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Bernard Mauchamp. Bernard Mauchamp : témoignage. Archorales : les métiers de la recherche,
témoignages, 12, Editions INRA, 170 p., 2007, Archorales, 2-7380-1220-5. �hal-02823641�
Dans ces écoles, comme par la suite à l’INRA, les insectes sont considérés essentiellement en tant que ravageurs des cultures.
Très rapidement, j’ai eu des enseignants qui ont su me montrer que les insectes dépendaient aussi des plantes, que les plantes dépendaient des sols et cela m’a permis d’intégrer à la fois la biologie végétale, la biologie animale et la géologie. Tout ce qui est nature était un ensemble. Je n’ai toujours pas oublié ce genre de chose si bien que, même m’étant spécialisé dans un domaine très pointu, j’ai gardé en arrière-plan toutes ces connaissances qui me permettent de pouvoir discuter presque avec tout le monde sur la biologie, la nature, l’environnement.
C’est pour moi très porteur et très enrichissant alors qu’aujour-
d’hui les formations sont faites de telle façon que les étudiants sont de plus en plus spécialisés. Ils ont des connaissances très pointues mais ne savent rien de ce qui est directement à côté.
Cela me permet, entre autres, de pouvoir participer à tous ces événements sociétaux actuels liés à l’évolution de l’agriculture et des connaissances dans ce domaine.
Je suis entré à Grignon et ai fait la section “Protection des cultu- res”. Par chance, avec également un peu d’ambition, en compa- gnie de deux autres collègues, j’ai souhaité, en même temps que notre année de spécialisation à Grignon, aller à l’université et faire un DEA pour pouvoir par la suite éventuellement continuer.
Cela a été une année assez difficile puisqu’il fallait à la fois sui- vre les enseignements qui avaient lieu à l’école de Grignon et ceux de l’université d’Orsay. Ma foi, nous ne nous sommes pas trop mal débrouillés dans l’organisation de nos activités puisque tous les trois avons eu le diplôme d’ingénieur et les diplômes universitaires. Un de mes collègues est entré à l’INRA. Moi, j’ai eu la chance de pouvoir continuer à Grignon parce qu’un poste d’assistant à la chaire de zoologie a été ouvert. J’ai pu m’y pré-
senter, alors qu’initialement j’avais pris des contacts avec la société Rhône-Poulenc pour entrer dans leur labo de recherche, là encore toujours sur les insectes ravageurs des cultures. J’ai pris la première opportunité qui s’est présentée et suis entré comme assistant à la chaire de zoologie. Cela m’a libéré quand même un certain temps pour pouvoir préparer une thèse sur le déve- loppement des insectes. À l’époque, on parlait d’une nouvelle génération d’insecticides qui devaient contrecarrer le développe- ment des insectes en affectant les processus ou la régulation de la mue.
Quand j’ai suivi les cours de DEA à l’université d’Orsay, j’ai eu la
chance, une fois de plus, de rencontrer un professeur de l’uni-
23Bernard Mauchamp
Tout jeune, j’ai commencé à regarder les insectes. Le premier que j’ai cherché à conserver est un très bel insecte, commun dans les forêts françaises et le sud-est, le calosome sycophante, dont les reflets mordorés ne peuvent pas laisser indifférent.
Ensuite, j’ai continué à être très attiré par tout ce qui était en relation avec la nature, grâce à un instituteur qui m’a communiqué cette ouverture sur l’environnement.
J’avais également dans ma famille un oncle agriculteur, qui habitait dans la plaine du Forez. Énormément de liens m’ont très rapidement attaché à tout ce qui était nature. Cela m’a incité à m’impliquer dans ce domaine. Mes parents me rappelaient même que je voulais être “ingénieur à Grenoble” parce que, tout jeune, je ne savais pas ce que voulait dire “ingénieur agronome”. J’ai eu la chance de pouvoir suivre ces filières, qui m’ont amené à préparer les grandes écoles de biologie telle l’Agro et j’ai intégré en 1967 l’École d’Agriculture de Grignon.
Là, j’ai poursuivi dans le domaine de l’entomologie. J’ai vraiment pu, dès mon adolescence, suivre un parcours dans ce domaine.
Antheraea polyphemus mâle.
Dessin de Bernard Mauchamp
versité de Wageningen, déjà impliqué dans la recherche agro- nomique. Il avait fait la réflexion que sur les hormones, et en particulier les hormones juvéniles d’insecte, on ne connaissait pas grand-chose, voire rien. Quand j’ai voulu faire une thèse, j’ai trouvé tout naturel d’essayer d’apporter une contribution dans ce domaine et j’ai cherché à Paris des équipes qui travaillaient sur la physiologie du développement des insectes. J’ai trouvé une équipe à l’École Normale Supérieure, rue d’Ulm, que je suis allé rencontrer pour discuter de la problématique que je leur proposais pour faire une thèse, à l’époque encore de doctorat d’État. Eux, s’intéressant aussi à la physiologie des insectes, ont accepté de me recevoir dans leur laboratoire pour initier ce tra- vail. Je ne cache pas que cela n’a pas tout de suite été facile- ment accepté par le responsable de la chaire de zoologie de Grignon, dans la mesure où il voyait que je n’allais pas faire ma thèse à Grignon mais dans un établissement concurrent, l’Éco- le Normale Supérieure. Je suis arrivé relativement rapidement à le convaincre en lui faisant remarquer qu’à Grignon il n’y avait rien pour travailler et que, ma foi, j’étais d’accord pour monter un labo lorsque j’aurai passé ma thèse et que j’aurai un baga- ge scientifique suffisant.
J’ai préparé cette thèse. J’ai eu la chance d’avoir ce professeur de Wageningen dans mon jury de thèse, parce qu’il se souvenait de ce qu’il nous avait raconté. Je suppose qu’il le disait aussi à d’autres occasions. Quand je lui ai écrit, il a été enthousiaste et m’a dit : “Oui, je viens”. J’ai donc eu cet honneur d’avoir le pro- fesseur Jean de Wilde comme membre de jury de ma thèse*, comme censeur de mon travail. Il travaillait sur la diapause des insectes, événement assez remarquable d’arrêt momentané dans les étapes de leur développement ; ce qui n’avait pas grand-chose à voir avec le sujet que j’avais retenu sur les hor- mones juvéniles mais cela fait partie d’un tout dans la physiolo- gie de l’insecte. J’ai passé cette thèse et, compte tenu du peu d’intérêt que cela suscitait auprès du responsable de la chaire de zoologie de Grignon, là encore, et c’est quelque chose que je dirai à plusieurs reprises, j’ai rencontré une nouvelle personne.
Je dirais que ma carrière, ma vie, ont été émaillées de rencon- tres avec un certain nombre de personnes qui ont accepté de m’écouter et de me soutenir dans mes démarches. Là, j’ai ren- contré Charles Descoins senior, puisqu’il y a un Charles Descoins junior, qui était professeur de chimie à l’École Normale Supé- rieure ; il commençait déjà à être impliqué dans les programmes de recherche de l’INRA dans la mesure où sa thématique était l’étude des phéromones, qui sont des signaux chimiques que s’adressent les insectes ; en particulier les phéromones sexuel- les qui permettent le rapprochement entre les sexes chez l’in- secte. L’insecte est un organisme vivant, dans un espace à trois dimensions et qui parfois est tellement petit que le mâle n’a aucune chance d’apercevoir la femelle dans l’environnement, tout simplement parce qu’il n’a pas une très bonne vue et que
cet environnement est fortement encombré. La seule façon de communiquer est un parfum. L’espèce humaine a très bien com- pris cela aussi, d’où l’importance que prennent les parfums dans la vie.
