- - -
- - -
Dépôt Institutionnel de l’Université libre de Bruxelles / Université libre de Bruxelles Institutional Repository
Thèse de doctorat/ PhD Thesis Citation APA:
François, G. (2006). Description et analyse des usages contemporains de la ponctuation française (Unpublished doctoral dissertation). Université libre de Bruxelles, Faculté de Philosophie et Lettres – Langues et Littératures, Bruxelles.
Disponible à / Available at permalink : https://dipot.ulb.ac.be/dspace/bitstream/2013/210811/8/8091d7dc-a84f-4c65-a7e1-f7a840933a8d.txt
(English version below)
Cette thèse de doctorat a été numérisée par l’Université libre de Bruxelles. L’auteur qui s’opposerait à sa mise en ligne dans DI-fusion est invité à prendre contact avec l’Université ([email protected]).
Dans le cas où une version électronique native de la thèse existe, l’Université ne peut garantir que la présente version numérisée soit identique à la version électronique native, ni qu’elle soit la version officielle définitive de la thèse.
DI-fusion, le Dépôt Institutionnel de l’Université libre de Bruxelles, recueille la production scientifique de l’Université, mise à disposition en libre accès autant que possible. Les œuvres accessibles dans DI-fusion sont protégées par la législation belge relative aux droits d'auteur et aux droits voisins. Toute personne peut, sans avoir à demander l’autorisation de l’auteur ou de l’ayant-droit, à des fins d’usage privé ou à des fins d’illustration de l’enseignement ou de recherche scientifique, dans la mesure justifiée par le but non lucratif poursuivi, lire, télécharger ou reproduire sur papier ou sur tout autre support, les articles ou des fragments d’autres œuvres, disponibles dans DI-fusion, pour autant que :
Le nom des auteurs, le titre et la référence bibliographique complète soient cités;
L’identifiant unique attribué aux métadonnées dans DI-fusion (permalink) soit indiqué;
Le contenu ne soit pas modifié.
L’œuvre ne peut être stockée dans une autre base de données dans le but d’y donner accès ; l’identifiant unique (permalink) indiqué ci-dessus doit toujours être utilisé pour donner accès à l’œuvre. Toute autre utilisation non mentionnée ci-dessus nécessite l’autorisation de l’auteur de l’œuvre ou de l’ayant droit.
--- English Version ---
This Ph.D. thesis has been digitized by Université libre de Bruxelles. The author who would disagree on its online availability in DI-fusion is invited to contact the University ([email protected]).
If a native electronic version of the thesis exists, the University can guarantee neither that the present digitized version is identical to the native electronic version, nor that it is the definitive official version of the thesis.
DI-fusion is the Institutional Repository of Université libre de Bruxelles; it collects the research output of the University, available on open access as much as possible. The works included in DI-fusion are protected by the Belgian legislation relating to authors’ rights and neighbouring rights.
Any user may, without prior permission from the authors or copyright owners, for private usage or for educational or scientific research purposes, to the extent justified by the non-profit activity, read, download or reproduce on paper or on any other media, the articles or fragments of other works, available in DI-fusion, provided:
The authors, title and full bibliographic details are credited in any copy;
The unique identifier (permalink) for the original metadata page in DI-fusion is indicated;
The content is not changed in any way.
It is not permitted to store the work in another database in order to provide access to it; the unique identifier (permalink) indicated above must always be used to provide access to the work. Any other use not mentioned above requires the authors’ or copyright owners’ permission.
Faculté de philosophie et lettres
Analyse et description des usages contemporains de la ponctuation
française
Volume 1
Juin 2006
Guillaume F rançois
Université Libre de Bruxelles
llllllllllllllllllllllll Illlllll 0033 ^
^■^03
Thèse présentée en vue de l’obtention du grade de docteur en Philosophie et lettres, orientation Langues et littérature
|n la direction de Mme la Professeur
I Annick Englebert
Faculté de philosophie et lettres
Analyse et description des usages contemporains de la ponctuation
française
Volume 1
Juin 2006
Guillaume F rançois Thèse présentée en vue de
l’obtention du grade de
docteur en Philosophie et lettres,
orientation Langues et littérature
sous la direction de Mme la Professeur
Annick Englebert
21 §171.2 per cola et commata) per et commata) 34 citation toutes les ressources toutes ressources 43 §50 l.a. d’interrogation. d’interrogation ;
l.c. du point-virgule du point virgule 46 citation le point virgule [sic]
les deux points [sic]
le point-virgule les deux points 55 §66 1.3 signes de phrase. signes de phrases.
65 note sous-représentés sous représentés
98 ex. 60 moutons, comme moutons^comme
100 ex. 70 de gaz en de gazen
100 ex. 79 par an en France par en France
102 ex. 94 La recherche. L'actualité des sciences
La recherche. L’actualité des sciences 104 eîç.106 d’artérosclérose d’artériosclérose
107 §1621.6 considérée comme non encadrée considéré comme encadré
108 ex. 126 noirs noirs
121 §1871.2 sont-elles sont elles
123 ex.213b 212b 213b
124 ex.217 homme d’affaires hommes d’affaires
126 citation qui ne lui qu’il ne lui
152 ex. 102 bals musettes bals musette
156 §2421.3 suspens, la suspens ; la
ex. 124 scrutateurs scrutateur
163 §2591. 1 des virgules de virgules
167 ex. 173 et l ’Obélix est et rObélix est
169 ex. 187 déguisés déguisé
174 §278 1.17 (des) élément(s) infraphrastique(s) (des) éléments inffaphrastiques
187 ex. 256 stupéfaite. tupéfaite. .
188 §293 1.6 au paragraphe à la phrase
198 ex. 27 - La suite La suite
204 §3151.13 1996)). 1996).
212 ex. 78 ouvrirait ouvrait
§3281.8 et on ne trouvera et ne trouvera
218 §334 1.3 104)). 104).
226 ex. 145 klach kop klach klap
230 ex. 176 min min
232 ex. 180 aux gestes posés aux geste posés
237 §3591.2 les précède le précède
340 §363 1. 16 8°) omission 8°) mission
244 ex. 13 (“Touche “(Touche
250 ex. 60 André Manoukian Alain Manoukain
256 ex. 88 (Lorenica (Lorenicaa
ex. 89 André Abdré
262 ex. 117 [Télé Moustique, 13, 2003, p. 35] [Le Vif/L 'express, 27/06-3/07/03,
P 10]
295
298 301 303 304 305 306 311
315 317 319 323 331 331 334 341 343 343
345 345 346 348 351 362
ex. 14 Dis Dis
ex. 15 Je ne sais pas Je ne sais pas
ex. 16 Ou’en sais-tu ? Qu’en sais-tu ?
