1
J ajac
ques
Jacques Pettens
Les
Mangeux d’ânes
Nouvelle Briarde
Jacques Pettens
L L e e s s
M M a a n n g g e e u u x x d d ’ ’ A A n n e e s s
N No N o o u uv u v ve e e l l l l l l e e e B Br B r ri i i a a a r rd r d d e e e
Couverture : Village de BIERCY la rue principale
(Source Abritel. Groupe Home Away))
I
Cé jord’hui… (1)
« Le monde appartient à ceux qui se lèvent tôt »
A l’instant même où retentissait la sonorité aiguë du carillon de la salle de séjour, Rose avait ouvert les yeux. Réflexe, habitude, automatisme ? C’était ainsi chaque jour à 6 heures, Rose se réveillait à la minute même où l'horloge marquait le début de la matinée.
Elle s’assit sur le bord de son lit, se frotta les yeux, puis, d’un geste automatique, mais sur, elle retrouva la petite lampe pigeon qui était placée sûr sa table de nuit, en remonta la mèche, souffla dessus et la petite flamme rougeâtre et tremblante se remit à éclairer au plus près d'elle.
Rose resta quelques instants assise sur le bord de sa couche, histoire de remettre ses idées en place, puis se leva et se dirigea vers sa table de nuit placée face au lit ; elle saisit son broc qu’elle avait rempli la veille, versa un filet d'eau dans la cuvette qui lui servait de lavabo, y trempa ses mains, les frotta l’une contre l’autre et, sans doute, lorsqu’elle considéra ses dernières assez propres, les porta à son visage qu’elle frotta à son tour de bas en haut.
1) Ce jour d’hui
Elle saisit la serviette pendue sur le côté de la table et s’essuya la figure.
Ceci fait elle s'habilla prestement sans même se donner un coup de peigne. Enfin, elle s'empara de son vaste châle, s’en couvrit les épaules et posa sa coiffe, accessoire vestimentaire sans lequel elle se serait sentie nue !
Au moment de se diriger vers la porte de l'escalier qui descendait vers la cuisine, Rose tourna son regard sur le lit conjugal. Elle y aperçut Toine, son mari, allongé de tout son long, à demi dévêtu et qui s'était effondré tel quel tard dans la nuit. Elle ne put s'empêcher d'évoquer tout haut sa pensée en s'interrogeant « que va-t-il encore inventer pour justifier son retard ? »
Et sans attendre une quelconque réponse, sa lampe pigeon dans la main gauche, la droite s’appuyant sur le mur de l'escalier, elle descendit ce dernier avec précaution ; en effet elle n’était chaussée que de ses chaussettes qu’elle avait d’ailleurs conservées toute la nuit à cause du froid, car elle avait peur de glisser sur les
planches usées de l’escalier.
Encore une porte à ouvrir, celle qui séparait l’escalier de la salle de vie, le temps de chausser ses sabots qu’elle laissait toujours en bas, pas question de monter de la terre ou de la paille dans les chambres répétait-elle à Toine à chaque
fois que ce dernier oubliait ses instructions, car une fois les sabots aux pieds il gardait ces derniers toute la journée, dehors comme dedans, qu’il fasse chaud ou comme aujourd’hui qu’il neige !
Voilà, çà y était, Rose était opérationnelle pour une nouvelle journée de labeur.
D'abord elle ouvrit le volet de la fenêtre qui donnait sur la cour, aussitôt la brise froide la saisie. « Brrr qu'il fait froid » remarqua-t-elle à haute voix. Puis, sans précipitation, mais avec efficacité elle s'attaqua aux travaux qui étaient les siens, ceux que le destin, la vie des femmes de cette époque, avaient en charge d'effectuer.
Il en serait ainsi toute la journée, agissant le plus souvent d'une manière automatique un peu comme ces bêtes de somme qui, sous le harnais, tirent tour à tour carriole ou charrue.
Rose s'approcha du feu, saisit le tison, remua les cendres puis, apercevant quelques braises, y jeta une poignée de feuilles sèches, des branchettes arrachées aux fagots qui sommeillaient sur le côté et, à l'aide du soufflet, ralluma la flamme du foyer qui, toute la journée, serait le signe de la vie dans la maisonnée.
Lorsqu'elle jugea les flammes suffisamment hautes, elle saisit deux grosses bûches d'acacia qu'elle plaça avec attention afin de ne pas écraser
les braises naissantes. L'écorce de ces dernières crépita rapidement, c'est le moment qu’elle choisit pour se saisir du chaudron placé sur le côté de la cheminée et qui contenait la soupe préparée la veille, elle le souleva avec force et l'accrocha à l'avant-dernière griffe de la crémaillère.
Un dernier coup d'oeil sur cette première tâche puis elle s’approcha du buffet, sorti deux cuillères, deux assiettes creuses, la miche de pain et plaça le tout sur la table centrale, au fond, la place de Toine, sur le côté à droite la sienne. Elle ajouta un couteau pour elle, quant à lui il ne se servait que de sa lame.
Enfin, s'approchant du garde-manger elle en sortit un brie entamé et un morceau de lard qu'elle plaça devant l'assiette de son homme.
Ainsi, elle en avait fini pour cette première partie de ses activités domestiques, il était temps de penser aux bêtes. S'approchant de la porte elle saisit sa vieille capote de travail qui lui avait été offerte à ses seize ans, la plaça sur ses épaules, tira sur la cordelette afin que le col enserre bien son cou ; ainsi, prête au pire, elle souleva la barre de bois qui assurait la sécurité de la porte, souleva la clavette et mis son nez dehors.
Une fois encore elle fut saisie par la froidure, certes chose normale puisque nous étions en
janvier, mais chaque année le temps des frimas lui rappelait de mauvais souvenirs ; elle avait toujours peur de revivre cet horrible hiver 1879 qui marqua à jamais la vie de la région.
