Couverture, Carnets intimes, Eden IV, Josyane Chagot ISBN : 978-2-336-00147-0
27 e
Chariton, Xénophon d’Ephèse, Achille Tatius, Longus et Héliodore.
Cinq noms de romanciers, aujourd’hui oubliés, alors que leurs œuvres sont non seulement à l’origine de bien des chefs d’œuvres de la littérature occidentale mais aussi la source d’inspiration de nombreux musiciens, peintres ou cinéastes.
Chacun de ces romanciers nous fait voyager, avec ses jeunes héros, tout autour du bassin méditerranéen ; avec eux nous subissons mille coups du sort, nous faisons de mauvaises rencontres ou nous admirons les merveilles de la nature. Car là est bien l’essentiel, la part accordée par chacun à la nature, qu’il s’agisse des animaux, de la végétation ou des paysages. Chaque évocation de la nature est propre à son auteur mais, au-delà du romanesque et du pittoresque, la nature est l’occasion d’illustrer un élan créateur original, de fonder un genre nouveau, de dire le monde en train de changer, tout en l’inscrivant dans les traditions ancestrales et la culture traditionnelle de la Grèce, mais aussi des contrées traversées par les héros, Egypte, Ethiopie et Anatolie.
Valérie Faranton est agrégée de Lettres Classiques et docteur en Sciences de l’Antiquité. Spécialiste du roman hellénistique, elle est l’auteur de nombreux articles dans ce domaine ; elle a publié dans la collection Kubaba un essai sur Achille Tatius et un manuel de langue et littérature grecques chez Ellipse. Elle enseigne les langues anciennes à l’Université d’Artois.
La Nature et ses images dans le roman grec
Les fondements du genre romanesque
La Nature et ses images dans le roman grec
Les fondements du genre romanesque
La N atu re e t s es i ma ge s dans le r oman g re c
Les fondements du genre romanesqueValérie FarantonValérie Faranton
Préface de Jean-Pierre Levet
Collection KUBABA S é r i e Antiquité
La Nature et ses images dans le roman grec
Bibliothèque Kubaba (sélection) http://kubaba.univ-paris1.fr/
COLLECTION KUBABA, Série Antiquité
Dominique BRIQUEL, Le Forum brûle.
Jean-Paul BRACHET, Le salut par la traversée de l’eau.
Jacques FREU, Histoire politique d’Ugarit.
——, Histoire du Mitanni.
——, Suppiluliuma et la veuve du pharaon.
Éric PIRART, L’Aphrodite iranienne.
——, L’éloge mazdéen de l’ivresse.
——, L’Aphrodite iranienne.
——, Guerriers d’Iran.
——, Georges Dumézil face aux démons iraniens.
——, La naissance d’Indra.
Audrey TZATOURIAN, Yima, structure de la pensée religieuse en Iran ancien.
Bernard SERGENT, L’Atlantide et la mythologie grecque.
Claude STERCKX, Les mutilations des ennemis chez les Celtes préchrétiens.
——, Mythes et Dieux Celtes
Les Hittites et leur histoire en quatre volumes :
Vol. 1 : Jacques FREU et Michel MAZOYER, en collaboration avec Isabelle KLOCK-FONTANILLE, Des origines à la fin de l’Ancien Royaume Hittite.
Vol. 2 : Jacques FREU et Michel MAZOYER, Les débuts du Nouvel Empire Hittite.
Vol. 3 : Jacques FREU et Michel MAZOYER, L’apogée du Nouvel Empire Hittite.
Vol. 4 : Jacques FREU et Michel MAZOYER, Le déclin et la chute du Nouvel Empire Hittite.
Sydney H. AUFRÈRE, Thot Hermès l’Égyptien. De l’infiniment grand à l’infiniment petit.
Richard-Alain JEAN et Anne-Marie LOYRETTE, La mère, l’enfant et le lait en Egypte ancienne.
Daniel GRICOURT et Dominique HOLLARD, Cernunnos, le dioscure sauvage.
Valérie Faranton
La Nature et ses images dans le roman grec
Les fondements du romanesque
L’H
ARMATTANReproductions de la couverture : la déesse KUBABA de Vladimir Tchernychev Couverture, Carnet intimes, Eden IV, Josyane Chagot
Directeur de publication : Michel Mazoyer Directeur scientifique : Jorge Pérez Rey
Comité de rédaction Trésorière : Christine Gaulme Colloques : Jesús Martínez Dorronsorro Relations publiques : Annie Tchernychev, Sylvie Garreau
Directrice du Comité de lecture : Annick Touchard Comité scientifique
Sydney Aufrère, Sébastien Barbara, Marielle de Béchillon, Pierre Bordreuil, Nathalie Bosson, Dominique Briquel, Sylvain Brocquet,
Gérard Capdeville, Jacques Freu, Valérie Faranton, Charles Guittard, Jean-Pierre Levet, Michel Mazoyer, Alain Meurant, Paul Mirault, Dennis Pardee, Eric Pirart, Jean-Michel Renaud, Nicolas Richer, Bernard Sergent,
Claude Sterckx, Patrick Voisin, Paul Wathelet Ingénieur informatique
Patrick Habersack ([email protected])
Avec la collaboration artistique de Jean-Michel Lartigaud, et de Vladimir Tchernychev
Ce volume a été imprimé par
© Association KUBABA, Paris
© L'HARMATTAN, 2012
5-7, rue de l'École-Polytechnique ; 75005 Paris http://www.librairieharmattan.com
[email protected] [email protected] ISBN : 978-2-336-00147-0
EAN : 9782336001470
Le présent ouvrage est la refonte du travail de recherche, intitulé Images et représentations de la nature dans les romans grecs de l’Antiquité rédigé en 2001 pour l’obtention du Doctorat, sous la direction du Professeur J.P. Levet. Ce doctorat a été soutenu en 2002 devant un jury présidé par le Professeur A. Billault.
Je remercie tous les gens qui m’ont soutenue et aidée, depuis les premiers pas de la recherche jusqu’à la publication, particulièrement J.P. Levet, Y. Caron et l’équipe de la collection Kubaba, dirigée par M. Mazoyer.
J’adresse des remerciements particuliers à J. Chagot, qui nous
a fourni avec beaucoup de gentillesse et de générosité, l’illustration de
couverture.
7
Sommaire
Préface
... 9
Introduction
... 11
Les images de la nature : écriture et signification ?
... 17
A - Le bestiaire ... 17
B - Les éléments du décor ... 37
C - L’opus textuel au service des images de la nature ... 84
La nature au cœur de la création romanesque
... 105
A - La nature : amie ou ennemie ? ... 105
B - La nature, personnage principal des romans ... 125
C - La nature comme instrument de la liberté créatrice ... 143
Nature et lecture, images des lecteurs
... 171
A - Les lecteurs historiques ou la vaine tentative ... 171
B - Lecteurs et narrataires ... 185
C - Le voyage romanesque comme métaphore de l’aventure de la lecture207 Conclusion
... 229
Bibliograhie
... 233
Editions et traditions ... 233
Etudes ... 234
Annexes
... 255
Les animaux ... 255
La campagne et le jardin ... 255
Les éléments d’exotisme ... 255
Les dieux ... 256
Liste des abréviations
... 259
Table des matières
... 261
9
Préface
Valérie Faranton a pris l’heureuse initiative de publier une version remaniée et élargie de la thèse qu’elle a naguère brillamment soutenue.
