la force explosive que recelait la dialectique de

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ces systèmes révolutionnaires ; et, à diverses reprises, bien que nombre d'entre eux, pour ne pas dire la majorité, s'y fussent secrètement laissé prendre, ils cherchèrent à en empêcher la diffusion, ne fût-ce que pour maintenir les cultes établis, et préser- ver avec eux la solidité d'un Etat dont la discipline reposait sur les auspices communiqués par les dieux de la Cité à ses magis- trats. En 181 av. J . - C , le préteur urbain se saisit de livres attribués à Numa et jugés subversifs et il les incinéra solennellement sur le comitium, en présence du peuple assemblé, dans un feu allumé par les victimaires. En 173 av. J . - C , ému par la faconde de deux Grecs, Alcios et Philisios, qui avaient ouvert dans la Ville boutique de discours et ne se gênaient point pour exposer à leurs auditeurs les raisonnements d'Epicure, le Sénat décréta le bannissement de tous les philosophes et rhéteurs en- semble. Bientôt ceux-ci ne furent même plus couverts par l'immu- nité diplomatique dont quelques-uns d'entre eux s'étaient précau- tionnés ; et en 154 av. J . - C , les ambassadeurs, que les Athéniens avaient députés à Rome pour y défendre leurs intérêts, et qui, tous les trois, étaient d'éloquents représentants des doctrines nouvelles, le péripatéticien Critolaos de Phaselis, le stoïcien Diogène de Babylone, et l'académicien Carnéade de Cyrène, furent dénoncés en pleine Curie, par Caton l'Ancien, pour leurs propos scandaleux, et invités, sans aménité ni délai, « à retourner dans leurs écoles disserter avec les enfants des Grecs ». Mais on n'arrête pas la marche des idées par des expulsions policières, surtout quand ceux qui les ordonnent n'ont pas la conscience tranquille ; et, forçant les barrages que l'élite avait élevés autour de soi, les négations qu'elle aurait voulu interdire aux autres pénétrèrent rapidement dans les milieux populaires. Au Ie r siècle av. J . - C , on ne s'en cachait plus. Les grands poètes de la République finissante, malgré les différences de leurs genres et de leurs tempéraments, reflètent en leurs vers une même concep- tion de la vie, régie par d'aveugles instincts, tendue exclusivement vers la jouissance : Lucrèce, qui, dans le livre III du De natura rerum, s'acharne avec une géniale fureur à plonger l'humanité dans l'abîme d'un irrévocable néant ; Catulle qui n'exulte pas d'y être précipité, qui en gémirait plutôt, mais n'en doute point davantage et écrit avec amertume : « Le soleil peut se coucher et réapparaître ; mais nous, notre brève lumière, une fois éteinte, il nous faut dormir une seule et même nuit éternelle ».

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Les hommes d'Etat contemporains sont si bien pénétrés de cette vérité qu'ils l'énoncent en public ou la confient à leur entou- rage. Le « démocrate » César ose dresser en plein Sénat, contre la peine capitale réclamée pour les complices de Catilina, l'argu- ment que la mort ne saurait être un châtiment puisqu'elle a pour effet de supprimer tous les maux. Et, tandis que de son côté le conservateur du juste-milieu qu'est Cicéron, rédige d'éloquents traités où l'épicurisme est ostensiblement combattu, il avoue, dans ses Lettres, une opinion conforme à celle de César ; et s'il ne s'est point risqué à publier l'œuvre de Lucrèce, s'il s'est pru- demment contenté *— comme l'a montré M . Denis Van Berchem — d'en préparer l'édition qu'après sa mort fera paraître Memmius ; il l'a lue, étudiée, admirée, et dans le cercle d'épicuriens où il fréquentait à l'ordinaire, il en a choisi le plus orthodoxe des adeptes, Atticus, pour son ami le plus intime. Il n'y a donc pas heu d'être surpris si, parallèlement, la religion officielle a été entraînée par ces irrésistibles courants, et si, pour durer, elle a ramassé ses dernières forces autour des seules divinités dont les matérialistes, devenus légion, consentaient encore à invoquer les noms : la Fortune, cette hypostase du hasard, à laquelle fut élevé, dans Préneste, un sanctuaire dont les bombardements de la dernière guerre, éventrant les ruines, ont révélé la beauté colossale, et Vénus, la déesse sur laquelle Sylla l'Epaphrodite, Marius le jeune, Pompée, dont le théâtre était placé au pied de son temple de Vénus Vic- trix, et César, qui se proclamait le descendant de Vénus Genitrix et d'Enée, concentrèrent, à tour de rôle, ce qui pouvait rester de piété sincère au fond du peuple. Mais déjà celui-ci ne voyait plus la déesse qu'avec les yeux de Lucrèce ; et, dédaignant les fables débitées sur son compte, n'adorait en elle que la volupté qu'elle incarne, les richesses qui en sont inséparables, la victoire qui les procure au peuple élu des Ennéades :

Aeneadum Genetrix, hominum divomque voluptas Aima Venus...

Efficù ut cupide generatim saecla propagent.

