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CONTRE R A N T FEVRIER 1952

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FEVRIER 1952

CONTRE

rn u

R A T N

Le pacifisme n’a pas besoin de « savants », par Aurèle Patorni. — On décore, on décore..., par Pierre Le Meillour. — Ce qu’il faut dire: Problème de l’école? Non! Stratégie de réaction sociale, par Charles-Auguste Bontemps. — Dans la fungle autoritaire: Propos d’un paria, par Pierre Mualdès;

Les échos de Mowgli. — Les droits de l’individu, par Ixigrec.

— Les nouvelles pacifistes de Bernard Salmon. — L’anar¬

chisme, hier et aujourd’hui: Entrée en matière, par Louis Louvet; L’idée et le mouvement, par André Prunier. — La question agraire, par Gaston Britel. — Libertaires et paci¬

fistes de Roumanie, par Eugen Relgis. — Si les hommes étaient intelligents, par Jean de Boé. — L’énergie nucléaire, par André Maille. — Réflexions sur un départ. — Dans la vitrine du libraire, par Peer-Lavirgule. Bois gravé par Ger¬

main Delatousche.

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REDACTION - ADMINISTRATION

34, RUE DES BERGERS PARIS-16'

Téléphone: SEGur 09-68

ANIMATEURS :

LOUIS

LOUVET -

ANDRÉ

MAILLE

—. PRINCIPAUX COLLABORATEURS ' .-=

Vinoba Bhave Acharya (Inde), Felipe Alaiz (Espagne), Aimé Bailly, Alph. Barbé, P.-V. Ber- thier, J. de BoÉ (Belgique), Ch.-Aug. Bontemps, Henri Bouyé, Gaston Britel, Gigi Damiani (Ita¬

lie), Manuel Devaldès, Ugo Fedeli (Italie), Mau¬

rice Halle, D' Hellas, Hem Day (Belgique), Jeanne Humbert, Ixigrec, A. de Jong (Pays-Bas), Robert Jospin, Maurice Joyeux, Gérard de La- caze-Duthiers, Maurice Laisant, Pierre Le Meil- lour, Louis Louvet, André Maille, Alexis MÉ- tois, Pierre Mualdès, Roger.-A. Paon, Aurèle

Patorni, Peer-Lavirgule, Paul Primert, André Prunier, Eugen Relgis (Uruguay), Georgette By- ner, Bernard Salmon, Louis Tort, Julien Tou- blet, Correspondants en Allemagne, Angleterre, Argentine, Bulgarie, Suède, Suisse, aux Etats- Unis, Japon, Mexique, Paraguay, Venezuela, Tanger.

Cette liste n’est pas définitive. Nous attendons encore quelques réponses, notamment provenant de l’étranger.

TARIF DES ABONNEMENTS

ABONNEMENT SIMPLE. — 260 francs, comprenant l’envoi de dix numéros ordinaires, plus deux numéros hors-série.

Extérieur: 350 francs.

ABONNEMENTS DE PROPAGANDE. — Cinq cents francs, com¬

prenant l’envoi de dix numéros ordinaires plus deux nu¬

méros hors-série, augmentés de l’envoi de quatre numé¬

ros ordinaires et un hors-série à deux abonnés possibles (adresses fournies par l’abonné), envois suivis d’une circulaire aux intéressés, sous pli fermé, sollicitant la continuation de l’abonnement.

ABONNEMENT DE SOUTIEN. — Mille francs, comprenant l’en¬

voi de dix numéros ordinaires, plus quatre numéros hors-série, la différence pécuniaire étant destinée à aider financièrement Contre-courant tant que la vente n’aura pas atteint le chiffre désirable.

ABONNEMENT A L’ESSAI. — Cent francs. (Formule se substi¬

tuant à la souscription pure et simple à l’intention des lecteurs qui désirent développer le tirage de Contre-cou¬

rant de manière efficace. Envoyer une ou plusieurs adres¬

ses complètes de sympathisants. Accompagner d’autant de fois cent francs qu’il y a de noms communiqués.) Ex¬

pédition sera faite de trois numéros ordinaires et d’un numéro hors-série, puis d’une circulaire aux intéressés, sous pli fermé, sollicitant l’abonnement définitif.

