G. M ORLAT
Des poids et des choix
Mathématiques et sciences humaines, tome 3 (1963), p. 3-19
<http://www.numdam.org/item?id=MSH_1963__3__3_0>
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G.
MORLAT
DES POIDS
ETDES CHOIX
..
Note
dela Rédaction
Ainsi
qui!
1 résulte de l’inventairequi
ifigurait
dans lapremière
i-vraison de
"Mathématiques
et SciencesHumaines on enseigne’ ici
i et1 àlp
dans I es Eacu f tés des Lett res et des Sciences Humai nes, et dans f es 1 nst i- tuts de
psychotogie,
et d’unefaçon
fortinégale
destechnique statisti-
ques ; mais on n’
ense rgnè guè
re, semb 1 e-t-il,
1 e" ca 1 cu 1 desp’robab 1
1i tés;
-
qui
1 su 1peut à
f afo 1 s j ust 1 f 1 e r,
faire biencomp,rendre,.
etpermettre
un’emploi
iexempt
d fi e rreu rsgross-lères, des , t~chn i q ues stat i st i q ues -
ni i afor-
tiori i la théorie de la
décision, qui
fournit ta meilleure assiselogique,
et sans doute f a sente va f ab I e
p’ratiquement, à
f a notion deprobabilité.
C r est
pour attirer
l’attention, surcette lacune, q u r i
tfaudra bien
songerun jour à comb!er~ que
laRédaction
de M. 5. W.a jugé opportun de publier
l’article
qu’on
va!ire~
dontt’objet
est dedécrire, sans
auc’u~’appare i
1mathématique,
les diverses théories de fadécision;
individuefle ou collec-tive,
danslesquelles
onpeut
trouver les fondementslogiques
de laproba- bilité,
del’utilité,
et dessystèmes
devote.
Ce thème a faitleobjet,
auprintemps J962/d’un exposé
de l’auteur au séminaire sur les modèles ma-thématiques dans
les SciencesHumaines
(écolePratique
des -Hautes Etudes- Vle sections - Centre de
Mathématique Soc i a I e,
et deStatistiques).
z
.
Note
del’Auteur
.Vers la, mgme,
époque/où
M. GUILBAUD, nous , âva~i t invité à parler, au sé-minaire, sur les méthodes
r~~~thér~atiqûes
dansles
SciencesHuma*£;ne,%,
die,.théories de, la, Décision; M. Bertrand * de Jouvenel avait publié dans -le, Bùi- letin S. B.. D E.. I. S.
(Société
d ’Etude s ê >t de, Doc umen t a t 1 QnEèo1;’lo’mique.,
In-dustriel les
et Sociables) un’, intéressant faisan-t 2a deysrecnerches
théoriques sur 1 a décision, e,t’ examinant de:façon cri, t"’que,
1 esPossibi 1 1 tés d’appJications ati dom4ine poli tique.. Ce, mémoi re,’in ti tùlé :
"Les ’-Recherches sur à Décision" con~ti tuait la~
vInùt-troàsiémè>
livraison(20.1.62) de, la série, "Futuribles" du Bulletin- que,
dirige, ht.
de,.Jouvenel,série, où il, présente, depuis
plueii-durs
années des études d’auteurs fort di-vers, ayant trai t à la prévision dans le domaine politique : modes de gou- vernement,
développement économique
des diverse z6nesmondiales, évolution
sociale; r6/e de lai science, et de, la, technique, le, travail, humain, rinfnr_màtion; la, liberté, bien- d’autres thèmes encore, contribuent à faire de, la sé,rie, "Futuribles" unie, fresque composée des images quel nos contemporains les plus rais,-dnnables se, font de la société et du m,onde, dans dix ou quinze
ans; cette
frasque
eet sans doute > connue de’ beaucoup, des lecteurs dei ttgathê- matiques et Sciences ’Humaànes"..’
...
’
~ Donc, dans ce cadre, sQn
tableau’
des -"Rec-herches surDécision" M.
de,jouvenal
invitéquelques. pers’onnes
à v,répon7 dre, dans lesmàmes
"Futuribles"(nO
26 -1"3.192)
desMM.
Erucno de Fine~tti~, ~R. ~ G.L.S. Schackle, et,Le;
présent
ar t j el elireprodùit
eaur nd’t 1’-e contribtttion-8" "Fu ta r i-
avec
autorisation dé,
la(1).