Au surplus, comment les mythes n'auraient ils pas été emportés, soit par la logique inhérente aux démonstrations où convergeaient les sectes rivales, soit par la violence des critiques dont ils avaient été criblés par certaines d'entre elles ? La réalité en était incompa- tible aussi bien avec le monde rationalisé de l'aristotélisme et

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avec l'ordre panthéiste des stoïciens qu'avec l'enseignement d'Epicure qui s'était proposé pour but d'en dissiper les mensonges malfaisants et les vaines terreurs. Même les penseurs qui étaient le plus éloignés de l'épicurisme renchérissaient sur les preuves qu'il avait alléguées de cette inconsistance ; et Posidonius, notam- ment, avait écrasé les fables du Tartare sous le poids de leurs absurdités et repoussé, comme une impossible sottise, l'éternité des peines auxquelles Homère vouait les damnés de l'Hadès, celles, par exemple, du supplice de Tantale, qui, s'il était mortel, aurait dû, en quelques jours, périr d'inanition, et qui, s'il était immortel, n'aurait pu être torturé par des souffrances qui amènent nécessairement la mort. Dès lors on conçoit que, du Ie r siècle av. J.-C. au I Ie siècle après notre ère, les littératures anciennes, subissant l'influence de ces doctrines concordantes, aient exprimé avec une dédaigneuse ironie, un scepticisme qui devient le lieu commun de tous les moralistes. Cicéron ne connaît pas de vieilles radoteuses assez folles pour croire aux cavernes de l'Orcus et aux lugubres régions peuplées de morts livides. Sénèque affirme que de son temps personne n'est assez niaisement puéril pour redouter les crocs de Cerbère. Plutarque traite les punitions infernales de contes de nourrice. Et Juvénal, qui pourtant ne néglige point ses devoirs de piété et offre un sacrifice à la triade Capitoline, quand le calendrier lui rappelle cette obligation, se gausse, à gorge déployée, des fictions de la mythologie, car enfin : « n'est-ce pas ? qu'il y ait quelque part des Mânes et un royaume souterrain et la gaffe de Charon, et qu'une seule barque puisse suffire à trans- border tant de milliers de morts, même les enfants ne le croient plus, excepté ceux qui ne sont pas encore d'âge à payer leur entrée aux bains. » Les récits sur le royaume de Pluton sont si profon- dément discrédités que Sénèque, après Cicéron, reprochera aux épicuriens de perdre leur temps à pourfendre des chimères déjà mortes et à répéter indéfiniment les mêmes refrains contre des superstitions qui ne trompent plus personne.

L'épigraphie funéraire, par des centaines de textes, confirme ces témoignages. Les tombes ne se comptent plus dont les épi- taphes, même si, par une accoutumance invétérée, elles sont suscrites d'une invocation rituelle aux Mânes, traduisent l'indif- férence ou le mépris dont relève l'attirail de la fable. Les esprits forts affichent leurs convictions avec le zèle des néophytes, comme ce bourgeois d'Oenoanda qui, au siècle des Antonins, a gravé

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sur le marbre sa profession de foi épicurienne: «Je ne me laisse pas effrayer par les Tityos et les Tantale que certains représentent dans l'Hadès... Quand la connexion de notre organisme est déliée, rien ne nous touche plus ». Les gens du commun, qui certes n'avaient eu ni le loisir ni l'envie de s'inscrire à une Ecole, tiennent inconsciemment le langage qu'ils y auraient appris et traduisent à leur manière l'incrédulité dont l'époque était saturée et qui les avait imprégnés à leur insu. C'est ici un comédien qui considère la vie comme un rôle de théâtre dont le décès a coupé la dernière tirade : « Ma bouche ne profère plus de sons ; le bruit des applau- dissements ne vient plus jusqu'à moi. Payant ma dette à la nature, je m'en suis allé. Tout cela n'est plus que poussière ». Là, c'est un Grec qui ajoute à ses dénégations les conseils dont elles réclament l'observance des survivants : « Il n'y a point de barque de l'Hadès, ni de nocher Charon, ni de chien Cerbère. Nous tous que la mort a fait descendre dans la terre, nous devenons des os et de la cendre et rien de plus. N'offrez pas à ma stèle des parfums et des couronnes : elle n'est qu'une pierre. N'allumez pas de feu, la dépense est inutile. En répandant de la terre sur mes restes, dites vous seulement que je suis redevenu tel que j'étais quand je n'avais pas commencé d'être ». Ailleurs, c'est un Romain qui, sous une forme plus concise, exprime la même pensée : « Nous ne sommes rien et nous avons été. Voyez, lecteurs, combien vite, nous autres mortels, nous retournons du néant au néant ».

La réflexion est maintenant si banale qu'elle s'abrège souvent en une formule courante dont les mots latins, immédiatement intelligibles à tous, ne s'énoncent plus que par leur initiales : N. F. F. N. S. N. C, c'est-à-dire : Non fui, fui, non sum, non euro : je n'existais pas ; j'ai existé ; je n'existe plus ; je n'en ai cure.