Il est important et particulièrement heureux que les acquis de son travail ainsi complétés et enrichis soient mis à la disposition de tous ceux qui s’intéressent à l’histoire de la littérature grecque et plus particulièrement à celle du genre tardif et original que représente le roman.
S’il est héritier tant de pratiquement toutes les composantes de la littérature grecque antérieure que d’influences étrangères à l’Hellade, il se montre novateur notamment en répondant aux attentes de la sensibilité et de la curiosité du lectorat de son temps.
L’étude de Valérie Faranton représente un apport majeur à la connaissance de ce qui en constitue l’inspiration, les traits spécifiques et l’écriture.
Que ce soit sous la forme de descriptions fraîches et neuves, réalistes, ou sous celle d’images figées, conventionnelles, transformées en véritables topoi, les évocations de la nature sous tous ses aspects sont certainement ce qui caractérise le mieux les ouvrages qui sont parvenus jusqu’à nous.
Valérie Faranton analyse ces éléments avec une finesse et une rigueur qui associent judicieusement érudition et sensibilité pour montrer avec justesse que la nature est bien un personnage véritable de l’intrigue, dont le rôle, omniprésent, est central non seulement dans la composition du récit, dans le déroulement des péripéties, mais aussi dans la conception comme dans la réception du texte même et de son esthétique.
Au réalisme le plus naïf et le plus touchant, l’attente des lecteurs unissait très certainement, comme cela nous est clairement montré, les surprises de l’imaginaire et le dépaysement de l’exotisme. C’est ainsi qu’apparaissent avec les animaux domestiques et sauvages communément connus les crocodiles, les éléphants, les hippopotames, les girafes, mais aussi le phénix et le griffon.
Dans les épisodes paisibles comme dans ceux qui relatent les
violences de l’action, on retrouve avec bonheur toutes les
composantes du paysage grec ainsi que les particularités surprenantes
des mondes lointains, la terre avec ses lieux ruraux tantôt amicaux,
tantôt hostiles, et la mer avec ses dangers et ses tempêtes, les forces
puissantes, réelles ou symboliques, actives ou passives, qui apparaissent, au fil des saisons, dans l’univers étendu où les héros affrontent les épreuves qui leur sont imposées et découvrent parfois des refuges aussi temporaires que réconfortants et charmants.
Dans chaque épisode, c’est bien, en réalité, sur le rôle de la nature que se concentre une grande partie de l’action, quand ce n’est pas la plus grande.
Avec l’approche qu’elle propose de cette entité vivante, au dynamisme puissant, avec une information solide et une argumentation convaincante, Valérie Faranton parvient à nous conduire au centre de la création romanesque et de ses arcanes et au cœur du goût manifesté et du plaisir éprouvé par ceux auxquels elle était destinée, l’un et l’autre habilement saisis dans leur complexité savamment reconstruite.
Laissons-nous donc désormais guider par l’orientation sûre qui nous est donnée, pour pénétrer, l’attention dûment instruite en éveil, dans un monde dont nous sont présentées avec une remarquable pertinence les richesses littéraires les plus authentiques, les plus significatives et les plus singulières.
Jean-Pierre Levet
Professeur à l’Université de Limoges
11
Introduction
A
l’aube de l’ère chrétienne, sur les rives orientales du bassin méditerranéen, une nouvelle forme d’écriture en prose voit le jour, qui met au premier plan la vie sentimentale contrariée de jeunes gens. Si ce canevas rappelle celui de la Néa, qui met aussi la vie amoureuse au centre de l’intrigue, les romans se distinguent par les nombreuses zones d’ombre qui entourent leur avènement.La datation de l’apparition de l’écriture romanesque dans le paysage littéraire antique : les hypothèses philologiques ont, sur ce sujet, beaucoup varié, fluctuant au gré des découvertes archéologiques et papyrologiques.
Aujourd’hui, en ce qui concerne les romans grecs, un consensus 1 est établi autour d’une chronologie probable, qui fait de Chariton le grand ancêtre : son œuvre aurait, semble-t-il, été composée aux alentours de la fin du premier siècle de notre ère ou au tout début du second. Il précède donc Xénophon d’Ephèse et Longus - qui auraient écrit leurs textes dans le courant du deuxième siècle – ainsi qu’Achille Tatius et Héliodore. Si l’on s’accorde pour faire d’Achille Tatius un auteur du troisième siècle, quelques doutes subsistent en ce qui concerne Héliodore, dont certains pensent qu’il aurait composé son roman au quatrième siècle2.
Les romanciers eux-mêmes : les éléments biographiques sont, pour ainsi dire, inexistants. Dans le meilleur des cas, ils font une apparition furtive dans leur texte pour le signer, comme le fait Chariton, au début du roman :
« Moi, Chariton d’Aphrodisias, secrétaire de l’avocat Athénagoras, je vais conter une histoire d’amour qui est arrivée à Syracuse. » 3
Dans cette brève incursion, le romancier se borne à s’identifier ; Héliodore, qui choisit, pour sa part, d’apparaître à la fin de son œuvre ne se livre pas davantage :
« Ainsi finit l’histoire éthiopique de Théagène et Chariclée. L’auteur en est un Phénicien d’Emèse, de la race d’Hélios, Héliodore, fils de Théodose. » 4
1 Voir P. Grimal, ‘Essai sur la formation du genre romanesque dans l’Antiquité’ in Le monde du roman grec, Paris, Presses de l’Ecole normale supérieure, 1992.
2 A. Billault, La création romanesque dans la littérature grecque à l’époque impériale, Paris, P.U.F., 1991, p. 7.
3 Chariton, Les aventures de Chairéas et Callirhoé, I, 1, 1. Traduction de G. Molinié, revue par A. Billault, Belles Lettres, 1989.
4 Héliodore, Les Ethiopiques, X, 61, 3. Traduction de J. Maillon, Belles Lettres 1994.
12
Les commentateurs sont donc bien démunis, seuls face à des textes écrits par des inconnus. Pendant longtemps, tous les efforts des critiques ont visé à essayer de résoudre un troisième mystère, celui de la matrice de ce nouveau genre littéraire, tardivement apparu. Mais ces efforts sont restés vains car ces réflexions restaient, en réalité, la périphérie des œuvres : les uns, en effet, faisaient du genre romanesque le fils de l’élégie érotique alexandrine et des récits de voyages et d’aventures. C’est l’hypothèse de E. Rohde 5, dont les analyses font date dans la réflexion sur les romans grecs : pour lui, c’est de la fusion de ces deux formes d’expression que le roman se serait constitué en tant que nouveau genre littéraire.