(1)
Société d’Etudes et de Documentation Economiques, Industrielles et Sociales -205,
BoulevarJSaint-Germain - PARIS
(7émè) ~ .
_Un homme doit
prendre
une décision: celasignifie qu’il
a lechoix, plusieurs
actions lui sont offertes. Il hésite. Ce choix est
important,
et notre homme estcultivé. Il a entendu
parler
des "théories de la décision". Ces théoriespeuvent-
elles
l’aider,
enquoi peuvent-elles
l’aider ? Probablement pas à discerner cequi
est bon pour lui de ce
qui
ne l’est pas, y maisplutôt :
,- à, vérifier que ses
préférences
sont’’cohérentes",
d’une certainefaçon
que définitprécisément
la théorie -quitte
àcorriger
des incohérences ainsi révé-lées ;
- à
compléter
sespréférences,
pour certaines alternativescomplexes
dont l’ordre n’est pas directementressenti,
maispeut
résulter d’autreschoix,
direc-tement et clairement
exprimés;
- à
comprendre
etjustifier
sonchoix,
dans la mesure où le modèleimpliqué
par la théorie lui semblera décrire correctement les éléments essentiels de sa si- tuation.
Ce n’est
point
là une aidenégligeable,
mais on ne sauraittrop
insister surle dernier
point:
les théories de la décision offrent desmodèles, d’abord,
et ac-cessoirement des critères de
choix;
avantd’employer quelque critère,
dans une si-tuation
pratique,
il fautjuger
etcritiquer
lemodèle,
cequi comprend
à la foisles définitions et les
postulats.
Sil’on juge
que le modèle est un bon modèle dans cettesituation,
alors il ne fautplus
mettre en doute lesconséquences
dela théorie: ce serait une attitude incohérente.
Que
sont doncprécisément
ces mo-dèles ? Nous essaierons d’en donner une
idée,
en termes aussi peu abstraits quepossible,
en discutant d’une situationexemplaire
de décision: celle d’un homme àqui
on offre le choix entreplusieurs
situations. Pour faciliter lelangage,
cethomme
s’appellera
"Je".Je me vois offrir le choix entre trois
situations,
attirantes à des titresdivers, respectivement
àParis,
Athènes etSantiago
du Chili.C’est pour moi une décision assez
importante
pourque je
prenne lapeine
d’établir le tableau bien. connu :
Mais que
vais-je
donc mettre dans les colonnes ?LA DECISION INDIVIDUELLE
En
première analyse, je puis classer
lesavantages
et les inconvénients res-pectifs
des trois situationsqui
me sont offertes sous troischapitres importants:
..’
- le métier
(possibilité
d’un travailplus
ou moins intéressant sur leplan
1
intellectuel, plus
ou moinsrémunérateur, etc....)
- la famille
(conditions
devie,
d’éducation desenfants, agréments
depouse,
etc...)
..- les autres relations
(amicales,
facilitésculturelles, etc...)
considéra-tions
que je résumera
y pourparler bref,
par le mot "ambiance".Chacun de ces titres résume donc une foule de
considérations,
mais il n’estpas
question
de pousserplus
loinl’analyse,
y souspeine
de me retrouverdésemparé
devant un tableau
trop complexe.
Jepuis
supposerqu’à
l’intérieur dechaque
ti-tre la manière
dont j’ordonnerais Paris,
Athènes etSantiago
reste assez sembla-ble. Une
première agrégation
m’a donc paru à la fois nécessaire etpossible.
D’ailleurs y je
sais que les modèles sont forcémentgrossiers. Simplifions
et bor-nons-nous résolument à ces trois titres. Je suis
capable,
àl’égard
de chacund’eux,
de marquer un ordre depréférence
net entre mes trois "actions" éventuel- les.Pour ce
qui
concerne lemétier,
monexpérience acquise,
y des travaux en cours, y... font que la meilleure solution serait de rester à Paris. Ensuite vient
Athènes,
ypuis Santiago.
Côté
famille: j’ai
des enfants enâge
deprofiter
des voyages, et le Chili est un pays où’ma femmepourrait
avoirplusieurs domestiques, quand
elle nepeut
être assurée à Paris de l’aide d’une femme deménage
àtemps partiel. Santiago l’emporte, puis
Athènes et Paris._
Pour les autres
relations,
Athènesl’emporte
de loin parl’aspect
culturelet
artistique,
autant queclimatique (il s’agit peut-.être
d’unséjour
dequelques années, l’éloignement
est modéré... ) Bref; j’ordonne
ainsi pour ce titre: Athè- nes,Paris,
ySantiago
et sans aucune hésitation.Mes
préférences
aux diverségards
retenus sontfigurées
au tableau ci-dessous(dans chaque
casefigure
le rang depréférence
de la ville enligne
parrapport
autitre en
colonne).