Et, fréquemment, chez le vulgaire, ce nihilisme s'accompagne, tantôt d'une gouaille macabre, tantôt de grossières évocations des plaisirs charnels. Un affranchi de Rome souligne de ses plai- santeries posthumes les avantages que lui procure le néant du tombeau : « Ce qui reste de l'homme que je fus, mes ossements, repose doucement ici ; je ne me soucie plus de mourir de faim ; je.suis exempt d'accès de goutte ; ma personne ne sert plus de gage à mon loyer ; et puis je jouis gratuitement d'une hospitalité per- pétuelle ». Beaucoup de petites gens, des artisans, des soldats s'amusent à interpeller les promeneurs qui passent auprès des monuments funéraires et leur rappellent les joies dont les sur-

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vivants se doivent repaître avant de décéder à leur tour : « Mangez, buvez, jouez et venez me rejoindre » — « Les bains, le vin et l'amour consument nos corps, mais ce qui fait notre vie, ce sont les bains, le vin et l'amour » — « Tant que j'ai vécu, j'ai bu volontiers : buvez, vous qui vivez » — « Ce que j'ai bu et mangé, voilà tout ce que j'ai emporté avec moi ».

Ces maximes qu'on s'attendrait aujourd'hui à lire sur la porte d'un cabaret de nuit nous répugnent dans les cimetières où les archéologues les ont découvertes. Avec leur jovialité sinistre, elles nous font toucher le fond d'immoralité et le cynisme désespéré où le matérialisme de la philosophie, en s'étendant aux masses, s'était abaissé et perverti. Pour le peuple, en effet, la providence stoïcienne, l'ascétisme d'Epicure qui réprouvait les passions génératrices de souffrance ne pouvaient avoir de sens ; et, l'homme de la rue, dépassé par des spéculations qui supposaient une culture qu'il avait été incapable d'acquérir, allait droit aux conséquences pratiques, immédiates qui en décou- laient pour lui. Réduite à sa courte apparition ici bas, dépouillée de sanctions et d'idéal, la vie ne lui paraissait plus valoir que par les jouissances qu'il en saurait tirer ; et il n'est pas surprenant que les Romains de ce temps impitoyable se soient rués à leur poursuite : les généraux par regorgement, la servitude, le pillage des vaincus, à Carthage, à Corinthe, à Numance ; les publicains par l'exploitation des provinciaux en Sicile et en Gaule ; les esclaves, par des révoltes où, en 133, en 105, en 72 av. J . - C , ils ont semé la mort et la ruine chez leurs maîtres ; les simples citoyens par l'aliénation, contre espèces sonnantes, de leurs suffrages ; les chefs de parti par une lutte sans merci qu'alimentait normalement la corruption, avec les extorsions des proconsuls et les subsides des rois étrangers, de Jugurtha à Ptolémée Aulète, et qui, bientôt transférée du Forum sur les champs de bataille, devait aboutir aux hémorragies des guerres civiles et à l'horreur des proscriptions Dure époque, siècle sans entrailles, humanité inhumaine, telle fut la fin de la République romaine. Mais le nihilisme intellectuel, qui sans doute en avait précipité les convulsions, ne devait pas lui survivre. En même temps que l'ordre se rétablissait dans les classes sociales et les nations, le paganisme se rénova par une conversion imprévue qui n'était, à y réfléchir, qu'un inévitable retour à la mystique spiritualiste dont on aurait pu penser, quelques années plus tôt, qu'elle était irrémédiablement perdue. En réalité,

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elle n'avait jamais cessé d'animer en secret certains groupements isolés de l'Italie et de l'Orient ; et dans la lassitude générale, dans le besoin de changement et l'aspiration vers autre chose qui sui- virent la boucherie des guerres civiles, elle trouva bientôt le climat favorable où elle allait s'étendre par toutes sortes de cheminements et s'épanouir en un incroyable foisonnement d'Ecoles, de sectes, de chapelles et de conventicules. D è s le règne d'Auguste, les esprits furent séduits par l'évasion radieuse qu'elle leur promettait ; et en l'embrassant avec ferveur, ils tendirent naturellement à s'accorder à la paix que le Souverain imposait à l'Empire comme à s'émanciper de la lourde sujétion qui en était la rançon. Ils étaient excédés des ambitions stériles pour lesquelles des générations s'étaient sauvagement entretuées. Ils étaient dégoûtés des plaisirs où les individus s'étaient plongés jusqu'à la satiété, et qui, à chacun d'eux, n'avait laissé qu'un amer goût de cendre à la bouche, l'écœu- rement insurmontable que le jouisseur éprouve du jaillissement des voluptés physiques, et dont il est soudain saisi à la gorge au milieu des fleurs :

.. .medio de fonte leporum Surgit amari aliquid quod in ipsis florïbus qngat.

C'est ainsi qu'aux biens éphémères, aux satisfactions déce- vantes, aux pernicieuses tentations d'ici-bas, les hommes furent amenés à préférer décidément l'espérance en l'éternité bien- heureuse d'un autre monde dont le matérialisme les avait sevrés, et que revint faire luire au ciel de Rome la résurrection alexandrine du pythagorisme, vers le temps même où Jésus naissait en Palestine.