Mais bien d’autres hypothèses ont été avancées, qui faisaient de l’écriture romanesque le produit de la dégénérescence et de la collusion de formes d’écriture très variées, telles que l’épopée, l’historiographie, la nouvelle comédie et les récits orientaux6. Si ces hypothèses sont trop nombreuses pour être pleinement satisfaisantes7, il faut bien avouer que le genre romanesque pose question en ceci qu’il n’existe pas au regard des canons de la littérature – la langue grecque ne possède d’ailleurs pas de substantif pour désigner cette forme littéraire. De plus, les romanciers eux-mêmes se montrent avares de commentaires sur leur projet d’écriture et, s’ils consentent à livrer quelques indices, c’est pour assigner à leur texte un fondement moral. Cette visée est particulièrement sensible dans le Prologue de Daphnis et Chloé :
« C’est une offrande que je dédie à Eros, aux Nymphes et à Pan ; mais ce conte sera précieux aussi à toute sorte de gens : il guérira le malade, il consolera l’homme en proie au chagrin ; celui qui n’a pas encore connu l’amour y trouvera son initiation. Car nul jamais ne fut ni ne sera qui puisse échapper à l’amour, tant qu’il y aura beauté sur terre et des yeux pour voir. »8
Dans ce court passage, Longus revendique autant – sinon plus – une dimension morale et religieuse qu’une dimension esthétique. Or, c’est cette prétention à une fonction éthique que les commentateurs et les critiques ont longtemps retenue pour la retourner contre les romans. Ce retournement de situation est apparu très tôt, presque en même temps que les romans eux- mêmes, avec, tout d’abord, la fameuse lettre de l’empereur Julien9 au grand prêtre d’Asie Théodore : il proscrit pour les prêtres la lecture de fictions qui éveillent les désirs et engendrent des troubles de toute sorte. Macrobe10, qui a
5 Der griechische Roman und seine Vorlaüfer, Leipzig, 1876.
6 Sur ce point, voir M. Fusillo, Naissance du roman, Paris, Seuil, 1989.
7 Voir B. P. Reardon, Courants littéraires des II°et III° siècles après J.-C., Paris, Belles- Lettres, 1971.
8 Longus, Daphnis et Chloé, Prologue. Traduction de J.R. Vieillefond, Belles Lettres, 2002.
9 Lettres, 89b.
10 Scip., I, 2, 8.
13
aussi réfléchi sur le genre, voyait dans le plaisir du public la seule fin du genre romanesque.
Photius – qui reconnaît néanmoins des qualités esthétiques au roman d’Achille Tatius 11 – et bien d’autres commentateurs ont porté des jugements semblables et il a fallu attendre P. D. Huet et sa célèbre Lettre sur l’origine des romans pour trouver enfin une définition claire du genre romanesque : ce sont des « histoires feintes d’aventures amoureuses, écrites en prose avec art pour le plaisir et l’instruction des lecteurs. »12 Pour l’évêque d’Avranches, les Grecs ont porté l’art romanesque, qui existait déjà chez les Orientaux, à un haut degré de perfection formelle. S’il reconnaît bien l’aspect esthétique de l’écriture, il n’oublie pas pour autant le point de vue moral, qui demeure, à ses yeux, prédominant.
Ainsi, le roman antique, à qui manquait une définition canonique, s’est assigné lui-même un objet moral, dessinant une piste de lecture dont il sera, en quelque sorte, longtemps victime. C’est aussi la prétendue faiblesse esthétique des romans grecs qui leur a valu d’être souvent dédaignés par les philologues et par l’Université.
Pourtant, la seconde moitié du vingtième siècle a vu un regain d’intérêt pour ces textes en prose et bien des commentateurs13 ont alors mis en lumière l’important travail d’écriture de ces œuvres qui ne peuvent être réellement appréciées que si l’on accepte de les contextualiser et de les placer au cœur de la vie culturelle de l’époque impériale, en ce temps où les chefs-d’œuvre de la littérature grecque – comme les succès des auteurs latins – fournissaient aux gens de lettres la matière de savants jeux d’écriture, fondés sur l’imitation et l’allusion : prenant appui sur la Paidéia – cette vaste culture commune – la création littéraire peut se définir comme une Mimésis14, une imitation des grandes œuvres du passé, dans laquelle il ne faut voir rien d’autre qu’un hommage rendu aux auteurs d’autrefois. Dans l’Antiquité, en effet, la qualité d’un texte et le mérite d’un écrivain ne résident pas dans l’originalité mais dans le respect de ce qui a déjà été créé.
C’est précisément de ce creuset que sortent les romans, comme en témoigne la récurrence des structures et des thèmes qui y sont développés : beauté extraordinaire des jeunes gens, sentiment amoureux qui naît du premier regard, difficultés rencontrés par le jeune couple d’amants qui doit affronter tempêtes, naufrages, séparation, pirates, bandits et jaloux de toutes sortes avant d’être à nouveau réunis et de goûter durablement le bonheur.
11 Voir A. Billault, op.cit. p.10.
12 Edition de F. Gégou, Paris, Nizet, 1971.
13 Voir M. Fusillo, Naissance du roman, Paris, Seuil, 1989, p. 12.
14 Voir J. Bompaire, Lucien écrivain, imitation et création, Paris, 1958.
14
Si le relevé et l’analyse de tous ces échos aux chefs-d’œuvre du passé permettent, en partie du moins, une meilleure appréhension du contexte qui a permis l’apparition du genre romanesque, la question des origines de ce genre tardif n’est pas pour autant résolue. P. Grimal15 insiste bien sur la nécessité préalable d’une rencontre entre un créateur et le monde dans tout procès de création. Ainsi le roman apparaît-il avant tout comme un lieu de rencontre et de reconnaissance, à un moment où les conditions de vie individuelles évoluent en fonction du nouvel environnement politique et civique issu du monde hellénistique : les individus, qui se sentent plus distants des instances dirigeantes et politiques, à un moment où la Polis tend à s’estomper au profit de grands ensembles au pouvoir plus centralisé, se tournent volontiers vers leur destin individuel, et, plus précisément, vers leur vie amoureuse. Par ailleurs, l’avènement de l’Empire allant de pair avec un élargissement du cadre géographique, il n’est pas étonnant de voir le destin individuel et les intrigues amoureuses s’inscrire alors dans une rêverie faite de voyages, de séparations, de dangers surmontés et de retrouvailles scellant un bonheur durable. Toutefois, considérer seulement le roman comme une réponse à des facteurs sociaux et politiques précis serait extrêmement réducteur, car la littérature contient son propre principe créateur ; elle se nourrit elle-même et contient sa propre justification. Les romanciers de l’époque impériale n’avaient sans doute pas réellement conscience d’être en résonance avec les événements historiques et politiques de leur temps.
