LAMARQUISEDESÉVIGNÉ Une Amie de la Médecine Ennemie des Médecins

Texte intégral

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LA MARQUISE DE SÉVIGNÉ Une Amie de la Médecine

Ennemie des Médecins

1626-1926

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D P. SONNIÉ-MORET

MARQUISE DE SÉVIGNÉ LA

Une Amie de la Médecine Ennemie des Médecins

1626-1926

Préface de M. Fr. FUNCK-BRENTANO

PARIS

LIBRAIRIE J.-B. BAILLIÈRE ET FILS 19, rue Hautefeuille.

1926

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PRÉFACE

M. le D Sonnié-Moret a choisi un charmant sujet et l'a traité d'une manière charmante. Les citations de M de Sévigné sont très nombreuses dans les pages qui suivent ; elles brillent de leur éclat séduisant: un esprit à facettes scintillantes, et d'une grâce infinie ; une langue exquise de viva- cité, de pureté — malgré les néologismes, — tant de délicatesse et une si jolie précision.

Ah ! quel bonheur que M de Sévigné n'ait pas su le latin! Ce latin, dont le génie est si contraire au génie de la langue française, eût écrasé ce style aérien sous le poids de ses tournures en ablatif absolu et de ses périodes lourdement massives.

Et la pensée même de la belle marquise appa- raît là en sa naïveté enfantine, en sa frivolité de grande dame qui ne se soucie guère des misères de ceux qui ne sont pas de son rang ; pensées fri- voles entre toutes, à moins qu'il ne s'agisse d'ar- gent ou d'intérêt, car alors M de Sévigné de- vient subitement positive, positive jusqu'à la cruauté, et M. le D Sonnié-Moret en donne des exemples significatifs.

Les pages si joliment écrites par M. Sonnié- Moret montrent aussi le peu de cervelle et de ré- flexion dont témoignait l'écrivain gracieux qu'il étudie ; mais telle est la séduction exercée par le

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charme de l'esprit et la beauté de la forme qui masquent tous ces défauts, et si graves pour une femme, que la postérité y a passé l'éponge et que l'on a vu des moralistes mondains, comme Ernest Legouvé, aller jusqu'à représenter M de Sévigné, en son agitation stérile, son étroitesse d'horizon, son manque de cœur, ses médiocres et vaines ambitions, comme l'idéal de la femme fran- çaise... Merci bien !

On a dit parfois qu'en sa vive et leste correspon- dance M de Sévigné était une « gazetière » ;

— rien n'est plus vrai.

« M de Sévigné raconte tout ce qu'elle sait, note Gaston Boissier dans le livre qu'il lui a con- sacré, et comme elle a de grandes relations et qu'elle fréquente les bons endroits, elle sait à peu près tout ce qui se fait ou se prépare. Il n'y a point d'intrigue intérieure, point d'événement politique ou militaire qu'elle ne touche en passant : en sorte que si nous voulions la suivre dans tous ses récits, c'est l'histoire entière de cette époque que nous serions forcé de raconter. »

Les journaux n'existaient pas. Les nouvelles données par l'unique Gazette étaient de la plus rare insignifiance. C'est donc un devoir de société que d'insérer des nouvelles dans les lettres qu'on écrit, de « participer » à parents et amis les faits de la Cour et de la ville dont on est informé.

Epître attendue, précieuse et qu'il n'est pas

permis, après en avoir pris connaissance, de gar-

der par devers soi. On se la passait de main en

main ; on en tirait des copies qui circulaient par la

ville ou à la campagne, qui étaient portées de châ-

teau en château. Ainsi s'éclaire la forme donnée

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à cette correspondance, son tour, son allure, les détails qu'elle contient. Et par là s'explique aussi cette apostille qui revient, généralement en marge, dans les lettres du vieux temps : « Lisez bas », c'est-à-dire « gardez pour vous seul ce qui va suivre et passez-le quand vous donnerez lecture de ma lettre à haute voix ».