J’ai déjà répondu J’ai déjà répondu
ex. 17 Quoi donc, madame Jonc ? Quoi donc, madame Jonc ? ex. 18 Tu veux dire quoi ? Rien. Tu veux dire quoi ? Rien.
J’oubliais : J’oubliais :
Les veux ? Les yeux ?
§448 1.1 l’usage standard l’usage « normal »
ex. 42 à un miaulement à miaulement
§457 1.11 renforcée par l’attitude renforcée face à l’attitude
ex. 55 La petite. La petit,
ex. 59 longueurs d’onde. longueurs d’ondes.
ex. 60 de ce qui pouvait de qui pouvait
ex. 68 Cause touiours. aeite-toi. Cause toujours, aeite-toi.
§463 1.4 signes de phrase signes de phrases
§47 1.3 sept points cinq points
1.3-4 points-virgules points virgules
1.4 cinq des sept points quatre des cinq points
le dernier les deux autres
1.27 points d’interrogation points d’interrogations
ex. 9 descends vite descend vite
ex. 25 eau chaude eau chose
ex. 33 la colère.... la colère[^
§485 1.2 (v. §§ 204-208 et 222-225) V. (§§)
ex. 68 [...], jette [•••],jette
§496 1.2 oblique, et la oblique, etla
§499 1. 25 des points-virgules des points virgules
ex. 12 toutes les toute les
ex, 18 toutes les toute les
ex.23 « Tu m'as ctppris à parler et tout « Tu m’as appris à parler et tout le le profit que j'en ai, c 'est que je profit que j’en ai, c’est que je sais
sais blasphémer » blasphémer »
ex. 3 2 à bras ouverts à bras ouverst
ex. 3 6 sur la gauche sur gauche
ex. 44 sur sa droite sur droit
ex. 5 7 comme il dit comme il di,t
§522 1.15 suivi d’une majuscule suivi d’une virgule
532 1.14 celles de la phrase et du celles du texte du texte et du
1.15 signes de phrase et de signes de texte et de
Nous remercions, en premier lieu, Annick Englebert, qui, par ses conseils judicieux, a pu nous éviter nombre d’errements et de maladresses, qui, par son soutien,
nous a permis de passer les moments de doutes et de découragement.
Nos remerciements vont également à tous les membres du Cercle de Linguistique de Bruxelles et de l’École doctorale Langue et discours pour l’attention qu’ils ont porté à nos recherches, et principalement à Marc Wilmet et Dan Van Raemdonck, pour les avis qu’ils ont voulu nous donner sur la syntaxe et la phrase, ainsi qu’à Laurence Rosier, pour ses conseils sur le discours rapporté et la circulation de discours.
Merci également à Roger, Jean-Pierre et Pascaline (ainsi que ses parents) pour les commentaires stylistiques et orthographiques qu’ils nous ont accordés. Qu’on mette les quelques incongruités linguistiques (au regard de la norme) restantes sur le compte de l’enthousiasme qui portait le scripteur et ses relecteurs !
Je tiens également à exprimer ma gratitude à Lucienne, Sabrina et Claudia pour lerus achats de magazines qui ont largement contribué à la constitution des corpus.
Merci également aux coiffeurs et au corps médical qui ont l’excellente idée de laisser matière à corpus dans leurs salles d’attente.
Merci encore à notre maman qui nous soutient depuis toujours et nous a déchargé de nombres de tracasseries quotidiennes et à notre grand-père qui, toujours, a cru en nous.
Merci enfin à Christophe pour sa présence de chaque instant, ses
encouragements et son aide.
A adverbe Adj adjectif Ae auxiliaire Aé auxilié App apposition
Cprép complément de la préposition Cv complément du verbe
DC déterminant caractérisant DD discours direct
DDL discours direct libre DI discours indirect DIL discours indirect libre DQ déterminant quantifiant
DQC déterminant quantifiant-caractérisant DR discours rapporté
Nn noyau nominal Np noyau prépositionnel Nv noyau verbal
P prédicat Ph phrase S sujet Sa signifiant Sé signifié
SN syntagme nominal
SP syntagme prépositionnel
SV syntagme verbal
i Tout texte écrit est, à notre époque, émaillé de petits signes qui, placés à côté des lettres, le rendent plus lisible. Ce sont les virgules, points, parenthèses et autres guillemets, appelés signes de ponctuation. Ce sont ces marques souvent négligées, tant par les enseignants que par les chercheurs, que nous nous proposons d’étudier ici.
En effet, depuis les débuts de la linguistique moderne (1916 et Le cours de linguistique générale de F. de Saussure), l’écrit, comme mode spécifique d’expression de la langue a été largement dédaigné par les spécialistes, et plus particulièrement ces marques strictement graphiques que sont les signes de ponctuation.
2 Ce peu d’intérêt trouve son explication dans les propos de Saussure au sujet de l’écriture. On sait que Saussure défendait l’idée que l’oral est la première forme du langage, et par conséquent l’écrit, un moyen de retranscription de cette forme première.
L’auteur du Cours de linguistique générale condamne donc sans équivoque l’écriture comme mauvais représentant de l’oral, dans le chapitre VI de son introduction :
Langue et écriture sont deux systèmes de signes distincts ; l’unique raison d’être du second est de représenter le premier ; l’objet linguistique n’est pas défini par la combinaison du mot écrit et du mot parlé ; ce dernier constitue à lui seul son objet. Mais le mot écrit se mêle si intimement au mot parlé dont il est l’image, qu’il finit par usurper le rôle principal : on en vient à donner autant et plus d’importance à la représentation du signe vocal qu’à ce signe lui-même. C’est comme si l’on considérait que, pour connaître quelqu’un, il vaut mieux regarder sa photographie que son visage.
Cette illusion a existé de tout temps et les opinions courantes qu’on colporte sur la langue en sont entachées. (1916-1967 : 45)
Le résultat évident de tout cela, c’est que l’écriture voile la vue de la langue : elle n’est pas un vêtement, mais un travestissement, (/d. .'51-52)
La condamnation semble sans appel et on comprend pourquoi l’écrit a longtemps été délaissé par les linguistes dans ce qu’il a de strictement scriptural.
