et inscriptions monétaires
Le projet PIM
Florence Codine
Département des Monnaies, médailles et antiques Bibliothèque nationale de France
5 rue Vivienne, 75002 Paris, France [email protected]
RÉSUMÉ. Le contenu sémantique des légendes monétaires n’est en général pas leur unique intérêt. Les particularités graphiques des lettres ou symboles qui les composent sont porteuses de sens, et fournissent des indications essentielles à la compréhension du contexte géographique, chronologique, technique et culturel de la monnaie, ainsi que des pistes pour la lecture et l’étude linguistique des légendes. Les études sur ces questions n’ont pas manqué ces derniers siècles, mais les nouvelles possibilités offertes à la recherche par le numérique font aujourd’hui clairement ressentir le manque d’un outil satisfaisant pour transcrire, publier et analyser ces inscriptions. Le projet de recherche Polices pour les Inscriptions Monétaires (PIM) se veut une réponse à cette situation.
ABSTRACT. Coin inscriptions are interesting for more than just their semantic content. The graphic peculiarities of the letters and symbols are just as significant, and provide the researcher with information regarding the geographical, chronological and cultural context of the coin. Their study is also an asset for reading and understanding the inscriptions themselves. These questions have raised interest in the past, but the new opportunities now offered by digital technologies have made patent the need for new means of transcribing, publishing and analysing these inscriptions. The PIM research project on fonts and coin inscriptions is an attempt to provide such a tool.
MOTS-CLÉS : épigraphie, numismatique, polices de caractères.
KEYWORDS: epigraphy, numismatics, fonts.
DOI:10.3166/DN.16.3.69-79 © 2013 Lavoisier
1. Introduction
Comme dans les autres domaines de l’épigraphie, le contenu sémantique des légendes monétaires n’est en général pas leur unique intérêt. Les particularités graphiques des signes – lettres ou symboles – qui les composent sont porteuses de sens, et fournissent des indications essentielles à la compréhension de l’objet – le contexte géographique, chronologique, technique et culturel de sa production, son usage et sa réception. L’étude de ces particularités est intéressante en elle-même, et elle offre également des pistes pour la lecture et l’étude linguistique des légendes, qui posent parfois des difficultés importantes.
Les études sur ces questions n’ont pas manqué ces derniers siècles, mais les nouvelles possibilités offertes à la recherche par le numérique (catalogues et publications en ligne, bases de données, bibliothèques numériques...) font aujourd’hui clairement ressentir le manque d’un outil satisfaisant pour transcrire, publier et analyser ces inscriptions. Le projet Polices pour les Inscriptions Monétaires (PIM), mené conjointement par le Département des monnaies, médailles et antiques de la Bibliothèque nationale de France (BnF), l’Institut de recherche sur les Archéomatériaux (IRAMAT) et le Centre d’Études Supérieures de Civilisation Médiévale (CESCM) dans le cadre du plan triennal de la recherche 2013-2015 de la BnF se veut une réponse à cette situation.
2. Un premier état des lieux
2.1. L’épigraphie monétaire, enjeux scientifiques
Les difficultés de lecture et les particularités graphiques des légendes monétaires sont nombreuses. Ce sont des problèmes que l’on rencontre pour la plupart sur les autres supports épigraphiques, mais le peu d’espace disponible sur le flan monétaire et les particularités techniques de la production des pièces font qu’ils y sont densément représentés. L’abondance du corpus disponible et l’inégale normalisation de la gravure des types selon les époques contribuent également à faire de ce support un lieu privilégié pour l’étude de ces phénomènes, particulièrement intéressants pour les indications qu’ils donnent sur l’usage et le rapport à l’écrit à l’époque concernée.
La forme et l’orientation variables des lettres peuvent s’expliquer selon les cas par une technique et un outillage de qualité inégale, par une réelle différence dans les glyphes choisis pour le rendu d’une lettre, ou par une maîtrise plus ou moins grande de l’écrit par le graveur. La place très réduite dont il dispose pour inscrire la légende monétaire fait que les occurrences d’abréviations suspensibles (assorties ou non de diacritiques), de lettres conjointes ou enclavées et de monogrammes sont particulièrement fréquentes. À certaines époques, les légendes monétaires sont gravées sur le coin à l’aide de poinçons. La gravure des légendes sur ces coins doit se faire de manière peu intuitive, la frappe imprimant une image inversée du coin sur le produit fini qu’est la monnaie. Les erreurs des graveurs ne sont pas rares. Elles concernent parfois une lettre isolée, présentant une rotation à 45, 90 ou 180°, ou
encore rétrograde ; dans d’autres cas, c’est la légende toute entière qui est inversée ou rétrograde.