***

TOUT ENVOI DE FONDS doit être fait nominalement à Louis Louvet, 34, rue des Bergers, Paris-15*. Compte chèque postal:

880-87 Paris, même adresse.

A

AVIS IMPORTANT. — Il n’y a pas de permanenoe rue des Bergers. Le local sert à recevoir la correspondance, procéder aux expéditions, entreposer nos éditions. On peut y trouver quel¬

qu’un par intermittence, mais c’est un simple hasard. Prendre rendez-vous, à l’avance, par lettre, ou encore téléphoner à Ségur 09-68 n’importe quel jour.

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PREMIERE SERIE. — N° 1 FEVRIER 1952 L’exemplaire: 30 francs

Adressez la correspondance: 34, rue des Bergers, Paris-15‘

Le Pacifisme n’a pas besoin de “savants”

Aujourd’hui, tout le monde, ou presque, s’af¬

firme pacifiste. En paroles, bien entendu. Quel¬

ques mots échangés, quelque part dans un bar, et tout pacifiste, même le plus « total », se croit d’accord avec le premier venu. Un accord si par¬

fait qu’il pourrait apparaître comme un prélude à de splendides et universelles ententes.

Ah! la guerre!

Tout le monde est d’accord pour la maudire.

Il n’y a plus de Joseph de Maistre pour la justi¬

fier.

Pas même un troubadour pour la chanter.

Pas même un académicien.

Mais si la conversation se prolonge, pour peu que quelques personnes y prennent part, si le dé¬

bat s’accentue, le pacifiste « total » se voit bien¬

tôt submergé par un flot d’objections contradic¬

toires. Il s’aperçoit bien vite de son isolement.

En vain persiste-t-il à affirmer que la seule preuve des intentions pacifiques d’une nation, c’est le désarmement et l’abolition de la servi¬

tude militaire; en vain, faisant appel aux évi¬

dences, proclame-t-il que cette servitude est en¬

tretenue, cultivée, glorifiée, par ceux-là mêmes qui la subissent.

Paroles perdues dans le brouhaha de l’assis¬

tance !

Une maman lui décoche en plein visage un ar¬

gument définitif: « Il faut bien des soldats pour protéger nos enfants! »

Et voilà de nouveau le soldat glorifié. Tout à l'heure, on n’évoquait que des victimes; main¬

tenant, on cite des héros; on ne parlait que de charniers... et nous voici aux champs d’honneur!

Le pacifiste, submergé, n’en peut plus; il est prêt à quitter la partie.

C’est à ce moment que le « Technicien-de-la- Paix » intervient: « Allons, dit-il, je vois que tu es un pauvre type qui ne connaît rien des don¬

nées du problème! »

Le mot est lancé! La Paix devient un problè¬

me. Il faut le résoudre!

Le « Technicien-du-bonheur-des-hommes » est désormais à son affaire. Il discute des droits de ceux-ci et de ceux-là. Et devant son auditoire subjugué par sa faconde, il aboutit à cette con¬

clusion qu’il faut imposer la paix au monde, même par la guerre!

Nous en sommes là!

Malgré cette qualité de « pacifistes » dont s’af¬

fublent tant de gens, soyons persuadés que le

« pacifiste bêlant » est un individu de la plus rare espèce. Aussi est-ce un titre que je porte fièrement depuis 1914 et, surtout, depuis que j’ai constaté, en 1940, les performances des patriotes professionnels entre Dunkerque et les Pyrénées.

Mais pourquoi nous vanter d’avoir bêlé avant tant d’autres?

Ce qui est grave, c’est de constater que tant de sanglantes épreuves n’ont pu avoir raison des plus stupides slogans. Les foules respectent non seulement les clichés oratoires comme les pages roses du Larousse, mais elles en arrivent à ré¬

primer leurs sentiments les plus naturels; l’ins-

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tinct maternel lui-même semble insuffisant pour les garder dans le chemin de la raison.