Superstitieuse elle se signa.
Le sol durci par le froid fit crisser ses sabots à chacun de ses pas. Il en fut ainsi jusqu'à la porte d'un petit local qu'elle appelait la crèche. Il s'agissait d’une petite remise autrefois réservée à Martin, l’âne vénéré de la maison, depuis disparu.
Cette petite pièce bien aérée et sèche servait désormais de réserve à la nourriture.
À l'angle droit trônait un gros tas de pommes de terre qui devait en principe subvenir aux besoins de la maison jusqu'au printemps ; à côté de ce dernier, formant en quelque sorte une paroi basse, le saloir où dormait ce qui restait du cochon de l'année.
Accroché au plafond, au milieu de la pièce à l’abri de tous visiteurs indélicats, un grand garde- manger où étaient conservés quelques fromages, des mottes de beurre et quelques saucisses fumées.
Enfin, sur le mur présentant la plus grande longueur, une série d'étagères où étaient placées des cagettes de pommes, de noix, des bottes d’oignons et toutes sortes d'herbes médicinales.
Rose examina avec attention l'ensemble de ses réserves et comme chaque jour depuis le début de l’hiver, elle s'interrogea « cela suffira-t-il ? »
Au moment de quitter la pièce, elle prit une vieille casserole qu'elle remplit de quelques poignées de blé, une fois dehors elle se dirigea vers le fond de la cour où était implanté le poulailler. D'habitude ces dames sont levées depuis longtemps et réclament leur dû, mais aujourd'hui, sans doute à cause du froid, elles étaient restées cachées sous la partie abritée de l'enclos ; toutefois à la vue de la maîtresse des lieux elles se décidèrent à bouger en caquetant à tout va tandis que le coq joua au chef !
Rose distribua les graines, ramassa quelques œufs et se dirigea alors vers l'écurie.
Il y a bien longtemps qu'il n'y avait plus ni ânes, ni chevaux, au service de la petite exploitation, mais Toine avait décidé de garder au moins une vache pour le lait et pour les jours difficiles avait-il ajouté, « on en tirerait toujours quelques sous ! » C’est cette dernière qui désormais occupait les lieux.
Rose salua la Marguerite comme un membre de la famille, lui donna une tape sur l'arrière-train et la poussa le long de la cloison opposée afin de faire de la place pour placer son trépied.
Elle releva sa jupe, s’assit à califourchon et entreprit la traite.
En quelques minutes la brave Marguerite avait donné suffisamment de lait pour satisfaire sa maîtresse. Aujourd'hui celle-ci avait décidé de s'en servir pour faire quelques fromages.
Par précaution elle éloigna le seau, saisit la fourche fichée là et apporta une gerbe de foin qui sentait encore bon les herbes de la prairie et la répartit devant Marguerite en forme de remerciements.
Cette tâche terminée, rose piqua la fourche dans une meule de paille et s'appuya sur le manche de cette dernière quelques instants, comme si elle avait un coup de fatigue.
Elle souffla profondément puis se dit : « Bon ce n’est pas le moment de dormir ».
Alors, son seau de lait au bout du bras gauche et son panier d’œufs sous le bras droit elle se dirigea vers la maison : l'heure du petit déjeuner était venue.
Il sera frugal. Un bol de lait tiède sucré avec deux cuillères de miel, une tartine largement beurrée et voilà l'affaire.
À peine avalée elle rangea la cuisine, chargea la cheminée et la cuisinière, alla rapidement faire le lit et donner un coup de balai dans la chambre que déjà, elle avait remis ses sabots pour s'en retourner s'occuper des bêtes.
Il en sera ainsi toute la journée. Corvée de bois, corvée d'eau, nettoyage des litières des animaux, préparation du repas de midi et encore, c'était l'hiver. !
En été il fallait ajouter à cette liste déjà longue : les semis, le repiquage, la récolte des légumes et des fruits, les confitures, les graines à préparer pour la saison à venir, sans omettre de citer le linge à laver, Marguerite à conduire au pré, et dans sa jeunesse, les moissons, les journaliers à nourrir, les enfants à s’occuper… et bien d'autres choses.
En cet instant elle agissait automatiquement comme le mécanisme de son carillon, chaque geste entraînant le suivant jusqu'à la fin du jour.
En cette journée froide elle rentra plus tôt, non pas pour se reposer mais pour faire de la couture.
Elle avait commencé, au mois de novembre, à tricoter un grand châle destiné à remplacer le sien qu'elle estimait vieux et pas assez chaud.
Elle prit un petit banc, l'approcha de la cheminée, réactiva les braises, jeta une bûche, les hautes flammes éclairèrent le visage aux traits tirés, aux yeux cernés de cette femme encore belle, mais déjà usée.
C'était la première fois de la journée qu'elle allait enfin s'asseoir.
Elle tricota jusque vers 19 heures, Toine n'était toujours pas rentré, elle comprit qu'il rentrerait que tard dans la nuit, alors elle se servit un bol de soupe, croqua une pomme, donna un dernier coup de lavette sur la table, alluma sa petite lampe pigeon et monta se coucher.
Cour commune Briarde
II
L’jours d’avant Ô souvenirs… souvenirs…!
nfin Rose venait de s ‘allonger dans son lit, elle espérait pouvoir trouver un sommeil réparateur car la journée avait été rude, pas un moment de répit et puis ce froid prenant qui rendait encore un peu plus pénible chaque geste que l’on pouvait faire.
E
Hélas, elle n’arrivait pas à fermer l’œil ; déjà, Toine ronflait à faire concurrence à une troupe de truies en furie et de surcroît, ce soir était nuit de pleine lune !
