Gilbert Badia,
Maître-assistant à la faculté des lettres d'Alger, spécialisé dans les études germanistes,
est l'auteur, en particulier,
d'une Histoire de l'Allemagne contemporaine (Éditions Sociales, 2 vol. 1961)
© Julliard, 1966.
Extrait de la publication
Repères indispensables
Groupements politiques
Les Majoritaires (ou S.P.D), leaders Ebert, Scheidemann, Landsberg, Her- mann Müller; aile droite animée par David, Südekum, Lensch, Noske.
Les Indépendants (ou U.S.P.D.), A gauche
leaders Haase, Dittmann, Kautsky, le parti social-démo- Bernstein, Breitscheid; aile gauche crate se scinde en avec Ledebour, Düumig, Louise 1916-1917 Zietz, Eichhorn, Eisner (en Bavière).
Les Spartakistes qui sont membres de l'U.S.P.D. jusqu'au 30 décem- bre 1918 et constituent alors le parti communiste. Leaders Liebknecht, Luxemburg, Mehring, Zetkin, Pieck, Rühle, Eberlein, Meyer, Duncker.
Les Délégués révolutionnaires (Revo- lutionare Obleute), leaders Richard Müller, Barth, Scholze. Organisme né peu avant la révolution dans les usines de Berlin.
Les partis, dits de la majorité, se sont mis d'accord en 1917 pour se consul- ter régulièrement (le S.P.D. en fait partie).
Zentrum, parti catholique, principal leader Erzberger.
Fortschrittliche Partei ou parti pro- Au centre gressiste, représente surtout la
moyenne bourgeoisie; leaders von Payer, Haussmann.
Natiorial-liberale Partei, fondé en 1867, parti de centre droit, leader:
Stresemann.
Repères indispensables
Les Conservateurs. Principal parti en A droite
1919: Deutsch-Nationale Partei.Presse
Journal libéral Vossische Zeitung où écrit Th. Wolf.
Majoritaires organe central Vor-
wârts.
Indépendants principal journal Die Leipziger Volkszeitung. Organe cen- tral Die Freiheit, à partir du 9 novembre.
Spartakistes organe central Die Rote Fahne, à partir de novembre 1918 seulement.
Les pouvoirs exécutifs et législatifs
L'Empereur règne Guillaume II. Jusqu'au 9 novem- Le Chancelier (dernier en date bre 1918
prince Max de Bade) gouverne, assisté de ses ministres.
Assemblée législative le Reichstag.
Le Conseil des Commissaires du Après le 10 novem- peuple gouverne, assisté de ministres. bre 1918
Il est placé sous le contrôle théorique du Comité exécutif des Conseils ber- linois ou Vollzugsrat auquel se substi- tuera après le 20 décembre le Zentralrat, qui représente les Conseils d'ouvriers et de soldats élus dans tout le Reich en novembre.
Election de l'Assemblée nationale Le 19 janvier 1919 constituante.
Armée
Généralissime Hindenburg, assisté de Ludendorff qui est remplacé, le 26 octobre 1918, par Groener.
1 Premiers craquements la défaite,
les grèves
Extrait de la publication
C'était un samedi de novembre. Il ne pleuvait pas.
Berlin, à son tour, après Kiel et Munich, Hanovre et Brunswick était entré en révolution, depuis le matin.
Toutes les révolutions ont leur image d'Epinal et leurs mots historiques. En 1789, c'était la prise de la Bastille; quand on pense à la Commune, on voit les femmes, à Montmartre, s'emparant des canons. A Berlin, le 9 novembre 1918, l'image est double.