Les inscriptions monétaires présentent par ailleurs de réelles et fréquentes difficultés de lecture, dues notamment à l’usure consécutive à la circulation des pièces et aux irrégularités rencontrées dans la production en série. Il est parfois impossible au numismate de proposer une lecture de l’inscription, et il a besoin dans ce cas de pouvoir la transcrire de la façon la plus neutre possible pour ne pas être à l’origine d’interprétations erronées. Une solution normalisée, qui peut relever de l’édition plus que de la police de caractères, doit être trouvée pour les marques de lacune (lettres illisibles, quantifiables ou non). En revanche, le cas des rapports complexes qui peuvent exister entre lettres et glyphes relèverait plutôt de la police : c’est notamment le cas du rendu graphique parfois identique des lettres ou ensembles de lettres N, H et II.
Figure 1. En haut : photographie moderne d’une monnaie carolingienne de l’atelier de Melle portant au revers une inscription déformée. En dessous, mauvaise photographie et notice donnée par Prou (1896) n°684, pl. XVI et notice p. 96
Dans certains cas, un caractère correspondant habituellement à une lettre est en fait un élément purement graphique, sans contenu sémantique. On rencontre également des cas de pseudo-inscriptions mettant en jeu des techniques variables de rendu graphique, depuis la succession de bâtons jusqu’à l’inscription sans contenu sémantique mais présentant une apparence plus proche d’une légende signifiante. Il n’est pas rare non plus de voir des poinçons utilisés à la fois dans la composition de la légende et pour certains éléments du type monétaire : ainsi un poinçon en forme de croissant pourra-t-il servir aussi bien à une lettre C qu’à figurer l’oreille d’un personnage. La mise en espace du type monétaire brouille également les limites entre image et écrit : si certains monnayages présentent une légende encerclant un type graphique (croix, buste, Victoire, animal...), ou occupant le champ tout entier, il arrive qu’une légende circulaire soit associée à une inscription, à une lettre isolée ou à un monogramme dans le champ.
2.2. Une police, pour qui et pour quoi ?
Depuis le XIXe siècle, les numismates ont tenté de fournir dans leurs catalogues un maximum d’informations graphiques sur les légendes monétaires grâce à des jeux de caractères d’imprimerie. Rien n’est réellement venu remplacer les anciennes fontes à ce jour, ce qui pose de nombreuses difficultés : il est par exemple impossible de rééditer et de mettre à jour les grands catalogues numismatiques de cette époque, qui font encore l’objet de reproductions en fac-similé. Le même problème se pose aux épigraphistes, pour qui l’absence d’un outil idoine pour transcrire les inscriptions est un obstacle majeur à l’édition et à la recherche.
Le développement de l’édition numérique, des bases de données et des catalogues en ligne rend ce manque plus criant. Plusieurs polices de caractères, liées en général à un projet éditorial ou de recherche particulier et souvent peu satisfaisantes techniquement sont actuellement utilisées, mais si elles permettent de répondre dans une certaine mesure aux besoins de l’édition papier, de projets de recherche spécifiques, elles fonctionnent pour la plupart selon une logique graphique fondée sur le glyphe sur le modèle des fontes anciennes. Elles sont donc peu adaptées à l’échange de données, et limitent les possibilités de traitement informatisé des corpus d’inscriptions1.
Ces nouveaux outils assortis d’une police de caractères adaptée permettraient en effet non seulement de mieux communiquer entre chercheurs et de rassembler
1. Parmi les autres problèmes limitant l’utilité des polices actuelles, on peut citer l’absence d’un principe directeur et d’une réflexion préalable dans la sélection des glyphes, une emprise chronologique ou géographique restreinte, l’absence de compatibilité avec Unicode. Dans l’ensemble, on peut surtout regretter qu’aucune n’exploite les possibilités techniques offertes par les formats de polices actuels, et qu’elles restent cantonnées à des usages proches de ceux des fontes de l’imprimerie traditionnelle. La police Open Type Athena Ruby développée par J. Kavlesmaki pour le centre d’études byzantines de Dumbarton Oaks de l’Université d’Harvard (http://www.doaks.org/resources/athena-ruby) fait exception à cette règle, et représente une base de réflexion intéressante. Voir Codine et Sarah (2012).