Muni de ce
tableau,
commentvais-je
choisir?A moi,
la théorie de la Déci-sion ! Je me
précipite
sur les bons ouvrages(1)
pour trouver la recette. Las! Au-cun d’eux ne
m’enseigne
commentprendre
cette décisionindividuelle,
où n’entrepas
d’incertitude,
pasd’opposition,
pas de choix collectif ... rien de cequi
fait les délices des théoriciens. J’ai dû
trop simplifier
leproblème.
Je
pourrais
me tirer d’affaire enadmettant,
à l’instar de VanDant.zig (2),
yqu’il
y a en moi unstatisticien,
unpère
de famille et unépicurien,
etqu’il s’agit
pour ces trois individus distincts deprendre
une décision collective!J’examinerai un peu plus tard la théorie de la décision collective et ses ressources. Pour l’instant
je
noterai seulement que l’inventaire de mes person- nages élémentaires est bien arbitraire(j’ai
laissé tomber lepatriote,
le révo-lutionnaire,
lesyndicaliste
etquelques
autresqui pourraient revendiquer .... ).
D’autre
part,
le sort dupère
de famille et celui del’épicurien
sont si étroite-(1)
Cf: B 1 b 1 1 o g ra p h 1 e sammaire, in fine(2)
Cf. La-Décision - Col loque CNRS. 1961ment
liés,
yque je
ne suis pas certain que le modèleproposé
par une collectivité d’individusphysiquement distincts,
soit ici leplus
raisonnable.Mais il semble que la théorie
qui
a fait couler leplus d’encre, jusqu’ici,
yconcerne la décision en
présence
d’incertitude.LA DECISION DEVANT L’INCERTITUDE
Qu’à
cela netienne,
desincertitudes,
y l’avenir n’en manque pas, yles jour-
naux en sont
remplis, et je prends
conscience à cet instantqu’elles pèsent
etcombien
gravement,
sur lesconséquences
de la décisionque je
vaisprendre aujour-
d’hui. Rester à Paris n’est
peut-être guère prudent,
avec ce climatpré-révolution-
naire
(1 )
ma.is aller à Athènes ne l’estguère plus,
en cas de conflit internatio-nal,
même limité. Je sais très bien que dans les paysd’.Amérigue
latine aussi lestroubles sont
fréquents; ,
mais le Chili se flatte àjuste
titre de n’avoir connuaucune révolution
depuis
destemps
immémoriaux.Je vais donc établir un tableau conforme au modèle
proposé
par nos bons théoriciens:Ce tableau
résume,
comme disentcertains,
yun "jeu
contre la nature".(Dans
le cas
présent,
c’est pour moiun jeu
fortsérieux,
soit dit enpassant).
Maisexaminons si ma
description
est correcte.Les états doivent être définis de manière telle
qu’ils
soientincompatibles,
et décrivent exhaustivement l’avenir. Il me suffira d’admettre
qu’un
avenir com-portant
à la fois une guerre civile(en France)
et une guerre mondiale sera clas- sé à larubrique "guerre
mondiale". Defaçon précise, j’adopte
les définitions suivantes :Paix: pas de guerre civile en
France,
pas de guerre mondiale.Guerre
civile:
guerre civile enFrance,
pas de guerre mondiale. ,Guerre mondiale.
Ces trois états sont bien
incompatibles
et décriventexhaustivement,
à cequ’il semble,
y tout cequi peut
arriver.Naturellement,
y il faut sous-entendre dans cha- que définition: "au cours descinq prochaines années",
cequi représente
la duréedes contrats
qui
me sont offerts àParis,
y Athènes etSantiago.
(1) La ,première
version de ce texte était écrite en Décembre 1961, à une époqae où le pqrqahutqgesur Paris d’aativistes venus d’Alger constituait, pour des gens raisonnables, une éventualité nullement exclue~
’
Plusieurs théoriciens ont
souligné
que les actions ne devraient pas avoir d’influ.ence sur les états. Etantstatisticien,
et non pasagent secret, j’ai
lesentiment que cette condition est assez bien vérifiée.