III

Personne mieux que Franz Cumont n'aura contribué à nous expliquer cette révolution morale dans ses origines lointaines et ses récents développements. On peut discuter sur la personnalité de Pythagore, non sur la genèse et les traits caractéristiques du pythagorisme. Celui-ci a fait son apparition à la fin du VIe siècle avant notre ère ; il s'est aussitôt fixé, comme sur une terre d'élection, dans les colonies helléniques de l'Italie méridionale; et de 510 à 450 av. J . - C , Crotone a pris figure, au milieu d'elles, de la ville sainte, de la Mecque où la métaphysique des pythagoriciens s'est transmuée en religion révélée et d'où elle a rayonné sur

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toutes les puissantes cités de Grande Grèce que les Crotoniates avaient pliées à leur alliance hégémonique. En outre, et très cer- tainement, les foules auxquelles le pythagorisme prêcha ses révé- lations avaient été déjà touchées par les conceptions, pessimistes quant à la vie terrestre, optimistes quant à la vie future que l'or- phisme avait greffées sur le culte de Dionysos ; et elles racontaient couramment que leur dieu, férocement mis en pièces par les Titans et ressuscité par Zeus, communiquait son immortalité béatifîque aux fidèles capables d'effacer en eux, par la pureté de leurs inten- tions et de leur conduite, la souillure de la cendre des Titans dont avait été pétrie par Zeus la race des humains. Les pythagoriciens qui, d'ordinaire, aimaient mieux fortifier de raison le sentiment popu- laire que de le combattre, s'étaient si intimement approprié ces belles espérances que dès le milieu du Ve'siècle av. J.-C., Hérodote se déclarait incapable d'apercevoir une distinction entre eux et les orphiques ou les dionysiastes. De fait ils les avaient justifiées au nom de leur science des nombres et des astres. De tous les nombres, ils avaient détaché le un, présent dans tous les autres, et marqué la différence qui l'en séparait radicalement : de la pluralité des autres nombres procédait la nature entière ; la monade, au contraire, s'identifiait à l'unité de Dieu et résidait dans le firmament d'impondérable éther auquel étaient liés les mouve- ments des astres et suspendus les corps de l'univers. De cette opposition primordiale, les pythagoriciens avaient déduit celle des deux natures de l'homme : son corps animé, mais impuissant à réunir le commencement et la fin, comme la divine course des astres en leurs orbes célestes, et par là même destiné à une mort que suivront de nouvelles incarnations ; et son âme, semblable, par son incessante mobilité, aux êtres immortels qu'entraîne en ses révolutions la voûte étoilée, et rendue capable, par cette analogie, d'atteindre à leur immortalité, pour peu qu'elle ait dépouillé tout ce qui, dans la vie, était corruptible, et préservé au fond de soi l'esprit éternel descendu des sommets vertigineux du ciel éthéré.

Ainsi pour la première fois dans la philosophie de l'Occident, le pythagorisme éleva le regard des hommes vers un ciel où res- plendissait l'Unité divine ; et, répondant aux protestations de leur instinct le plus invétéré — ce désir de l'être de persévérer dans l'être, « de tous les amours », comme l'a écrit Plutarque, « le plus ancien et le plus vif », — il leur proposa l'éternité comme une

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L E T E S T A M E N T SPIRITUEL D E F R A N Z C U M O N T 461 récompense de leurs efforts vers la perfection de Dieu. En quoi il a fondé, sur la ruine interne du polythéisme officiel, le spiri- tualisme qui, au siècle de Périclès, conquit l'adhésion des meilleurs d'entre eux et devait, après l'éclipsé dont nous avons analysé les causes et décrit les phases, reprendre sur les consciences un empire dont la religion du Christ devait accomplir la domination.

En 432 av. J. - C , les Athéniens gravèrent sur l'épitaphe de leurs guerriers tombés au siège de Potidée cette affirmation laco- nique : « L'éther a reçu leurs âmes, et la terre, leurs corps », comme s'ils avaient partagé la nouvelle croyance ; et peu après, elle fut adoptée par Platon, qui avait familièrement vécu avec des pytha- goriciens de la seconde génération, acheté leurs écrits à prix d'or et recueilli avidemment à Tarente les entretiens du « tyran » Archytas, leur disciple. Interprétant librement leur doctrine, le génie de Platon, qui, pour reprendre une phrase de Cicéron, a répandu la grâce et l'enjouement socratiques sur les abstractions de Pythagore, en élargit l'audience à sa mesure, et lui conféra un retentissement dont l'écho résonnait toujours, quand elle s'est réveillée chez les Romains de la seconde moitié du Ie r siècle avant notre ère.