Nous voici maintenant arrivés aux portes du dernier mystère qui entoure les romans et qui concerne précisément le public auquel s’adressaient les romanciers. Comme pour les questions que nous avons précédemment évoquées, les avis ont beaucoup fluctué et le sujet est encore l’objet de polémiques entre érudits16. Si l’on a longtemps pu soutenir que les romanciers écrivaient pour un public largement populaire, différent de celui des autres auteurs, ce point de vue est aujourd’hui irrecevable en tant que tel.
Il est en effet bien établi que l’alphabétisation de masse n’a jamais existé dans le monde antique et que les personnes capables de lire un long texte en continu ont toujours constitué une part peu importante de la population. Par ailleurs, les nombreuses références intertextuelles et allusions culturelles qui émaillent les romans ne semblent pas indiquer que les romanciers composaient exclusivement pour un public naïf et populaire. On voit donc que rien n’appuie l’idée selon laquelle les romans n’auraient été écrits que
15 Art. cit. in Le monde du roman grec.
16 Voir T. Hägg, The Novel in Antiquity, Oxford, 1983 & ‘Orality, Literacy, and the Readership of the Early Greek Novel’, in Context of the Pre-Novel Narrative : the European Tradition, Berlin, 1994, p. 47-81 et E. Bowie, ‘The readership of the greek novels in the ancient world’, in The search for the ancient novel, 1994, p. 435-459 & ‘The ancient readers of the greek novels, in The novel in the ancient world, Leyde, 1996, p. 87-106.
15
pour des gens peu éduqués, dont les goûts n’auraient pas été raffinés.
Toutefois, les lecteurs17 des romans grecs ne formaient pas sans doute pas homogène, mais constituait, plus probablement, un mélange de gens dont les goûts et la culture étaient très différents selon leur appartenance sociale.
Au cœur des interrogations sur l’art des romanciers et des hypothèses à propos des lecteurs des romans se trouve généralement évoquée – le plus souvent en mauvaise part – l’existence des topoi, lieux communs utilisés de façon récurrente par les romanciers18. Le genre romanesque se caractérise, dès sa naissance, par la présence de motifs à caractère répétitif, qu’il s’agisse des situations – la rencontre amoureuse, la tempête ou l’enlèvement de la jeune fille par des pirates, par exemple – ou des procédés d’écriture, telle l’ekphrasis. Or, il se trouve qu’une grande partie de ces topoi est marquée par la présence de l’image de la nature : l’amour ne peut se dire, dans les romans grecs, en dehors du cadre naturel représenté par le jardin, d’inspiration orientale, la beauté de l’héroïne ne peut être évoquée sans les métaphores florales, les voyages des jeunes gens sont inconcevables sans tempêtes et pirates – ou brigands – montés sur des chevaux, sans rencontre d’animaux exotiques tels le crocodile ou l’hippopotame, quand il ne s’agit pas de girafe.
D’abord sentiment diffus, l’importance de l’image de la nature dans les romans s’impose devant l’inventaire des éléments qui la composent. Alors est née l’idée d’une étude complète consacrée à la place particulière de ces images dans l’écriture romanesque.
Nous verrons tout d’abord que les romans grecs sont inscrits dans un double cadre spatial et temporel qui transparaît au fil des aventures des personnages qu’ils mettent en scène. Même si la place de la nature dans les romans est très variable, tous sont peuplés d’animaux extrêmement nombreux et divers, depuis le cheval jusqu’à la girafe, en passant par des créatures imaginaires telles le phénix ou le griffon. De la même façon, on observe une grande variété des représentations en ce qui concerne le décor des romans : le cadre des péripéties peut s’inscrire dans un paysage bucolique traditionnel, à l’instar de ce que nous trouvons chez Longus, aussi bien que dans des contrées reculées et exotiques. Si les romans traduisent une évolution littéraire, ils s’inscrivent aussi dans une continuité. L’image de la nature prend donc des formes qui s’inspirent de la tradition. On relève en particulier l’influence de l’Anatolie19, qui sert de cadre à plusieurs romans, mais aussi de l’Egypte.
17 Voir infra, Nature et lecture.
18 Voir sur ce point l’étude de F. Létoublon, Les lieux communs du roman, stéréotypes grecs d’aventure et d’amour, Leyde, 1993.
19 Le monde anatolien a joué un rôle important dans le monde grec et romain. Malgré les différences chronologiques, on relève de nombreux éléments communs entre le monde hittite
Mais l’image de la nature ne sert pas seulement à construire un cadre référentiel et mimétique au sens antique du terme. Si le rôle des images de la nature se réduisait à cela, vaudrait-il la peine de lui consacrer une étude complète ? En réalité, les péripéties qu’affrontent les personnages, le trajet – géographique et spirituel – qu’ils doivent accomplir pour trouver le bonheur, l’écriture même des romans sont imprégnés et même structurés par les images de la nature, qui, in fine, deviennent les protagonistes des récits et structurent l’unité temporelle, s’inscrivant dans la tradition.
Mieux encore, les images de la nature qui innervent les récits jusque dans ce qu’ils ont de plus intime, qui confèrent à chacun son caractère original, ne tissent-elles pas l’indispensable lien qui permet à l’œuvre de se réaliser pleinement, en ouvrant la porte à une communion entre le mouvement de l’écriture et celui de la lecture ?
Etudier l’image et la place de la nature dans les romans grecs prend donc tout son sens au regard des interrogations qui trouvent ici un renouvellement, une reformulation. Nous préciserons encore qu’il ne sera question ici que des romans grecs païens, c’est-à-dire ceux de Chariton, de Xénophon d’Ephèse, de Longus, d’Achille Tatius et d’Héliodore. Toutefois, dans le cadre d’une démarche ouverte et éclectique, nous n’excluons de faire appel à d’autres œuvres de l’Antiquité, non plus qu’aux travaux de géographes, d’historiens, voire de linguistes contemporains, dans la mesure où ils peuvent nous fournir des éclaircissements pour l’appréhension et la compréhension de ces romans. Ces incursions vers des textes autres ne sont cependant pas le signe d’une étude qui se voudrait en périphérie des romans ; au contraire, il s’agit ici d’une réflexion qui veut se plonger au cœur de la facture des romans, en adoptant, au travers des images de la nature, le point de vue des romanciers tout autant que celui des lecteurs.
et le monde antique. Voir les travaux de Watkins, Puhvel, Mazoyer. L’influence de la Phrygie et de la Lydie a été également déteminante.
17
Les images de la nature : écriture et signification ?
Bien qu’A. Billault ait démontré, dans un article très convaincant20, que seul le roman de Longus contient une réelle présence de la nature, il est toutefois possible d’affirmer, en se fondant sur des relevés précis, que les cinq romans qui nous sont parvenus dans leur intégralité mettent en œuvre des images liées à la nature. C’est ce que nous allons, tout d’abord, nous attacher à montrer, en nous fondant sur un inventaire de ces images 21 qui met bien en évidence une utilisation à la fois dense et diverse des éléments naturels, et ce, dans l’ensemble du corpus.