Pour
l’ instant, j e
n’ai encore rien mis dans les cases de mon tableau.Que
recommandent les auteurs? D’aucuns me disent
d’y
mettre deschiffres, exprimant
des sommes
d’argent
ou des utilités. Maisje
suis bien enpeine
d’évaluer enfrancs,
ou même en "utiles"(1 ),
lesconséquences
de mondépart
à Athènes en casde guerre mondiale. Je
prévois
seulementque je
serai bienennuyé,
et c~est sansdoute une litote!
Heureusement,
y des théoriciensplus
tolérants m’autorisent àmettre,
y dans les cases, ydes "conséquences"
dequelque
naturequ’elles
soient. En-tendez par là que dans
chaque case je
décris les heurs et malheursqui
survien-dront,
y à moi et auxmiens,
y sije
choisis laligne correspondante
et si le sort(2)
réalise la colonne
correspondante.
Biensûr,
pour décrire tout celà en détail il faudrait des volumes. Mais ici commence lamagie
de la théorie: Admettons seule- ment que de tellesconséquences
sontcon.cevables,
y etbaptisons-les
commodément a,b,
c, ....J’aurai,
dans le casprésent,
vraisemblablement neufconséquences
toutes diffé-rentes. Avant de tirer
profit
de la théorieclassique, je
veux encore examinerplus complètement
sesprémisses.
’
Il
s’agit
d’un arsenal depostulats, qui
m’ont tous paru bien inoffensifslorsque j’ai
lu leurénoncé,
en termesabstraits,
sur les pages degarde
de l’ou-vrage de J.L.
Savage:
"The foundations of statistics".Quelques
unsimpliqueront que j’enrichisse,
par lapensée,
l’ensemble des actes entrelesquels je
dois choi-sir : j’y joindrai
des actesfictifs, qui
n’ontpeut-être
pastoujours grande
si-gnification pratique,
mais ce n’est pas très grave: si de tels actes étaient pos-sibles,
etque je
dusse choisirparmi eux, je
veux bien admettre queje m’impose-
rais des
exigences logiques,
correctementexprimées
par cespostulats.
Pour résumer le sens
pratique
despostulats, Savage
nous dit: Ce sont despropositions
du genre: "Tun’échangeras
pas deux francs contre un franc". Il est vraiqu’on peut
trouver un certain air de famille avec uneproposition
aussi sim-ple
et convaincante. Mais nous pensons utile de décrireplus complètement
ces pos- tulats en lesénonçant
en termeslittéraires,
cequi
sera forcément moinsprécis qu’un
énoncémathématique.
Il y en asept;
dont les unsexpriment
lespropriétés logiques qu’on
est en droit d’attendre du choix d’unacte,
les autres desexigen-
ces
techniques
assez peucompromettantes.
(1)
Pour employer r 1 e langage très commode de J i mmy L. Savage,’
(2)
Entendez "fatum" et non poi nt "sortern":Le
premier postulat
demandequ’on
ordonnecomplètement
toutes les actionsentre
lesquelles
il faut choisir. Est-cetrop
demander?Le deuxième
postulat implique
ceci:si je préfère
Paris à Athènes en cas deguerre mondiale et
si j e préfère
Paris à Athènes dans le cas où iln’y
a pas de guerremondiale, alors je préfère
Paris à Athèneslorsque j’ignore
si une guerremondiale va survenir. N’est-ce pas
"logique"?
Avant d’énoncer le troisième
postulat,
enrichissons l’ensemble des actes de tous les "actes constants". Si parexemple je
nomme a laconséquence qu’aurait
pour moi le fait de rester à Paris en cas de
paix, je supposerai qu’il
existeaussi un acte me
procurant
aquel
que soit l’état détenniné par le sort(fatrnn).
Plus
généralement,
y ilpeut
êtreexpédient
de convenir dès maintenant que tout ac- teprocurant
les résultats(x
yz)
serapris
en considération. Dans cette écritu- re, y chacune des trois lettres(x
yz) peut prendre,
yindépendamment
desautres, n’importe laquelle
des neufvaleurs,
a,b,
c, .... g, yh,
i.(Rappelons qu’il
s’a-git
ici des neufconséquences figurées
dans le tableauinitial).