Elle ferma les paupières avec l’espoir que cela l’entraînerait vers le sommeil, petit à petit son esprit se mit à vagabonder, était-elle encore éveillée ou rêvait-elle ?
C’est alors que des images de plus en plus précises vinrent occuper son esprit.
Elle était née en 1844, elle avait donc en cette année 1885, 41 ans. La vie avec ses dures années de labeur et de difficultés l’avait prématurément usée, ô pas plus que ses voisines ou amies, depuis toujours le travail des gens de la campagne était responsable de leurs mauvaises conditions de santé et de leur mort prématurée.
« Qu’ais je fais pendant toutes ces années s’interrogea-t-elle ? »
A demie consciente, entre deux bouffées de fièvre, comme un cauchemar elle se remémora alors les principales étapes de son passage sur terre.
C'est d'abord le visage de sa mère qui se présenta à elle, ses traits lui apparurent aussi précis que si elle était là encore vivante à ses côtés. Elle la tenait par la main et la menait donner à manger
aux poules. Pour ce faire, elle devait passer devant l'enclos de Martin, l'âne de la maison, qui à chaque fois qu'il l'apercevait venait devant elle, la saluant de grands hi-han retentissants. Elle lui tendit sa petite main qu’il lécha doucement.
Ah son âne qu'elle l’aimait ! Parfois son père l’attelait à une petite carriole et l'emmenait faire un tour du côté de Saint-Cyr puis revenait par l’Hermitière, les Armenats, les Archets.
Succédant à ces bons souvenirs, ce furent ses années d’école qu’elle se remémora. Pour aller à Saint-Cyr où se tenait sa classe, il fallait faire deux fois par jour, chaussée de lourds sabots , 4 km sous le soleil, la pluie et l'hiver le froid. Pour lui éviter la fatigue, elle mangeait à midi chez des amis de ses parents qui avaient accepté de l'accueillir et de chauffer sa gamelle.
À 11 ans son père décida que pour une fille elle en savait suffisamment et qu'il était grand temps de venir aider sa mère aux travaux domestiques afin que cette dernière puisse être plus disponible pour l'aider à la vigne et aux champs. Personne alors à la maison ne contesta ce choix. Et c'est ainsi que, petit à petit, elle avait appris à participer aux travaux de la maison et à gérer l'exploitation.
Jusqu'à maintenant, elle n'avait pas ressenti de regrets sur ces différentes étapes de sa vie, c'était ainsi à l'époque, on ne discutait pas les décisions des parents.
L’état de transes dans lequel elle était présentement l’éclairait sur cette période, elle en ressentit comme un malaise ce qui lui provoqua une nouvelle poussée de fièvre.
Lui revint alors à l’esprit un moment encore plus pénible, la guerre de 1870, bien que la venue de uhlans fut rare dans le village, on lui en avait tellement parlé qu’elle ne put s'empêcher de les imaginer venant réquisitionner poules, lapins et vin auxquels s’ajoutait la peur de sa mère qui, à chaque fois, lui enjoignait d’aller se cacher dans le grenier afin qu'elle ne tombe pas, disait-elle, dans les mains de ces barbares.
Entre-temps, une horrible maladie s'était acharnée sur la vigne : le phylloxéra. Les hommes en parlaient à chaque instant. C'était leur hantise. Pour les plus croyants d'entre eux, ce fléau c'était la main de Dieu voulant punir les hommes. (*)
Rien n'y fit et un jour il fallut se résigner à arracher tous ces pauvres sarments sans vie et les brûler comme des sorcières alors qu’ils n’étaient que de pauvres martyrs et lorsque ce fut le tour
des trois rangées de vigne plantée derrière l'enclos et qui donnaient un bon petit gouais (1) apprécié par les connaisseurs, son père pleura.
Après guerre toute la vallée se mobilisa pour se lancer dans de nouvelles cultures.
Son père, attaché à la vigne, choisit de planter des pommiers avec l'espoir que le « vin de pommes » aurait autant de succès que le vin de vigne. Quant aux outils nécessaires aux vendanges, comme pour en exorciser le souvenir ils furent remisés, certains jetés ou brûlés. Seules quelques grandes hottes furent gardées pour transporter le bois ou récolter les pommes de terre.
D'autres paysans choisirent de cultiver des céréales telles que l’avoine, le blé ; d’autant que de nouvelles machines agricoles avaient été inventées pour faciliter le travail des hommes.
Elle se souvint du jour où le maître de la ferme des Châtaigniers avait reçu du matériel dont il n'était pas peu fier, une moissonneuse et une faucheuse mécanique, tirée par un cheval et qui, à elles seules, faisaient le travail de plusieurs tâcherons.
1) L’un des plus anciens cépages de blanc, aurait été introduit en Europe par les Huns.
Son père, quant à lui, au moment des labours ou des moissons se contentait de faire appel à des saisonniers qui se louaient à la semaine ou à la journée.
L'un d'eux s'appelait Joseph, grand gaillard, costaud, veuf avec un enfant à charge, le petit Antoine, de quelques années son aîné.
Lors des moissons Joseph emmenait son fils avec lui pour l’avoir à l'oeil disait il.
Nous courions tous deux de groupe en groupe porter à boire, ou les casse-croûtes, puis, les années venant, nous avions été embauchées à la moisson pour ficeler les bottes, monter les meules, charger les fourragères.
Le travail n'était pas notre priorité, mais c'était ainsi. Les années passant, Antoine profita des instants où nous étions seuls pour me titiller, me taquiner.
Un jour il me prit par la main, m’emmena derrière une meule et m’embrassa. Rose se souvint qu'elle en fut toute troublée, contente, car les baisers étaient rares à la maison.