aisément des corpus d’inscriptions très importants et de provenances diverses, mais aussi de les interroger de façon fine tant sur leur contenu sémantique que sur leurs caractéristiques graphiques en minimisant dans la mesure du possible les écueils de la subjectivité. Au-delà de simples indications chronologiques et géographiques autorisant une meilleure compréhension des systèmes graphiques à l’œuvre, de telles études permettront de mettre en évidence la diffusion des influences artistiques, des outils, des savoirs et des techniques2.
Le projet Polices pour les Inscriptions Monétaires (PIM) se veut la réponse à un besoin scientifique et éditorial : créer une ou des polices de caractères pour transcrire, publier et analyser de façon satisfaisante et uniformisée les inscriptions monétaires, c’est-à-dire de manière lisible, tout en conservant les spécificités graphiques intéressantes.
3. Les étapes du projet
3.1. Le cahier des charges : recensement des besoins et des contraintes techniques La finalité du projet PIM est avant tout pratique. Il répond en premier lieu à un besoin institutionnel, qui colore l’approche de la question. Son ambition trouve en effet son origine à la BnF. Le Département des monnaies, médailles et antiques a entrepris en 2011 de numériser ses collections de monnaies. 130 000 monnaies grecques sont ainsi entrées dans son Catalogue général, conduisant les conservateurs à se pencher pour la première fois sur l’adaptation du format Intermarc, conçu pour le catalogage des documents imprimés, à la description des monnaies3, et notamment à se poser la question du rendu dans les notices en ligne des légendes monétaires.
Les notices des monnaies devront coexister dans le catalogue en ligne avec des collections très diverses. La logique du format Intermarc et de ce type de catalogue est en outre une logique d’échange et de communication : toute évolution imposée par l’entrée des collections numismatiques doit se plier à cette caractéristique.
La logique d’échange inhérente au format Intermarc, le rôle moteur du Département des monnaies et médailles et plus généralement de la BnF à l’échelle nationale et internationale, et la situation déjà évoquée de l’édition numismatique contemporaine font que le projet PIM se doit de prendre également en compte les
2. D’autres types d’outils, notamment l’encodage XML et plus particulièrement la recommandation TEI EpiDoc (http://sourceforge.net/p/epidoc/wiki/Home/), pour l’encodage des inscriptions offrent des possibilités équivalentes quant au traitement de l’information sémantique et graphique, mais ne présentent pas les mêmes possibilités d’intégration dans les catalogues en ligne de collections. Un usage complémentaire de la TEI et des polices de caractères serait une possibilité à envisager.
3. La question de la normalisation des notices de monnaies fait depuis quelques années l’objet d’une réflexion soutenue, depuis des tentatives d’établir une liste de champs standard pour les bases de données monétaires (Numismatic Unified Database Standard, ou NUDS, http://nomisma.org/nuds/numismatic_database_standard) jusqu’à l’adaptation du format EAD pour la description des monnaies par l’American Numismatic Society. Voir Gruber (2009).
autres utilisateurs potentiels de la police projetée, institutionnels comme individuels.
La première préoccupation est donc d’identifier et de recenser les besoins actuels d’un ensemble d’utilisateurs aussi large que possible, ainsi que les implications liées à l’utilisation d’un tel outil sur le long terme et à grande échelle. Du côté des numismates, l’enquête portera sur les chercheurs, marchands et amateurs, qui utilisent souvent des polices et des systèmes propres pour traiter les inscriptions monétaires. Seront également interrogés les éditeurs spécialisés ou concernés par ces domaines, ainsi que les institutions conservant et étudiant des monnaies, dont beaucoup procèdent actuellement à la numérisation et au signalement en ligne de collections et de corpus. L’épigraphie monétaire présentant de nombreuses problématiques communes et similitudes avec les inscriptions sur d’autres supports, les épigraphistes sont également impliqués, dans l’espoir de parvenir à une police adaptée à l’épigraphie en général, au-delà du périmètre strictement monétaire du projet de départ.