Il ne faut pastrop épiloguer
sur lasignification
quepourraient
avoir les actes fictifs. Celapourrait signifier qu’en
allant à Tahiti ou dans laLune, je
m’assurerais parexempl e :
- en cas de
paix,
lamême "conséquence"
quesi j’allais
à Athènes etqu’il
y eûtune guerre
mondiale,
y- en cas de guerre
civile,
y lamême "conséquence"
quesi je
restais àParis,
etque la
paix
futpréservée,
’- en cas de guerre
mondiale,
lamême "conséquence"
quesi j’allais
à Athènes partemps
depaix.
’
Peu
importe
que de telles actions ne me soient pas réellement offertes: com-me je
l’aidéjà signalé, je
peux bien admettre que si ellesl’étaient,
mes exi-gences
logiques
seraient les mêmes.Ces actions fictives vont faciliter l’étude de la structure de mes choix - et cela
fait,
libre à moi d’utiliser lespropriétés acquises
pour déciderparmi
les seules actions réellement offertes. On notera que les actions fictives que
je
viens de définir sont fort nombreuses
(il
y en aprécisément sept
centvingt neuf), mais j’en
introduirai dans un instant de bienplus
nombreuses encore.Revenons aux actes
constants,
y dutype (x,
x,x) .
Lepremier postulat
énoncédoit
s’y appliquer,
ces actes serontsupposés parfaitement
ordonnés. Parexemple,
yje préfèrerai (b, b, b),
t à(d, d, d).
On pourradire,
pourparler bref,
yque je préfère
laconséquence
b à laconséquence
d. Le troisièmepostulat
assure queje
dois encore
préférer
b à dlorsque je sais,
parexemple, qu’une
guerre mondialene se
produira
pas. Celaparaîtra
presque trivial.J’écrirai,
de manièreabrégée, que je préfère (b, b,~
à(d, d,~
dès lorsque je préfère
b à d.Que
dit lequatrième postulat?
Ilexige
ceci:Supposons
queje préfère
b àd et f à c
(conséquences).
Alors lescouples
d’actions(bdx)
et(dbx)
d’unepart, (fcx) et (cfx)
d’autrepart;
doivent être classés dans le même ordre:préférer (bdx)
à(dbx) implique
queje préfère (fcx)
à(cfx) - quel
que soit l’élément x, pourvu que ce soit le même dans lesquatre
actions en cause.Que
l’élément x nejoue
aucunrôle,
y cela résulte en vérité du deuxièmepostulat.
Mais quesignifie
donc la
proposition
contenue dans leslignes précédentes? Puisque
b est pour moi la bonneconséquence,
et d la mauvaise(relativement
à cettecomparaison binaire)
dire
que je préfère (b d x)
à(d
bx) implique
enquelque
sorteque je
donneplus
de
poids
à lapremière
éventualité(paix) qu’à
la seconde(guerre civile).
End’autres
termes, je
considère que lapaix
estplus probable
que la guerre civile.Il est donc
naturels
ypuisque je préfère
aussi f à c,que je préfère (f
cx)
à(cfx).
,Le lecteur sourcilleux
jugera
que cette théorie fait bien desfaçons
pour introduire laprobabilité ! Qu’il
prennegarde que je
n’ai introduitqu’un ordre,
et pas une
valuation~
sur les états. Il était pour le moinsagréable
de montrerque cet ordre
peut
résulter de l’ordre sur lesactes,
y auprix
d’unpostulat
som-me toute assez naturel. On concevra
(mais
monexemple
n’estpeut-être
pas assez riche pour que cela prenne tout sonintérêt)
y que lequatrième postulat peme-t
d’ordonner non seulement, les
états,
y mais tous les ensemblespartiels
d’états(ce
que l’on nomme en
algèbre
lesparties
de l’ensemble desétats,
etqu’on appelle-
ra ici des
"évènements").
Le rôle de cepostulat
est donc d’assurer que l’ordresur les actes induit un ordre sur les
évènements,
y c’est cequ’on appelle aussi,
en termes
techniques,
y une"probabilité qualitative".
Le
cinquième postulat
a un rôletechnique
mineur: il exclut l’indifférencegénérale,
àl’égard
de toutes lesconséquences. (Si j’étais
indifférent à cepoint,
iln’y
auraitplus
deproblème !).
Le sixième
postulat
a aussi un rôletechnique,
y mais il n’est pas mineur.C’est un
postulat
de continuité. Il veutqu’on puisse
subdiviser ad libitum les états de manièrequ’une
modification de laconséquence
affectée à un élément dela subdivision ait assez peu de
poids
pou.r ne pa,s affecter lapréférence
entreles actes.