A un balcon du Reichstag, un socialiste majoritaire, Scheidemann, vieux routier de la politique et du par- lement, ministre du dernier gouvernement impérial et du premier gouvernement républicain, s'écrie Vive la République allemande, ce qui lui valut, nous assure-t-il, les violentes critiques d'un de ses camarades de parti, probablement Ebert, qui, ce jour-là, chancelier intéri- maire depuis le matin, rêve peut-être encore de quelque régence, parce qu'il hésite, par peur de l'inconnu, à rompre avec la monarchie
A un kilomètre de là, au balcon du château impérial
déserté^ par les Hohenzollern, Karl Liebknecht, sorti
de prison depuis quinze jours, le leader spartakiste dont la lutte courageuse contre le militarisme allemand est connue dans les tranchées et même hors d'Allemagne,Premiers craquements la défaite, les grèves
Voici le texte de Scheidemann, d'après son livre L'Effondre- ment (trad. française, p. 194)
« Je n'oublierai pas avec quelle violence un de mes amis, à la veille même de l'effondrement de novembre, semonçait un univer- sitaire, membre du parti, qui avait dit que l'abdication du monarque était une revendication qui allait de soi. Le 9 novembre 1918 lors- que. j'eus proclamé la République, je subis les plus vifs reproches du même camarade. Je n'avais pas le droit d'agir ainsi, me dit-il, car c'étaità la Constituante de décider de la forme du régime. »
Extrait de la publication
Liebknecht proclame la République socialiste. Près de lui un marin brandit un drapeau rouge, car le drapeau rouge est partout l'emblème de cette révolution. Et quelqu'un, sur ce balcon, fait écho au cri de Liebknecht Vive la République allemande socialiste! en ajoutant Et vive son premier président Karl Liebknecht!
Images d'Epinal si l'on veut. Symboliques pourtant et riches de sens. Cette République à peine proclamée a deux pôles, cette révolution deux prolongements pos- sibles que ces deux hommes incarnent parfaitement, comme nous le verrons plus loin.
Mais pourquoi ce changement de régime? La révo- lution est devenue probable à partir du moment où la misère et le sang, où les sacrifices imposés au peuple allemand par la guerre n'ont plus été contrebalancés par la perspective d'une victoire dont chacun espérait, l'un consciemment, l'autre vaguement, qu'elle justifierait, légitimerait et sans doute paierait quatre années de souf- frances.
La guerre perdue
Pour expliquer la révolution allemande, il faudrait donc commencer par exposer les raisons de la défaite militaire de l'Allemagne.
Rappelons-en simplement les principales étapes. Jus- qu'à l'été 1918, le Haut Commandement et probable- ment la grande majorité du peuple avec lui n'ont pas perdu l'espoir d'une victoire militaire. Comment d'ail- leurs n'auraient-ils pas été optimistes? Depuis décembre 1917, les armes se sont tues sur le front oriental. La paix de Brest-Litovsk, imposée au jeune pouvoir sovié- tique, assure à l'Allemagne les richesses de l'Ukraine son bétail, ses œufs, son blé. Les frontières du Reich se sont déplacées vers l'Est jusqu'à englober les pays baltes et une partie de la Biélorussie. Dans les Balkans, en mars, la Roumanie, alliée de l'Entente, met bas les
armes. L'approvisionnement des Empires centraux en pétrole est assuré.
Ludendorff, qui, à l'ombre vénérable et vénérée de Hindenburg préside aux destinées des armées alle- mandes et dont le pouvoir n'a cessé de grandir, au point qu'il a pu faire et défaire les chanceliers, renverser naguère Bethmann-Hollweg et, plus récemment (8 juil- let 1918), faire renvoyer le ministre des Affaires étran- gères, von Kühlmann, coupable à ses yeux d'envisager une paix de compromis, espère transférer sur le front ouest assez de divisions prélevées sur le front oriental pour emporter la décision.
Et cependant, en réalité, la situation militaire des
Empires centraux est moins bonne qu'en 1914. La guerre
sous-marine à outrance n'a pas atteint les objectifs que ses promoteurs lui avaient fixés. L'Entente a trouvé des parades efficaces. Depuis avril 1917, les bilans mensuels l'attestent, les torpillages diminuent. L'Angleterre n'est pas à genoux, elle n'est pas affamée. Les Etats-Unis sont entrés dans la guerre. Leurs troupes débarquent en France et le rythme de l'arrivée de renforts s'accélère.Le ministre allemand de la Marine, l'amiral Capelle, s'est montré mauvais prophète, lui qui avait prédit qu'aucun transport de troupes n'atteindrait l'Europe. En 1918, le contingent américain en Europe compte un million d'hommes. Ainsi, grâce à l'Amérique, l'Entente dispose-t-elle de vivres, d'hommes, de matériel. L'Alle- magne au contraire est isolée, encerclée les effets du blocus se font plus durement sentir. Ses alliés, la Turquie et la Bulgarie, sont aux abois. La situation de l'Empire austro-hongrois, ce conglomérat de nationalités, est pire que celle du Reich, et à Vienne, plus qu'à Berlin, on perçoit déjà les craquements de l'édifice.