Pourtant, à mieux lire le texte, on se rend compte que le point de vue de Saussure est plus complexe. On le voit déjà dans la première phrase de notre première extrait : « Langue et écriture sont deux systèmes de signes distincts ». L’auteur semble en effet y sous-entendre que l’écriture constitue un système de signes à part entière et peut dès lors être l’objet d’une étude sémiotique. C’est d’ailleurs l’écriture qu’il utilise plus tard pour montrer l’arbitraire du signe :
Comme on constate un état de choses identiques dans cet autre système de signes qu’est l’écriture, nous le prendrons comme terme de comparaison pour éclairer cette question. En fait :
1 ° les signes de l’écriture sont arbitraires : aucun rapport, par exemple, entre la
lettre f et le son qu’elle désigne ;
2° la valeur des lettres est purement négative et différentielle ; ainsi une même personne peut écrire f avec des variantes [...] La seule chose essentielle est que ce signe ne se confonde par sous sa plume avec celui de /, de d, etc. ;
3° les valeurs de l’écriture n’agissent que par leur opposition réciproque au sein d’un système défini, composé d’un nombre déterminé de lettres. [...] Le signe graphique étant arbitraire, sa forme importe peu, ou plutôt n’a d’importance que dans les limites posées par le système ;
4°le moyen de production du signe est totalement indifférent [...] (Id., 165-166)
Derrida (1967) montre ainsi parfaitement, en une argumentation qui peut se résumer en cinq points, que l’écrit doit, dans le cadre des théories saussuriennes, être considéré comme un système sémiotique :
1) Les traditions orales sont plus fixes que les traditions écrites. On comprend dès lors mal pourquoi on a besoin de l’écriture pour fixer la parole.
2) L’arbitraire du signe devrait interdire la distinction phonie / graphie. Primo, le lien qui unit le signe graphique au son qu’il « représente » est déjà arbitraire.
Secundo, si l’écriture est une image de la parole, cela en ferait un symbole, et non plus un signe'.
3) Il n’y a pas de justification de l’essence naturellement phonologique du langage (sur ce point, lire Anis (1989)).
4) Saussure affirme lui-même que le langage n’est pas phonologique.
5) Saussure affirme que c’est la différence qui fait le signe. Or, les lettres répondent également à ce critère, comme nous venons de le voir.
Les positions du « père de la linguistique moderne » apparaissent donc plus complexes qu’il n’y semblait de prime abord. Nous verrons plus tard (§§ 19 et 20) que la double lecture que nous venons de donner se prolonge dans les points de vue postérieurs sur l’écriture et la ponctuation. On appellera le premier courant, dans la lignée du Saussure explicite, phonogrammatique, et le second, autonomiste.
3 On retiendra, pour la période contemporaine, deux moments (« deux vagues », Tournier, in Catcah (1980 : 28-40)) où les linguistes se sont penchés sur la question de la ponctuation. Dans les années trente, on retrouve ainsi trois textes fondateurs : Lindroth (1938), Sensine (1933) et, surtout, Damourette (1939). Ces textes visent surtout à mettre en lumière la mauvaise adéquation de la ponctuation à l’intonation et perpétuent la tradition phonogrammatique. Ils ne feront quasi pas école et la ponctuation retombera dans l’oubli linguistique jusqu’aux années septante. C’est alors, à l’occasion
' Le signe est l’union arbitraire d’un signifiant et d’un signifié, le symbole est l’union d’un concept et de
sa représentation.
d’un congrès et d’un numéro de Langue française (Catach, 1977, 1979 et 1980), que la ponctuation va être remise à l’avant-scène. Depuis, on voit apparaître de temps en temps une étude relativement isolée (Demanuelli, 1987 ; Vedenina, 1989 ; Drillon, 1991 ; Anis, 1988 ; Dufay, Rosier et Tilkin, 1998 ; Dahlet, 2003) et quelques textes normatifs ou de vulgarisation (Brun & Doppagne, 1971 ; Doppagne, 1998b; Causse, 1998;
Colignon, 1975 et 1992 ; etc.).
On peut retenir de cette deuxième vague six grands axes de recherche :
1. Théorique, qui tente de fonder un système rigoureux de la ponctuation française (Catach (1996) pour une approche davantage phonogrammatique ou Anis (1990) pour une approche clairement autonomiste, p. ex.) ;
2. Stylistique, qui a pour but de décrire les usages spécifiques de certains signes chez tel ou tel écrivain (Van Sevenant, in Defays, Rosier et Tilkin, (1998)) ;
3. Computationnelle, qui cherche à rendre possible la production et/ou la réception des signes de ponctuation par des programmes informatiques (Mourad, 2001) ;
4. Didactique et/ou psycholinguistique, qui vise à dégager les processus d’acquisition de la ponctuation chez les enfants et/ou les fonctions de ces signes sur la production et la compréhension de texte (Fayol, 1999, p. ex.) 5. Normative, qui a pour but de donner le « bon usage » de la ponctuation
(Doppagne, 1998b, p. ex.) ;
6. Phonographématique, qui tente de mettre en rapport la ponctuation et les phénomènes suprasegmentaux de l’oral (Mischonnic, in Dürremat, 2000 : 289-293).
On y ajoutera quelques descriptions de signes particuliers (Authier, 1979 ; ou Pétillon-Boucheron, 2003), ainsi que deux tentatives de description basées sur des corpus essentiellement littéraires (Vedenina, 1989 et Dahlet, 2003).
4 Le moment nous a donc semblé opportun de consacrer un travail d’ampleur à la ponctuation française contemporaine. Il ne saurait être question d’épuiser ici le sujet.
Notre étude vise essentiellement à donner un premier aperçu global. Sans doute y
négligeons-nous certaines pistes, certains outils d’analyse. Quels que soient le temps,
l’énergie et la passion que Ton met dans un travail, ils ne suffisent pas à cerner tous les
aspects d’une question. Notre but est ici de mener une première étude détaillée du sujet
qui pourra, nous l'espérons, servir de base à des recherches futures qui combleront les lacunes immanquables de ce travail.
Pour ce faire, nous aborderons dans un premier temps ce qu’on a dit de la ponctuation. Nous résumerons ainsi quelques éléments de son histoire, quelques idées reçues, ainsi que les tentatives récentes de théorisation. À partir de la critique des diverses idées, nous échafauderons un premier modèle théorique encore provisoire qui servira de base et de fil conducteur à nos analyses empiriques. Elle nous permettra de dégager une première définition de la ponctuation ainsi qu'un premier inventaire et un premier classement de nos signes.
Notre étude se poursuivra par une analyse de corpus. Il nous a en effet semblé que cet élément était celui qui faisait le plus cruellement défaut à tout ce que nous avons pu lire sur le sujet. Nous y étudierons chacun des signes que nous aurons retenus en fin de première partie sous l’angle tant syntaxique que sémantique ou énonciatif. L'analyse de chaque signe retenu en fin de première partie nous permettra de mettre notre premier modèle à l'épreuve des faits linguistiques, de réévaluer et de l'amender si nos observations contredisent nos premières tentatives de théorisation.
Notre modèle fondé à la fois sur l’analyse critique de la littérature sur la
ponctuation et sur notre étude de corpus, nous prolongerons nos observations par
quelques études stylistiques. Celles-ci nous permettront de mettre notre modèle à
l’épreuve des cas limites que sont les jeux littéraires et donc de voir sa pertinence.