Les lettres de M de Sévigné ne sont assuré- ment pas faites pour remettre en honneur les médecins du grand siècle, si vigoureusement drapés par Molière. La gracieuse marquise ne manque pas une occasion de leur décocher les traits les mieux acérés de son carquois si bien garni.

Pauvres Hippocrates du vieux temps, pris dans la destinée des sciences actives. Une œuvre d'art, un chef-d'œuvre littéraire survivent aux siècles qui passent, par leur originalité même. Les chefs- d'œuvre demeurent toujours des chefs-d'œuvre auprès desquels les productions des temps nou- veaux viennent se juxtaposer. Il n'en va pas de même dans les sciences, où les progrès des temps ultérieurs ne viennent pas se juxtaposer aux résul- tats précédemment acquis, mais s'y superposer, profitant du labeur antérieur en l'étouffant sous les progrès nouveaux.

Une admirable probité professionnelle a brillé au XVII siècle dans le corps médical, et une très belle dignité. Nos docteurs en robes noires et bonnets pointus ne songeaient pas à faire de leur profession un métier lucratif. En cet accoutre- ment, dont riaient les comiques, ils considéraient leur corporation comme une manière de sacerdoce, ayant à remplir parmi les hommes une œuvre de

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choix et dans des vues désintéressées. Sur ce point, le plus grand nombre des médecins du XVII siècle pourraient servir d'exemple, et de leçon parfois, à plus d'un de leurs confrères d'à présent.

Je rencontrais un très réputé et justement estimé médecin, mon contemporain. Son fils est entré dans la carrière médicale et y montre les plus rares facultés. Le père disait, en parlant avec orgueil de son garçon :

— Voilà un gaillard qui, dans quinze ans, gagnera un million par an.

Je ne pus m'empêcher d'objecter :

— Et après?

Oui, et après !

De combien de larmes et de privations dans les familles de condition modeste ce million ne sera- t-il pas fait?

Les médecins raillés par Molière et par M de Sévigné laissaient aux empiriques le soin de faire fortune par leur art. Les plus grands d'entre eux, ceux dont la carrière avait été la plus brillante, comme 1 e célèbre Fagon, le médecin de Louis XIV, vivaient modestement. Raillez Fagon dans sa prédilection pour les saignées et pour les clystères, mais en le raillant songez que, par une concep- tion admirable et que les générations modernes ont laissée s'altérer, c'est lui qui a fondé le Jardin des plantes.

Par ailleurs, que de détails curieux à relever dans le livre de M. Sonnié-Moret ! Arrêtons-nous à celui-ci :

Dans l'Amour médecin de Molière, Clitandre, devenu médecin par l'habit qu'il a revêtu, pré- tend qu'il lui suffit, pour juger de l'état de Lu-

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cinde, d'avoir vu son père Sganarelle « par la sym- pathie qu'il y a ente le père et la fille ».

M de Sévigné raconte de son côté qu'ayant pris certain jour quelque purgation, sa fille, M de Grignan, toujours par sympathie, en a ressenti les effets. Une autre fois, elle se trouve soulagée par une purgation faite à son cousin Bussy. « Au reste, lui écrit-elle, j'ai ressenti votre saignée. N'était-ce pas le dix-septième de ce mois ? Justement elle me fit tous les biens du monde et je vous en remercie. Je suis si difficile à saigner que c'est charité à vous de donner votre bras au lieu du mien. »

Ce qui précède apparaîtrait de nos jours de la dernière bouffonnerie, en admettant que l'écrivain prît les choses au sérieux. Il n'en allait pas de même autrefois. Sans parler de la tradition des effets à distance, sur laquelle reposaient les pra- tiques de l'envoûtement, — qui firent brûler ou pendre tant de gens, — les hommes d'autrefois estimaient que les différents membres d'une famille étaient liés entre eux d'une manière très étroite et très nette. « Je ne suis qu'un morceau de la famille », écrit le bailli de Mirabeau à son frère le marquis. La faute d'un membre de la famille rejaillissait de la manière la plus rude et la plus brutale sur tous les membres de son lignage, et de même les actions d'honneur et les traits d'éclat.