Monsieur Descoins, en chimiste, a commencé à mettre au point des techniques de biosynthèse de ces phéromones. Il travaillait avec un outil particulier qui est le spectromètre de masse. Il uti- lisait cet appareil pour identifier les molécules obtenues par chi- mie de synthèse et vérifier que ce qui était réalisé en expérimen- tation donnait bien le produit escompté. Dans mon cas, le spec- tromètre de masse était un appareil qui me permettait d’identi- fier des molécules biologiques et éventuellement, d’identifier et de quantifier les hormones de développement. Il se trouvait que nous avions déjà utilisé le spectromètre de masse avec mon col- lègue de l’École Normale, René Laffont, pour d’autres hormones de l’insecte que sont les hormones de mue, des stéroïdes à l’o- rigine du déclenchement des mues, donc un facteur de croissan- ce chez l’insecte. L’équipement était bien spécifique et nous étions obligés d’utiliser des protocoles relativement lourds parce que les hormones de mue sont des molécules non volatiles ; pour faire le travail de spectrométrie de masse, il fallait les ren- dre volatiles. Les hormones juvéniles sont à l’inverse des sub- stances de très petite taille, très volatiles, mais de tellement peti- te taille et tellement volatiles que le spectromètre de masse, uti- lisable à l’époque, ne convenait pas. Il s’est trouvé qu’à cette période il y a eu une évolution dans ce type de technologie et de nouveaux appareils étaient sur le point de se développer. Je ne sais pas si cela est du culot ou si c’est une envie de progres- ser mais, à l’occasion d’une présentation par un fabricant de ce type d’appareil, je suis allé lui dire : “J’ai une petite molécule à vous proposer qui me paraît parfaitement répondre à vos besoins. Seriez-vous d’accord pour que je vienne dans votre laboratoire de recherche pour la tester et éventuellement faire quelques recherches dessus ?”. La personne m’a dit : “On cher- che des gens comme vous pour montrer que notre appareil peut non seulement être utilisé par des chimistes mais aussi par des biologistes”. J’ai eu la chance que ces gens-là m’ouvrent la por- te de leur laboratoire d’essais pour faire un véritable travail de recherche. De leur côté, ils ont mis au point leur appareil et du mien, j’ai pu mettre au point une technique me permettant de quantifier cette hormone juvénile au cours du développement de l’insecte, chose qui n’avait jamais été faite. Cela m’a permis d’avoir une position un peu de pionnier dans cette dynamique.
J’ai eu un certain nombre de reproches : à partir du moment où ce travail était fait dans un environnement plus de sciences fon- damentales que ne l’aurait été celui de Grignon, des critiques m’ont été faites du côté de l’agronomie, où l’on me faisait remarquer que ce que je faisais était de la chimie et pas de la biologie. Cela a été toujours ma façon de procéder. Si j’avais un problème de nature biologique à résoudre, je cherchais toujours les méthodes les plus performantes disponibles pour pouvoir l’aborder. S’il fallait mettre au point une méthode, je passais le temps qu’il fallait pour le faire. Après, je refusais d’utiliser cette méthode pour l’appliquer au dosage par exemple d’hormones juvéniles sur tous les insectes que les gens voulaient bien me proposer, quitte à me fermer les portes de publications poten- tielles qui auraient pu me servir dans des dossiers d’évaluation.
Pourquoi vous fermer cette porte-là ?
Parce que je ne voulais pas être le doseur de tout le monde.
J’avais mis au point cette méthode de dosage pour montrer à
Né à Lyon en Juillet 1945
• Études à Lyon (Lycée Ampère jusqu’en Terminale, Prépa Agro Lycée du Parc)
• Intègre l’École de Grignon, avec une scolarité menée conjointement à l’université Paris XI
• Passe le concours d’assistant à la chaire de Zoologie de l’École de Grignon
• 1980 : entre à l’INRA (station de St-Cyr-l’École), nommé directeur du laboratoire de Physiologie de l’Insecte
• 1991 : change d’affectation pour prendre
la responsabilité des recherches de l’Unité nationale Séricicole Quelques dates
“Le premier que j’ai cherché à conserver est un très bel insecte, commun dans les forêts françaises et le sud-est, le calosome sycophante, dont les reflets mordorés ne peuvent pas laisser indifférent”.
Adulte de Calosama sycophanta L. : tête et pronotum d’un beau bleu foncé, avec les élytres d’un vert doré très brillant souvent avec un superbe reflet rouge. Il chasse dans les forêts les chenilles de processionnaires du pin et de Bombyx disparate, d’où son intérêt comme agent naturel de lutte contre ces ravageurs.
* Le reste du jury était composé des - professeur Cassier - univ. Paris VI - professeur Bergerard - univ. Paris XI - professeur Lamotte - ENS univ. Paris VI - professeur Lafont - ENS univ. Paris VI - professeur Pesson - Institut national agronomique.
quel moment dans le développement de l’insecte cette hormo- ne juvénile intervenait. Les autres collègues qui travaillaient sur des insectes, voyant que cette méthode était disponible, me téléphonaient pour me demander de faire des dosages. On connaît un million d’espèces d’insectes. Je ne voulais pas faire un million d’espèces de dosages, cela ne présentait aucun inté- rêt pour moi. J’ai publié dans des articles scientifiques la métho- dologie que j’avais mise au point et donc elle était disponible.
J’essayais seulement de travailler avec les gens qui me propo- saient quelque chose nécessitant la connaissance de ces taux d’hormones pour résoudre un problème biologique. J’avais constaté à propos du dosage d’hormones de mue que plein de gens réalisaient un tel dosage sur leur insecte et faisaient une, deux publications. Cela ne m’intéressait pas parce que je vou- lais continuer le travail que je m’étais fixé : appliquer les con- naissances en physiologie du développement des insectes pour mettre au point ce que certains, quelques années avant, avaient qualifié de quatrième génération d’insecticides, c’est-à-dire des insecticides qui interféraient sur ces hormones de développe- ment ou sur la synthèse du tégument de l’insecte.
Pendant la première partie de ma thèse, j’ai mis en place un cer- tain nombre d’outils et après j’ai travaillé avec les différentes industries agrochimiques qui étudiaient le mode d’action de ces futurs insecticides. J’ai eu de leur part un retour assez positif, dans la mesure où ils m’ont dit : “On n’a pas besoin sensu stric- to de vos résultats pour évaluer l’efficacité de nos molécules mais cela nous intéresse pour savoir comment elles fonction- nent réellement”. J’avais de leur part également un soutien dans l’avancement de ce travail. Là, j’étais vraiment dans un tra- vail un peu finalisé qui intéressait l’INRA. Si bien que, une fois que j’ai eu ma thèse, j’ai passé le concours pour entrer à l’INRA en tant que chargé de recherche. Je n’ai pas eu de mal à le pas- ser puisque, à l’époque, on ne demandait pas aux chercheurs INRA d’avoir une thèse. J’étais le seul, parmi les candidats, à avoir une thèse d’État ; ce qui a énormément facilité mon inté- gration à l’INRA.
Nous étions dans les années 1970 ?