Il recommença plusieurs jours et à chaque fois il se faisait plus audacieux, d'abord en caressant mes seins, puis une autre fois il remonta ma jupe et glissa sa main entre mes cuisses, mais il n'osa pas aller plus loin.
Ce que je ne savais pas c'est que ce jour là, mon père nous avait vus.
Le soir, après le repas, il tapa sur la table avec le dos de son couteau et d’une voix forte déclara :
« écoutez-moi tous, j'ai une chose importante à dire». Ce fut le silence absolu, même ma mère toujours debout et afférée, l'air absent, vint s'asseoir.
Cet après-midi déclara-t-il, j'ai vu Rose et Antoine faire des choses que la morale interdit.
Je ne tiens pas à ce que ma fille se retrouve grosse, alors j'ai décidé que ces deux là on va les marier. Le souffle coupé, j’ai cru en une punition, il était fâché oui, mais de là à…
Ce que je ne me doutais pas à l'époque c'est qu'en réalité cette affaire l’arrangeait. Il n'avait pas eu de fils et son obsession était « que va devenir la ferme après moi. ». En effet, il n'était pas certain que je sois attachée à finir mes jours comme fermière car, j’évoquais souvent mes préférences pour aller vivre à la Ferté, voire même à Meaux.
Antoine comme gendre, le fils du saisonnier sans le sou, père savait que jamais le couple ne quitterait la ferme.
Sa mère essaya de prendre la parole, il ne l'écouta pas et ajouta, demain je parlerai à Joseph, sur qu'il sera heureux de ma décision,
nous irons ensuite chez le notaire pour régler l'affaire.
Pour lui ce n'était pas le mariage de sa fille unique qui le préoccupait, mais une affaire comme une autre.
Quant à toi Rose, ajouta-t-il, tu ne reverras Antoine uniquement qu’en notre présence, et ce, jusqu'au jour où je te conduirai devant l’autel.
Ainsi, fut fait.
J’avais été mariée de force sans que je ne m'en rende compte découvrait elle entre deux bouffées de chaleur !
Le mariage eut lieu fin septembre, après les moissons, afin que cela ne perturbe pas le bon déroulement de la récolte.
Rose n'avait pas trouvé grand changement dans sa vie, n'habitait-elle pas toujours chez ses parents ? Ne faisait-elle pas toujours le même travail ? Et puis Antoine, qu'elle appela rapidement Toine, était un garçon courageux, peu exigeant, ne vivant que pour la terre. La copie de son père en quelque sorte.
Rose aurait pu retrouver un sommeil tranquille sur ce constat apaisant, au contraire son cauchemar redoubla d'intensité. Elle fut de nouveau, malgré sa forte fièvre, prise de tremblements. Elle grelottait de froid.
Ce froid lui rappela ce qu'elle considérait comme la période la plus détestable de sa vie : l'hiver 1879.
La région, comme une bonne partie de la France, avait enregistré, dès le mois de décembre, l'hiver le plus froid jamais recensé en France depuis 1709. L'automne, déjà avait connu une baisse de température importante et dès le mois de décembre la France ressembla à un pays nordique.
Toute la région avait été recouverte d'une épaisse couche de neige empêchant le déplacement de tous moyens de transport. Le pays était paralysé et chaque villageois était contraint de resté enfermé entre ses quatre murs.
La récolte de céréales et de fourrage avait été médiocre et les stocks s'étaient vite amenuisés.
Pas grand-chose à manger pour les animaux ni pour les hommes d’ailleurs.
Son père qui ne parlait pas beaucoup était devenu taciturne, bougon. Il cherchait une sortie à cette situation.
Elle se souviendra toujours de cette journée où, après avoir tourné en rond tout l'après-midi il déclara : nous devons tout faire pour garder les vaches, par contre nous devons nous séparer de toutes les bouches inutiles. Et d'ajouter : Martin est de celles-là.
Nous nous sommes alors tous arrêtés comme pétrifiés, puis il ajouta je vais prévenir le boucher, à l'aube on réglera c't’affaire.
Je me mis alors à sangloter. Ah ! çà suffit les filles, il savait que ma mère n’était pas loin de fondre en larmes comme moi, il y a longtemps que Martin ne nous est plus utile en dehors de la période où nous allons chercher notre bois aux Usages. Et puis, et puis… il n'y a pas d'autres solutions !
Le lendemain matin, au lever du soleil, le père Mathieu, de son état boucher itinérant, était là dans la cour avec sa carriole et tout son attirail d'assassin.
Père alla chercher Martin, ce dernier se doutait-il de ce qui allait, lui advenir, jamais il ne brailla si fort à tel point que tous les voisins étaient sortis dans la cour pour voir ce qui se tramait.
Maman et moi sommes rentrées. Beaucoup plus tard père nous rejoignit et déclara « Mathieu dit que c'est une carne, immangeable, et que la seule solution et c’est d’en faire du saucisson » ; la mère acquiesça de la tête.
Cela ne pouvant se faire sur place Mathieu chargea Martin dans sa carriole et s’en retourna chez lui continuer ses basses œuvres.
Quelques jours plus tard, il revint livrer les saucissons que mon père suspendit aussitôt dans la cheminée pour les faire sécher.
Les parents affirmèrent que c’était bon, moi je n’ai jamais voulu en manger.
Les voisins, curieux, vinrent se renseigner ; je ne sais pas ce qu’ils en ont déduit, mais ce qui est certain c’est que pendant plusieurs matins nous avons entendu aux quatre coins du village des braillements lugubres qui déchiraient l’atmosphère que pourtant la neige étouffait.
Je crois que tous mangèrent leurs ânes !
L'évocation de ses souvenirs avait épuisé Rose, elle n'en pouvait plus, enfin elle s’endormit.