Pour plus de commodité, il est possible d’organiser l’inventaire autour deux pôles : le bestiaire et les éléments du décor.
A - Le bestiaire
Dans un ouvrage traitant des animaux dans l’Antiquité, J. Dumont 22 consacre un chapitre au roman grec, s’attachant à montrer que les animaux sont, dans ce contexte, liés soit au merveilleux, soit à l’exotisme. Sans être erronées, ces remarques sont trop restrictives dans leur contenu, comme dans la présentation de la faune romanesque : les romans sont, en effet, peuplés d’animaux extrêmement variés, puisque se rencontrent aussi bien des animaux familiers des Grecs, tels les chevaux, les chèvres ou les chiens, que des animaux exotiques comme le crocodile, l’hippopotame ou l’éléphant ; on côtoie même les animaux qui «peuplent surtout les imaginations »23, si l’on pense au phénix ou au griffon. Au demeurant, l’évocation des animaux, qu’elle renvoie à des créatures réelles ou fictives, dérive de la représentation imaginaire ou symbolique du monde et apparaît comme l’aboutissement d’un processus mental inscrit dans des traditions séculaires, qu’il conviendra de convoquer.
20 La nature dans Daphnis et Chloé, Revue des Etudes Grecques, p. 506-526, 1996.
21 Voir les tableaux présentés en annexes.
22 J. Dumont, Les animaux dans l’Antiquité grecque, Paris, L’Harmattan, 2001.
23 Alain Billault, La création romanesque dans la littérature grecque à l’époque impériale, p.
276, Paris, P.U.F., 1991.
18
Les animaux familiers
Le cheval
Jacques Dumont24 met en valeur ce que nous pourrions appeler les métamorphoses du cheval au fil de l’histoire et, par conséquent, des productions littéraires. Destrier du noble guerrier dans l’épopée homérique25, il devient objet d’étude naturaliste pour Aristote26 avant de représenter, à l’époque impériale, l’instrument du plaisir de la chasse27.
L’image du cheval dans les romans rassemble plusieurs de ces valeurs : tout d’abord, à l’instar de ce nous trouvons chez Homère, le cheval confère du prestige à celui qui le possède ; c’est un animal noble dont on tire fierté.
Traditionnellement lié à l’expression de la souveraineté, le cheval est naturellement associé à la guerre28, comme on peut le voir dans les Ethiopiques, lors de l’affrontement entre Hydaspe et le satrape. Mais, dans les romans, il ressort surtout d’une autre réalité, la pratique de la chasse par les citadins aisés, une réalité de l’époque impériale, ainsi que l’a démontré S.
Saïd29. Le compagnon d’infortune de Leucippé et Clitophon, Ménélas, raconte ses parties de chasse à cheval, en compagnie de son amant30.
Chez Chariton, le Roi donne une chasse prestigieuse et son cheval est particulièrement remarqué :
« On vit sortir à cheval, en costumes chamarrés, les plus nobles des Perses et l’élite de l’armée. Ils formaient un spectacle au milieu duquel se distinguait, splendide, le Roi. Il montait un grand et fringant cheval de Nisa, qui avait le mors en or, comme étaient en or également les montants, le frontal et la martingale… »31
Mais ce sont justement ses qualités qui font du cheval dans les romans un animal dangereux : dans le roman d’Achille Tatius, le cheval offert par Chariclès tue son cavalier32. Le spectacle offert par le cheval emballé est
24 op. cit.
25 J. Dumont, op. cit., p. 45-60.
26 J. Dumont, op. cit., p. 236.
27 J. Dumont, op. cit., chapitre 8.
28 Voir M. Mazoyer, in J. Freu et M. Mazoyer, Les royaumes néo-hittites à l’âge du fer, L’histoire de Hittites 5, Kubaba, section Antiquité, Paris, 2012, p. 292. Le livre est consacré aux néo-hittites.
29 La société rurale dans le roman grec ou la campagne vue de la ville, in E. Frezoul, Sociétés urbaines, sociétés rurales dans l’Asie Mineure et la Syrie hellénistique et romaine, Actes du Colloque de Strasbourg, p. 149-171, 1985.
30 Achille Tatius, Le roman de Leucippé et Clitophon, II, 34, 2. Traduction de J.Ph. Garnaud, Belles Lettres, 1991.
31 Chariton, Chairéas et Callirhoé, VI, 4, 1-2. Traduction de G. Molinié, revue par A. Billault, Belles Lettres, 1989.
32 Achille Tatius, I, 12.
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traité avec un soin particulier : le romancier utilise les balancements classiques men / de ainsi que des parallélismes et la métaphore filée de la tempête pour mieux donner à voir le déchaînement de l’animal :
τῶν δὲ ποδῶν οἱ μὲν ἔμπροσθεν ἥλλοντο, οἱ δὲ ὄπισθεν τοὺς ἔμπροσθεν ἐπειγόμενοι φθάσαι, τὸν δρόμον ἐπέσπευδον, διώκοντες τὸν ἵππον. […] ὁ δὲ κακοδαίμων Χαρικλῆς ὑπὸ τοῦ τῆς ἱππείας ταλαντευόμενος κύματος, ἐκ τῆς ἕδρας ἐσφαιρίζετο, ποτὲ μὲν ἐπ᾽ οὐρὰν κατολισθάνων, ποτὲ δὲ ἐπὶ τράχηλον κυριστῶν· ὁ δὲ τοῦ κλύδωνος ἐπίεζεν αὐτὸν χειμών.
« Ses pattes avant bondissaient, ses pattes arrière, qui s ‘efforçaient de devancer celles de devant, pressaient la course, poussant le cheval. … Et le malheureux Chariclès, balancé par la vague de sa chevauchée, était précipité comme une balle de son siège, tantôt glissant vers la queue, tantôt culbutant vers l’encolure ; la violence de cet ouragan l’épuisait. »33
Quant à sa valeur guerrière, elle semble dégradée en ce sens que le cheval, initialement associé à la première fonction dumézilienne34, n’est, en général, pas au service de nobles héros mais de brigands ou de bandits de grand chemin. Ainsi, dans le roman d’Achille Tatius, le cheval que monte le brigand est aussi sauvage et effrayant que l’homme qui le monte :
« Alors un homme, avec une chevelure longue et hirsute, arriva, sur son cheval.
Et le cheval avait aussi une longue crinière, il n’avait pas de harnais, ne portant ni selle ni ornement : c’est ainsi que sont les chevaux des brigands. »35
Hippothoos, qui mène une vie de brigand, possède un cheval, qu‘il cache dans la forêt36. Quant au roman d’Héliodore, il s’ouvre avec un spectacle de désolation et l’entrée en scène de brigands dotés de chevaux37.