On était en 1980. Je suis entré à Grignon en 1967. J’ai passé le concours d’assistant en 1970 et suis resté dix ans à l’INA-PG en tant qu’assistant à la chaire de zoologie. Lorsque j’ai passé le concours à l’INRA, je suis entré dans le département de Phytopharmacie dont M. Descoins était devenu le responsable.
Il m’a soutenu pour que l’on crée un laboratoire de physiologie de l’insecte et que je puisse continuer à faire des recherches sur la physiologie du développement de l’insecte. J’y suis resté à peu près une dizaine d’années et nous avons eu un certain nombre de résultats originaux aussi bien de nature fondamen- tale qu’appliquée. Je veux signaler que, quand j’ai passé le concours de chargé de recherche en 1980, un sujet à l’écrit était - ce n’est peut-être pas mot à mot mais l’esprit - : “Quelle est pour vous la différence entre la recherche fondamentale et la recherche appliquée ?”. J’avoue que c’est avec une certaine consternation que je vois, ces dernières années, que dans les projets d’établissement on continue à se poser cette question.
Personnellement, je trouve aberrant de faire une distinction entre la recherche fondamentale et la recherche finalisée, les deux étant inséparables. C’est sûr qu’il est plus difficile de faire une carrière en intégrant les deux. Quand on veut renforcer à l’INRA la recherche finalisée, cela m’inquiète parce que dans peu d’années il n’y aura plus les éléments pour alimenter cette
recherche finalisée. Inversement, quand il y a eu une période où l’on n’a fait que de la recherche fondamentale à l’INRA, nous nous sommes coupés de tout un tas de problèmes de recherche finalisée qui étaient les conséquences immédiates de nos résul- tats en recherche fondamentale. Je ferme la parenthèse sur cet aspect mais c’est très significatif à mes yeux.
Un certain nombre de résultats assez fondamentaux m’ont per- mis de rester impliqué justement dans tous ces domaines aussi bien appliqués, en relation avec des gens sur le terrain, que complètement fondamentaux, en relation avec des gens qui s’intéressent à des systèmes qui ont besoin d’être connus ; même si l’on ne sait pas répondre à la question : “À quoi cela sert ?”. Cette question, en particulier quand c’est quelqu’un de l’INRA qui me la pose, m’interpelle dans la mesure où cela me fait penser que c’est quelqu’un qui n’a rien compris à la recher- che ; parce qu’avec la recherche, on ne peut pas dire le jour en question : “À quoi cela sert ?”. Je reviendrai sur cette notion avec un travail que je fais actuellement.
Il s’est trouvé que nous avions travaillé sur une molécule, le fénoxycarbe, un Régulateur de Croissance (RC) utilisé comme insecticide en vergers, développé à l’époque par une firme, la Quinoléine, puis reprise par Ciba-Geigy. Cette molécule a été homologuée dans les années 1986 en France. Il existait encore un certain nombre de sériciculteurs, en particulier en Ardèche, dans la Drôme, dans le Gard, qui continuaient à élever des vers à soie pour produire des cocons et également pour fournir du matériel biologique aux écoles. À ce moment-là, les éleveurs ont constaté que les vers mangeaient, mangeaient, mangeaient et ne donnaient jamais de cocon, alors qu’ils ne mouraient pas.
La question se posait de l’origine de ce symptôme. L’Unité Nationale Séricicole existait déjà mais elle n’avait à l’époque
que vocation à maintenir une collection de plusieurs dizaines de
25Carré de soie. Recherches d’André Schenk (responsable de la station séricicole de l’INRA d’Alès).
races de vers à soie et donc les élevait tous les ans pour assurer une nouvelle génération qui allait permettre de garder les diffé- rentes races, races que nous avons toujours. C’était très préoc- cupant parce que cela ne tuait pas les vers mais empêchait leur évolution, à tel point qu’on n’obtenait jamais la forme adulte, celle capable d’assurer la pérennité, la reproduction. Sans tuer le ver, la lignée disparaissait. Sachant que je travaillais sur la physiologie de l’insecte, Gérard Chavancy, directeur de l’Unité Séricicole, m’a contacté en me disant :“Pouvez-vous nous éclai- rer sur ce qui peut se passer ?”. On ne savait pas les effets des RC sur le ver à soie. À partir de ce moment-là, compte tenu des symptômes qu’il me décrivait, j’ai tout de suite pensé à la pos- sibilité d’interférences avec ce nouvel insecticide. Je lui ai demandé de m’envoyer des échantillons de feuilles de mûrier, dont se nourrissent les vers à soie - ce travail a été fait égale- ment en relation avec des sériciculteurs italiens - pour essayer de détecter cette molécule. J’ai aussi mis en place une série d’expériences pour évaluer l’action du fénoxycarbe sur le ver à soie. Ces expériences ont été faites avec des collègues de l’INSA qui s’intéressaient aussi à cette substance. C’est là que nous avons clairement montré que, lorsque les feuilles étaient conta- minées par cette molécule chimique, il y avait ces symptômes.
Plus d’une centaine d’échantillons ont été analysés avec une jeune étudiante qui était en formation dans mon labo à Versail- les et qui, par chance, a accepté de me suivre à l’unité pour continuer notre travail. C’est ce travail qui m’a introduit dans le circuit “ver à soie”.
J’ai également fait par hasard et malencontreusement une expérience au Japon où mes collègues japonais m’avaient dit :
“On va faire des essais sur l’incidence de cette molécule sur la durée de vie du ver à soie et sur la quantité de soie produite”.
À l’époque, on ne savait pas encore qu’on obtenait de tels effets. Les vers étaient élevés dans des enceintes climatisées.
Eux avaient leurs propres boîtes avec leurs propres vers à soie
pour d’autres expériences. Un matin, deux collègues japonais viennent me dire : “Bernard, qu’est-ce que tu as fait comme manip ? Les vers à soie ne filent plus”. Une dizaine de vers seu- lement avaient effectivement été traités avec quelques dizaines de nanogrammes de fénoxycarbe mais tous les vers qui étaient dans l’unité climatique répondaient à l’effet de ce produit. Nous avons ré-obtenu ces résultats en faisant des expérimentations à l’INSA avec des lots traités et des témoins. La réponse des témoins était la même que celle des lots traités. C’est là que j’ai réalisé l’importance de la réponse du ver à soie à une faible contamination puisque dans cette expérience, il s’agissait uni- quement d’une contamination par l’atmosphère.
Les Japonais avaient le même problème avec cette molécule dans leur pays ?
Non, parce qu’au Japon le produit n’était pas encore homolo- gué. Mais le problème se posait en Italie.
Pourquoi étaient-ils venus vous voir ?
Parce que j’étais le seul à travailler sur cette molécule et le seul à utiliser ces méthodes physico-chimiques, que j’avais mises au point pour l’hormone juvénile, pour l’appliquer à l’analyse de résidus d’insecticide.Très rapidement, on a pu mettre en éviden- ce que des picogrammes pouvaient être à l’origine d’un tel effet.
On a cherché à aller plus loin dans l’analyse, d’abord l’analyse de la quantité minimale de contaminants nécessaires pour avoir le symptôme et ensuite comprendre ce qui se passait avec le ver à soie. La quantité minimale a été mise en évidence par un étu- diant dont la thèse a été cofinancée par Ciba-Geigy qui était le développeur du produit, alors qu’on leur soumettait un pro- gramme qui, à terme, pouvait, dans les zones où le ver à soie existait encore, aboutir à l’interdiction de leur molécule. Je tiens à le signaler parce que l’on a toujours tendance à dire que les
Photos :INRA
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Cocons d’un hybride (1erplan) et de ses parents.