L’inscription de la police dans les normes internationales (compatibilité avec Unicode, et à défaut avec la Medieval Unicode Font Initiative4) est impérative pour qu’elle soit adaptée à la fois à la publication papier et numérique et à une utilisation dans les catalogues, bases de données et portails en ligne. Pour permettre une diffusion très large, condition nécessaire à son utilité, une diffusion sous licence creative commons de type by-nc-nd a été retenue. La police sera donc disponible en téléchargement gratuit, sous réserve de mention de l’auteur (la BnF, ses partenaires et le typographe concerné), sans possibilité de modification et de dérivation. Ces restrictions sont liées à la volonté de faire de la police un instrument de référence pérenne et d’uniformiser les pratiques – les utilisateurs ne seront pas autorisés à modifier la police par eux-mêmes et à en répandre des versions alternatives – et d’en limiter les réutilisations commerciales.
En pratique, l’OPAC de la BnF dans son état actuel ne supporte qu’Arial Unicode Ms, et repose sur une version ancienne d’Unicode dont la mise à jour pose problème. Des évolutions seront par conséquent également à envisager sur ce point, suite auxquelles la police développée dans le cadre de PIM pourrait être utilisée à l’affichage par une table de correspondances. L’usage actif de la police, notamment en recherche, resterait dans les perspectives actuelles cantonné au traitement sur une autre plateforme des informations obtenues par récupération des notices du Catalogue général.
3.2. Recherches préparatoires, rassemblement et étude du corpus
D’un point de vue scientifique, le projet est l’occasion d’un décloisonnement entre numismatique, épigraphie et paléographie, trois disciplines historiques dont les méthodologies et les résultats scientifiques devraient davantage se fertiliser réciproquement. Les inscriptions monétaires devront être envisagées dans le contexte plus large de l’épigraphie et de l’écrit pour chaque contexte historique et
4. http://www.mufi.info
géographique considéré. Pour les périodes historiques où cela est possible – dont le haut Moyen Âge, là ou les polices produites prendront en compte les besoins des épigraphistes dans leur ensemble.
Faire une police implique d’aborder le problème des écritures épigraphiques d’un point de vue typologique. Pour une police dont l’ambition est d’embrasser un champ d’étude très vaste, la première question qui se pose est celle de sa taille et de son niveau de détail. D’une part, elle doit rester lisible et assez simple à la saisie pour être utilisable ; d’autre part, elle doit être assez précise d’un point de vue typologique pour avoir une réelle pertinence scientifique et répondre autant que possible aux besoins individuels des utilisateurs. Il n’est bien sûr pas envisageable de produire une police assez précise pour permettre à chaque chercheur de conduire ses recherches dans son domaine particulier, mais il doit être possible de proposer une typologie suffisamment précise et réfléchie pour permettre le partage et la diffusion d’informations à l’échelle de la discipline, notamment dans les corpus généraux et les catalogues en ligne, sans gommer les particularités propres à chaque style.
L’étude des possibilités d’utilisation dans le domaine des écritures épigraphiques d’un outil tel qu’une police de caractères implique une réflexion approfondie sur le vocabulaire et les normes de description employées actuellement, et la réalisation pratique de la ou des polices suppose une étude détaillée de l’épigraphie de chacune des périodes concernées. Établir une norme de description des écritures épigraphiques est un préalable nécessaire aux aspects plus concrets et pratiques du projet. La distinction des divers niveaux de description d’une inscription (lettre ; caractère correspondant à une forme particulière d’une lettre abstraite ; manifestation individuelle de ce caractère sur un objet donné) permettra de décider de ce que l’on souhaite ou non conserver dans cette police, en fonction des usages et des besoins auxquels elle sera censée répondre. Le fait de disposer d’un vocabulaire normalisé pour décrire les formes des lettres, des types et des styles d’écriture, facilitera en outre la communication entre les partenaires du projet, aux pratiques jusqu’à présent hétérogènes du fait de leurs spécialités diverses. Au-delà des finalités du projet PIM lui-même, ce travail fournira nous l’espérons une base de discussion fructueuse à une normalisation du vocabulaire et de la description des lettres et des types d’écriture, en particulier épigraphiques.