Alors on la vit jaillir dans le néopythagorisme avec une force accrue, pareille à l'une de ces rivières qui sourdent en bouillon- nant de la terre perméable où elles avaient enfoncé leur lit. Sa puissance et son expansion ne s'expliquent pas seulement par les bouleversements de l'histoire et les calamités sans nombre qui s'étaient abattues sur les hommes et les avaient disposés à l'accueil- lir avec un soupir de soulagement. Elles tiennent aussi aux progrès d'une science qui lui avait constamment prêté son appui et l'a cautionnée auprès des doctes. Quelles que soient les sources du pythagorisme primitif, qu'il ait emprunté les éléments de ses dogmes à l'astrologie des mages chaldéens, comme l'a soutenu Franz Cumont, ou bien que ce soient les Grecs, dont les études aient influencé les mages, on ne saurait contester, ni le rapport qui unit aux découvertes mathématiques de Pythagore sa théorie sur le nombre, racine de l'Univers, ni — pour reproduire le titre d'Un livre de M . Louis Rougier — l'origine astronomique de la croyance pythagoricienne en l'immortalité céleste des âmes. « Les cieux » chante le psalmiste, « racontent la gloire de Dieu ». A mesure que les Anciens en ont compris les merveilles, leur enthousiasme les a conduits à une foi de plus en plus fervente et sûre d'elle

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même. Au I Ve siècle avant notre ère, Platon avait modelé ses spécu- lations sur les' travaux cosmographiques d'Eudoxe de Cyzique.

Au début du Ie r siècle av. J . - C , Posidonius d'Apamée s'arma de ceux d'Hipparque pour fondre, en une vaste synthèse, le stoïcisme, auquel il continuait à se rattacher nominalement, et le pythagorisme dont il a repris à son compte les concepts fonda- mentaux : l'indépendance de l'âme, émanation de Dieu, à l'égard du corps, dont l'âme se détache après la mort, pour s'élever, souffle igné, vers les feux subtils du ciel, et, purifiée par cette ascension, pénétrer dans la zone divine qui commence à la Lune.

Le sénateur Nigidius Figulus qui, vers 50 ans av. J . - C , était considéré par ses concitoyens comme le pontife et le chef du néopythagorisme avait probablement suivi les cours d'Alexandrie, en cette savante Egypte d'où Jules César devait, quatre ans plus tard, ramener dans Rome le mathématicien Sosigenes et sa réforme du calendrier ; et les textes qui nous parlent de Nigidius l'appellent indifféremment pythagoricien, mage, magus, ou mathematicus.

Religion d'astronomes, le néopythagorisme se présentait comme la plus haute expression d'une science sublime ; et bon gré mal gré toutes les philosophies, dociles à son prestige, composèrent avec lui. Infidèle, dans les Tusculanes et le De Republica, au pro- babilisme de la Nouvelle Académie, Cicéron place résolument dans la sphère céleste la plus éloignée de notre globe « le dieu suprême qui commande et contient tous les autres » et proclame que l'homme de bien, le citoyen utile à sa patrie, recevra là-haut l'immortalité pour récompense. Même s'ils se refusent à partager cette illusion, les épicuriens s'inclinent devant les vérités positives dont elle procède ; et Pline l'Ancien, par exemple, est d'avis qu' «on ne louera jamais assez Hipparque pour avoir établi mieux que per- sonne la parenté des astres avec l'homme et montré que nos âmes sont une parcelle du feu céleste ». Quant à ceux qui recrutent l'école stoïcienne de Rome, ils ont tous subi l'attrait du néopytha- gorisme au point que le Portique n'arrive plus à préserver son autonomie : les Sextii passent pour stoïciens mais déclinent cette appellation et saint Jérôme inscrit l'aîné d'entre eux parmi les pythagoriciens ; Sotion parle de la migration des âmes comme d'un fait admis par les plus grands hommes ; et Sénèque, dans ses Consolations comme dans ses lettres de direction, n'envisage dans le corps humain, qu'une geôle — domicilium obtwxium — une enveloppe pesante dont il faut se dépouiller comme d'un vêtement

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mcommode; et, il recommande, à cet effet, de rompre le plus tôt possible les liens de l'âme avec « un ventre fétide et dégoû- tant », afin qu'allégée de cet accablement elle puisse s'élancer vers les hauteurs célestes en ce jour « que nous redoutons comme le dernier alors qu'il est celui de notre naissance à l'éternité ».( Ce langage ressemble tellement à celui des Chrétiens qu'on a parfois supposé que Sénèque, en secret, s'était converti à leur credo.

Il a simplement recueilli « avec amour » les leçons de Pythagore et fait étinceler sur les facettes de sa rhétorique le spirituahsme qui éclairera désormais l'Antiquité.

Le livre de Franz Cumont est si riche qu'il donne, à première lecture, l'impression d'une prolifération inépuisable de systèmes aberrants ou contradictoires. Mais à la réflexion, on se rend compte que leurs divergences ne portent que sur des particularités secon- daires et laissent intact l'essentiel de celui dont ils sont issus. Si, en effet, l'on fait abstraction d'un certain raidissement du Portique à l'époque d'Epictète, on s'aperçoit que, de la poésie de Virgile aux ouvrages de Sénèque, de celui-ci à Numenius d'Apamée, aux oracles chaldaïques, à la gnose hermétique des 11e et me siècles, et, finalement, au néoplatonisme de Plotin, un seul et même cou- rant entraîne les élites et les foules. A vrai dire, l'histoire du paga- nisme n'est plus que celle des variations ou des hérésies du néopy- thagorisme, et les thèmes sur lesquels elles se développent consti- tuent le dénominateur commun de toutes les formes de la pensée qui a emporté l'Empire romain vers la reconnaissance d'un Dieu unique et la foi en l'immortalité de l'âme, juste sanction du bien et du mal réalisés sur la terre.