Ainsi, le cheval est omniprésent dans les romans et ses images variées ne sont que l’écho voulu ou fortuit – nous y reviendrons – d’images déjà présentes dans la littérature grecque38. Il offre aussi une image dévalorisée, sans aucun lien avec ses fonctions initiales au sein de la culture indo- européenne.
33 Achille Tatius, I, 12, 3-4.
34 On rappellera par exemple que le cheval, dans la civilisation hittite, n’est sacrifié que lors des funérailles du roi.
35 Achille Tatius, III, 12, 1.
36 Xénophon d’Ephèse, Les Ephésiaques, II, 14, 5.Traduction de G. Dalmeyda, Belles Lettres, 1962.
37 Héliodore, I, 4, 2.
38 A. Bonnafé, Poésie, nature et sacré I, Maison de l’Orient Méditerranéen, Lyon, 1984. Voir en particulier le chapitre V.
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Le loup et le chien
Le loup est présenté, dans les romans, comme un animal féroce et sauvage, un ennemi, en particulier pour les bergers et leurs troupeaux. Cette image est conforme à ce que l’on trouve dans l’épopée39, et, plus largement, à l’imaginaire traditionnel associé à cet animal : le loup apparaît comme l’animal sauvage par excellence, qui fréquente des espaces inaccessibles à la civilisation. Il est incapable de se sociabiliser, contrairement au chien, son double inversé. Il n’est pas inutile de rappeler que, dans le code de lois hittite40, le loup sert à désigner métaphoriquement des individus qui vivent en marge de la société. Ce même code mentionne aussi que celui qui s’a enlevé une jeune femme et qui a tué trois de ses poursuivants est devenu un loup, c'est-à-dire qu’il s’est placé en dehors de la société et des lois.
Le roman de Longus est celui qui présente le mieux la figure de loup – une louve en réalité – qui décime les troupeaux des bergers. Les habitants de Mytilène sont d’ailleurs obligés de construire un piège en vue de la capturer mais l’épisode tourne à la confusion pour les bergers :
« Après avoir, en maint endroit, creusé de telles fosses et dans la montagne et dans la plaine, ils ne réussissent pas à prendre la louve, qui flaira le sol truqué ; mais ils firent périr chèvres et brebis en grand nombre, peu s’en fallut que Daphnis eût le même sort. »41
Autre victime du loup, Dorcon, un personnage peu sympathique : amoureux de Chloé, il essaie cyniquement d’obtenir sa main en faisant des présents à Dryas42 ; éconduit, il décide, sournoisement, de recourir à un autre stratagème :
« Il prend la peau d’un grand loup qu’un taureau, défendant les vaches, avait éventré. Il l’étend sur son dos et se la fait tomber jusqu’aux pieds, de façon que le train d’avant couvre ses bras, que celui d’arrière cache ses jambes jusqu’aux talons, et que le museau béant recouvre sa tête comme le casque d’un hoplite. » 43
La ruse inventée repose sur une triple arrogance : il s’agit d’imiter et de défier les dieux – seules les divinités, à l’instar de Zeus, ont le droit de se changer en animal pour parvenir à leurs fins – ; il s’agit d’imiter la nature, en
39 Voir J. Dumont, op. cit., p. 50 et 66 et A. Bonnafé, op. cit., p. 56-57.
40 Le monde hittite est une ancienne civilisation indo-européenne du deuxième millénaire, dont le centre se trouvait en Anatolie, à l’est d’Ankara. Les romans font voyager des jeunes gens, en grande partie, en Asie Mineure. Un rapprochement avec des éléments de culture hittite est donc possible, les zones géographiques se trouvant à proximité l’une de l’autre et l’existence de liens entre le monde grec et le monde hittite étant bien établie depuis longtemps.
41 Longus, I, 11, 2.
42 Longus, I, 19.
43 Longus, I, 20, 2.
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usurpant l’identité d’un être qui n’est pas soi ; il s’agit d’utiliser une technique de guerrier dans le domaine sacré de l’amour. Cet acte d’hybris va, logiquement, être sanctionné très durement :
« Dorcon fait un mouvement pour attaquer la fillette ; les chiens le découvrent, aboient furieusement et se jettent sur lui comme sur un loup. »44
En revêtant une peau de loup, Dorcon signale métaphoriquement qu’il a cessé s’appartenir à la société des hommes45.
Au cours de ce même épisode apparaissent aussi des chiens qui, comme on l’attend, ont un rôle protecteur et positif envers Chloé. Nous rappellerons, à cette occasion, que le chien, dans l’antiquité, est généralement associé à la chasse mais aussi à la protection du bétail. Il représente l’ambiguïté de la campagne sauvage, à la fois proche du monde civilisé et radicalement différente. Artémis, déesse du monde sauvage, est d’ailleurs couramment accompagnée d’une meute de chiens.
Dans les romans, c’est souvent sous l’image positive du compagnon que nous rencontrons des chiens, qu’il s’agisse de ceux qui accompagnent les riches jeunes gens de Méthymne qui s’adonnent à la chasse au lièvre46, de ceux de la meute du Grand Roi dans le roman de Chariton47 ou de celui qui découvre la pourpre dans le roman d’Achille Tatius :
« La pourpre de la robe n’était pas d’une teinture commune, mais ressemblait à ce que, d’après la légende tyrienne, avait découvert le chien du berger : la pourpre avec laquelle, jusqu’à nos jours, on teint le péplos d’Aphrodite… » 48
Dans les romans, les chiens ne sont jamais décrits mais simplement nommés comme élément de décor, élément familier, comme c’est, par exemple, le cas lors de l’évocation du cortège d’Artémis, au début du roman de Xénophon :
« On voyait donc défiler le cortège : en tête, les objets sacrés, les torches, les corbeilles, l’encens ; puis les chevaux, les chiens, les armes de chasse… »49
L’image du chien, dans les romans, reste toujours positive : J. Dumont50 explique pourtant que, dès l’origine, le chien est perçu de façon ambivalente puisque reste attaché à son nom le souvenir de ses origines sauvages, à tel
44 Longus, I, 21, 2.
45 Dans les fêtes et rituels anatoliens, les hommes revêtent des dépouilles d’animaux sauvages, symbolisant ainsi les éléments de la nature. On peut penser aussi aux Lupercales dans le monde romain.
46 Longus, II, 12-13.
47 Chariton, VI, 4, 3 et 4.
48 Achille Tatius, II, 11, 4 sq.
49 Xénophon d’Ephèse, I, 2, 4.
50 op. cit., p. 75. Thématique voisine en Anatolie, le loup appartient au monde sauvage, le chien est dans une situation intermédiaire entre le monde sauvage et le monde civilisé.
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point que le substantif est synonyme de bassesse, d’audace et de traîtrise.