Une fois établis ces principes généraux de description, la sélection des glyphes à retenir dans la police pourra s’engager. Une des caractéristiques souhaitées de la police est d’en faire le moyen d’une homogénéisation pérenne des pratiques, et donc d’en limiter les remaniements et modifications ultérieures. Pour éviter dans la mesure du possible que des évolutions importantes ne soient rapidement souhaitables, la sélection des glyphes est un point crucial. Pour s’assurer de la pertinence des choix opérés, il faut au préalable mener une étude poussée sur des corpus importants d’inscriptions monétaires et d’autres inscriptions contemporaines.
Des fichiers épigraphiques anciens et des planches de caractères existants offrent également un point de départ intéressant. Ces recherches constitueront en elles- mêmes une avancée scientifique importante pour l’étude de l’épigraphie des périodes traitées.
Figure 2. Une planche de caractères telle qu’on peut les rencontrer dans les ouvrages numismatiques anciens : planche II, Conbrouse (1838)
Figure 3. Les différents glyphes de E retenus par la police Numismatica Medievalis de la Société royale de numismatique de Belgique5
5. http://www.numisbel.be/NumisMed_FR.htm
Le CESCM dispose d’une documentation photographique très importante sur l’épigraphie, ainsi qu’un fichier épigraphique qui pourra servir de base de travail ; la BnF quant à elle possède l’une des plus vastes collections de monnaies au monde, qui fait actuellement l’objet d’une campagne de numérisation. Les catalogues et traités de numismatique et d’épigraphie anciens conservés dans la bibliothèque du Département des monnaies, médailles et antiques et du CESCM proposent également des planches de glyphes, ou utilisent des fontes anciennes6 qui permettront d’avoir des indications concernant ce qui a été considéré par le passé comme des caractéristiques intéressantes par les numismates et les épigraphistes.
Ces informations seront complétées par une étude détaillée des polices existantes.
L’importance quantitative du corpus étudié fait qu’il est en revanche difficile d’envisager de le traiter à la main. Qui plus est, un traitement manuel est plus susceptible d’occasionner des déformations dues à la subjectivité de chercheur travaillant isolément, avant une mise en commun finale. Un outil informatique d’indexation collaboratif est donc une nécessité. King’s College London a développé dans le cadre d’un projet européen conduit par le Dr Peter Stokes un outil qui répondrait à nos besoins, DigiPal7. Il permet un travail collaboratif à distance par le biais d’une interface web sur des corpus numérisés. La réflexion qui sous-tend le programme et le schéma de données développé correspond bien à la démarche souhaitée pour le traitement des glyphes épigraphiques. DigiPal permet une distinction entre différences signifiantes ou accidentelles, une prise en compte de plusieurs niveaux de différenciation entre les glyphes, et offre la possibilité d’ajouter et de supprimer des glyphes dans le répertoire au fur et à mesure de la progression de l’étude. Il est ainsi possible d’établir des typologies sans écraser a priori la richesse du matériel étudié et les incertitudes initiales sur ce qui est ou non significatif.
3.3. La création de la ou des polices
Une fois ces jalons posés, il s’agira de créer la police ou les polices. La première étape du travail consistera à distinguer les particularités graphiques communes aux inscriptions de toutes périodes de celles qui caractérisent le système spécifique d’un lieu ou d’une époque, et qui permettront une description du style. Une des difficultés consistera à déterminer les traits distinctifs entre deux variantes graphiques, et à choisir l’attitude à adopter face aux cas intermédiaires. La question se posera
6. C’est notamment le cas d’Edmond Le Blant pour l’épigraphie et de Maurice Prou pour la numismatique. Voir Le Blant (1856) et Prou (1892). Le jeu de caractères employé par Prou est notamment resté en usage plusieurs décennies durant à la Revue Numismatique.
7. Le projet DigiPal a pour objectif de créer un outil pour le traitement informatisé des écritures anciennes. Le programme, développé et testé sur un corpus paléographique médiéval, est disponible librement sur GitHub (https://github.com/kcl-ddh/digipal). Il n’a pour l’instant été utilisé que dans le cadre du projet d’origine et par un nombre restreint de doctorants de King’s College London, et l’équipe du projet aimerait voir le programme utilisé dans d’autres contextes scientifiques. Le système repose sur un serveur web Django connecté à une base de données relationnelle et à un serveur image.