Le panthéon officiel s'en trouva forcément amoindri, délaissé.

Le polythéisme sur lequel il s'était édifié devenait inconciliable avec la notion de l'Esprit divin qui, de la sublimité de l'Ether, animait l'Univers. Seul Jupiter, père des hommes et des dieux, pouvait légitimement garder ses autels comme la figure de cette entité ; et, dans les prières de beaucoup de ses dévots, il troqua ses qualificatifs capitolins de Très Bon et Très Grand, Optimus Maximus, contre ceux, qui le situaient au sommet des cieux, de Suprême et de» Très haut, Summus Exsuperantissimus. Pour les autres dieux qui, dans la théologie de l'Etat romain, lui étaient subordonnés, on les vit, ou bien personnifier la fécondité créatrice de certains nombres, ou bien s'incorporer aux astres divins — Apollon au Soleil, Diane à la Lune, Mars, Mercure et

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Vénus aux planètes homonymes — ou bien encore se désincarner et s'abstraire en autant d'attributs de la puissance divine. Minés par cette analyse corrosive, les vieux sanctuaires se sont vidés au profit des « mystères orientaux », où d'anciennes divinités, ramenées au .rang d'intermédiaires entre Dieu et les hommes, n'interviennent plus que comme les médiatrices de la nouvelle théologie. A ses débuts, le pythagorisme avait lui même revêtu l'aspect d'une secte de mystères, où le Maître, inspiré d'Apollon Pythien dont son propre nom évoquait la parole de lumière, enseigne, invisible derrière un rideau, ses disciples assemblés, et les initie, au nom de la révélation dont il est porteur, aux vérités qui guident leurs pas en cette vie et leur essor dans l'autre. Par la suite, il pouvait donc d'autant mieux s'adapter aux autres mystères, à ceux de Dionysos en Grèce, à ceux qui, sous les noms associés de Dèmêter et Korè, se célébraient à Eleusis, à ceux d'Osiris et d'Isis, en Egypte, d'Attis et Cybèle en Anatolie, d'Adonis en Syrie et de l'inter- cesseur Mithra, passé des plateaux de l'Iran dans le bassin de la Méditerranée. De fait le pythagorisme a su rapidement s'adapter à eux, et aussi les adapter à sa propre eschatologie. Autrefois, Franz Cumont, dans son ouvrage classique sur le Paganisme romain, n'avait retenu que l'empreinte des mystères orientaux sur l'évolution de l'hellénisme. Dans son dernier livre, il n'a pas négligé l'influence inverse. Il y avoue que tous ces mystères « bar- bares, lorsqu'ils arrivèrent à Rome, étaient plus ou moins profon- dément hellénisés » ; et il ne s'est pas trompé. Les cultes sur lesquels ils se sont fondés provenaient de contrées trop lointaines et disparates ; ils avaient été initialement pratiqués par des peuples trop hétérogènes les uns par rapport aux autres, pour que leurs analogies, aussi précises que nombreuses, n'eussent pas résulté d'une intervention constamment identique à elle même et commune à tous : celle du mysticisme que la propagande pythagoricienne avait acclimaté en Grèce, lorsque, d'abord, les victoires d'Alexandre le Grand eurent momentanément réuni sous un seul sceptre l'Hellade et l'Asie, et qu'ensuite l'empire macédonien se fût fractionné en plusieurs royaumes orientaux gouvernés par des monarques helléniques. C'est pourquoi, daYis tous les cultes de mystères, nous retrouvons des dieux qui, au Heu d'être impas- sibles et perpétuellement souverains, combattent et meurent puis triomphent ou ressuscitent, et dont les adorateurs attendent une protection proportionnée aux mérites de chacun et, pour

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les plus purs d'entre eux, le retour à la patrie céleste. Tout se passe comme si ces religions importées d'Orient par l'hellénisme n'avaient franchi ses frontières que délestées, au passage, de leur bagage le plus encombrant, et chargées en revanche de sa philosophie. Le pythagorisme a sans doute inauguré ce noyau- tage par les mystères de Dionysos que dès 430 av. J. - C.

l'on confondait avec les siens, et dont les bacchants se faisaient enterrer à part dans le cimetière de Cumes comme les pythago- riciens dans la nécropole de Tarente. Il l'a continué par les mystères d'Eleusis, dont les prêtresses attestent, sur leurs stèles funéraires, la confiance qu'il prêchait en l'éternel bonheur de l'au-delà. Puis, de proche en proche, il a circonvenu les autres mystères : ceux de Mithra auxquels le grec s'imposa comme langue sacrée et dont les Mages ne se distinguaient plus à Rome des pythagoriciens ; ceux de Sérapis que l'Eumolpide Timothée organisa à la requête du premier Ptolémée ; ceux de Cybèle que le même Eumolpide éleusinien a réformés à la demande des Attalides et dont les initiés, au 11e siècle de notre ère, marquaient les images de leur déesse des dix points de la tetraktys, la décade primordiale où le pythago- risme avait vu poindre les rayons de l'éternité.