Premiers craquements la défaite, les grèves
Hindenburg est la figure la plus populaire dans les milieux de la bourgeoisie et de la petite bourgeoisie. Son autorité n'est mise en question qu'à l'extrême gauche. Son influence demeurera considé- rable, même après l'armistice. Des chansons, diffusées en tracts, chantent sa gloire (tract dans archives de la Bibliothèque d'histoire et de documentation contemporaine, Paris).
Extrait de la publication
En mars, avril et mai 1918, Ludendorff lance sur le front français trois offensives successives. La troisième porte les lignes allemandes sur la Marne, mais faute de réserves suffisantes, l'armée allemande ne peut exploiter ses succès initiaux. Ludendorff a dû laisser sur le front oriental des effectifs considérables, à la fois pour assurer l'exploitation des territoires occupés et pour dresser un rempart contre le bolchevisme ces soldats lui font défaut à l'Ouest.
Les chefs militaires réclament l'armistice
Les contre-offensives de Foch en juillet-août per- mettent aux troupes de l'Entente de regagner le terrain perdu. Le8 août, nouvelle attaque alliée dans le secteur de Montdidier. Ce coup de boutoir n'est contenu qu'à grand-peine c'est le jour noir de l'armée allemande.
Ses chefs alors prennent conscience que, militairement, l'Allemagne ne peut plus gagner cette guerre. L'Empereur est informé en détail et conclut La guerre doit prendre
fin. Nous sommes à la limite de nos forces.
Aucun doute n'est possible pour l'historien ce sont les chefs de l'armée allemande eux-mêmes qui recon- naissent leur défaite, ce sont eux qui envisagent et pro- posent au pouvoir civil de faire des offres de paix. Sans doute les armées allemandes sont-elles, en août, encore profondément enfoncées en pays ennemi. Les frontières du Reich ne sont nulle part menacées. Mais d'août à octobre, la situation va se dégrader rapidement.
Le 14 septembre, l'Autriche-Hongrie a offert à l'En- tente de déposer les armes. A la fin du mois, tandis que l'on négocie à Berlin pour trouver un successeur au vieux chancelier Hertling (soixante-quatorze ans) qui vient de démissionner, Ludendorff se fait pressant. Il lui faut l'armistice et tout de suite. Le baron de Lersner, qui représente le ministère des Affaires étrangères auprès du Haut-Commandement, télégraphie à Berlin
Le général Ludendorff vient de me dire de trans- mettre à votre Excellence sa prière instante de faire parvenir immédiatement l'offre de paix [à Wilson], sans attendre la formation du nouveau gouvernement, ce qui pourrait demander du temps. Aujourd'hui, le front tient encore. mais une percée peut se produire à tout
instant
On sent dans ces lignes comme un tremblement, presque de l'affolement. Il faut faire vite. Les chefs militaires allemands veulent que cessent les combats avant que le front ne s'écroule.
Défaite-surprise
Ces nouvelles vont plonger l'arrière dans la stupé- faction. Même les ministres, les députés en tout cas, a fortiori l'opinion publique, avaient été tenus dans l'ignorance de la situation militaire véritable.