Après un long moment, elle eut l’impression de sommeiller dans un wagon du Tacot, bercée par le « balang…balang.. » que lui ronronnaient les roues du wagon à chaque fois qu’il passait d’un rail à l’autre.
Il lui sembla qu’elle se trouvait quelque part entre La Ferté-sous-Jouarre et Montmirail, Condetz, Mourette, Courcelles, que cette campagne est belle et verdoyante, apaisante…
Elle s’imaginait déjà à St Cyr, quand tout à coup elle fut brusquement réveillée par ce qui lui sembla être le sifflet du Tacot annonçant la halte du Gouffre.(1)
1) Lieu dit sur le Morin
III
L’jour d’après
Ne t’enfonce pas trop dans le passé, ne rêves pas trop du futur, concentres toi sur le moment présent »
(Proverbe ancien)
Presque brutalement, Rose se mit sur son séant, au moment même où tintait le carillon domestique. Un instant elle crut qu’il sonnait les six heures. Machinalement, elle compta sept…, Huit…. Elle ouvrit grand les yeux, Toine n'était plus à ses côtés « ô murmura-t-elle que m’arrive- t-il ? »
Elle se leva prestement, comme si elle avait encore 20 ans. Elle se sentait comme toute rajeunie toute ragaillardie. Mais que m'arrive-t- il reprit-elle ?
Elle se précipita alors vers la fenêtre vérifier si elle ne rêvait pas. Les persiennes à peine entre ouvertes le soleil lui fit cligner les yeux, elle les rouvrit doucement. Oui il faisait bien jour et le soleil était bien présent même si l'air était encore frisquet, mais elle eut néanmoins l’impression, en cet instant, que le printemps n'était plus loin.
Contrairement à son habitude, elle ne s'arrêta pas à sa table de toilette, mais descendit directement à la cuisine tout en fredonnant “Rose” une belle chanson qu'elle avait apprise dans son enfance (1)
Sitôt la porte franchie elle constata que Toine était bien descendu avant elle. Le feu de la cheminée avait été ravivé, il avait même allumé la cuisinière, mais il n'était pas allé jusqu'à lui sortir ses couverts. Cela ne la contraria pas, au contraire, elle préférait choisir elle-même ce dont elle avait besoin.
Ce jour-là elle eut des envies gourmandes, elle sortit un pot de confiture de framboises de sa dernière récolte, un pot de miel donné par son voisin, une motte de beurre et enfin une miche de pain.
Elle prit la plus petite de ses casseroles, la remplit aux trois-quarts de lait qu'elle fit chauffer sur la cuisinière et lorsqu'elle jugea ce dernier suffisamment chaud, le versa dans son bol.
Elle compta 12 gouttes de teinture d'iode, y versa deux grandes cuillères de miel et remua le tout énergiquement, elle se rappelait en effet que la nuit dernière elle s’était couchée avec la fièvre, qu’elle avait fait d’affreux cauchemars et tenait à prendre médecine au cas où !
Elle se coupa une belle tranche de pain qu'elle recouvrit de beurre, de confiture, puis, après avoir admiré sa tartine, comme un enfant admire un beau gâteau derrière une devanture de pâtissier, elle la trempa dans son bol, l’imprégna du lait qui avait pris goût de noisettes et dégusta le tout avec gourmandise. Il y a longtemps que je n'avais pas pris un petit déjeuner pareil, pensa-t- elle.
Considérant que Toine s'était occupé des bêtes elle estima qu'elle avait tout son temps pour une fois, penser à elle. Et puisqu'elle était seule et tranquille, elle entreprit de faire sa toilette, sa grande toilette. Elle sortit du placard qui se trouvait derrière l'escalier, une large bassine en zinc, prit un faitout qu'elle remplit d'eau et l'accrocha à la crémaillère, activa la braise, replaça quelques bûches, qui formèrent très vite de hautes flammes qui vinrent enlacer la bassine d’eau.
Elle remonta dans sa chambre chercher une serviette, un gant, choisit une chemise qui portait un petit col en dentelle et une robe de couleur claire ainsi que sa plus belle coiffe.
Toujours en chemise de nuit elle redescendit à la cuisine ; entre-temps, l'eau était prête pour ses ablutions. Elle versa la quasi-totalité du chaudron dans la bassine qui lui faisait office de baignoire, y trempa la main, estima que l’eau était trop chaude, y ajouta un gros broc d’eau froide, puis elle laissa glisser sa chemise de nuit et se retrouva nue.
Elle eut alors un instant d'hésitation et si Toine où quelqu'un venait à sonner à la porte ? Par précaution elle ajusta la barre de protection, tira le rideau de la fenêtre et retourna à son bain.
Ce n'était pas tous les jours qu'elle pouvait profiter d'un tel moment de détente, elle était décidée à en jouir pleinement.
Elle approcha un petit tabouret qu'elle plaça au plus près du bassin et glissa doucement ses pieds dans l'eau chaude. Elle les tapota pour faire clapoter l'eau sur les parois du bac, se remémorant ainsi les bains que lui faisait prendre sa mère dans le jardin, aux beaux jours.
Elle prit son savon de Marseille, trempa son gant dans l'eau, le frotta de savon et le porta en haut de son corps en respectant un sens méthodique à son travail : visage, bras, aisselles et seins.
À cet instant elle fut toute surprise de sentir sous sa main combien sa poitrine était encore bien ferme et haute sur son torse, elle baissa la tête pour mieux la contempler “que oui qu’ils sont ben beaux mes tétons”
Cette première partie de sa toilette effectuée elle entreprit de passer au rinçage de son corps ; elle trempa sa loque dans l'eau puis recommença les gestes effectués précédemment en suivant le même cheminement: visage, cou, bras, aisselles et seins.