Cocons filés par des vers à soie de différentes races.
Ver à soie sur feuilles de mûrier.
5Multiplication de mûriers.
Louis Pasteur découvrit l’origine de la Pébrine et proposa une méthode de lutte toujours appliquée.
Microphotographie de la filière, organe par lequel sort la bave de soie lors du filage du cocon.
Intervention minutieuse sur une chenille de Bombyx mori.
D’après la brochure de présentation de l’Unité Nationale Séricicole.
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chercheurs, qu’ils soient de l’INRA ou d’ailleurs, à partir du moment où ils ont un travail cofinancé par une firme privée, sont à la solde de cette firme. J’ai tout un tas d’exemples qui mon- trent l’inverse. Les firmes ont besoin d’un certain nombre de données sur leurs produits, elles ne peuvent pas tout faire et parfois, si elles trouvent des labos qui ont des compétences dans l’étude d’un mode d’action ou d’un système biologique, elles sont d’accord pour un contrat de recherche, même si les résul- tats peuvent porter un coup de canif à leurs molécules. Ces fir- mes me disaient : “Nous préférons savoir le pourquoi des cho- ses plutôt que d’être confrontés du jour au lendemain à des gens qui vont nous dire : “Votre molécule fait ceci, fait cela”.
C’est exactement la mauvaise démarche qui a été engagée avec les apiculteurs au sujet des molécules comme le Régent ou le Gaucho ; ce qui fait que l’on aboutit à des situations conflictuel- les et que, ni d’un côté ni de l’autre, on se met autour d’une table pour essayer, sans parti pris, de trouver une réponse au problème posé. C’est en cela que je trouve qu’il est important d’avoir des connaissances fondamentales pour pouvoir répon- dre sur le mode d’action d’un produit et des connaissances appliquées pour pouvoir dire : “Votre molécule insecticide qui a une action ciblée sur les hormones de développement des insec- tes, est beaucoup moins toxique que d’autres molécules mais elle est nocive pour le ver à soie parce qu’il a été tellement domestiqué qu’il a perdu tel système enzymatique ; d’où un effet différent de celui sur les autres insectes”. À partir de ce moment-là, on peut dire : “Votre molécule est interdite dans le sud de l’Ardèche parce qu’il y a une structure qui s’occupe d’élevage de vers à soie mais on ne l’interdira pas ailleurs parce que c’est un bon insecticide, beaucoup plus intéressant qu’un neurotoxique”. Les responsables de la firme ont été d’accord et on a obtenu son interdiction dans les régions concernées. Ils ont souscrit à des limitations d’utilisation de leur produit dans tel ou tel endroit, sans pour autant que cela dénigre celui-ci parce que nous pouvions expliquer le pourquoi des choses : le ver à soie est un million de fois plus sensible que les autres ravageurs des cultures. On a envisagé certaines stratégies pour rendre le ver à soie résistant au fénoxycarbe. Là encore, je pense que la recher-
che n’est productive que si elle se fait en concertation avec d’au- tres acteurs du monde agronomique. J’ai toujours collaboré avec une très grande efficacité et une très grande sincérité avec la plupart des firmes agrochimiques, que ce soit Rhône-Poulenc, Shell, Ciba-Geigy, Sandoz. J’ai toujours eu avec ces gens-là de très bonnes relations et réalisé un travail très productif.
Pouvez-vous nous dire comment vous procédiez dans ces négociations avec ces firmes ? Passiez-vous par une unité de transfert ?
Bien souvent c’était moi-même directement. Dans la mesure où j’étais - et je reste presque - l’un des principaux spécialistes de ces régulateurs de croissance d’insectes, toutes ces firmes me demandaient de venir leur parler du mode d’action de ces pro- duits et de venir non seulement leur parler à eux mais égale- ment aux professionnels, c’est-à-dire aux agriculteurs, viticul- teurs, arboriculteurs, semenciers... Bien souvent, j’intégrais l’uti- lisation de ce produit dans des programmes de protection des cultures. Quand il y a eu, dans un certain nombre de cas, l’ap- parition de résistance d’insectes vis-à-vis d’insecticides utilisés de façon routinière et exclusive, je préconisais l’alternance des matières actives pour éviter que le même produit soit toujours utilisé contre les mêmes insectes, ce qui ne fait que générer des résistances. Globalement, je me suis intégré dans le secteur pro- fessionnel aussi bien auprès des producteurs de ces molécules agrochimiques que des utilisateurs. Cela m’a également été très bénéfique dans la mesure où j’étais plus facilement à l’écoute du questionnement des gens et donc à même d’essayer de leur apporter une réponse et d’expliquer ce qui se passait.
Nous sommes arrivés à une très bonne étude de ce mode d’ac- tion. Mon travail sur le ver à soie a fait qu’en 1991, alors que le CEMAGREF avait décidé de ne plus investir dans cette structu- re dont ils avaient la tutelle, les responsables de l’Unité Natio- nale Séricicole se demandaient quel allait pouvoir être le repre- neur ? Là encore, on a trouvé à l’INRA un certain nombre de personnes qui avaient une vue très prospective de la recherche agronomique. Je pense à Charles Descoins et également à Pierre Mauléon, qui à l’époque était le directeur scientifique du
secteur animal. A priori, il aurait très bien pu dire :“Le ver à soie
27Le cycle du ver à soie
Photo :INRA
Toute rencontre est un échange de richesses, qu’elles aient lieu avec des scientifiques ou ici avec un Kannushi, le grand prêtre d’un temple Shinto, ami du professeur O. Yamashita de l’université agronomique de Nagoya. Tous deux avaient fait leurs études ensemble.
n’est pas un animal zootechnique - reproche que l’on nous fai- sait encore dernièrement - et donc cela n’intéresse pas le sec- teur animal”. Mais Pierre Mauléon a très fortement soutenu le projet de prise sous tutelle par l’INRA de l’Unité Séricicole et, à partir du moment où il y a eu un répondant INRA, M. Chavancy et M. Descoins, me connaissant, m’ont contacté et m’ont dit :
“Est-ce que cela ne vous intéresserait pas de contribuer au développement d’un programme scientifique à l’Unité Natio- nale Séricicole ?”.
Vous étiez toujours à Versailles ?
J’étais encore à Versailles. Jusqu’alors, l’Unité Séricicole était un conservatoire de ressources génétiques. Je me suis dit : “C’est un nouveau challenge. J’ai exploré l’essentiel des sujets sur les- quels j’ai travaillé concernant les régulateurs de croissance des insectes. Je suis directeur de recherche. Ce projet est intéressant.
Pourquoi ne pas relever le défi ?”. Dans le laboratoire où j’étais à Versailles, le projet que j’avais envisagé ne pouvait pas se faire.
Je me suis dit : “Pourquoi ne pas changer de projet ?”. J’ai don- né une réponse favorable à l’équipe séricicole. Du labo, il y a uni- quement Corinne Royer, qui a accepté cette mobilité ; elle venait de terminer sa thèse avec moi et était encore ASC. De sa part, je l’ai d’autant plus apprécié que sa carrière était à faire.