M. Ritter von Wolf, directeur de ministère bavarois, rapporte l'entretien que le vice-chancelier von Payer eut, le3 octobre 1918, avec les délégués des divers Etats fédéraux présents à Berlin. Il leur expose la situation militaire et ajoute La surprise que nous avons éprouvée il y a trois jours a été aussi grande que celle que vous
éprouvez à présent. Ce qu'il y a d'effroyable, c'est préci-
sément d'avoir laissé les choses en venir au point où il faut s'en remettre presque sans défense à nos ennemis, alors qu'on a soutenu, il y a quelques jours à peine, l'idée que nous pouvions très bien tenir2 [militairement].Tout le monde s'était plus ou moins laissé prendre aux
communiqués officiels. L'Empereur lui-même, quelques
mois auparavant, en mars 1918, ne dessinait-il pas les armoiries de la Courlande qu'il voulait annexer à la Prusse; ne rêvait-il pas d'aller chasser l'auroch dans les vastes forêts baltes?Si les hommes politiques étaient peu ou mal informés, que dire de leurs troupes, que dire des masses? La
Premiers craquements la défaite, les grèves
censure, aux mains des militaires, était impitoyable.
Toutes les réunions publiques étaient surveillées par la police. La radio n'existait pas encore, en tant que moyen d'information.
Pour comprendre les conditions de la révolution alle-
mande de novembre 1918, on ne doit pas sous-estimer l'importance du facteur « temps », la brusquerie de la révélation. C'est à la mi-août 1918 seulement que Ludendorff dit à von Hintze, successeur de Kuhlmann aux Affaires étrangères A la mi-juillet, je vous ai dit que j'étais sûr de contraindre l'ennemi à la paix, je n'ai plus cette certitude. Entre cet aveu, au niveau le plus élevé, et l'armistice, il s'est écoulé moins de trois mois.Entre le moment où le nouveau chancelier et ses ministres apprennent la gravité de la situation militaire et la révolte des marins de Kiel, trente jours à peine.
Du jour au lendemain, ou presque, les fonctionnaires
de l'Empire, les officiers, les policiers, les cadres du
pays en un mot, ont dû faire face à une situation tota- lement imprévue, reconnaître la réalité, la totalité d'une défaite qu'ils n'avaient jusqu'alors même pas envisagée.Ils sont restés pantois, hébétés, en plein désarroi, inca- pables, dans les premiers jours et parfois les premières semaines, de s'orienter dans cette situation toute nou- velle, de trouver un point d'appui solide pour résister à la vague révolutionnaire.
L'impression que donne l'Allemagne en ces jours de novembre, c'est celle de la vacuité, de l'absence de pou- voir. Un petit tailleur spartakiste, parce qu'il sait ce qu'il veut et qu'il agit avec détermination, contraint, avec l'appui d'une poignée d'hommes, le duc de Brunswick à signer son abdication, à hisser le drapeau rouge sur son palais, sans qu'il y ait combat, sans que le duc songe même à résister. Sous des formes diverses, cette scène se répétera de Kiel à Munich et de Cologneà Berlin.
Sans la défaite donc, pas de révolution possible. Mais cette possibilité, qui l'a utilisée? Quels étaient les révo- lutionnaires ? Etaient-ils nombreux, aussi bien organisés
que les bolcheviks en Russie? Etaient-ils unis ou divisés et enfin que voulaient-il.r?
La scission de la social-démocratie
Le 4 août 1914, la social-démocratie allemande s'était rangée tout entière apparemment sous la bannière de l'Union sacrée en votant les crédits militaires. Ignorant les résolutions des Congrès de l'Internationale, les sociaux-démocrates allemands avaient renoncé à la grève générale et accepté la guerre que leur gouvernement leur proposait. Pourtant, au cours des délibérations du groupe parlementaire qui précédèrent le vote des crédits, quatorze députés se prononcèrent pour le refus. S'ils votèrent avec leurs adversaires, c'était pour ne pas rompre la discipline de vote, cette discipline dont la gauche du parti précisément s'était toujours fait la championne.
En décembre 1914, l'unanimité fut rompue. Karl Liebknecht, le premier, refusa seul de voter les crédits et d'approuver la guerre que menait le Reich. Autour de lui, de Rosa Luxemburg, Franz Mehring et Clara Zetkin, une poignée de militants luttaient à contre courant, dénonçant avec plus de passion que de succès les méfaits
de l'impérialisme. Ils publièrent une série de Lettres
politiques qui, à partir du 20 septembre 1916, parurent sous le titre de Spartacus.Liebknecht à ce moment-là était en prison. Il avait été arrêté, promptement jugé et condamné à quatre ans de bagne pour avoir, ait soir du 1" mai 1916, crié
« A bas la guerre », sur la Potsdamer Platz, au cœur de Berlin.