Précisons cela. Comment subdiviser les états? Le
plus
commode sera de faireappel
à destirages
au sort(sortem).
Si je préfère
Paris àAthènes,
c’est-à-dire(a b c)
à(d
ef),
c’est le rué-sultat de
préférences
conditionnelles entre a etd,
b et c, c et frespective-
ment.
Supposons,
comme il est raisonnable dans cetexemple, que je préfère~ légè-
rement a à
d, que je préfère
debeaucoup
e àb,
et un toutpetit
peu c à f.(Je
n’attache pas d’intérêt à discuter la valeur de ces
préférences
dupoint
de vuemoral,
le lecteur l’aura biencompris.
Cela ne fait rien à lalogique).
Donc,
yje préfère
debeaucoup
e à b.Mais,
y comme il est dit au sixièmepostu- lat,
construisons une subdivision assez fine de l’étatcorrespondant (guerre
ci-vile).
Parexemple, envisageons
l’état ainsi défini: guerrecivile,
et une sériede cent
tirages
àpile
ou face amenant cent foispile -
ou bien encore, y si l’onju.ge
que mapièce
de monnaie n’est paspertinente
ici: guerre civile déclenchéele
sept
octobre mil neuf cent sQixantedeux,
à neuf heures trentecinq
dumatin,
sur la
place
de la mairie de Luz Saint Sauveur(Hautes Pyrénées)
par l’assassinat d’ungénéral
par unadjudant
devingt sept
ans et trois mois. La date dusept
oc-tobre n’est pas un anniversaire
remarguable,
etje
ne connais pas desous-officier révolutionnaire,
y encore moinsd’adjudant
devingt sept
ans. Jepuis
donc penserque l’éventualité élémentaire
que j’ai énoncée,
y à l’intérieur de l’état"guerre civile",
est pour moi suffisammentimprobable,
pour que toute modification desconséquences
de monchoix,
liée à cetteéventualité,
reste sans effet sur mespré-
férences. C’est ainsiqu’il
fautcomprendre
le sens du sixièmepostulat.
Je
qualifierai
leseptième postulat
detechnique;
il s’énonce ainsi: si(a, b, c)~
estpréférable
à(d, d, d)~
ainsiqu’à (e,
e,e),
ainsiqu’à (f, fa f ) ,
alors(a, b, c, )
estpréférable
à(d,
e,f ~
e En d’autrestermes;
un actepré-
férable à toute
conséquence
d’un autre est aussipréférable
à ce dernier.Propo-
sition assezbanale,
donc peu discutable.Voilà énoncés les
postulats,
surlesquels
repose la théorieclassique
de ladécision. On a
peut-être jugé
cet énoncé un peu lourd. Je ne crois pasqu’il
soitindifférent. On a
trop
tendance à retenir lapropriété
fondamentalequi
s’en dé-duit et
qui
caractérisefinalement,
y de manièresimple,
y lespréférences
satisfai-sant aux
postulats:
cettepropriété présente
l’allure d’unerègle.
Et l’onéprou-
ve le besoin très
légitime
de discuter de cetterègle. S’impose~t~elle
vraiment?- on a envie de chercher si une
règle
un peuplus
raffinée neplairait
pas mieux."Une formule
linéaire,
c’est biensimpliste...
Et que faites-vous de la dis-per-s i on ,
Monsieur? ..." - Pourmoi,
il semble bien que lespostulats,
énoncésen termes de structures
algébriques,
y doivent êtrel’objet
essentiel de la criti-que.
Mais il convient de
préciser
cequ’on
a construit àpartir
de cespostulats (Ramsey,
deFinetti,
VonNeumann, Savage).
C’est d’ailleurs assez connu. Ces pos- tulatspermettent
de montrer trois choses: il existe desprobabilités numériques
yattachées aux
états,
et obéissant auxrègles
habituelles du calcul desprobabili-
tés - il existe une fonction
numérique
desconséquences (1.Uliq11e
à ceciprès
quel’origine
et l’unité de mesurepeuvent
gtre choisiesarbitrairement) qu’on appel-
lera ""utilité" - la
préférence
obéissant auxpostulats
estprécisément
l’ordreengendré
parl’espérance mathématique
d,e l’utilité.Revenons à notre
exemple: Paris,
Athènes ouSantiago.