Vers une définition
5 Avant d’entrer dans la description de notre corpus, il nous paraît essentiel de voir ce que la théorie a produit en matière de ponctuation. Comme les études sur le sujet ne foisonnent pas, nous proposons une première approche en deux temps : 1° un petit historique des signes qui vont aboutir à notre système de ponctuation ; 2° une approche
« naïve » du concept au travers des définitions des dictionnaires. Ceci devrait nous
permettre de brosser un premier tableau des idées reçues sur la ponctuation. Nous
aborderons ensuite les quelques tentatives de théorisation que les vingtième et vingt-et-
unième siècles ont pu produire. Nous terminerons ce parcours par un bilan critique et
une première tentative de définition et de systématisation de la ponctuation. Cette
première définition nous permettra de dresser un inventaire des signes que nous
étudierons dans la suite de ce travail. Il débouchera en plus sur un classement de ces
signes qui servira de base à nos analyses empiriques. D est évident que ces premières
tentatives théoriques ne prétendent pas au statut de système de la ponctuation. Seule
l'étude des faits linguistiques nous permettra de dégager ce système. Celui que nous
proposons à la fin de cette partie ne constitue qu'une première approximation qui servira
de guide à l'étude des corpus.
T. P remière approche
6 Dans ce premier chapitre, nous nous proposons essentiellement d’aborder les idées reçues sur la ponctuation au travers à la fois de l’histoire de notre système et des définitions usuelles.
1 ■ Histoire de la ponctuation
7 Force est de constater que l’histoire de la ponctuation n’a pas passionné les foules (fussent-elles de linguistes). Les quelques études existantes nous permettront cependant de brosser un tableau approximatif des pratiques qui ont mené à notre système contemporain.
Nous ferons état ici tant des usages observés que des théories énoncées aux différentes époques^.
1.1. Pratiques antiques
8 On sait que les premières écritures alphabétiques pratiquaient ce qu’on appelle la scriptio continua, ou écriture continue, autrement dit ne faisaient apparaître aucune division entre les lettres qui composent le texte.
La première tentative de division daterait du XIV^ siècle avant notre ère et se trouverait sur les inscriptions ougarites qui séparaient les mots au moyen de points (Fonagy, 1980).
Les Grecs anciens ignoraient cet usage. Aussi, pour repérer les frontières de mot, disposaient-ils de quelques autres procédés : la distinction du bêta initial et non initial, du sigma final et non final, l’esprit placé sur les voyelles initiales, les lettres souscrites en fin de mot et enfin des « accents » marquant l’accent phonétique. Bien sûr, un système tel que celui-là ne permet pas un découpage univoque de tous les textes. Mais ceci explique sans doute pourquoi jusqu’à la Renaissance on nomme ponctuation aussi bien ce que nous appelons ainsi aujourd’hui que les signes diacritiques (accents, cédille, etc.). Cependant, à partir du quatrième siècle avant notre ère, se développe un système de trois points marquant les pauses dans la diction (Catach, 1996). Ces trois signes se différencient par leur position sur la ligne : point en haut, pause forte ; point médian,
^ On se gardera cependant de penser qu’une théorie contemporaine de faits linguistiques est forcément
celle qui les décrit le mieux, comme le fait Mourad (2001). Nombre d’exemples dans d’autres domaines
ont montré le décalage qui pouvait exister entre théorie et pratiques (qu’on pense notamment à « la règle
des vingt-quatre heures » pour le passé composé, cf. Wilmet, 2003 : 392).
pause moyenne ; et point bas, pause faible. On en trouve notamment la description chez Denis de Thrace. En plus de ce système, Aristophane de Byzance (-257/-180) et Aristarque de Samothrace (-220/-143), successeurs de Zénodote d’Éphèse à la tête de la bibliothèque d’Alexandrie, mettent au point un système de marques signalant les divisions supérieures du texte ainsi qu’un système de notes (Drillon, 1989)^.
Ces deux systèmes seront repris par les Latins. Le premier aura essentiellement un usage didactique, dans l’apprentissage de la lecture à voix haute. Sa réalisation n’est donc jamais de l’auteur du texte, mais soit de l’enseignant, soit de l’apprenant. Ceux-ci les ajoutent aux textes afin d’avoir des repères visuels lors de la diction publique, le lecteur expérimenté se passant de cet artifice. Le deuxième système donnera l’écriture dite per cola et commuta, soit une présentation du texte où apparaissent les grandes divisions (chapitres, titres, etc.). On en trouve témoignage dans le De notis sententiarum de Donat. (Cf. Parkes, 1992)
Si on suit Catach (1996), cette ponctuation antique a trois fonctions : l’aide à la lecture et à la récitation, l’aide à l’établissement et au traitement du texte, l’aide au chant et à la rédaction chantée. Il semble évident que la deuxième est principalement dévolue à l’écriture per cola et cornmata alors que les deux autres sont remplies surtout par le système à trois points.
9 La fin de l’Empire romain se caractérise par deux mouvements distincts, centraux dans l’histoire de la ponctuation. Il s’agissait d’un côté de fixer la lecture des textes religieux et de l’autre de conserver l’héritage antique.
Il ne faut pas oublier qu’à cette époque la majeure partie de la population est analphabète et que les textes religieux sont surtout diffusés grâce à leur lecture dans les églises. Saint Augustin s’inquiète déjà de ce que le déplacement d’une simple pause peut changer radicalement le sens d’un énoncé. Pour remédier à cela, Saint-Jérôme propose les premières éditions per cola et commuta d’extraits de la Bible. Il en fixe ainsi les divisions majeures qui donneront les versets que nous connaissons actuellement.
Parallèlement à cela, une poignée d’érudits tentent de sauver l’héritage culturel antique en cette période de troubles. Ils se mettent donc eux aussi à marquer les divisions dans les textes afin de les rendre plus clairs.
^ Ces divisions se marquent au moyen de signes particuliers et non par des jeux graphiques de passage à
la ligne ou de blanc comme dans l’usage moderne.
En plus de ces signes de grandes divisions, certains monastères maintiennent les trois points pour les divisions de niveau inférieur. (Cf. Parkes, 1992)
1.2. Ponctuations médiévales
iO La ponctuation médiévale est encore mal connue. Il semble qu’elle se caractérise par une faible fixation dans ses formes et ses usages.
Dans un premier temps, il est évident comme le souligne Parkes (1992), que le fait que le latin classique soit devenu une langue étrangère pour la majorité des locuteurs dès le haut Moyen-Âge a dû jouer un rôle dans les habitudes de lecture. Alors que les anciens voyaient surtout l’écriture comme un représentant de l’oral, il apparaît que les lecteurs de l’époque aient eu un rapport essentiellement graphique aux textes anciens qui a complètement modifié leur attitude. Ainsi, Isidore de Séville recommande-t-il déjà la lecture silencieuse !