Mais depuis plusieurs mois, c'en était fait de la cohésion manifestée par le parti social-démocrate en août 1914. Après Liebknecht, sinon pour les mêmes raisons que lui, d'autres députés peu à peu s'étaient abstenus ou avaient voté contre les crédits militaires.
Premiers craquements la défaite, les grèves Extrait de la publication
Bien que cette aile gauche ne constituât qu'une minorité, elle fut expulsée du parti, le 18 janvier 1917.
Les opposants n'avaient plus le choix. Les 6 et 7 avril 1917 ils se réunirent à Gotha pour y fonder le parti social-démocrate indépendant (U.S.P.D.) Le nouveau parti manquait d'homogénéité les motifs de l'opposition et la nature de cette opposition à la politique du parti social-démocrate, qualifié désormais de « Majoritaire », variaient dans le nouveau parti d'un groupe à l'autre, voire d'un dirigeant à l'autre. L'U.S.P.D. comptait dans ses rangs le centriste Kautsky et le champion du révi- sionnisme, Eduard Bernstein, Haase, ex-président du groupe parlementaire, mais aussi Liebknecht, Rosa Luxemburg et Clara Zetkin, puisque, non sans hésita- tions, les Spartakistes avaient décidé de faire partie de cette nouvelle formation politique.
Pourquoi cette décision contestée rejetée d'ailleurs par un petit groupe d'extrême gauche, les Linksradikalen, qui avaient quelque influence à Brême en particulier?
Leo Jogiches, qui, depuis l'incarcération de Rosa Luxem- burg, était la cheville ouvrière du mouvement spartakiste, s'en est expliqué longuement dans une lettre-circulaire aux Spartakistes de province 3.
Il craignait que la propagande de l'extrême gauche ne fût rendue plus difficile et surtout totalement inefficace, si celle-ci ne disposait d'un cadre légal. Et l'U.S.P.D.
offrait précisément ce cadre.
Premiers signes de mécontentement
Si Haase ou Kautsky avaient peu à peu glissé de l'acceptation résignée de la politique d'union sacrée à l'opposition déclarée, ce n'était pas que leurs convictions
Désormais nous les désignerons, indifféremment par Indépendants ou membres de l'U.S.P.D. Les Majoritaires conservent l'ancienne
politiques se fussent radicalement modifiées. Simplement, ils étaient sensibles au mécontentement croissant des masses. Peut-être le blocus rendait-il en Allemagne la misère et la faim plus aiguës que dans les autres pays belligérants, Russie exceptée.
Nous avons eu entre les mains un tract gouverne- mental, qui invitait la population, pour soutenir l'effort de guerre, à collecter notamment les cheveux de femme, les bouts de ficelle, les déchets de caoutchouc, les noyaux de cerise, d'abricot (pas les noyaux de pêche), les graines de courge et les pépins de citron. Parallèlement, les autorités diffusaient un autre texte, une série de recettes de cuisine les diverses façons d'accomnwder le ruta- baga. Il y en a vingt-trois au total, minutieusement décrites, depuis « les escalopes », jusqu'à « la compote de rutabaga4.
En province, la situation est souvent pire qu'à Berlin.
Il règne ici une détresse telle que je ne pouvais l'imaginer, écrit, en mai, un ouvrier socialiste en parlant d'un secteur industriel de l'Erzgebirge. Dans les localités où la popu- lation vit surtout de l'industrie, règne la disette. Tous les dix jours, ils reçoivent un kilo de pommes de terre, ce qui fait deux pommes de terre par jour, très peu de pain. On meurt lentement de faim. Il y a eu effectivement des cas de décès imputables à la famine, et dans plusieurs villages, on signale l'apparition du typhus. Les localités rurales sont sillonnées par des troupes de mendiants à qui l'on ne donne pas grand-chose, car il n'y a guère dans ces villages que des petits paysans. Vous ne pouvez pas vous faire une idée de pareille misère. A quoi tout cela aboutira-t-il 5?