Je suis venu ici avec quelques exigences malgré tout, qui n’ont pas tout de suite été comprises par l’INRA mais j’ai dit que je ne bougerais pas de Versailles tant que je n’aurais pas un minimum de postes nouveaux, parce que je ne voulais pas me retrouver dans la situation d’avoir fait réaliser cette mobilité à Corinne Royer et de ne pas avoir les moyens que l’on m’avait proposés.
Très rapidement, les postes ont été ouverts et les recrutements ont eu lieu. Pendant cette année de transition, Corinne Royer a suivi une formation nouvelle plus orientée sur la biologie molé- culaire parce que je lui ai dit : “Le poste concernera plus la bio- logie moléculaire. Moi, je n’ai pas toutes les compétences dans ce domaine donc il faut que ce soit vous qui les acquériez. Je suis plus biologiste que biologiste moléculaire.Vous êtes encore dans une zone frontière et dans le laboratoire que nous allons mon- ter vous aurez la responsabilité de tout ce qui est biologie molé- culaire”. Le projet que nous voulions développer nécessitait d’avoir les deux formations. Je suis toujours opposé aux labora- toires où, à la suite de ce “tout fondamental” qui régnait à cette période à l’INRA, la plante, l’insecte et l’animal étaient oubliés.
Ne pouvant pas être performant partout, je le restais dans mon domaine de compétence et demandais à Corinne Royer d’acqué- rir des compétences suffisamment pointues, suffisamment éle- vées pour mener à bien la transgenèse chez le ver à soie.
Il a fallu travailler pendant huit ans avant d’arriver à trouver le système qui allait nous permettre de faire cette transgenèse. Là encore, j’insiste sur l’intérêt des grands colloques qui ne sont pas toujours bien perçus à l’INRA. On continue à avoir parfois une attitude négative vis-à-vis des congrès et en particulier des grands : les gens disent : “Il y a trop de monde, on n’apprend rien”. Ce n’est pas vrai. Dans un grand congrès, c’est le seul moment où l’on peut entendre des choses dans lesquelles on n’est pas forcément directement impliqué. Qu’il y ait des work- shops pour mettre en commun des travaux sur les mêmes thè- mes, cela permet de progresser mais on reste dans le même bocal. Dans les grands congrès, les programmes nous donnent des informations sur ce que font les autres et notamment sur ceux dont le travail ne rentre pas dans nos mots-clés de recher- che bibliographique. À cette occasion, on arrive à les rencontrer.
J’ai assisté à un grand congrès sur la transgenèse en Californie, à Asilomar, un lieu assez mythique pour la biologie en général.
J’y ai rencontré des Américains qui avaient trouvé un élément transposable dans un virus et qui supposaient que cela pouvait marcher pour la transformation des insectes. À l’époque, à part la drosophile, on n’avait transformé aucun insecte. Je suis allé trouver cette personne et lui ai dit : “Je suis d’accord pour récu- pérer votre séquence d’ADN avec votre élément transposable et pour faire des essais de construction sur notre ver à soie”. Il s’est trouvé qu’il y avait à ce congrès un Japonais avec lequel je tra- vaillais déjà un peu à l’université, qui a eu la même idée. Quand nous l’avons su, nous avons décidé de travailler en commun avec cet élément transposable. Nous sommes arrivés quasiment en même temps à faire la transgenèse chez le ver à soie et à montrer que ce transposon était efficace et pouvait être utilisé sur d’autres insectes.
Au lieu de se mettre en guerre contre lui ? Au lieu de me mettre en guerre contre lui.
C’est une autre façon de vivre la concurrence.
C’est une autre façon de vivre la recherche. Nous avons signé un papier en commun et avons un brevet en commun. Après, libre à chacun d’utiliser le brevet comme il l’entend. Il n’empêche que le travail est en commun. Si l’on avait raisonné en restant cha- cun dans notre coin, on se serait fait doubler à tous les coups tout simplement parce qu’eux travaillent 25 heures sur 24. Puis les discussions qui ont découlé de ce travail en commun, comp- te tenu du fait que chacun ne raisonne pas de la même façon, ont été positives aussi bien pour les uns que pour les autres.
L’homme et les pendules
Un faifeur de projets (gens à cervelle creufe), comme une invention heureufe, s’étoit imaginé, rêvant profondément, que s’il pouvoit avoir dans son appartement, d’horloges tout au moins une demi-douzaine,
il fauroit plus exactement,
& cela fans beaucoup de peine, l’heure du jour, à la minute près.
Voilà mon homme, tout exprès, De pendules qui fait emplette, Une douzaine bien complette, En tapiffe les murs, en met dans tous les coins,
S’occupe tout le jour à leur donner fes foins ; Puis va de l’une à l’autre, & fans ceffe regarde
L’heure indiquée, en les faifant fonner : Mais il perd fon latin à les examiner ;
L’une avance, l’autre retarde, Celle-ci fonne une heure, & celle-là midi.
On feroit à moins étourdi.
Laquelle avoit raifon ? c’étoit un vrai problême :
& notre faifeur de fyftême, ne favoir que réfoudre en un doute pareil.
Quelqu’un lui dit, & je le dis de même, A ceux qui vont par-tout demander un confeil : Confulter bien des gens, eft une erreur extrême ;
Dans un cas important, faut-il vous décider ? Vingt confeil différens, bien loin de vous aider,
Augmentent votre incertitude ; Un avis, s’il eft bon, fuffit pour vous guider : Mais il faut le trouver ; mettez-y votre étude
M. l’Abbé Guichelet Almanach des Muses, 1778.
L’approche culturelle de la recherche
d’un Japonais et celle d’un occidental n’est pas la même.
Vous pourriez essayer de le formuler ?
Un Nord-Américain ne travaille pas de la même façon non plus.
Vous avez un exemple concret ?
J’ai travaillé par exemple aux États-Unis quand j’étais assistant à Grignon, à la suite de la rencontre d’un Américain qui réalisait un dosage des hormones juvéniles par une utilisation de la spectrométrie de masse totalement différente de la mienne. Cet Américain travaillait dans une firme privée qui à l’époque s’ap- pelait Zoëcon, qui fabriquait des analogues d’hormones juvéni- les. À l’occasion, là encore, d’un immense congrès, l’IUPAC (Union internationale de la protection des plantes), où il y avait 5.000 participants, j’ai pu discuter avec cet Américain qui m’a dit : “Si j’ai l’opportunité d’avoir une bourse pour vous faire venir chez nous, accepteriez-vous de venir ?”. Je lui ai répondu oui. Par chance pour moi, pas pour la personne à qui cela arri- vait, un de leurs employés a eu un accident et est décédé. Sa rémunération était disponible et ils me l’ont proposée pour faire un travail bien déterminé. Je suis arrivé chez eux un mercredi soir. Le jeudi, on s’est occupé de tous les papiers dont j’avais besoin pour être couvert dans leur système et le jeudi soir, j’avais tout. Le vendredi, on a passé la journée à discuter du pro- gramme scientifique. L’après-midi, je leur ai dit : “Ce que vous me proposez ce n’est pas six mois de boulot mais c’est réalisa- ble en une semaine, voire quinze jours”. Ils m’ont dit : “Ce n’est pas notre problème. Nous avons un travail à vous faire faire. Si vous le faites en une journée, vous pouvez aller vous promener après.Au bout des six mois, nous vous aurons payé ce que nous vous avons dit et vous demanderons les résultats. Si vous avez d’autres idées, dites-les nous. Si, pour réaliser vos autres idées, vous avez besoin de quoi que ce soit, nous le mettrons à votre disposition”. Je leur ai dit oui. Ils me proposaient l’étude de leur molécule de synthèse sur l’une des enzymes de la chaîne de bio- synthèse des hormones juvéniles. Or, il y a huit enzymes impli- quées. J’ai proposé d’essayer de mettre au point un dispositif
“qui non seulement va permettre d’étudier l’efficacité de votre
produit sur l’enzyme qui vous intéresse, mais sur les sept au- tres”. Je savais que c’était faisable. Le lundi matin, j’avais tout le matériel et tous les produits demandés. J’ai pu mettre les appa- reils en place et le mardi, je commençais. J’ai retenu de ce stage aux États-Unis que, pour résoudre un problème déterminé, ils mettent les moyens dont ils ont envie, moyens qui parfois n’ont rien à voir avec ce que l’on a à faire.