Elle y ressentit tellement de plaisir qu’une fois encore elle trempa son gant dans l’eau encore tiède et se rinça une deuxième fois les seins, doucement, tout en fermant les yeux. Mais vite, elle se ressaisit, c’est péché pensa-t-elle et se signa.
Ceci fait elle se mit debout dans le bassin et reprit son savonnage de haut en bas : ventre, fesses, jambes tout en passant rapidement sur les parties du corps qu'il étaient indécent de décrire.
Son bain terminé elle vint se placer devant la cheminée afin d'achever son séchage.
La chaleur montante lui caressa le bas ventre, malgré la chaleur elle tressaillit. “Que voilà un bon et agréable lessivage de printemps, se dit- elle” et un sourire malicieux vint souligner sa pensée.
Oui à cet instant elle s'était sentie vivre, libre de son corps et de son temps.
Elle remonta alors dans la chambre, fit promptement le lit, donna un rapide coup de balai et s'apprêtait à redescendre quand elle s'arrêta devant sa table de nuit. Elle hésita un instant, tira le petit tiroir et sortit du fond de ce dernier, caché derrière toute une série de petites boîtes, un flacon de parfum. Celui-ci lui avait été offert par sa fille aînée lorsqu'elle reçut sa première paye. Elle ne l’utilisait que rarement afin qu'il dure le plus longtemps possible. Mais aujourd'hui, elle avait décidé que ce ne serait pas un jour ordinaire, elle ouvrit le flacon, le bascula sur son index droit, l’humecta du nectar et vint placer une goutte du précieux liquide derrière chaque oreille.
Elle se regarda un instant dans la glace et se sourit, Rose était d’humeur joyeuse.
Elle descendit l'escalier en sautillant comme une enfant, sans se préoccuper un instant d'une glissade éventuelle.
À peine arrivée dans la cuisine, 11 heures sonnèrent. Ce n'est pas possible, je n'ai pas vu le temps passer, pensa Rose, il faut que je m'active pour préparer quelque chose d'exceptionnel pour mon homme, car elle avait une idée en tête et comptait utiliser tous les stratagèmes pour le convaincre.
D'abord, elle réactiva la cuisinière, sortit sur la table tout un attirail : une grande poêle, une couenne de lard, six oeufs, un petit pichet de lait, du poivre et du sel, un restant de pommes de terre cuites à l'eau ; elle avait en effet décidé de préparer une bonne et copieuse omelette aux pommes de terre.
Dans son grand bol elle cassa six oeufs, assaisonnés avec un peu de sel et de poivre, un fond de lait et remua le tout énergiquement. En temps normal elle ajoutait des fines herbes, notamment de la ciboulette, mais en hiver il n'y avait plus rien. Elle se saisit de sa poêle, frotta énergiquement la couenne sur le fond et les bords puis la plaça au milieu de la cuisinière. Elle versa ses pommes de terre préalablement coupées en rondelles puis les fit rissoler en les remuant régulièrement afin qu'elles soient bien grillées sur tous les côtés. Lorsqu'elle jugea ces dernières suffisamment à point elle retira la poêle, la glissa sur le bord de la cuisinière, remua une dernière fois sa préparation d’oeufs et versa le tout dans la
poêle. Dès qu'elle jugea son omelette à point et le dessus encore baveux, elle décolla les bords avec une spatule et la roula pour former une sorte de gros rouleau, ceci fait elle plaça un couvercle sur le tout et glissa la poêle tout au bout de la cuisinière, loin de la source de chaleur afin que sa préparation ne sèche pas.
Elle rangea ensuite tous ses ustensiles et mit de côté ce qu’il convenait de laver, en effet elle s’aperçut qu'elle avait oublié de faire de l’eau, j'irai plus tard décida-t-elle.
Elle attaqua alors la deuxième phase de son déjeuner et sortit un grand plat en terre cuite, huit pommes, une motte de beurre, un pichet de cidre et un fond de confiture de Reine Claude.
Elle essuya les pommes, les évida, les plaça dans le plat en terre, mit un petit morceau de beurre dans chacun des trous et compléta le tout avec la confiture, enfin elle mouilla l’ensemble avec un fond de cidre.
Elle savait que certaines ménagères ajoutaient des épices comme de la cannelle, mais elle ne maîtrisait pas l'utilisation de ces produits et préférait s'abstenir. Comme elle éprouvait un certain plaisir à cuisiner, elle décida qu’elle irait voir dans la nouvelle épicerie qui vient de s'installer au village si elle ne trouve pas un livre de cuisine !
Elle était fin prête. Un dernier coup d'oeil pour voir si rien ne manquait, ah ! si, se dit-elle, une fois n'est pas coutume, je vais sortir une bouteille de vin.
À peine le temps de s'asseoir et Toine ouvrit la porte. Il resta interdit quelques instants, quelque chose avait changé, mais il n'arrivait pas à déterminer quoi.
Regardant Rose de plus près il lui demanda « ben quoi ? »
Pour toute réponse Rose lui fit signe de s'asseoir.
C'est alors qu'il constata qu'elle avait sorti l'une des dernières bouteilles de vin de sa dernière récolte, du temps où les coteaux étaient encore tout couverts de vignes.
« Qué tu fêtes ? »
Elle ne lui répondit pas, lui remplit son verre à ras bord et pendant qu'il le dégustait elle lui servit l'omelette aux pommes de terre qu'elle lui avait mitonnée.
Toine se trancha une large part de pain et se mit à manger sans dire mot.
Rose le suivait du regard.
Encore un peu, lui demanda-t-elle ?
« Ouais ! »
Et pendant qu'il essuyait consciemment son écuelle avec le reste de son pain elle lui présenta une large part de Noirmoutier, se Brie dur et noir
que les paysans aiment emmener aux champs pour le casse-croûte de dix heures.