Cette cruauté des chiens, facilement enclins à retrouver leur instinct sauvage, est esquissée dans le roman de Xénophon : alors qu’Anthia a déjà connu bien des malheurs, séparée d’Habrocomès depuis longtemps, elle est retenue prisonnière dans une caverne par des brigands ; une nuit elle tue l’un d’entre eux qui tente d’abuser d’elle :
« Il (Hippothoos) commande qu’on creuse une large fosse et qu’on y jette Anthia avec deux chiens : elle trouvera là le digne châtiment de sa scélératesse. »51
Même dans cet épisode, l’image du chien – deux énormes chiens d’Egypte d’un aspect effrayant – reste positive, car Anthia réussit à les apprivoiser grâce à la nourriture fournie par son geôlier, qui est épris d’elle52.
Si le loup reste l’archétype de la sauvagerie et de l’intempérance, le chien – qui est son double – incarne au contraire le fidèle compagnon, dont la méchanceté et la sauvagerie ne sont qu’apparence.
Le dauphin
Les apparitions de ce mammifère marin donnent souvent lieu à des épisodes fabuleux, de telle sorte qu’il aurait presque pu être répertorié sous la rubrique consacrée aux animaux imaginaires. Toutefois, ses liens avec la Grèce historique, et plus particulièrement la Crète, légitiment sa présence au sein des animaux familiers. J. Dumont 53 l’affirme clairement : l’animal marin que les Crétois affectionnaient le plus est incontestablement le dauphin. Il explique cet engouement par l’existence d’un certain Delphinios crétois, antérieur à l’Apollon de Delphes, mentionné dans l’Hymne homérique à Apollon, divinité psychopompe et bienfaisante, qui apparaissait sous la forme d’un dauphin géant.
Ces éclaircissements de l’historien sont très utiles pour analyser l’usage qui est fait de l’image du dauphin dans les romans ; ils permettent aussi d’affirmer que la présence de cet animal dans deux romans, parfois qualifiés de sophistiques, n’est pas un topos romanesque, mais relève plutôt de la culture et du folklore grec traditionnels. Il faut également noter que le rapprochement d’Apollon54 et du dauphin n’est pas sans rappeler les liens que Telipinu – divinité qui présente des traits semblables à Apollon – et la mer entretiennent dans la civilisation hittite55.
Chez Achille Tatius, tout d’abord, le dauphin est utilisé à deux reprises, mais sans donner lieu à d’amples développements, comme on aurait pu s’y
51 Xénophon d’Ephèse, IV, 6, 3.
52 Xénophon d’Ephèse, IV, 6, 6.
53 op. cit., p. 38.
54 Dans l’Hymne homérique à Apollon, Apollon est associé à la fondation. Il prend la forme d’un dauphin pour trouver le site où installer son temple.
55 Telipinu se rend au fond de la mer et y enlève la fille de l’Océan.
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attendre ; tout au plus s’agit-il d’une mention, d’une allusion, qui révèle toutefois la prégnance de ce motif. La première occurrence se trouve dans l’ekphrasis initiale :
« Autour du taureau dansaient des dauphins, jouaient des Amours ; on eût dit que l’on avait représenté jusqu’à leurs mouvements. »56
S’il ne s’agit que d’un détail dans la description, la présence de dauphins aux côtés de Zeus et des Amours, dans un tableau tout empreint de sérénité et de bonheur, n’est peut-être pas aussi anecdotique qu’il y paraît : en creux se trouve toute la charge culturelle et surnaturelle liée à cet animal bienveillant, compagnon des dieux et dieu lui-même à l’origine.
La deuxième occurrence est purement culturelle, mais rappelle là encore les pouvoirs attribués à cet animal quasi fabuleux :
« Puis il se mit à raconter le naufrage, regardant comme un miracle la façon dont Thersandre avait été sauvé et racontant une fable surpassant celle du dauphin d’Arion. »57
Achille Tatius avance là une allusion culturelle58, mais dans un énoncé fortement teinté d’ironie : d’une part, Thersandre n’a rien de commun avec Arion, d’autre part, le locuteur – en l’occurrence Sosthénès – en fait trop pour que la destinataire accorde foi à son propos : en fait, le pauvre Sosthénès, qui garde Leucippé prisonnière, fait – maladroitement – tout ce qu’il peut pour que la jeune femme considère sous un jour favorable son maître Thersandre, qui est amoureux d’elle.
Si Achille Tatius se borne à des allusions savantes, il en va tout autrement dans le roman de Longus, où le dauphin apparaît également à deux reprises.
Dans les deux cas, il est lié à une présence divine, qui se révèle positive pour les jeunes héros. La première rencontre avec un dauphin se produit dans le second livre, lors du coup de main des bandits de Méthymne ; la troupe de pirates s’est arrêtée pour la nuit dans une crique pour faire ripailles, mais les festivités tournent à l’épouvante et le lever du jour ne ramène pas le calme :
« Sur la mer aussi se passaient des choses étranges : les ancres qu’on voulait lever restaient au fond de l’eau ; les rames, quand on les abattait, se brisaient, et des dauphins, sautant hors de l’eau, frappaient de leur queue les navires dont ils disloquaient les jointures. »59
L’évocation de ces signes de la divinité – en l’occurrence, il s’agit de signes avant-coureurs de l’épiphanie du dieu Pan – est directement inspirée
56 Achille Tatius, I, 1, 13.
57 Achille Tatius, VI, 13, 2.
58 Ovide, Fastes, II, 79 sq. ; Hygin, Astronomie Poétique, II, 17 & Fabulae 194 ; Hérodote, Enquête, I, 14.
59 Longus, II, 26, 2.
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de la légende qui veut que le dieu ait participé à la victoire des Grecs à Salamine, comme le rappelle bien la note de G. Dalmeyda60. Mais on peut également y lire le rappel d’une ancienne tradition qui unit les dauphins aux pirates61 ainsi que la réécriture de l’épisode de Dionysos aux prises avec les pirates62.
Le second épisode qui met en scène le dauphin est l’épilogue du précédent et il lie explicitement à nouveau l’animal et la divinité, puisque les Nymphes apparaissent en songe à Daphnis pour lui fournir le moyen d’épouser Chloé :
« Le bateau des jeunes gens de Méthymne, dont tes chèvres, l’an passé, mangèrent l’amarre d’osier, fut, ce jour-là, porté par le vent très loin de terre ; mais la nuit suivante, une forte houle que soulevait un vent du large, l’a jeté sur les rochers du promontoire. Le bateau a péri, avec une partie de ce qu’il renfermait ; mais une bourse contenant trois mille drachmes a été rejetée du flot : elle est, à présent, recouverte d’algues, près d’un dauphin mort. »63
La mort du dauphin est l’expression du chaos qui s’est emparé de la mer à un moment ; cependant, le dauphin apparaît bien ici, comme chez Achille Tatius, revêtu de ses pouvoirs traditionnels, surnaturels et bienveillants.
L’image des dauphins présentée par Longus correspond aussi assez bien aux récits que l’on peut lire chez Plutarque, qui rapporte plusieurs histoires merveilleuses, illustrant la supériorité de l’animal sur l’homme du fait de sa capacité à percevoir directement la volonté des dieux64.