également de l’attitude à adopter face aux hapax. La définition de ces systèmes permettra d’aboutir à un découpage chronologique à partir duquel des groupes comportant chacun au minimum un typographe, un numismate et un épigraphiste spécialistes de la période considérée (intervenants extérieurs ou membres de l’équipe du projet) se chargeront d’établir une liste des glyphes pertinents et un cahier des charges pour la réalisation effective de la police, en fonction des possibilités techniques.
La période médiévale, étant le domaine de spécialité de la plupart des membres du projet, et présentant du point de vue de l’épigraphie monétaire l’éventail le plus large de difficultés apparentes, sera la première traitée. Au cours de l’étude, il s’agira d’abord d’établir la typologie la plus précise et la plus détaillée possible afin de conserver un maximum d’information puis, à partir d’une description de l’ontologie de chaque lettre, de réfléchir aux outils permettant d’encoder un maximum de variantes sans surcharger le dictionnaire de glyphes – plusieurs variantes encodées pouvant correspondre à une seule représentation graphique. Les équipes s’attacheront en outre à distinguer les problématiques générales de la transcription des inscriptions, qui pourront être signalées par l’intermédiaire de normes d’édition, de ce qui relève de la substance graphique et que la police devra être apte à transmettre.
La création effective des polices sera confiée à des élèves typographes ou à des typographes indépendants, avec une attention particulière à l’unité stylistique, à l’esthétique et à la lisibilité de la police. Leur travail se fera en lien avec le Département des systèmes d’information de la Bibliothèque nationale de France pour l’encodage, et avec le Département de l’information bibliographique et numérique (DIBN) pour la définition du domaine d’application Unicode, et les éventuelles demandes d’extention. Une collaboration avec la Medieval Unicode Font Initiative (MUFI) sera étudiée à cette étape du travail.
4. Conclusion
L’objectif initial de PIM est de répondre à un besoin pratique lié au développement du numérique par la création d’une police de caractères utilisable par un large éventail d’intervenants dans le domaine de l’épigraphie et de la numismatique. Les usages projetés sont par conséquent au cœur de la réflexion menée par l’équipe du projet.
Ce n’en est pas moins aussi l’occasion d’un progrès important dans chacune de ces sciences. Les possibilités techniques des polices de caractères actuelles dépassent de très loin la simple transcription graphique des inscriptions pratiquée par le passé avec les fontes et encore aujourd’hui avec des polices graphiques. Toute une réflexion est en particulier à mener sur les possibilités offertes par les rapports du glyphe au caractère pour étudier le rapport à l’écrit dans les sociétés productrices des inscriptions étudiées.
Le travail scientifique préparatoire à la création de la police est l’occasion d’une rencontre entre l’épigraphie, la numismatique, la paléographie et les digital
humanities dont on peut attendre un enrichissement réciproque des méthodes et des connaissances sur les pratiques de l’écrit dans les champs historiques et géographiques étudiés. La base de données produite grâce au programme DigiPal sera, nous l’espérons, intéressante en elle-même, indépendamment de sa finalité pratique au sein de PIM, et appelée à s’enrichir de nouveaux corpus à l’issue du projet.
Remerciements
L’auteur remercie Cécile Treffort, Marc Bompaire, Vincent Debiais, et Dominique Stutzmann pour leur investissement dans le projet. L’implication de Julia Joffre, Margaret Gray et Marc Smith y ont également été cruciales, ainsi que les informations et conseils prodigués par Cécile Treffort et Peter Stokes concernant respectivement Athena Ruby et DigiPal.
Bibliographie
Codine F., Sarah G. (2012), Du plomb au pixel. Transcrire les légendes des monnaies du haut Moyen Âge. Revue numismatique, p. 257-273.
Conbrouse G. (1838). Description des monnaies royales de France. H. Fournier, Paris.
Gruber E. (2009). Encoded Archival Description for Numismatic Collections. Actes du colloque Computer Applications and Quantitative Methods for Archaeology 2009, Archaeopress, p. 98-105.
Le Blant E. (1856). Inscriptions chrétiennes de la Gaule antérieures au VIIIe siècle.
Imprimerie Impériale, Paris.
Prou M. (1896). Catalogue des monnaies françaises de la Bibliothèque nationale. Monnaies carolingiennes. Rollin et Feuardent, Paris.
Prou M. (1892). Catalogue des monnaies françaises de la Bibliothèque nationale. Monnaies mérovingiennes. Rollin et Feuardent, Paris.