Il en reprit deux fois.
Le temps pour elle de sortir du four le plat de pommes bien chaudes et caramélisées qu'elle avait confectionné à son intention.
Ah ! s’exclama Toine, « c'est la Fête-Dieu, ou quoi ? »
Pour clôturer le tout, Rose ouvrit le buffet, sortit un flacon contenant un liquide légèrement ambré, la gnôle faite à partir des pommes du verger et qu’elle n’offrait que pour les grandes occasions, « un p'tit verre Antoine ? » Elle l’avait appelé Antoine !
Il gloussa de plaisir, « pour sûr que oui. »
Après avoir vite rassemblé assiettes et services, posé le tout sur la pierre à laver, Rose s'assit au bout de la table afin de mieux voir son homme :
« alors mon homme, çà va ? » et sans attendre de réponse elle enchaîna « hé ben maintenant t’va m’écouter, j'ai des choses à t’dire. »
« -Té ? »
« Ben, oui m’é ! »
Cette nuit j'ai eu la fièvre, j'avais mal à respirer, j’crus mourir , j'ai revu toute ma vie et cela m'a fait réfléchir.
Té et m’é on est fatigués, j’travaille toute la journée, jamais le temps de m'occuper de mé,
or aujourd'hui j’ai eu le temps, t'as vu la différence ! Et si tu veux çà tous les jours j'ai besoin de temps, alors voilà ce qu'on va faire.
D'abord, on va arrêter l'exploitation agricole qui ne rapporte rien et qui mange tout not’ temps.
On va vendre la vache, pas maintenant, mais à la fin du printemps quand elle se sera refaite. Puis on ne gardera que deux poules, juste pour nos œufs et une lapine pleine cela suffira pour nous faire un bon civet de temps en temps.
Ainsi, je n’aurai plus à m'occuper des animaux, je continuerai seulement le potager et la cueillette des fruits.
Voilà pour mé.
Té, tu vas arrêter d'aller de droite à gauche louer tes services et à revenir épuisé à des heures impossibles.
« Mais… ! »
Chute, laisse-moi dire. J'ai appris qu'au moulin ils cherchaient des ouvriers pour s'occuper de la nouvelle machine qui fabrique la pâte à papier.
Demain, tu iras te faire inscrire. Ainsi tu auras un salaire fixe, des horaires précis, ce qui te permettra d'être de retour à la maison le soir à six heures et le samedi toute la journée, le temps nécessaire pour t'occuper des labours, planter les pommes de terre, t’occuper du ramassage des pommes et du cidre.
Ainsi, nous pourrons profiter d'une vie plus régulière moins dépendante du temps et des intempéries, du bon vouloir des voisins qui ne nous achètent nos oeufs ou notre lait que lorsqu'ils sont en panne et moi, moins bousculée je pourrai tous les jours te faire de bons repas comme à midi.
Elle savait que ce dernier argument serait déterminant.
Toine néanmoins crut devoir dire « et les enfants.. » Elle ne lui laissa pas le temps de poursuivre, « ah non pas les enfants, » tu sais bien que nos filles ne passent qu'au printemps et à l'automne pour faire le plein de légumes et récupérer quelques gibiers. Quant aux petits- enfants ils viennent au mois d'août, pendant leurs vacances parce que cela arrange les parents et puis quand ils sont là on ne les voit jamais, toujours avec les copains du côté du Morin ou des Usages.
Alors non, ne me parle pas des enfants.
Considérant l'affaire conclue elle se leva et s'approcha de son homme. Elle était belle dans sa robe claire, elle sentait bon, elle ressemblait à la petite Rose qu'il avait connue du temps ou il accompagnait son père à la ferme. Elle se pencha, l'embrassa sur le front, son décolleté mis en valeur sa poitrine bien fournie, Toine planta
sa tête entre ses seins pendant qu'il la serrait contre lui. « Ô, ma Rose, tu me chauffes !
« Allons allons, » lui dit-elle en se dégageant de son étreinte, « c'est ni l’jour ni l’heure. »
Les mois passèrent et le couple fit exactement ce qu'avait décidé Rose. Toine s'était fait embaucher au moulin dès le lendemain. Il s'y plaisait, car le travail était physique. Et comme prévu par Rose il était présent à la maison tous les jours à 6 heures 10 et avait pris l'habitude de s'occuper du jardin presque en dilettante.
Rose avait trouvé un boucher qui avait eu vent de ses intentions de vendre Marguerite, l'affaire avait été rondement menée sans qu’elle ait besoin d'aller conduire sa bête à la foire de Coulommiers.
Les poules et les lapins étaient passés à la casserole sans qu'ils soient remplacés, enfin elle avait tenu sa promesse en offrant chaque fin de semaine quelques instants de détente conjugale à son coquin de Toine.
Ainsi, la petite exploitation agricole, héritée de père en fils depuis des générations n'était plus qu'une simple maison d'habitation campagnarde.
Les temps avaient changé et comme on dit « se révolter ou s'adapter il n'y a pas d'autres choix dans la vie. »
IV
Les années d’après…
« La vie c’est comme une pomme, c’est après en avoir savouré le meilleur que l’on tombe sur des pépins »
Août 1914.
Rose venait d'avoir 70 ans, Tom lui 74, et tous deux dont les corps étaient abîmés par le travail avaient jusqu'alors assez bien résisté aux difficultés de la vie.
Pensez donc depuis leur naissance ils avaient connu : le phylloxéra et la remise en question de l'une des principales cultures de la région avec la disparition de tous les vignerons, SEDAN et la fin du IIIe Empire, l'occupation prussienne, les échos de la Commune, la IIIe République avec toutes ses avancées : l'école obligatoire, le développement économique, l'épopée coloniale, l’arrivée du chemin de fer y compris ici en pleine campagne !