Si mespréférences
sont conformes aux
postulats
décritsplus haut,
alorsje
sais que tout se passecomme
si j’avais
mis des valeursnumériques
dans les cases dutableau,
au lieudes
symboles
a,b,
c, ~ ~ . , , , desprobabilités numériques
encolonnes,
etque je
calculasse pourchaque ligne
la moyennepondérée (par
les.probabilités
cor-respondantes)
des valeursqui figurent
dans cetteligne.
Comment
vais-je
déterminer valeurs etprobabilités?
C’est une tout autre af-faire,
et une affaire bien délicate. Il existepourtant quelques procédés pouvant aider à y
voirplus
clair.Ai~-j e quelque
idée sur les chances depaix
ou deguerre?
Biensûr, j’en ai, mais je
n’oserais d’emblée les traduirenumériquement.
Je preux éclairer ma lan- terne en me demandantsi je préfère risquer
mafortune,
ou une certaine sommed’ argent,
sur la guerre ou sur telle loterie convenablement construite. Defaçon précise,
combien faut-il mettre de boules noires et de boules blanche,s dans une urne, pourqu’il
me soit indifférent derisquer
unenjeu important
pour moi surle
tirage
d’une boulenoire,
ou sur l’éventualité d’une guerre au cours descinq prochaines
années? Aupoint d’indifférence, je
dirai que laprobabilité
d’uneguerre et la
probabilité
detirage
d’une boule noire sontégales à
mes yeux. J’au-rai, certes,
bien du mal à décider dupoint d’indifférence,
etpeut-être
devrai-je
me satisfaire d’uneprécision
fortgrossière.
Mais la situation n’est-elle pas la même dans d’autresproblèmes
de mesure desgrandeurs?
Jepuis
évaluer avec uneassez bonne
précision
le tour de taille de la Vénus deMi.lo,
d’une manièredéjà beaucoup plus approximative
celui de telle dame en chair et en os, et sans doute d’unefaçon
fortgrossière
celui d’uneéponge
vivante(encore
queje
n’aiejamais
tent,é sérieusement ces diverses
expériences).
Ce n’est pa,s une raison pour dire que la circonférence d’uneéponge
vivante est une notion dénuée de sens.Il faut commenter ici la
distinction,
faite par un certain nombred’auteurs,
entre
probabilités objectives
etprobabilités subjectives.
Je ne crois pas que cette distinction soitfondamentale,
pasplus
queje
ne crois que la circonféren-ce d’une
éponge
vivante et celle d’une boule depétanque
soient deux notions denatures différentes. Dans le domaine des
probabilités,
considérez lespropositions
suivantes :
La
pièce
de monnaieque je
vais lancer en l’air tombera surpile.
La
pièce
quej’ai lancée,
equi
estlà
sur latable,
etque je
cache de mamain,
y est tournée surpile.
La
pièce que j’ai
tirée de mongousset
etque j’ai posée
sur latable,
sansque vous la
voyiez,
est tournée surpile.
J’ouvre la Bible au hasard: la troisième lettre de la
première ligne
de lapage de droite est une
voyelle.
J’ouvre la Bible à la page
cinq
cent treize: la troisième lettre de la pre- mièreligne
est unevoyelle.
Un
Français
de soixantecinq
ans mourra avant dix ans.Monsieur
DUPONT, qui
a soixantecinq
ans, y mourra avant dix ans.La
première
personneque je
rencontrerai demain en sortant dans la rue mour- ra à soixantecinq
ans.St
Grégoire
de Nazianze est mort àl’âge
de soixantecinq
ans.Toutes ces
propositions
sont pour moi incertaines.Pour vous
aussi,
cherlecteur, je
pense, elles le sonttoutes,
y car vous ne savez pasquelle
édition de la Biblejq possède. Personnellement, je
me sensplus
ou moins
apte
à leur attribuer desprobabilités,
mais la notion deprobabilité
est dans tous les cas valable.
Demandez-vous quelles probabilités
sontobjectives
et
quelles subjectives?