J’ai fait le travail que je leur avais proposé. Par chance, tout en mettant au point le protocole, j’ai pu découvrir une molécule qui intervenait dans la biosynthèse des hormones juvéniles. Tout le monde la recherchait mais personne ne l’avait mise en éviden- ce parce que personne n’évaluait le bon système enzymatique et que la molécule recherchée était transformée immédiatement en celle de l’étape suivante. Le fait d’avoir bloqué un système enzymatique a empêché cette conversion et donc cette molécu- le s’est accumulée.
Et vous avez pu la voir ? La voir et l’identifier.
Au-delà de leur attente ?
Complètement au-delà de leur attente et de la mienne. Aux États-Unis - c’est une boutade que je dis souvent - ils mettent des moyens énormes. Au Japon, ils travaillent 25 heures sur 24.
En France, nous n’avons pas de sous, nous sommes des fai- néants, il nous faut trouver un autre moyen, donc nous nous posons un peu plus de questions ; nous arrivons à progresser et à faire des trucs qui sont quand même bien. C’est très schéma- tique mais c’est un peu cela.
C’est plus une question d’environnement
qu’une approche différente d’une question de recherche ? Je crois que cela résulte de notre formation. En France, nous apprenons dans le cadre de disciplines, c’est-à-dire le français, le latin, l’histoire, la géographie, les maths, la géométrie, l’algèbre,
la trigonométrie mais sans lien entre les choses. On fait d’autant
29Cocons de Bombyx du mûrier sur encabanage artificiel
• Le cocon
Le ver à soie prenant appui sur les fils qu'il a tendus entre les supports de l'encabanage (ici tiges d'un hérisson artificiel), forme l'enveloppe extérieure de son cocon. Balançant la tête, il bave le fil de soie sans discontinuer en faisant de petites boucles en forme de “8”. Ainsi se forme le cocon fait d'un fil continu dans lequel le ver disparaît à la vue mais qui reste perméable à l'air.
• Les glandes séricigènes
La soie sort de la chenille par une petite structure, la filière, située sous la tête et à laquelle aboutissent
en se réunissant les canaux excréteurs de deux glandes séricigènes, glandes qui synthétisent et stockent la soie pendant la croissance de la chenille.
La soie est sous forme d'un gel dans la filière et se solidifie à la sortie.
• Le fil du cocon Ce fil, ou bave, se compose de deux brins, qui proviennent chacun d'une des glandes séricigènes et qui se soudent l'un à l'autre à la sortie de la filière.
La bave se compose de deux matières principales : la fibroïne (75 à 80%) qui constitue l'âme du fil et les séricines (20 à 25%) qui forment une gaine autour de la fibroïne. Le diamètre de la bave est d'environ 30 millièmes de millimètre : pour qu'un fil de soie se prête aux usages textiles, il faut qu'il soit composé de 4 baves au moins. Réunir celles-ci en plus ou moins grand nombre suivant la grosseur du fil à obtenir est le but de la filature.
Photo :Alain Beguey
moins de liens que ce sont des domaines différents. Si l’on prend un de ces domaines, par exemple la biologie, ce type de forma- tion nous amène à avoir un raisonnement linéaire, c’est-à-dire que chaque chose découle de la précédente ; l’on essaye de comprendre un système en décortiquant ce que l’on considère comme étant une étape de l’évolution du système biologique. En fait, les choses ne sont pas du tout comme cela. Un système bio- logique est un réseau, c’est-à-dire que cela fonctionne comme un filet. Si l’on coupe une maille, le filet continue à avoir une cer- taine cohésion ; si de l’électricité passe par ces mailles, le jour où la maille est coupée, elle passe par un autre endroit. Cela mettra peut-être un certain temps pour que le système s’adapte mais cela passera. Si votre carrière de chercheur est consacrée unique- ment au même système enzymatique, il est évident que vous n’allez pas voir ce qui se passe autour. Pour moi, la recherche en biologie a toujours été un système complexe.
Qu’est-ce qui vous a amené personnellement à avoir cette sensibilité, un peu différente de la culture qui vous a formé ? C’est ce que je disais en introduction. Si je m’intéresse à un insecte, l’insecte est sur une plante...
Oui mais tout le monde peut vivre cela.
Cela montre les intimes corrélations qui existent. Si je pars de la plante, la plante est sur un sol et donc l’insecte est sur un sol.
Quand je vais chercher un insecte, en voyant tel type de terrain, de forêt, de marais, d’étang, je vais trouver tel type d’insecte. Si je vais n’importe où dans une forêt pour chercher un insecte aquatique, je ne le trouverai pas.
Ce que je veux dire c’est qu’il y a quelque chose qui, dans votre histoire intellectuelle, vous rend plus sensible à cette approche transversale.
C’est ce qui fait aussi que je suis parfois un petit peu, sans aller dire révolté, gêné par des discours actuels qui consistent à dire que telle méthode est bien ou pas. Je suis relativement scanda- lisé d’entendre des gens faire la promotion de l’agriculture bio- logique, non pas en tant qu’agriculture biologique mais en oppo- sition à l’agriculture traditionnelle. J’estime que ces gens-là n’ont rien compris. Je peux leur démontrer, lorsqu’ils critiquent, dans l’agriculture traditionnelle, l’utilisation de molécules insecticides de synthèse, que mon fénoxycarbe est certainement beaucoup moins dangereux pour l’homme que celles qu’eux préconisent ; en particulier une molécule contre laquelle je me bats depuis presque six ans et pour laquelle l’INRA ne bouge pas le petit doigt, c’est la roténone. La roténone est un des rares insecticides biologiques autorisés par l’agriculture biologique. Cela fait six ans qu’il a été clairement démontré qu’il y avait un lien entre
cette molécule et la maladie de Parkinson et que personne ne fait rien. Vous trouvez encore dans les jardineries la roténone vendue en vente libre avec uniquement sur le paquet la croix de Saint-André signifiant “nocif”. Vous trouvez encore des publica- tions, tel le serveur du ministère de l’Agriculture, où il est écrit que cette molécule ne fait l’objet d’aucune restriction d’utilisa- tion. C’est la même chose pour la bouillie bordelaise à base de cuivre, qui est le seul fongicide, avec le soufre, utilisé en agricul- ture biologique. Or, il a clairement été démontré - j’ai tous les papiers et j’ai envoyé le dossier à la direction de l’INRA - que des cations métalliques types aluminium, zinc et cuivre favorisaient le développement de la maladie d’Alzheimer. Or, la bouillie bor- delaise est en vente libre sans aucune information. Les gens vous disent : “C’est un produit utilisé depuis le milieu du XIX
esiècle”.