Ce changement d’attitude a entraîné un changement de pratiques. Ainsi, la ponctuation commence à s’imposer dans la rédaction des textes dès le sixième siècle.
C’est en Irlande aux septième et huitième siècles qu’ont lieu les plus importantes modifications. Le latin, plus encore que dans la Romania, y est langue étrangère et pour faciliter la lecture, les moines commencent à séparer les mots aux moyens de blancs. Ils ajoutent également au système ancien de marquage d’unités supérieures ce que Parkes appelle des lettrae notabiliores, autrement dit des lettres plus grandes que les autres en tête des parties importantes. Ces innovations seront reprises par les copistes anglo- saxons qui affineront quelque peu le système au moyen à la fois d’usages importés d’Italie et de pratiques recopiées des Anciens*^. Il faut cependant noter qu’il n’y a à cette époque aucune normalisation et que les usages varient fortement d’un scribe à l’autre...
Par la suite, on peut citer trois périodes importantes dans l’évolution et la fixation du système de ponctuation.
Les premiers développements ont lieu sous le règne de Charlemagne. Celui-ci, soucieux de la formation du clergé et du rayonnement intellectuel de l’empire, fait venir à sa cour nombre de clercs et encourage largement la diffusion des textes écrits. Ceci entraînera une augmentation importante dans la production d’écrits, qui s’accompagne d’une volonté de standardisation. Ainsi est créée la minuscule Caroline, première lettre minuscule normalisée. Alcuin, conseiller du souverain, met aussi au jour l’importance
^ Parkes (1992 : 28) souligne le peu d’études de détail sur ces périodes anciennes et avoue avoir du mal à
faire la part des choses entre innovations simultanées, emprunts à l’Italie et adaptation d’usages antiques.
capitale de la ponctuation et l’usage de celle-ci s’impose peu à peu. Ces changements s’accompagnent également d’une évolution dans les formes des points. Ceux-ci sont surmontés d’accents pour permettre une plus grande lisibilité. Il en restera le punctus interrogativus (point surmonté d’un tilde) et le punctus elevatus (point surmonté d’une virgule inversée). Dans les siècles suivants, ces signes semblent peu à peu s’imposer et on leur adjoint le punctus flexus (point surmonté d’un demi-cercle placé sur l’arrondi) servant à marquer les pauses moyennes.
Cependant, si ces usages se répandent peu à peu, d’autres systèmes coexistent en permanence. La tentative suivante viendra des divers ordres religieux. Mais malgré l’importance de certains d’entre eux (comme les Cisterciens), ces usages resteront l’apanage des moines appartenant à ces ordres. Il est cependant à noter la forte influence du système carolingien sur la plupart d’entre eux.
C’est au douzième siècle que va commencer à se fixer ce que Parkes (1992 : 41- 49) appelle un répertoire global de la ponctuation. Celui-ci reprend des éléments épars de systèmes plus anciens et va amalgamer divers éléments d’essais novateurs apparaissant jusqu’à la fin du Moyen-Âge. On peut en retenir dès le début du XlL siècle, le simple point (punctus) qui est utilisé pour marquer les pauses, introduire les citations, mais également pour encadrer les chiffres romains ou certaines abréviations.
Le punctus elevatus est également couramment employé, même si la marque qui surmonte le point tend à devenir soit une barre oblique, soit un deuxième point. De plus, les lettrae notabiliores se spécialisent définitivement dans le marquage des phrases. À côté de cela, des marques de divisions supérieures sont maintenues (avec quelques changements de formes et de fonction). On y ajoutera au cours des siècles suivants la virgula suspensiva en forme de barre oblique et marquant les pauses moyennes.
Le début de la Renaissance va apporter les derniers changements importants au
manuscrit avant que l’imprimerie ne vienne modifier les règles du jeu. Les humanistes,
qui souhaitaient exprimer leur pensée le plus précisément possible, se sont mis à
multiplier les signes tant dans leur usage que dans leur nombre. Il en a résulté, dans
leurs productions, un foisonnement et une originalité, mais aussi une relative absence
d’uniformisation. Mais cette multiplication a permis d’incorporer de nouveaux signes
dans le répertoire général : les parenthèses, le point-virgule, le punctus admirativus ou
exclamativus par exemple.
11 Si on en croit Marchello-Nizia (1978), Barbance (1992) et Mazziota (à paraître), le rôle de la ponctuation aurait été dès cette époque essentiellement un découpage sémantique et syntaxique. On se gardera cependant de généraliser le rôle de la ponctuation à tous les textes. Il semble en effet (Catach, in Catach, 1997 : 29-58) que les usages de la ponctuation variaient sensiblement suivant les types de texte. Or, Marchello-Nizia et Barbance n’abordent que la prose littéraire, alors que Mazziota étudie des chartes. L’écriture en vers, quant à elle, connaît plus que probablament des règles différentes^.
12 II est à noter que, contrairement à ce qu’on affirme généralement (Pétillon- Boucheron, 2003 : 23, p. ex.), les quelques théories médiévales de la ponctuation n’en donnent pas toutes une analyse pausale. Ainsi, dès le haut Moyen-Âge, Isidore de Séville, dans un guide à l’édition de texte et à la lecture, recommande-t-il une lecture silencieuse^ et fait-il des lettres, non plus des représentants de l’oral, mais des signes pleins renvoyant directement à « une chose pensable » ; ainsi il présente la ponctuation dans son Libri etymologiariwn comme un système permettant de comprendre l’analyse des phrases latines (Parkes, 1992 ; 21-22). Cette tradition logique semble survivre à travers toute la tradition monastique.
13 Notons encore que l’étude de la ponctuation de cette époque est rendue plus difficile par le fait que les scribes ne se contentaient pas de recopier des manuscrits, mais les corrigeaient également. Il en résulte que bien souvent des signes de ponctuation ont été ajoutés ou modifiés dans certains manuscrits. Il est donc particulièrement difficile face à des textes anciens de savoir de quelle main est la ponctuation, d’autant plus que les comparaisons d’écriture et d’encre ne sont pas aisées pour des marques se résumant parfois à de simples points.
^ Pour un exemple de marquage des textes en vers au XIP siècle, voir Martin, & Vezin, (1990) ou François, à paraître.
^ Il est évident que la pratique de la lecture silencieuse ne s’est pas imposée du jour au lendemain. Mais
comme le montre Llamas-Pombo (1996 et 2(X)1), cette pratique a dû perdurer à travers tout le Moyen-Âge
pour se généraliser à l’époque contemporaine. Il n’est donc pas exclu que les scribes, eux-mêmes lettrés
et habitués à l’écrit, aient été de ceux qui l’aient pratiquée. Ceci expliquerait sans doute pourquoi la
ponctuation s’est très vite autonomisée de l’oral. Si on ajoute à cela qu’un nombre significatif de
productions étaient en langue étrangère (ne fût-ce que le latin classique), on peut penser à la suite de
Parkes (1992) que le rapport à la langue antique a été essentiellement graphique, du moins pour une partie
des copistes.