En 1918, la ration normale d'un adulte correspondait à 1300 calories environ; 1900 grammes de pain et farine,3 kg de pommes de terre, 80 grammes de beurre, une demi-livre de viande, 189 grammes de sucre et un demi-œuf par semaine.
L'annonce d'une réduction de la ration de pain avait suffi, en avril 1917, pour déclencher une grève, à laquelle,
Premiers craquements la défaite, les grèves Extrait de la publication
selon les chiffres de la police, 149 000 ouvriers avaient participé.
La grève fut plus facile à réduire que le rnéconten- tement. Encouragés à la fois par la révolution de février en Russie, par l'annonce de la Conférence internationale des socialistes qui allait se tenir à Stockholm, par la
« résolution de paix » votée au Reichstag par les partis de la majorité, mais aussi par la propagande des socia- listes indépendants qui réclamaient une paix sans annexions, mécontents surtout de l'ordinaire, exaspérés par la morgue des officiers, les équipages d'un certain nombre de navires de haute mer se concertèrent et mirent sur pied un embryon d'organisation clandestine.
Quelques refus d'obéissance alertèrent les autorités. Par des mouchards, on éventa l'affaire, vite baptisée complot.
Cinq marins furent condamnés à mort deux, K~bis et Reichpietsch exécutés, en septembre 1917, à Cologne.
L'influence de la révolution russe
La révolution russe d'octobre eut sans doute plus de répercussions en Allemagne que dans aucun des autres pays en guerre. Sur le front oriental, on avait constaté des cas de fraternisation auxquels les officiers n'avaient pu s'opposer 6. Les 18 et 25 novembre 1917, à l'annonce des événements de Russie et de l'interdiction des rassem- blements préconisés par l'U.S.P.D., de grandes manifes- tations eurent lieu, à Berlin notamment. Voici un extrait du rapport du préfet de police Les fauteurs de troubles. tentaient de percer les barrages, se servant de
pierres et de morceaux d'asphalte comme projectiles,
attaquant même les agents, qu'ils insultaient, à coups de canne et de parapluie; le commissaire principal Hetschko, arrivé en toute hâte de l'Alexanderplatz, somme alors à plus de trois reprises la foule de se disperser et donne l'ordre à la police de faire usage de ses armes. Cet ordre avait été retardé jusqu'à la dernièreextrémité, car les manifestants avaient eu l'habileté de placer en tête du cortège un grand nombre d'enfants derrière lesquels marchaient exclusivement des femmes.
L'autorisation de se servir des armes ayant été donnée, un assez grand nombre de manifestants a été blessé à coups de sabre. La foule ne tarda pas à s'enfuir dans les rues adjacentes, de sorte qu'en peu de temps la place (der Neue Markt) fut évacuée et l'ordre rétabli7.
Dans un appel publié quelques jours plus tard et inti- tulé l'Heure de la décision, les Spartakistes invitaient les prolétaires à suivre l'exemple russe et leur indiquaient la voie Ce n'est que par la lutte des masses, par le soulèvement des masses, par des grèves de masses qui stoppent toute la machine économique et l'ensemble de l'industrie de guerre, ce n'est que par la révolution, en instaurant en Allemagne une République populaire, qu'on pourra mettre un terme au massacre des peuples et aboutir à une paix générale 8.
Espoir de paix déçu
L'annonce de l'armistice sur le front oriental à la fin de 1917 fit naître un grand espoir. La paix était là. Sur un front au moins les armes s'étaient tues. L'exemple allait-il être suivi? Le grand massacre allait-il prendre fin?
Les pourparlers de paix firent bientôt apparaître aux yeux de tous que le gouvernement allemand ne songeait nullement à une « paix d'entente », mais voulait imposer à la Russie un Diktat qui permît d'annexer d'importants territoires. En signe de protestation, à Vienne, le 14 janvier 1918, les ouvriers autrichiens se mettaient en grève, exigeant à la fois la signature d'une paix
« sans annexion ni contributions de guerreet un meil- leur ravitaillement. Le gouvernement fut contraint de traiter avec le Conseil ouvrier constitué dans la capitale autrichienne. A Berlin, l'U.S.P.D. invita la population
Premiers craquements la défaite, les grèves Extrait de la publication
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