D’accord. Mais quand on l’utilise exclusivement pour l’agricultu- re biologique, on arrive au-delà de seuils qui, dès qu’ils sont dépassés, le cuivre, étant un oligo-élément et donc indispensa- ble au développement de l’organisme, deviennent toxiques. Là, les effets de ces deux molécules sont cumulés. Un insecticide ou un fongicide classique agit sur des systèmes enzymatiques. Le jour où il n’y a plus l’insecticide pour perturber ce système enzy- matique, le système retrouve son équilibre. Là, ces deux molécu- les sont des neurodégénérateurs si bien que, chaque fois qu’un jardinier est contaminé par une molécule de roténone, ce sont des neurones dans le corps noir du cerveau qui disparaissent et ne se régénéreront que difficilement. Au bout d’un certain temps, le nombre de neurones dégénérés va être suffisamment important pour que les symptômes apparaissent. Ce n’est pas pour rien qu’actuellement des maladies de ce type, neurodégé- nératives, atteignent de plus en plus de personnes, de plus en plus jeunes. Je suis choqué de voir que les gens ne réagissent pas à cela. Quand vous leur mettez la documentation scientifique sous le nez, ils ne bougent pas. Je trouve que c’est grave. Lorsque l’on fait de la recherche, si l’on reste dans son pré carré, si l’on se satisfait de ce que l’on fait, on a peu de chance d’apporter quelque chose qui va servir.
Revenons à votre arrivée à l’Unité Séricicole de Lyon.
L’INRA prenait la tutelle de cette unité à condition d’y dévelop- per un programme de recherche, chose qui ne se faisait pas avant. Il se trouvait qu’à l’université Lyon I, dans le laboratoire de Jean-Claude Prud’homme et Pierre Couble, des chercheurs s’in- téressaient déjà au ver à soie pour tout ce qui était l’étude de la biosynthèse de la soie par la glande séricigène. À l’époque, on commençait à parler de bioréacteur, de l’intérêt que pourraient présenter ces bioréacteurs pour produire des protéines ayant un intérêt économique. Ayant déjà cet intérêt pour le ver à soie sur un domaine porteur, je me suis demandé pourquoi ne pas déve- lopper cette stratégie à l’INRA ? Elle peut se décliner à plusieurs niveaux : production de protéines d’intérêt économique mais également possibilité de trouver des moyens pour rendre le ver à soie résistant à notre fénoxycarbe. L’INRA avait déjà travaillé sur d’autres insectes d’intérêt agronomique et montré que, dans un certain nombre de cas, la résistance d’un insecte était due à l’amplification de gènes du métabolisme ou du catabolisme des insecticides qui faisait que la matière active arrivant au niveau de sa cible était dégradée avant de pouvoir agir. Chez le ver à soie, c’était l’effet inverse. La domestication avait abouti à la dispari- tion de ces systèmes enzymatiques, le ver à soie était immédia- tement en relation avec le toxique et incapable de s’en affran- chir. Si, par cette technique de transgenèse, on arrivait à réintro-
Ver à soie transgénique (génétiquement modifié) produisant une protéine fluorescente de méduse. Le ver observé sous éclairage avec des longueurs d'ondes appropriées, apparaît vert, comme un ver luisant.
Photo :Bernard Mauchamp
duire l’enzyme déficient, on devait pouvoir créer un ver à soie résistant au fénoxycarbe.
Nous sommes partis sur ce sujet et sur la mise au point de cette transgenèse qui nous a pris huit ans de travail. Une fois mise au point cette transgenèse, nous sommes passés à une étape plus finalisée qui a consisté à essayer de faire produire, mélangées à la soie, des protéines d’intérêt thérapeutique ou médical. Nous avons une lignée de vers à soie qui produit de l’interleukine.
L’interleukine n’est pas la molécule la plus fondamentale puis- que l’on sait la produire autrement mais c’est ce qui nous a per- mis, en ayant le gène, de montrer l’efficacité du système. Puis également de produire d’autres soies. D’autres organismes que les insectes produisent de la soie. Or, ces soies ont des proprié- tés mécaniques qui présentent parfois un très grand intérêt. Je mentionnerai la soie d’araignée. On a maintenant plusieurs lignées qui produisent un cocktail de soies de vers à soie et de soies d’araignée. Effectivement, les propriétés mécaniques de cette soie présentent des avantages supplémentaires. Nous savons que c’est réalisable. Nous avons également des straté- gies orientées vers la sériciculture, qui consistent à essayer de faire des systèmes où le ver à soie sera résistant à ses propres maladies. Nous avons mis au point un système utilisant l’ARN d’interférence, qui fait que le ver à soie fabrique un type d’ARN qui va interférer avec l’ARN du virus, bloquant ainsi la multipli- cation de ce dernier ; ce qui stoppe la maladie. C’est quelque chose qui a une certaine efficacité.
Un autre aspect de cette recherche sur le ver à soie montre à quel point cette dichotomie recherche fondamentale/recherche appliquée est incohérente : en effet, cette transgenèse nous per- met d’appréhender de façon fondamentale l’étude du protéome du ver à soie, c’est-à-dire une étude fonctionnelle du génome.
Nous venons de publier, puisque la publication est acceptée, la description à la fois de la séquence d’une protéine et de la séquence de son ADN, protéine ayant des propriétés antivirales produite par le tube digestif du ver à soie. Étant arrivés à décrire la protéine et son gène, maintenant nous allons essayer de faire en sorte d’amplifier la production de cette protéine dans le tube digestif pour augmenter la résistance du ver à soie au virus. De cette façon, on voit que les connaissances acquises sur un volet très fondamental, le génome du ver à soie, permettent d’en tirer bénéfice. L’INRA l’a bien compris puisqu’on nous le demande.
Nous avons eu beaucoup de mal à faire accepter le ver à soie comme insecte modèle alors que, entre autres, on connaît son génome complet et que vraisemblablement le génome du ver à soie est à 99,9% identique à celui de Spodoptera sp, d’Heliotis sp ou d’autres lépidoptères ravageurs des cultures. Si l’on veut travailler sur ces ravageurs des cultures, le ver à soie nous appor- te un outil de base qui n’a pas d’équivalent. Ne pas vouloir main- tenir le ver à soie comme animal de recherche à l’INRA me paraît une aberration car c’est se priver d’un travail qui éviterait des années et des crédits considérables alors que ces connaissan- ces pourraient être étendues aux ravageurs des cultures. Par contre, si l’on utilise le ver à soie pour étudier chez ces insectes d’intérêt agronomique ce qui fait leur spécificité, par exemple leur polyphagie ou leurs particularités de développement, la comparaison avec le génome du ver à soie permettrait d’aller beaucoup plus vite.
On commence à voir germer dans un certain nombre d’esprits un intérêt pour le ver à soie ; on commence même à voir des personnes travaillant sur d’autres insectes, en particulier les pucerons, vouloir utiliser notre savoir-faire pour faire de la trans-
genèse sur ces autres espèces à des fins de connaissance de leur système biologique ; non pas pour mettre au point des métho- des de lutte en agriculture parce que cela serait une aberration mais pour pouvoir plus rapidement connaître le système avec lequel ils travaillent. Cela est encourageant mais encore fau- drait-il maintenir l’Unité Séricicole lorsqu’un certain nombre de personnes qui y travaillent partiront à la retraite. C’est un com- bat quasiment quotidien que nous menons actuellement.