1.3. De la naissance de rimprimerie à nos jours
14 Dans un premier temps, les imprimeurs se contentent de reproduire les caractères manuscrits aussi bien pour la forme des lettres que pour la ponctuation. Mais avec le développement rapide de la technique, ils ont commencé à développer leurs propres types de caractères utilisés pour plusieurs manuscrits. De plus, de petits imprimeurs vont peu à peu apparaître et acheter des types de lettres soit à de plus grandes structures, soit à des personnes spécialisées dans la création de casses. Ceci va mener à la création progressive de « familles » de caractères. Peu à peu, cependant, les signes de ponctuation auront tendance à s’harmoniser ; ce sera d’abord la généralisation du point, puis des capitales romaines pour les lettra notabiliores, ensuite la virgule, puis le point-virgule, le point d’interrogation et le point d’exclamation. S’ensuit une série d’expériences plus ou moins isolées tentant à la fois de reprendre des caractères anciens et d’en créer de nouveaux. C’est ainsi qu’au début du seizième siècle, on commence à utiliser l’italique pour les citations.
Il faut cependant se garder de penser que les signes se sont fixés dans leur usage
actuel dès cette époque. Ainsi Dolet (imprimeur du XVP siècle auteur d’un important
traité de ponctuation, cf. § suivant) distingue trois pauses : le colon (.) pour la pause
forte, le comma ( :) pour la pause moyenne et la virgule (,) pour la pause faible. À cette
époque, le point-virgule semble tomber dans l’oubli pour revenir un demi-siècle plus
tard avec une valeur de pause forte. On retrouve ainsi un système de quatre pauses,
proche de notre système actuel si ce n’est que les deux-points y marquent une pause
intermédiaire entre le point-virgule et le point. Les points d’interrogation et
d’exclamation se fixent par contre rapidement dans leurs usages actuels. De même, la
parenthèse connaît très vite un usage proche de celui que nous lui connaissons à côté
d’autres aujourd’hui disparus (marque de l’apostrophe par exemple au début du XVL
siècle, séparation entre un mot et sa définition dans les glossaires pendant tout le XViL
siècle et même un peu au-delà...). Le cas le plus intéressant est sans doute celui des
guillemets. On utilisait en effet dès le Moyen-Âge dans certains manuscrits le diplè (<)
pour marquer les extraits de la Bible ou la parole des Pères de l’Église ; celui-ci était
placé en marge tout le long du passage concerné. On voit à la Renaissance fleurir des
usages similaires, certains éditeurs placent en effet en marge des diplè éventuellement
doublés d’un côté de la page et d’autres inversés du côté opposé. Mais on trouve
également des virgules doubles (inversées ou non, suscrites ou souscrites...) dans la
même position. Dans le même usage, comme nous le signalions plus haut, certains préfèrent changer de casse et utilisent l’italique, prolongeant peut-être l’usage qui était déjà fait du soulignement dans certains manuscrits (cf. Hasenohr, in Martin & Vezin, 1990 : 288-292). Toutefois, ces usages sont encore mal fixés et il est difficile de leur trouver une régularité, mais la tendance semble s’installer de marquer la différence graphiquement entre énonciateur principal et énonciateur secondaire. À partir du siècle suivant, les usages ne deviennent pas beaucoup plus réguliers, certains utilisent même le passage à la ligne (éventuellement) accompagné d’un tiret dans le même sens. D’autres encore continuent à ne pas marquer les discours directs. Il faut attendre le XYIII*^ siècle pour que l’usage des guillemets s’impose réellement en France. Notre typographie actuelle a gardé de ces atermoiements un marquage varié des phénomènes de discours rapporté, on trouve toujours aussi bien les guillemets, l’italique, que le passage à la ligne avec tirets^.
15 C’est à partir de la Renaissance que vont naître les principaux traités de ponctuation à proprement parler. Ceux-ci, dont la Manière de bien traduire d’une langue en un autre de Dolet est le modèle, donnent une définition essentiellement respiratoire de la ponctuation (sans doute inspirée des grammaires antiques). L’ouvrage de Dolet sera pendant longtemps la référence pour les imprimeurs.
Au XViF siècle, Furetière dans son Dictionnaire universel reprend la description intonative de Dolet, mais y ajoute une composante nettement grammaticale. Nicolas Beauzée ne dit pas autre chose dans sa Grammaire générale (1767) :
Le choix des ponctuations dépend de la proportion qu’il convient d’établir dans les pauses ; et cette proportion dépend de trois principes fondamentaux : 1 ° Le besoin de respirer ; 2° La distribution des sens partiels qui constituent le discours ; 3° Le différence de degrés de subordination qui conviennent à chacun des sens partiels dans l’ensemble du discours, (apud, Pétillon-Boucheron, 2003 : 23)
Si on en croit Pétillon-Boucheron (2003 : 25), cette allusion systématique à l’oral viendrait du fait que l’unité de référence pour la ponctuation est la période, que Furetière définit comme « une petite estenduë de discours qui contient un sens parfait,
& qui ne doit pas estre plus longue que la portée de l’haleine ». Or si Beauzée utilise le terme période, Dolet utilisait dans le même sens sentence, la sententia des grammairiens latins, qui a survécu à travers tout le Moyen-Âge. Les mêmes Latins qui faisaient
^ On voit bien ici l’ampleur du travail qui reste à effectuer en matière d’histoire de la ponctuation. Nous
n’avons trouvé aucune indication sur l’apparition des points de suspension par exemple. De même, on
ignore comment les deux-points sont passés d’une pause moyenne-forte à l’usage actuel...
exclusivement usage de signes de ponctuation dans l’aide à la lecture publique. De plus, si la tradition monacale du Moyen-Âge défend plutôt l’autonomie du signe graphique, elle continue à utiliser pour définir la ponctuation le terme pause, mais celui-ci peut également être compris dans un sens strictement graphique... Si on sait que les humanistes rejettent en masse la culture scolastique, on peut comprendre pourquoi on abandonne l’idée d’une écriture autonome, mais pas l’idée de pause pour la ponctuation, puisque celle-ci vient directement de l’Antiquité. Il est d’ailleurs amusant de constater que si tous les auteurs citent en premier lieu cette hypothèse intonative, presque aucun d’eux ne l’utilise dans ses analyses ! Même si Beauzée la convoque souvent, elle sert rarement d’argument principal, car même lorsque qu’il parle de marquer les pauses, celles-ci doivent toujours coïncider avec des divisions syntaxico-sémantiques.