Ainsi dans tous les mystères gréco-romains, ou orientaux- hellénisés, qui ont pullulé dans l'Empire romain, la grande affaire était le salut d'outre-tombe, et ils le cherchaient à l'envi dans la même direction que les sectateurs de Pythagore. Rares étaient ceux qui, maintenant, s'obstinaient à en douter ; et de plus en plus, chez les païens, s'était enracinée la conviction qu'il dépendait d'eux de l'obtenir, non seulement par la foi dans le pouvoir de leur intercesseur et dans l'efficacité de leurs initiations, mais par la rectitude de leur conduite et l'innocence de leur cœur. Il fallait imiter Dieu ici bas pour acquérir le droit de le rejoindre après la mort. « T u dois suivre Dieu », avait jadis commandé Pythagore à des disciples tenus par sa révélation d'associer aux sacrifices, lustrations et abstinences, la pratique des plus hautes vertus ; et de proche en proche ses impératifs gagnèrent tout le terrain perdu par l'immoralisme des théologies antérieures et des mystères primitifs. De nombreux thiases de , Dionysos, dont le culte fut légalement intronisé dans Rome par Jules César, transportèrent dans le ciel les jouissances idéalisées de leurs banquets, et ils ne les promirent plus à leurs affiliés que comme le salaire d'outre- tombe des bonnes et des.belles actions. A l'exemple des mystères

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de Démêter et Korè, les mystères orientaux s'imprégnèrent à leur tour de la pureté spirituelle qui, à Eleusis, s'était greffée sur la pureté rituelle des lustrations obligatoires. Au me siècle de notre ère, les écrits orientaux qui inondèrent le paganisme de l'Empire romain de leur propagande édifiante accentuèrent encore cette tendance à l'ascétisme. Dans les oracles chaldaïques, aux gémisse- ments de la tourbe des damnés répondait le paean triomphal des âmes bienheureuses dont l'horreur du vice avait préservé l'essence divine et qui avaient par là mérité leur éternel repos dans la clarté de l'Ether. Dans les écrits hermétiques, il y a un dogme qui en surmonte les incohérences : celui du retour à Dieu des âmes qui se sont rendues dignes de sa Pensée, par leur déta- chement du corps, des tristesses, des voluptés, des désirs qui sont les maladies mortelles du corps périssable. Ainsi, d'une manière ou d'une autre, et à des degrés divers qui vont d'une honnêteté moyenne à un renoncement héroïque, l'idéalisme pythagoricien a fini par solliciter partout la piété des hommes qu'obsédait le péril de la mort, et qui admirent, pour y échapper, que l'immor- talité, rémunérant chacun selon ses mérites et ses fautes, couronnait les justes et châtiait les méchants.

Puisqu'il comportait des élus et des réprouvés, le pythago- risme n'a donc point supprimé l'enfer. Mais il l'a déplacé dans l'espace, transposé sur d'autres plans idéologiques, revêtu, dans tous les cas, de formes acceptables pour le savoir et pour la raison de ses contemporains ; et, de la sorte, il a consommé la ruine de l'Hadès souterrain des mythologies. Les mystiques n'y croyaient pas plus que les matérialistes épicuriens. Toutefois ils étaient forcés de le remplacer ; et ils s'y employèrent de toute leur ingé- niosité. Il s'en rencontra pour reléguer les âmes punies à l'opposite de l'habitat des vivants, dans l'hémisphère austral que nul n'avait encore jamais vu et dans lequel elles étaient censées endurer sans répit le double supplice du froid et de l'épouvante, au milieu des ténèbres qui les enveloppaient d'un silence effrayant et d'une atmosphère opaque et glaciale.

Mais le nombre de ces théoriciens ne fut jamais considérable et d'ailleurs décrut rapidement. D'abord, parce que, s'ils avaient appuyé leurs inductions sur la sphéricité de la terre, l'existence des antipodes n'était que difficilement acceptée par le vulgaire qui, ignorant les lois de la pesanteur, jugeait absurde la consistance de ce monde à l'envers. Ensuite parce que les astronomes démen-

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L E T E S T A M E N T S P I R I T U E L D E F R A N Z C U M O N T 467 tirent bientôt la conception qu'ils avaient commencé par favoriser : lorsqu'ils eurent enseigné que le soleil, dont chacun pouvait suivre la marche de l'Orient à l'Occident, accomplissait autour de la terre une révolution complète, il devint impossible de plonger l'hémisphère austral dans une nuit perpétuelle ; et l'on dut chercher ailleurs l'emplacement de l'Enfer.