Cette année 1914 avait été marquée par un hiver rigoureux qui fit craindre à Rose de revivre 1879, puis ce fut les tempêtes et inondations du printemps dont les effets furent dévastateurs sur les prairies et cultures alentours.
Mais, aujourd'hui en cette journée du 2 août il faisait beau, un peu lourd, même les oiseaux, généralement gazouillants, restaient cachés sous les ombrages.
Et si nous profitions un peu du beau temps interrogea Rose ? Toine comme à son habitude grogna, mais saisit sa canne ce qui voulait dire oui.
Tous deux traversèrent avec beaucoup de difficultés la petite cour qui menait à l'enclos, qui lui même jouxtait la pommeraie, puis la prairie.
Marchant doucement, ils passèrent sans s'y attarder devant le poulailler qui n'abritait plus que deux vieilles poules et une mère lapine pleine.
Là, au milieu de ce petit coin de verdure avaient été plantés il y a bien longtemps, deux sapins qui semblaient garder le puits qui fournissait toujours l'eau nécessaire à la maison, Toine, dans sa jeunesse y avait installé un banc de pierre où il venait s'asseoir le soir pour y fumer une bonne pipe.
Ils continuèrent leur marche jusqu'à l'entrée du verger, restèrent derrière le murger (1) à contempler leurs fruitiers. Ces derniers étaient chargés de belles pommes : Reinette, Faro, Belle Joséphine, Michelotte, Datte, Marie- Madeleine…, la récolte sera belle Toine et le vin
de pomme de qualité ajouta t-il. La pluie aura au moins servi à quelque chose renchérit Rose et ils s'en retournèrent.
A mi chemin, ils s'assirent tous deux côte à côte sur le banc de pierre et restèrent là un long moment sans mot dire. Tout semblait si beau, si apaisant, si sécurisant…
Après un long silence, Toine déclara « pourvu que ce temps-là continue pour les moissons !. » Rose approuva du chef. Puis ils se replongèrent dans leurs rêves.
Écoute dit Rose brusquement, on dirait le tocsin de La Ferté, non c’est celui de Saint Cyr, rectifia Toine , non renchérit Rose, ce sont les deux ensemble.
Ça n’annonce rien de bon conclut Toine, rentrons.
1) petit muret en pierres sèches
2septembre 1914
Un mois presque jour pour jour la douce vallée du Petit Morin était transformée en enfer. Les armées de Von Kluck avaient envahi tout le secteur, et atteint La Ferté-Sous-Jouarre. La ville résista, mais les pertes en soldats anglais, français, marocains furent considérables, Von Kluck d^t reculer et cette fois les Allemands n’atteignirent pas PARIS.
Mais la meute des uhlans et autres fourmis grises, avaient eu le temps de mettre à sac les commerces, s’approprier le bétail, ravager la campagne, détruire de nombreuses fermes et habitations, ne laisser que ruines et lamentations.
Dans ce petit village de la vallée du petit Morin il n’y a désormais ni vignes, ni vignerons, ni épicerie buvette, ni de moulin au Gouffre, ni de papeterie, ni de Tacot, ni de mangeux d’ânes.
Seul demeure, toujours aussi bucolique et imprévisible, le Petit Morin !
Thorigny mars 2014
La chanson de rose Vieille chanson du jeune temps
Je ne songeais pas à Rose ;
Rose au bois vint avec moi ;
Nous parlions de quelque chose,
Mais je ne sais plus de quoi.
J'étais froid comme les marbres ;
Je marchais à pas distraits ;
Je parlais des fleurs, des arbres
Son oeil semblait dire: "A p r è s ? "
La rosée offrait ses perles,
Le taillis ses parasols ;
J'allais ; j`écoutais les merles,
Et Rose les rossignols.
Moi, seize ans, et l’air morose
Elle, vingt ; ses yeux brillaient.
Les rossignols chantaient Rose
Et les merles me sifflaient.
Rose démit sa chaussure
Et mit d’un air ingénu
Son petit pied dans l’eau pure
Je ne vis pas son pied nu.
Je ne savais que lui dire;
Je la suivais dans le bois, La voyant parfois sourire Et soupirer quelquefois.
Je ne vis qu'elle était belle
Sortant des grands bois sourds
" Soit n’y pensons plus » dit elle
Depuis j’y pense toujours.
Victor HUGO
Le petit Morin au Gouffre
*) Entre autre les prédictions de Notre Dame de La Salette (1846/48) qui annonçaient : la disette de pommes de terre, la rareté des vivres, les maladies du « pictin », des noyers, du phylloxéra, la « suette », maladie s’attaquant aux enfants et les faisant mourir en quelques heures..
Quelques dates
- Plantation des betteraves : décret Impérial de 1811 - Phylloxera en champagne : à partir de 1863
- 1ere moissonneuse mécanique :
Mac CormicK en 1834 Célestin GERARD : 1866 - 1ere sucrerie en Seine et Marne :VILLENOY en 1871 - 1ere Ecole Primaire en Seine et Marne : 1833
- Crise agricole et baisse des prix : 1880/1900 - Chemin de fer :
- PARIS / La FERTE : 1849
- La FERTE/ MONTMIRAIL : 1889
C C C C C C
C C oooo oooo q q q q q q q q u u u u u u u u eeee eeee rrrr rrrr eeee eeee llll llll llll llll eeee eeee ssss ssss eeee eeee ---- ---- éééé éééé dd d d d dd d iiii iiii tttt tttt iiii iiii oooo oooo n n n n n n n n ssss ssss
Avril 2014
Corrigé en décembre 2015