16 On sait peu de choses des pratiques de ponctuation de la Renaissance à la fin de l’âge classique. Et on ne sait surtout pas à qui appartient la ponctuation. Brako (in Catach, 1977 : 62-64) montre bien l’ambiguïté à la fin du XViE siècle. Il semble que les imprimeurs recopiaient la ponctuation des auteurs ; or, ceux-ci n’en avaient aucun soin et la laissaient largement à ceux-là....
Le dix-neuvième siècle marquera le début d’une réelle revendication de la ponctuation par les écrivains (Sand, Baudelaire, Hugo), qui s’opposent aux imprimeurs qui s’estiment seuls maîtres en la matière et aux grammairiens qui pensent que la ponctuation est trop « logique », « universelle » pour être laissée au caprice et à la fantaisie des créateurs. Il faudra attendre la fin du XX^ siècle cependant pour que quelques auteurs ayant pignon sur rue puissent imposer leur propre style en la matière (nous pensons notamment à Nathalie Sarraute et à son usage particulier des points de suspension).
1.4. Bilan
17 II apparaît donc que les premiers usages de la ponctuation aient servi essentiellement à l’édition et au commentaire de texte (l’écriture per et commata) et à la lecture oralisée (les trois points latins). Le Moyen-Âge a semble-t-il repris ces usages et les a enrichis pour créer un système à la fois complexe, foisonnant et non uniformisé.
Malgré quelques tentatives d’unification durant cette période, les usages ont varié
suivant le type de texte, l’atelier de copie et les copistes eux-mêmes. Il faut attendre le
développement de l’imprimerie pour qu’une première unification aboutisse avec la
diffusion du traité de Dolet. Les siècles suivants achèveront de fixer un système qui se rigidifie au dix-neuvième siècle.
Quant aux idées sur la ponctuation, on peut constater que, dans un premier temps, on regroupe dans un même ensemble les signes de division du texte et les signes diacritiques. Il faut attendre le seizième siècle pour que ponctuation prenne son sens moderne. Toutefois, alors que le Moyen-Âge avait commencé à développer l’idée d’une ponctuation autonome de l’oral, celle-ci est oubliée à la Renaissance pour laisser place à la conception antique de marquage des pauses orales. Cette idée perdure dans les siècles qui suivent, mais s’y adjoint également une idée de découpage logico-syntaxico- sémantique.
Il est évident que tout ce que nous avons consigné ici ne repose souvent que sur des hypothèses et de bien maigres études... Si l’intérêt pour la ponctuation médiévale se développe ces dernières années (nous pensons notamment aux travaux de Llamas Pombo et Mazziota), les études postérieures sont encore largement terra incognito. Si on excepte un article de Catach et quelques pages de Parkes, l’impact réel de l’imprimerie sur les pratiques de ponctuation et notamment leur influence sur l’écriture manuscrite est encore largement à explorer. De même que la fixation du système dans les siècles suivants.
Nous verrons cependant que ces quelques éléments d’histoire que nous venons d’ébaucher ne sont pas sans influence sur les idées reçues qui circulent à notre époque.
2. Définitions usuelles de la ponctuation
18 Les définitions usuelles de la ponctuation devraient nous donner un aperçu global des idées reçues sur le sujet. Après les avoir brièvement exposées et commentées, nous verrons dans quelle mesure l’histoire éclaire ces idées et comment on peut (doit ?) les critiquer.
2.1. Définitions
19 Le Dictionnaire de l’Académie française (1935) donne : P onctuation , n. f. Art de ponctuer [...]
Il se dit aussi de la manière de ponctuer [...].
P onctuer ,
v. tr. Mettre des points, des virgules et d’autres signes de ponctuation dans un discours écrit, pour distinguer les phrases et les différents membres dont elles sont composées [...]
Le dictionnaire Larousse Encyclopédique (1984)
P onctuation , n. f. 1.Action, manière de ponctuer, de marquer les divisions d’un texte, les phrases d’exclamation, de gestes.
2. Système de signes graphiques servant à marquer les pauses entre phrases ou éléments de phrases, à noter certains rapports syntaxiques, à traduire certaines nuances, affectives
P onctuer ,
v. t. [...] 1. Ponctuer un texte, le marquer de signes de ponctuation selon les règles [...]
Le Trésor de la Langue française, quant à lui : P onctuation , subst. Fém.[...]
1. Ensemble des signes graphiques non alphabétiques utilisés dans un texte pour noter les rapports syntaxiques entre les divers éléments de la phrase ou de la proposition, les rapports avec le sens, les idées du texte, les variations d’ordre affectif [....]
P. méton. Fait d’utiliser ces signes
Enfin, le Grand Robert de la Langue française ;
P onctuation , [...] n.f. [...] 1. Système de signes servant à indiquer les divisions d’un texte écrit en phrases ou éléments de phrase, à noter certains rapports syntaxiques ou certaines nuances affectives de l’énoncé qui, dans le langage parlé, s’exprimeraient par des particularités de débit (notamment les pauses, de l’accentuation ou de l’intonation). [...] - Le fait d’utiliser ces signes ; la manière particulière dont on les utilise, les dispose [...]
La première constatation que nous pouvons faire est que ponctuation dans son acception linguistique offre au moins deux sens, soit le système de signes soit la manière de les utiliser.
On voit d’emblée les critères définitoires également exploser. On peut dire en les amalgamant tous que nos signes sont des signes :
• graphiques (TLF, Larousse, « dans un discours écrit » (Acad.), « [dans] un texte écrit » (Robert)) ;
• non alphabétiques (TLF) ; ayant pour fonction :
• de noter certains rapports syntaxiques (TLF, Larousse, Robert, « pour distinguer les phrases et les différents membres dont elles sont composées » (Acad.)) ;
• de noter les rapports avec le sens, les idées d’un texte (TLF) ;
• de noter les variations d’ordre affectif (TLF, Larousse, Robert) ;
• de marquer les pauses (Larousse).
Donc des signes graphiques notant des rapports syntaxiques, sémantiques, intonatifs et « affectifs ».
Nous proposons donc de reprendre chacune de ces constatations pour voir dans
quelle mesure elles correspondent aux faits linguistiques. Nous les évaluerons dans
l’ordre où nous les avons présentées. Nous verrons ainsi en premier lieu pourquoi ponctuation a deux définitions, ensuite si la ponctuation est bien faite de signes au sens linguistique du terme, en troisième lieu quels sont ses rapports avec l’intonation. Le marquage de découpage syntaxique, sémantique ou autre se retrouvera essentiellement dans notre étude de corpus.
2.2. Un système de signes ou la manière de les utiliser ?
20 La double définition de la ponctuation (à la fois ensemble de signes et manière d’utiliser ces mêmes signes) trouve son explication dans l’histoire de notre système.