Puisque la solidarité morale était si forte, si étroite, pourquoi une certaine solidarité physique n'aurait-elle pas existé?

La vérité pour l'homme — et quoiqu'on en puisse penser — existe uniquement et exclusive- ment dans l'accord de ses idées entre elles. Il

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n'est d'autre vérité que celle-là. Du moment où nos idées se modifient, la vérité se modifie de même. Aussi bien, en dehors de la pensée de l'homme, la vérité n'existe pas.

C'est ainsi qu'il n'est génération qui ne soit con- vaincue qu'elle possède la sagesse ; car chaque génération juge de la sagesse par ses idées à elle.

Il ne peut en être autrement. Or, comme ces idées vont se modifiant, la sagesse se modifie paral- lèlement. Et c'est ainsi que chaque génération nouvelle rend avec usure à telle ou telle généra- tion du passé le mépris dont celle-ci a couvert les conceptions morales, sociales et politiques des générations antérieures...

Mais voilà de bien lourdes et pompeuses consi- dérations pour le joli petit « barbotage » de M de Sévigné si gracieusement encadré par M. le D Son- nié-Moret.

Frantz FUNCK-BRENTANO.

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LA MARQUISE DE SÉVIGNE Une Amie de la Médecine

Ennemie des Médecins

1626-1926

I

LE MAL QUE Mme DE SÉVIGNÉ A DIT DES MÉDECINS

Le 5 février 1626, il y a cette année trois cents ans, naquit à la place Royale, dans le noble quar- tier du Marais, celle qui devait un jour, illustrer les Lettres françaises sous le nom de marquise de Sévigné.

Malgré trois siècles écoulés, son ombre est restée familière et son souvenir n'a pas vieilli ; son style est toujours jeune et sa grâce un modèle ; tout cela parce qu'elle possédait supérieurement cette fleur, cet agrément, ce charme, qui chez nous demeurent éternels, et qu'on appelle l'esprit français : « M de Sévigné, a dit à ce propos excellemment Sainte-Beuve (I), M de Sévigné comme La Fontaine, comme Montaigne, est un de ces sujets qui sont perpétuellement à l'ordre du jour en France. Ce n'est pas seulement un clas- sique, c'est une connaissance, et, mieux que cela, c'est une voisine et une amie. »

Les médecins sont gens de trop de goût, pour ne pas souscrire au jugement du critique des Causeries, ils regrettent seulement de ne pouvoir le faire sans réserve, mais la spirituelle marquise ne les

(I) Causeries du lundi, 22 act. 1849, t. I, édit. Garnier.

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fors à celle du roi, qu'elle mettait tout de suite après celle de Dieu.

Avec leur ton grave et leurs allures d'oracles, les médecins, loin de lui en imposer, incitaient bien plutôt sa verve. Héritière de l'esprit de Mon- taigne, elle a été en cela, elle aussi, sa « fille d'alliance » : pas plus que devant lui, les docteurs et tout leur appareil ne trouvèrent grâce devant elle. La marquise fut, à leur égard, spirituelle jus- qu'à l'injustice, railleuse jusqu'à la calomnie.

Montaigne écrivait des médecins : « J'ay reçeu la haine et le mépris de leur doctrine : cette anti- pathie que j'ay à leur art m'est héréditaire (1). » M de Sévigné n'avait pas cette excuse. En effet, sa grand'mère, sainte Jeanne de Chantal, disait, avec son grand bon sens : « Es grandes maladies on suivra toujours l'avis du médecin, sans contrôler ni censurer ses ordonnances », et encore : « Après avoir représenté nos craintes aux médecins il faut leur obéir. » Même en médecine, la marquise eût été prudente de méditer l'exemple et les leçons de son aïeule, de s'inspirer de « cet esprit si sage et solide » (2), de ce jugement droit et toujours judicieux.

(1) Essais, 1. II, ch. XXXVII.

(2) Oraison funèbre de la mère de Chantal, par le Père de Lingendes, son confesseur.

4265-7--26. — Corbeil, Imprimerie Crété.

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