Les bovins, ovins et caprins
Les animaux domestiqués, qui vivent en troupeau doivent faire l’objet d’une attention particulière. Les bovins sont peu représentés ; quand ils le sont, c’est de façon spectaculaire : Achille Tatius décrit, d’une part, le taureau qui enlève Europe, dans cet épisode mythique qui ramène le lecteur dans la Crète primitive65, d’autre part, le taureau du Nil que l’on s’apprête à sacrifier. Comme souvent lorsque l’occasion lui en est fournie, Achille Tatius profite de la mention de cet animal pour donner à son lecteur une leçon de choses :
« Le taureau égyptien, en effet, tire son succès non seulement de sa taille mais aussi de la couleur de son pelage : il est d’une taille considérable, l’encolure est forte, le dos large, le ventre énorme ; pour les cornes, il n’est pas commun comme le taureau de Sicile, ni difforme comme celui de Chypre, mais ses cornes, qui se
60 Longus, Daphnis et Chloé, Editions des Belles-Lettres, p. 44.
61 J. Dumont, op. cit., p. 384.
62 Dionysos transforme les pirates qui veulent l’agresser en dauphins.
63 Longus, 27, 3-4.
64 J. Dumont, op. cit., p. 360.
65 J. Dumont, op. cit., p. 33-34.
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dressent des tempes, s’incurvant légèrement de chaque côté, rapprochent leurs pointes à la même distance que celle qui sépare leurs racines…la couleur du pelage est semblable à celle que loue Homère chez les chevaux de Thrace. »66
Achille Tatius s’attache à donner à voir l’animal à son lecteur, en détaillant sa morphologie ; fidèle à sa manière, il procède par thème éclaté, ce qui permet de décrire de façon précise et de renforcer l’impression d’exotisme de son récit. Il est important, cependant, de mentionner qu’il s’agit là d’un animal destiné à être sacrifié : les animaux offerts en sacrifice étaient, généralement, des animaux domestiques, bœufs, ovins ou porcs. Les sacrifices sanglants occupaient une place essentielle dans la religion antique et l’on accordait un soin extrême au choix des animaux destinés aux rites.
Les romans s’en font donc l’écho. Ainsi, Héliodore mentionne également plusieurs animaux utilisés dans les sacrifices67. Calasiris évoque des bœufs noirs que l’on prépare :
« Les bœufs, tout noirs, avaient un cou puissant et légèrement relevé en bosse, la corne de bonne dimension, droite et pointue, tantôt dorée, tantôt ornée d’une couronne de fleurs, la jambe large et un fanon épais qui pendait jusqu’aux genoux. »68
Quant aux chèvres et aux moutons, ils sont présents chez Héliodore, mais ils sont surtout au centre du roman de Longus. Bien sûr, les Grecs élevaient caprins et ovins, comme l’a démontré A.M.Scarcella69 mais l’image qu’en donne Longus est loin d’avoir valeur historique ou réaliste : il s’agit d’animaux stylisés, dans le goût de l’époque impériale, à l’instar de ce que l’on peut lire chez Théocrite ou chez Virgile : même proximité du berger et de son troupeau, même miniaturisation de l’espace ; c’est aussi le lieu du merveilleux traditionnel, puisque les enfants abandonnés sont nourris par des animaux bienveillants, qui par une chèvre, à l’instar de Zeus, qui par une brebis.
Les animaux des airs, oiseaux et insectes
En ce qui concerne les oiseaux, les plus nombreux se trouvent chez Achille Tatius. Les premiers à être évoqués peuplent le jardin du père de Clitophon :
« Quant aux oiseaux, les uns, apprivoisés, picoraient dans les bois, ceux que la nourriture des hommes avait domestiqués, tandis que les autres, volant librement,
66 Achille Tatius, II, 15, 3.
67 Héliodore, III, 5, 2.
68 Héliodore, III, 1, 4.
69 Les Structures Socio-économiques du Roman de Xénophon d’Ephèse, Revue des Etudes Grecques 90, p. 249-262.
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s’ébattaient autour de la cime des arbres ; les uns chantaient leurs chants d’oiseaux, les autres s’enorgueillissaient de la robe de leur plumage. Ceux qui chantaient étaient les cigales et les hirondelles…les oiseaux apprivoisés étaient le paon, le cygne et le perroquet. »70
Il s’agit là d’une description esthétique, visant à mettre en valeur le jardin de cette maison ; sans doute sommes-nous proches du merveilleux ou de l’exotisme, dont parle J. Dumont71, encore que l’existence de jardins de type oriental est avérée72 ; nous leur consacrerons un développement plus ample dans le chapitre suivant73. D’autres oiseaux sont présentés dans une fonction beaucoup plus traditionnelle, en tant que signes annonciateurs, messagers des dieux, retrouvant ainsi la valeur qu’Homère leur avait attribuée74. C’est le cas pour l’aigle, oiseau des dieux par excellence, qui apparaît pendant les préparatifs du mariage de Clitophon et de Calligonè :
« Quand mon père avait offert le sacrifice et placé les offrandes sur les autels, un aigle, descendu du ciel, emporta la victime consacrée ; et quand on essaya de le chasser, rien n’y fit, l’oiseau partit avec sa proie. Cela sembla donc ne pas être de bon augure ; en tout cas, ce jour-là, on suspendit les noces. »75
L’aigle est bien l’animal privilégié dont se servent les dieux pour exprimer leur volonté, comme le confirme encore ce passage que l’on peut lire chez Héliodore où un aigle vient causer des inquiétudes à Chariclès :
« Ma fille bien-aimée est sans doute sur le point de passer dans l’autre vie, au lieu de contracter mariage, comme tu le prétends, si du moins, il faut ajouter foi aux songes et notamment à celui qui m’a épouvanté la nuit dernière. J’ai cru voir un aigle s’échapper de la main d’Apollon et fondre sur moi. M’arrachant ma chère fille, que je tenais, hélas, dans mes bras, il l’emporta au bout du monde, dans un lieu rempli de fantômes sombres et noirs. A la fin, je n’ai pu savoir ce qu’il en a fait, car il s’éloigna à dessein à une distance infinie, pour que je ne puisse pas suivre des yeux son vol. »76
Traditionnellement, l’aigle est un animal capable d’établir une communication entre les différentes parties de l’univers, capable de parcourir des distances considérables, ce qui en fait une présence à la fois fascinante et inquiétante. Toutefois, l’épervier et l’hirondelle que rencontrent Leucippé et Clitophon ne sont guère plus rassurants :
70 Achille Tatius, I, 15, 7-8.
71 op. cit., p. 254 sq.
72 P. Grimal, Les Jardins Romains, Paris, Fayard, 1984.
73 Voir infra, ‘la campagne : un locus amoenus’.
74 J. Dumont, op. cit., p. 69.
75 Achille Tatius, II, 12, 2.
76 Héliodore, IV, 14, 2.