Rappelons-nous que dans un premier temps, on utilise un système à trois pauses marquées par trois points. Point, en latin, se dit punctum et donnera le verbe punctuare
‘mettre des points’ et en français ponctuer. Ce dernier donnera à son tour vers 1521 le mot punctuation, façon de ponctuer, dont la première attestation de l’orthographe actuelle (ponctuation) daterait de 1540 (suivant Le Robert historique).
Cependant, nous avons vu que nos trois points évoluent rapidement vers d’autres signes (virgules, barres obliques, doubles points, etc.), qu’on continue à appeler points (comme Dolet par exemple). Cette appellation survit dans les siècles suivants à côté de marCj[ues, caractères, notes et signes de ponctuation. Cette dernière appellation ne s'imposera qu'au dix-neuvième siècle (cf. Lapecherie, in Dürenmatt, 2000 : 9-20).
On comprend mieux pourquoi le mot ponctuation continue à être ambigu. D'un côté il désigne la manière d'utiliser ces marques que l'on n'appelle plus points. De l'autre, il vient suppléer à ce même mot devenu désuet.
Nous l'utiliserons pour notre part aussi bien dans un sens que dans l'autre.
Notons simplement que si on définit la ponctuation comme un système de signes, ce terme définit à la fois l'inventaire des signes et l'usage qu'on en fait. Ainsi, si on parle de la ponctuation de tel auteur, on parle de son système de signes, donc à la fois des signes qu'il emploie effectivement et la manière dont il les emploie.
Encore faut-il que les signes de ponctuation soient des signes au sens linguistique.
2.3. Des signes?
21 Le fait que les signes de ponctuation soient des signes linguistiques semble
relever de l'évidence chez la plupart des auteurs, qui ne prennent même pas la peine de
discuter cette hypothèse. Nous n'avons relevé qu'une seule voix clairement discordante :
celle de Lapecherie (in Dürenmatt, 2000 ; 9-20). Mais avant de nous pencher sur son argumentation rappelons brièvement ce que la linguistique appelle signe.
La définition du signe communément admise en linguistique remonte à Saussure (1916). Il définit le signe comme l’union arbitraire d’un signifie (Sé) et d’un signifiant (Sa). Le Sé est « l’image acoustique » (ou graphique, comme l’ajoutera Hjelmslev) et le Sa le « concept ». On admet aujourd’hui que cette formulation est assez maladroite et, comme le font notamment Mauro (dans Saussure, 1916-1995) et Klinkenberg (1996), on préférera parler d’abstraction ou de modèle de la forme et du contenu.
Lapecherie rappelle d'abord que le terme signes de ponctuation ne s'est imposé qu'au XIX*^ siècle (v. § 20). Il tente ensuite de démontrer que les signes de ponctuation ne sont pas des signes au sens saussurien (ils n’auraient pas de Sé, leur sens étant trop fuyant, peu fixé et donc trop dépendant de l’idiolecte), ni non plus des signes au sens
Q
que lui donnaient les stoïciens (aliquid stat pro aliquo ) parce qu’ils ne remplacent rien (ils ne peuvent remplacer l’intonation car le texte écrit n’est pas une réplique du texte oral). Ils seraient dès lors ce que Pierce appelle des indices, autrement dit des éléments sémiotiques qui montrent (ici les limites de groupes syntaxiques entre autres).
Nous ne pouvons cependant complètement adhérer à cette argumentation. Nous ne voyons en effet pas ce qui permet à l’auteur de conclure qu’une charge sémantique faible équivaut à un Sé nul. La langue française possède en effet nombre de morphèmes dont le Sé n'est pas évident, qu'on pense par exemple au petit mot de (Englebert, 1992).
Nul à notre connaissance ne lui a nié son statut de signe linguistique. Mais il incombera au reste de ce travail de montrer que l'ensemble des signes que nous nous proposons d'étudier ici possèdent effectivement un Sé, aussi faible soit-il.
Maintenant que nous avons argumenté (plus que montré) que les signes de ponctuation peuvent être considérés comme des signes linguistiques au sens saussurien du terme, nous allons voir ce qu'on peut dire d'eux à propos de leur statut de signes graphiques.
2.4. Des signes graphiques
La nature essentiellement graphique de la ponctuation relève de l'évidence et nul ne la remet en cause. Nous traiterons donc ici de la place qu'elle peut occuper dans le système graphique.
Quelque chose est là pour autre chose.
Il ne s'agit pas de dresser un inventaire complet des théories sur le(s) système(s) graphique(s). Nous allons simplement résumer brièvement les deux courants principaux pour le français et voir quelle place ils réservent à la ponctuation.
23 Le premier système est l'œuvre de Catach (1978). Son principal but est de rendre compte efficacement de l'orthographe française. Il ne concerne donc, au début, que les caractères alphabétiques. L'auteur postule que l'orthographe française est essentiellement phonogrammatique (reproduisant les sons de l'oral). L'écriture y est donc vue comme un système principalement inféodé aux pratiques orales (même si l'auteur reconnaît une « relative » autonomisation de l'écrit).
Elle définit le graphème, ou signe graphique, comme un ensemble d'unités graphiques signifiantes. Le premier groupe de graphèmes est constitué de phonogrammes, ou lettres ou groupes de lettres servant à représenter un son {s et on dans son, p. ex.). Elle y ajoute les morphogrammes, ou graphèmes représentant une unité morphologique {ons dans parlons, p. ex.), les logogrammes, ou graphèmes renvoyant directement à un lexème (à p. ex.) et « des lettres muettes souvent étymologiques », satellitaires dans le système.
Dans cette optique, la ponctuation devient un système auxiliaire de signes constitué de signes directement signifiants (ils ne renvoient à aucun autre phénomène linguistique qu'eux-mêmes).
24 La seconde théorie importante pour le français est celle d'Anis (1988). L'auteur y postule une graphématique autonome, aux antipodes des vues de Catach. Selon lui, le système graphique est autonome du système oral, ils représentent deux canaux distincts de la même langue, la transcrivant chacun dans ses termes propres^. Il propose donc de définir le graphème comme une figure'^ graphique, au même titre que le phonème est une figure orale. Le graphème sera donc étudié avec les mêmes techniques que le phonème, sur la base de paires minimales. Anis en donne donc la définition suivante :
« unité distinctive minimale étudiée sur la base de paires minimales ».
Son système distingue les alphagrammes, ou caractères alphabétiques, les topogrammes, ou graphèmes ponctuo-typographiques servant à marquer les divisions du
®On notera qu'il parle bien de graphématique autonome et non indépendante. Il ne nie en effet aucunement l'influence réciproque des deux codes, mais crée une discipline particulière la phonogrammatique, chargée d'étudier spécifiquement ces rapports.
'^Figure est à entendre ici au sens de Hjelmlev, c'est-à-dire d'unité linguistique minimale non signifiante.