La découverte de cette protéine est l’illustration de la continui- té entre recherche fondamentale et appliquée. J’ai initié ce tra- vail parce que des Japonais l’avaient engagé il y a plus d’une vingtaine d’années mais dans un esprit purement appliqué.
Il est apparu qu’ainsi orientée, leur recherche ne pouvait pas aboutir et ils avaient donc laissé les choses en l’état. La premiè- re fois que je suis allé au Japon, j’ai rencontré les scientifiques qui travaillaient sur cette protéine et j’ai beaucoup discuté avec eux. À l’époque, je n’étais même pas intéressé par le travail sur le ver à soie et vous voyez à quel point c’était inscrit dans des gènes. Lorsqu’on a eu cet outil de transgenèse, je me suis dit : ils ont montré que telle protéine avait un rôle dans la résistan- ce au virus, pourquoi ne pas essayer d’utiliser cette protéine et comment faire ? J’ai repris contact avec les Japonais en ques- tion, qui étaient en retraite déjà depuis plus d’une dizaine d’an- nées et qui ont été enthousiastes de voir que, bien loin de chez eux, quelqu’un pensait encore à leurs travaux. L’un d’entre eux m’a envoyé la totalité de ses publications, malheureusement toutes en japonais, je n’ai pu en tirer que très peu d’informa- tions. Il m’avait écrit en me disant : “S’il y a des points pour les- quels vous voulez des précisions, n’hésitez pas à me recontac- ter”, chose que j’ai faite à plusieurs reprises. Ce chercheur à chaque fois était enthousiaste, jusqu’au jour où je n’ai plus eu de réponse. Il est décédé sans avoir eu connaissance des résul- tats que nous avions obtenus. C’est-à-dire la description d’une
protéine qui appartient à une famille déjà connue mais dont la
31La Hulotte, n°74.
particularité chez le ver à soie est de présenter quinze fois une structure qui n’existe qu’une seule fois dans les autres organis- mes vivants. Nous sommes en train d’essayer de démontrer que cette amplification est le résultat de l’évolution de la sélection et de la domestication du ver à soie. Au Japon, il existe un ver à soie sauvage, Bombyx mandarina, qui serait l’ancêtre de Bom- byx mori. Ils en maintiennent l’élevage, chose qui n’est pas faci- le. Je les ai contactés pour avoir des œufs de ce Bombyx man- darina et nous allons essayer de comparer ce qui serait l’équi- valent de notre protéine mais sous une forme ancestrale avec celle du ver à soie “moderne”. Si effectivement notre hypothè- se est confirmée, tout un travail de phylogénie pourra être fait pour retracer toute l’évolution de la sélection du ver à soie, y compris sur des lignées qui ont disparu mais pour lesquelles nous disposons toujours de cocons. Dans les cocons de ces lignées, reste la chrysalide desséchée, donc on a toujours l’ADN.
On peut retrouver les séquences et faire un tracé de son évolu- tion quasiment à travers ces 5 000 ans de sélection du ver à soie. Je cherche à faire en sorte que, par la transgenèse, on arri- ve à ce que tout le tube digestif produise cette protéine ; celle- ci vraisemblablement, constitue une barrière pour le virus qui, bloqué dans son transfert à travers les cellules du tube digestif, va être entraîné par le bol alimentaire et éliminé de l’insecte.
C’est encore une nouvelle façon de rendre le ver à soie résistant à ce type de maladie qui arrive à détruire plus de 50% des éle- vages, en particulier dans les zones tropicales et subtropicales.
Si j’arrive au terme de ce programme, cette fin de carrière me donnera une satisfaction d’autant plus grande que les pre- mières études sur les maladies du ver à soie, qui ont réussi à blo- quer le développement de la pébrine au milieu du XIX
esiècle dans les élevages de vers à soie d’Auvergne, d’Ardèche ou du Gard, ont été faites par Pasteur, son premier travail en biologie.
Il a fait cela, je dirais à contrecœur parce que le ministre de l’Agriculture, M. Dumas, lui a demandé d’aller en Ardèche pour étudier les maladies du ver à soie. Pasteur ne voulait pas y aller.
Il avait demandé que cela reste secret parce que, s’il échouait, il ne voulait pas que sa carrière scientifique en soit quasiment blo- quée. Pasteur, étant chimiste, avait l’habitude de regarder dans
son microscope les cristaux de tartrate. À l’époque, il travaillait sur les “maladies du vin”, c’est-à-dire ce qui faisait que vous aviez du bon vin et de la piquette. C’est lui qui, le premier, a montré la symétrie des cristaux. Pasteur, sachant bien utiliser le microscope, a su regarder ce qui sortait du ver à soie et consta- ter qu’entre différents vers à soie, en particulier dans ce que l’on appelle l’hémolymphe, le sang du ver à soie, certains présen- taient des micro-corpuscules et d’autres étaient très limpides.
Cela avait déjà été décrit par des Italiens mais ils n’avaient pas su aller jusqu’au bout. Pasteur, voyant ces micro-corpuscules, s’est dit : “C’est cela qui est à l’origine de la maladie du ver à soie”. C’est le tournant entre la microbiologie et la génération spontanée. Pasteur a montré à cette occasion que la mort était due à des micro-organismes et non pas, comme on le croyait, que ceux-ci apparaissaient après la mort. Cette démonstration, c’est cela la force d’un génie. Il a montré que s’il trouvait des corpuscules dans le broyat d’une femelle qui avait pondu, il y avait toutes les chances que les chenilles issues de ses œufs soient atteintes de la même maladie. Il a créé ce qu’on appelle le grainage cellulaire. Il a fait pondre les femelles individuelle- ment et a gardé les pontes de chacune. Il a su faire un pronos- tic:“Cette femelle est malade. Si j’élève ses œufs, ils vont certai- nement être malades. Cette femelle est saine. Si j’élève ses œufs, vraisemblablement les vers vont être sains”. Il a proposé cela aux sériciculteurs. Ceux-ci ont doucement rigolé en disant :
“Oui, bon, il a vu cela mais...”.
J’ai trouvé dans des documents anciens des lettres, en particulier venant de maires... À l’époque, dans la sériciculture, les œufs étaient vendus par l’intermédiaire de la mairie aux sériciculteurs, parce qu’on commençait à faire ce qu’on appelle le grainage et tout le monde devait recevoir les mêmes œufs, la même quali- té... Il y avait une sorte d’harmonisation. Un maire avait envoyé des œufs à Pasteur en lui disant : “Vous nous proposez de faire un diagnostic sur l’état pathologique de nos œufs et on vous en envoie”. Entre guillemets,“C’est pour vous faire plaisir”. Pasteur leur a répondu : “Surtout n’élevez pas ces œufs”. Ce maire a eu l’honnêteté de ré-écrire à Pasteur : “Votre diagnostic nous disait de ne surtout pas élever les chenilles qui émergeaient de ces œufs. On avait tellement d’œufs, cela nous contrariait de vous donner raison, on a élevé toutes nos chenilles et on n’a pas eu un seul cocon. On vous ré-écrit pour vous dire Chapeau ! vous aviez raison. Votre stratégie du grainage cellulaire et des contrô-
Ponte de la femelle épinglée dans le repli du papier.
Si la femelle se révèle être contaminée par des spores de pébrine, la ponte est éliminée.
Couvercle de boîte destinée à la vente aux
sériciculteurs, des graines (œufs) de ver à soie.