Image & Narrative, Vol 10, No 3 (2009)
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IntroductionAuthor: Peter Kravanja
Article
Démarrant sur l'idée répandue selon laquelle "Chris Marker, c'est un peu le plus célèbre des cinéastes inconnus", je me suis posé la question de savoir qui, de sa popularité ou de sa discrétion, l'emporterait... Or, force m'a été de constater avec joie, ces dernières années, lors de chaque parution d'un ouvrage universitaire ou de chaque exposition photographique ou multimédia, que l'œuvre signé Chris Marker, à la fois multiple et unifié, devient de plus en plus connu, voire reconnu, par un public toujours plus large. En outre, de nombreux chercheurs ont répondu à l'appel de la présente revue pour ce numéro spécial qui lui est dédié, à tel point qu'il paraîtra en deux parties. J'ai donc le plaisir de présenter aux lecteurs, dans un premier temps, les contributions (par ordre alphabétique) de David Foster, de Thibaut Garcia, de Nicolas Geneix, de Barbara Laborde, de Suzanne Liandrat-Guigues et de Luc Vancheri.
Ainsi, David Foster explore les interactions entre les qualités poétiques et essayistiques dans Le Tombeau d’Alexandre, un film qu'il compare au Denkbild ou « image-pensée », un genre poétique décrit par Gerhard Richter et que l'on retrouve chez Walter Benjamin. L'auteur suggère qu'il convient de considérer l'œuvre de Chris Marker comme étant habité par un lyrisme critique qui cherche à atténuer les difficultés dans l'atteinte des bonnes distance et perspective dans l'acte de la critique personnelle.
Vous pourrez ensuite découvrir la contribution de Thibaut Garcia qui étudie Level Five sous l'angle des jeux vidéo. Il conclut notamment que Chris Marker utilise dans ce film les techniques informatiques en mettant en avant leur dimension « mémorielle » plutôt que « virtuelle » : conservant toute la mémoire du passé, le jeu vidéo sur la bataille d’Okinawa renvoie le joueur à sa propre mémoire ineffaçable et au caractère inéluctable de ce qui, dans la réalité, est « joué » une fois pour toutes.
Autre angle d’approche encore, Nicolas Geneix, en s'appuyant sur la "micrologie" proposée par Adorno dans la Dialectique négative, tente de caractériser un aspect de la démarche de Chris Marker, iconographe et écrivain. C'est en effet dans le singulier et la rareté documentaires que ce cinéaste sonde des échos historiques et culturels. Voyageur et photographe, il saisit et collectionne des fragments microcosmiques, les liant et les montant dans les cadres divers du livre, du film et des nouveaux médias.
Vous retrouverez Barbara Laborde comparant les démarches herméneutiques d'Aby Warburg dans Mnémosyne à ceux de Chris Marker dans ses films de compilation Le Tombeau d'Alexandre et Le fond de l'air est rouge, pour conclure qu'elles peuvent être rapprochées et étudiées conjointement afin d'envisager ce qui, dans ces travaux historiographiques, permet de mettre en œuvre une nouvelle forme de construction
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mémorielle. La fragmentation, le montage des images et la réflexion sur les récurrences plastiques dans le montage cinématographique de Marker comme dans la démarche plasticienne de Warburg créent une vision du temps labile, délinéarisée, anachronique qui permet d'aborder l'Histoire comme une forme « intempestive », faite de résurgences, de rémanences, de « survivances ».Ensuite, Chats perchés est analysé par Suzanne Liandrat-Guigues. Ce film de 2004 se présente comme une digression autour d'un graffiti amusant et comme une divagation parisienne qui se souvient des manifestations politiques récentes. Mais le film ouvre aussi à la pensée d'un nomadisme urbain et suggère la possibilité d'un cinéma du territoire.
Enfin, pour clôturer ce premier volume consacré à l'œuvre de Chris Marker, Luc Vancheri interprète Une journée d’Andrei Arsenevitch non comme un portrait filmique ou une étude visuelle, mais plus sûrement comme une œuvre en miroir, profondément amicale, qui compose selon une série de figures poétiques l’étrange relation qui relie un homme à ses images. Elles ne lui ressemblent pas, elles font de l’implicite ressemblance qui met en contact la fiction et la vie, la forme d’un désœuvrement qui nourrit toute inspiration véritable.
J'espère que ces textes donneront aux lecteurs l'envie de découvrir un deuxième volume d'études markeriennes, que Image [&] Narrative publiera dans quelques mois.
En dernier lieu, je voudrais remercier les « lecteurs anonymes » pour l'enthousiasme avec lequel ils ont accepté de relire les propositions d'articles et pour la perspicacité de leurs remarques constructives, et, surtout, les auteurs pour la richesse de leurs connaissances qu'ils ont su, fort à propos, mettre au service de l'œuvre protéiforme de Chris Marker.
Peter Kravanja enseigne les études cinématographiques à l'Université d'Anvers (Faculté des Sciences politiques et sociales, Master en Etudes cinématographiques et Culture visuelle). Il a publié notamment Proust à l'écran (La Lettre volée, 2003), Visconti, lecteur de Proust (Portaparole, 2004) et Buster Keaton. Portrait d'un corps comique (Portaparole, 2005).