’
Réfléchissez et comparez. Si
après
cela la distinction entreprobabilité
ob-j ective
etprobabilité subjective garde quelque
intérêt à vos yeux,c’est,
y oubien que vous n’avez pas assez
réfléchi,
ou bien que la variété despropositions que j’ai
énoncées était insuffisante.Passons maintenant aux
valeurs,
y pourrappeler
que des méthodes decomparai-
son
s’appliquent aussi,
y enprincipe,
à leur détermination. Maisici,
y il faut faireappel
à descomparaisons
un peuplus
raffinées.Je
reprends
le choixexemplaire: Paris, Athènes,
ouSantiago? Imaginons
que laperspective
laplus
séduisante pour moi soit de vivre enpaix
à Paris. Lapire
serait la guerre mondiale à Athènes. Profitant de l’arbitraire de
l’origine,
etde l’échelle de
mesure, je
donnerai la valeur cent à lapremière perspective (Par
ris et la
paix),
y zéro à la seconde(Athènes
et laguerre).
Celafait, je
veux dé-terminer la valeur
que j’attribue
à unséjour
àSantiago
en cas depaix.
Je vaisenvisager
le choix entre :- la certitude d’un
séjour
àSantiago
en cas depaix,
- une loterie
qui
me donnerait avec uneprobabilité
p, Paris et lapaix,
etavec une
probabilité 1-p,
Athènes et la guerre. Si p est voisin dezéro, , je
choisiraiSantiago
dans lapaix,
et si p est voisin de l’unité(imagi-
nez
que j’aie
le loisir deprendre
p = 1- 10-9) je
choisirai la lote-rie. Il existe une valeur
d’indifférence,
Po etje
conviendrai d’affecter la valeur 100 po à laconséquence "Santiago
dans lapaix".
Biensûr,
il sepeut
que cette valeur soit déterminée avec aussi peu deprécision qiie l a.
circonférence d’une
éponge vivante,
y mais cela nechange
rien auprincipe
Il est vrai que dans certaines circonstances la mesure des
éponges perd
tout
intérêt,
en raison même de sonimprécision.
Nous nousgarderons
juger
ici.u COLLECTIVE
Arrivé à ce
point
de mesréflexions, j’ai pensé que j’étais père
de familleet que le choix pour
Paris,
y Athènes ouSantiago
intéressait ma femme et mes en-fants.
Ai-je
assez tenucompte
de leursopinions?
Cela intéresse aussi mes col-lègues,
des amis chers ou moinschers,
desparents proches
ou moinsproches
....Mais il faut savoir se
limiter, et je prendrai
seulement l’avis de monépouse
etde mes enfants
(ces
derniers sont assez unanimes entre eux,partageant
un enthou-siasme
juvénile
pourl’aventure).
Voilà une tout autreinterprétation
de mon ta-bleau initial:
je
vais y inscrire lespréférences
de chacun.Je
préfère Paris,
y ma femmepréfère Athènes,
y mes enfantspréfèrent Santiago.
Chacun de nous a même ordonné
complètement
les troiséventualités,
et les rangs depréférence figurent
au tableau ci-dessus. Dans ma famillerègne
un bonesprit
de démocratie. nous souhaiterions nous mettre d’accord selon les meilleures rè-
gles
de la théorie de décisions collectives.Que
nousapprend
cettethéorie,
y ouplutôt
que nousapprennent
ces théories? Pourl’essentiel,
ceci(qui
est la tra-duction en termes littéraires d’un résultat mis en évidence par Kenneth J.
Arrow;
nous ne saurions énoncer ce résultat de manière
rigoureuse
sans user d’unlangage
algébrique) :
Si les ordres de
préférence
individuelle sontquelconques
et si l’on veut unchoix
démocratique,
y on nepeut
être sûr depouvoir toujours
déduire unepréféren-
ce collective. Mais
l’expression
de "choixdémocratique"
esttrop
vague pour évi- ter lerisque
de graves contresens. Il nous faut énoncer avecplus
deprécision
le théorème d’Arrow. Considérons donc les
quatre
conditionssuivantes, qu’il
pa- raît raisonnabled’imposer
à une bonnerègle
de choixdémocratique:
La
première
conditionexprime
que si Pari.s estpréféré
à Athènes dans lechoix collectif résultant du tableau
ci-dessus,
y il en sera de même si unepréfé-
rence individuelle est modifiée de
façon
que Pa,ris gagne desplaces,
sans autrechangement
pour l’ordre entre Athènes etSantiago.
Parexemple,
si le tableauprécédent
conduit àpréférer
collectivement Paris àAthènes,
y il doit en être demême du tableau suivant :
dans
lequel
mes enfants ont fait gagner uneplace
àParis,
y sans que rien soit mo-difié par ailleurs.