892 Revue Médicale Suisse – www.revmed.ch – 28 avril 2010
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Le mauvais samaritain
Remplaçant durant une semaine un ami en vacances, je reçus un mardi l’appel d’un de ses patients qui me téléphonait pour son pu- pille : il avait été nommé tuteur d’un homme d’une cinquantaine d’années qui vivait de l’as- sistance suite à des troubles psychiatriques.
Il avait très peu de contact avec son pupille, n’avait jamais pu lui rendre visite. Ce dernier avait dû consulter l’hôpital régional en raison d’une plaie à la jambe qui avait beaucoup sai- gné. Il fallait contrôler la plaie et décider de la suite du traitement, car l’infirmière des soins à domicile proposée par l’hôpital s’était vue re- fuser l’accès à l’appartement. Je ne connais- sais ni le tuteur ni le patient et l’histoire me semblait pour le moins particulière. Je donnai toutefois un rendez-vous pour le lendemain.
Après avoir attendu vainement le patient, je reçus un appel téléphonique m’informant qu’il
n’avait pu venir jusqu’au cabinet médical qui se trouve en campagne à la périphérie d’une petite ville : en effet, il n’avait pas trouvé de moyen de transport, le chauffeur de taxi qu’il avait appelé pour se rendre à l’hôpital quel- ques jours auparavant ayant refusé de le trans- porter car il ne voulait pas que l’on macule à nouveau l’intérieur de son véhicule. Je propo- sai alors de lui envoyer les soins à domicile, ma présence ne semblant pas indispensable pour contrôler une plaie, les services infir- miers étant très capables d’assumer ce rôle.
Nouveau refus des soins infirmiers. Las, je finis par accepter de passer le jeudi après-midi au domicile du patient.
Après une brève recherche, je trouvai le numéro de bâtiment que l’on m’avait indiqué.
Il n’y avait pas de nom sur la boîte aux lettres.
Ayant oublié de demander l’étage, je montai les
escaliers, espérant trouver à chaque palier le nom du patient. Enfin, je me trouvai devant la bonne porte. Je sonnai à plusieurs reprises, sans réponse, attendis un long moment. J’avais heureusement mon téléphone portable et me mis à composer le numéro du patient. J’en- tendais la sonnerie du téléphone derrière la porte. Après une quinzaine d’appels, on dai- gna me répondre. Je rappelais que j’étais le médecin qui devait venir pour contrôler la plaie à la jambe et que je ne pouvais pas faire grand-chose à travers une porte : si l’on voulait bien m’ouvrir… Après à nouveau cinq bonnes minutes durant lesquelles j’entendis des bruits de meubles qu’on déplaçe, j’aperçus un mou- vement de la poignée, la porte d’entrée s’en- trebâilla et laissa entrevoir un visage émacié, à la longue barbe poivre et sel et aux cheveux gris et fins mal soignés. Le patient avait juste entr’ouvert la porte, il ne voulait pas me lais- ser entrer. Il portait dans une main un petit sac avec du matériel de pansement. Je re- marquais dans l’espace qu’il me laissait voir un appartement dans la nuit la plus totale (il était 14 heures !) ; je devinais qu’il devait y histoires insolites
Coordination rédactionnelle : Dr Ivan Nemitz
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Revue Médicale Suisse – www.revmed.ch – 28 avril 2010 893 avoir beaucoup de «mobilier» mais je n’arri-
vais pas à distinguer les éléments. De cet ap- partement se dégageait une odeur rance. Je lui dis encore une fois que je ne pouvais pas l’examiner debout dans le couloir… Après d’âpres discussions, comme je me sentais l’âme charitable pour un patient souffrant ma- nifestement de graves problèmes psychi ques, j’acceptai de l’examiner dans le couloir ! Le patient retourna un moment dans l’apparte- ment, ressortit avec une chaise et son sac de pansements, referma la porte et vint s’asseoir dans la cage d’escaliers. C’était un long mon- sieur voûté et très raide. Il avait un aspect né- gligé, vêtu simplement. Il semblait sorti des Saintes Ecritures. Je me penchai à ses pieds, commençant à défaire un bandage souillé et tâché de sang, dégageant petit à petit la lésion.
Malheureusement, la dernière compresse col- lait sur la plaie. Je pris alors l’excuse d’avoir besoin d’eau pour décoller le pansement. Le patient qui avait refermé la porte à clef refusa de me laisser entrer dans l’appartement pour chercher ce que je demandais. J’imbibai alors la compresse avec le peu de désinfectant
que j’avais dans ma trousse d’urgence et es- sayai de la décoller. Subitement, un jet de sang veineux apparu au niveau de la lésion, source hémorragique que je n’arrivai pas à maîtriser avec le peu de matériel disponible, comprimant tant que je pouvais. En même temps, le patient hurlait que c’était de ma faute, que je n’avais pas fait attention…
Le bruit fait dans le couloir ameuta deux voisines qui ont découvert le spectacle d’un soignant à genoux essayant de comprimer un flot de sang jaillissant de la jambe variqueuse d’un patient assis sur une chaise dans une cage d’escaliers… (je ne suis pas certain que ce soit très académique). Une des voisines, après avoir vaguement jeté un regard, refer- ma sa porte, l’autre appela sans succès le taxi que lui réclamait le patient (toujours le même chauffeur qui refusait à juste raison de se déplacer).
N’arrivant pas à stopper l’hémorragie avec les moyens du bord, je dus me résoudre à ap- peler l’ambulance. J’ai trouvé le temps très long en attendant l’arrivée des ambulanciers.
Quand ils sont arrivés, j’ai pu nettoyer la mare
de sang qui avait coulé aux pieds de la chaise et j’ai dû me laver les mains avec le restant de mon désinfectant incolore…
Après quelques jours, le patient est retour- né à son domicile, son tuteur a été averti des probables problèmes de «thésaurisation» dans l’appartement. Je crois avoir été content de ne pas pouvoir continuer à le suivre en raison des distances.
J’ai mis longtemps à «confesser» cet épi- sode car, malgré le coté cocasse (je pense souvent à Marie-Madeleine lavant les pieds de Jésus…), cela n’a pas été une journée très«économique» et à l’honneur d’un méde- cin de premier recours, un simple pansement ayant abouti à une hospitalisation en ambu- lance…
Dr Michel Bersier Médecine générale FMH 1774 Cousset [email protected]
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