D'aucun supposèrent subtilement que, dans leur ascension céleste, les âmes, alourdies par le poids de leurs péchés, ne pouvaient s'élever jusqu'au séjour des bienheureux dans le sein de Dieu;

et, en conséquence, ils arrachèrent le royaume de Pluton aux cavernes souterraines de la fable, où, du reste, personne ne s'avisait plus de le situer, pour le déployer au-dessus de la terre, dans une zone inférieure à celle des astres divins, et, partant susceptible d'être toujours correctement appelée infernale : Inferi. Remplie d'un air épais, humide et ténébreux, hantée de génies malfaisants, • cette zone était comprise entre la terre et la lune ; et les âmes y tournoyaient dans un supplice incessant, torturées par les démons, flagellées par la pluie, battues des vents et des tempêtes. Au surplus les partisans de cet enfer atmosphérique se divisaient sur la durée de ses tourments. Les rigoristes voulaient que cette souffrance ne connût pas de fin. Certains exégètes, plus pitoyables, imagi- nèrent qu'elle servait à nettoyer les âmes maculées par la boue charnelle ; et qu'à la longue, celles-ci débarrassées de leurs souillures pouvaient, grâce à une antisepsie posthume plus ou moins pro- longée, reprendre le chemin qui montait jusqu'au Dieu du ciel.

D'autres, meilleurs logiciens, conçurent, eux aussi, l'enfer atmos- phérique comme un purgatoire, mais ils nièrent que ce heu de passage fût à sens unique ; et, par exemple, Jamblique, au I Ve siècle, professa que les âmes des morts, qui ne pouvaient y être indéfiniment retenues, ou bien s'envolaient vers les astres ou bien retombaient sur la terre, suivant que leurs taches avaient été effacées par leur purification ou que la couche de leurs fautes avait été si épaisse que le décapage auquel elles avaient été soumises dans les régions sublunaires n'avait point réussi à les décrasser.

Par là Jamblique réintégrait dans son néoplatonisme la doctrine propre à Pythagore, et localisait avec elle, sur la terre, dans la suite des métempsychoses dont notre globe était le théâtre, le seul enfer qu'eussent redouté, et la première génération des pythago- riciens, et celle des mystiques savants qui ont restauré leur école, à Rome, vers le milieu du siècle de César.

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L'opinion du pythagorisme ancien, que reflètent au Ve siècle av. J . - C , aussi bien les poèmes d'Empédocle que les allégories de Philolaos, avait assimilé les âmes réprouvées à celles des morts qui, sourds de leur vivant à l'appel de Dieu, n'ont pu briser le cycle des renaissances corporelles et sont condamnées à revivre ici bas pour y traîner de nouvelles existences, en un monde où sévissent le carnage et la haine, les maladies et la pourriture, et sur lequel s'étendent à perte de vue « les champs de la calamité ».

De même les néopythagoriciens, Nigidius Figulus en tête, ont établi une distinction fondamentale entre la perpétuité de la nature accidentelle et souffrante et l'éternité qui, soustraite par définition au changement, et, par suite, à la douleur, n'appartient qu'à Dieu et ne saurait exister qu'en Dieu ; et comme j'ai tenté de le montrer dans la Revue des Deux Mondes en 1927, c'est cet aspect de leurs dogmes qu'illustrent les stucs de la basilique pythagori- cienne de la Porte Majeure. Le néopythagorisme s'est en effet assimilé, à moins qu'elle ne s'en soit inspirée, l'interprétation psychologique des mythes du Tartare qu'au nom d'Epicure Lucrèce a parée de la beauté de ses hexamètres. D'après cette exégèse, l'ahan de Sisyphe poussant son rocher vers une cime inabordable, c'est l'ambition qui n'est jamais satisfaite et s'acharne en vain à la conquête d'un pouvoir illusoire et pré- caire. Le martyre de Tityos, dont les vautours dévorent le foie, c'est l'inguérissable morsure de la jalousie ou du remords. Les Danaïdes, qui se fatiguent à remplir un tonneau dont le liquide se perd à mesure qu'il y est versé, représentent les âmes qui laissèrent fuir la sagesse divine déposée en elles et devinrent la proie d'insa- tiables convoitises ; et ainsi de suite. L'Ffadès est remonté sur la terre où il cerne de sa présence invisible (aeidès) l'agitation des humains ; et les fables qui l'évoquent, si elles ne doivent plus se prendre à la lettre, demeurent d'une pressante actualité ; elles nous répètent, en autant d'expressifs symboles, cette vérité profonde et salutaire que le corps, sôma, n'est qu'un tombeau, sema, d'où, seule, l'âme assez énergique et pure pour briser le cercle du destin s'évade dans la sublime félicité du ciel de Dieu.

Car c'est au firmament, dont les splendeurs éveillent une émotion religieuse d'autant phîs intense que, mieux observés, les mouvements apparents de ses constellations obéissent à des rythmes d'une constance inflexible et d'une harmonie surna- turelle ; c'est au milieu de ses planètes errantes et de ses étoiles

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