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Désir versus satisfaction

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1896 Revue Médicale Suisse www.revmed.ch 3 octobre 2012

En considérant le désir en général, qu’il s’agisse d’un désir sexuel, alimentaire, de celui d’une activité physique engagée ou d’une réussite quelconque, peu importe, ce désir est soumis, déjà dans son premier élan, à toute une série de conditions. Con­

ditions dictées par le milieu culturel, par l’âge, par les possibilités concrètes de réali­

sation d’une envie donnée, d’une intention.

Ce qui nous montre aussi la soumission

inévitable de ce qu’on peut appeler désir à une notion conceptuelle établie comme à une représentation mentale souvent rigidi­

fiée ou à des souvenirs, à des projets per­

sonnels.

Quoi qu’il en soit, la notion veut se diffé­

rencier de celle de besoin, le désir étant alors conçu en tant que propension plutôt personnelle que s’alignant sur un niveau mental et émotionnel davantage alimenté par une activité collective.

Il y a cependant des modèles qui se cons­

tituent dans une société donnée, de com­

ment on peut ou on doit donner forme à tout ce qui possèderait les caractéristiques d’un authentique désir, justement à ne sur­

tout pas confondre avec un besoin. Des modèles, qui par moments, pourraient as­

sumer aussi l’aspect de simples modes, destinées alors à une durée limitée et moins contraignante. Alors que la notion de be­

soin pourrait concerner ce qu’on nomme volontiers la qualité de vie, surtout si ce besoin n’est pas satisfait, le désir veut se différencier encore une fois du besoin, se dessinant comme une entité de quelque fa­

çon surnuméraire, ayant une allure quel que peu «aristocratique», en somme comme un surplus, un luxe.

Il y a en tout cas des désirs qui semblent s’assouvir plutôt dans un monde fantas­

matique que dans un monde proprement réel. Tel est le plus souvent le cas de désirs érotiques, pour lesquels une satisfaction réelle et durable se prête d’emblée à la confrontation avec de nombreuses compli­

cations, aptes, celles­ci, à saper à la base la perspective d’une jouissance suffisante et durable. Car toute satisfaction d’un désir prétendu, qu’il soit authentique ou inau­

thentique, possède en effet, selon les cas,

un côté paradoxal : une satisfaction, quoi qu’on en dise, recèle toujours dans ses «en­

trailles» un aspect quelque peu traumati­

que, fondé sur le fait que la satisfaction re­

cherchée peut se montrer non seulement décevante ou trop fugace, mais aussi dis­

proportionnée à l’engagement désirant qui l’a constituée. Il n’est en effet pas assuré qu’un désir persistant ou soudain se con­

crétise en une satisfaction proportionnelle et d’une valeur ressentie com me équivalente à la valeur intrin­

sèque mise en jeu au moment du déclenchement du désir.

Nous pourrions aussi ima gi­

ner ce parcours allant du désir à la sa tis­

faction plein d’autres embûches ou signaux indicateurs fourvoyants : le déplaisir pro­

mettant en cours de route d’être plus gé­

rable que tout plaisir, la frustration faisant songer à une force morale plus digne que celle entraînée par des gratifications pou­

vant, elles, être somme toute ressenties comme plutôt bon marché, l’excitation spon­

tanée propre à tout désir, en outre, mise en doute dans son essence par rapport à la présence d’une excitation «clandestine» re­

liable surtout à l’interdiction, au prohibé.

Enfin surgit la voix d’Epicure, maître in­

discutable du plaisir dans tous les domai nes, qui insinue en expert que, par exemple, pour vraiment savourer un bon repas, il faut se lever de table en ayant encore faim.

Au fond, si l’on regarde la chose de plus près encore, alors que le désir n’a comme temps de référence que des séries d’ins­

tants découpés, la satisfaction, pour être saisie en tant que telle, nécessite une durée bien plus consistante qu’un éparpillement de moments successifs et désordonnés.

Petite escapade, enfin, dans le domaine du sommeil : rien de mieux à souhaiter à quelqu’un qu’on aime que de faire de beaux rêves. Seulement, au moment du réveil, la disparition d’un beau rêve peut nous lais­

ser le goût amer de la tromperie. Tandis qu’un cauchemar, pour désagréable qu’il soit, débouchant toujours sur un réveil prématuré, peut nous permettre de penser que tout au plus nous nous serions pris au jeu, nous effrayer et nous dire ensuite que ce n’était qu’une farce.

Désir et satisfaction finiraient bien par tourner en rond dans un cercle fermé, le désir qui semble viser le déclenchement d’une satisfaction adéquate s’assurant ainsi

son retour en scène. Alors qu’une satisfac­

tion douteuse, on le sait, peut menacer la source même du désir. Il y a plus : qu’une satisfaction inespérée, mais réputée exces­

sive, peut menacer aussi la source du désir, faisant surgir alors tout simplement la crainte qu’il serait difficile de faire «le plein» de plaisir deux fois de suite.

Pr Georges Abraham Avenue Krieg 13 1208 Genève

Désir versus satisfaction

… la satisfaction nécessite une durée bien plus consistante qu’un éparpillement de moments successifs et désordonnés …

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