Or ce sont des sentiments très simples qui doi¬

vent nous réunir. Le véritable pacifisme n’a pas besoin de « savants ». Il ne suffit que d’un peu de bon sens pour y aboutir.

La Paix ne doit pas être considérée comme un problème.

C’est une solution.

A cette heure, d’immenses troupeaux d’hom¬

mes de toutes les couleurs, de toutes les races, au lieu de se rassembler, fraternellement, pour une libération unique dans leur Histoire et par leur seul refus d’obéir à des ordres de suicide, s’obsti¬

nent à en discuter, à y trouver des sujets de dis¬

corde, à s’égarer en des discussions totalement étrangères à leurs intérêts immédiats. Sottise!

Ils me font penser à une basse-cour où chaque volatile argumenterait sur la fermière ou le fer¬

mier, sur les torts de celui-ci ou de celle-là, sur la technique de la béchamelle et sur ce qui jus¬

tifie ou non la prochaine hécatombe dans le pou¬

lailler pour le réveillon de Noël!

Aurèle PATORNI.

On décore, on décore...

Depuis quelques temps on décore les anars comme n’importe qui. Pourquoi pas?

Après avoir « craché » sur tous les « hochets » et mis en boite tous les porteurs de petits ru¬

bans... on est à son tour touché par la grâce...

Un beau jour, dans un communiqué de presse, on trouve entre un journaliste nommé « com¬

mandeur » et un marchand de nougat nommé

« chevalier » un autre gagnant: Alzir Hella.

Ohé! les jÿines, ce nom ne vous dit pas grand- chose! Mais nous qui avons un peu de « bou¬

teille », nous nous souvenons du stirnérien, anar¬

chiste individualiste.

Mon vieux Alzir, les « carottes » sont cuites pour toi, te voilà classé parmi les « flaou- gnards », qualificatif que décerna naguère La Fouchardière à Gassier qui fêtait, lui aussi, son ruban rouge. Comme on vieillit!

Un bon camarade m’a déjà dit: « Qu’est-ce que cela peut te faire? » Oui, bien sûr...

Cela me fait d’abord rire et ensuite cela me dégoûte, car ce serait vraiment facile alors!

Jusqu’à la quarantaine on casse tout, on est un non-conformiste cent pour cent, anarchiste inté¬

gral, et tout et tout... On trempe sa plume dans le vitriol et en avant la musique! Les hérétiques n’ont qu’à bien se tenir et on s’écrie, la main sur le cœur, comme Henri Fabre: « A vingt ans, qui n’a pas été anarchiste! » Ou comme l’écrivait Tailhade: « Qu’importe une vague humanité si le geste est beau! »

La quarantaine passée, on pense à son avenir, on devient sage, on n’accorde plus aux mots la même valeur. Certains misent sur l’Académie, d’autres sur la Maison de Nanterre.

Jean Richepin, après avoir écrit Le Chemi¬

neau et chanté les gueux, endossa l’habit vert avec facilité.

Paul Adam ne fut-il pas l’auteur d’un papier:

« Un saint nous est né », parlant de Ravachol?

Maurice Barrés, lui-même, n’a-t-il pas flirté avec la littérature anarchisante de son époque?

On est libre, bien sûr! à condition de savoir prendre la responsabilité de ce que l’on écrit.

Sans cette garantie, on peut aller très loin dans le domaine du reniement.

Souvenons-nous de Gustave Hervé, préconi¬

sant dans « La Guerre sociale »: l’antimilitaris¬

me, l’antipatriotisme, le « drapeau dans le fu¬

mier », etc. Puis, un jour, reniant tout son passé, en 19Ï4, écrivant qu’il fallait aimer l’armée et saluer son drapeau. Avouons que le soldat Chau- selat, d’un régiment de Mâcon, qui mit en appli¬

cation ce que Gustave Hervé avait préconisé:

« le drapeau dans le fumier », et qui récolta pour cela deux années d’emprisonnement, avouons, dis-je, que s’il était allé « botter les fesses » de celui qui l’avait incité à accomplir son geste, il aurait certainement bien fait.

Quand je rencontre un anar en uniforme — lavallière noire et large chapeau — affublé du

« ruban rouge », tout comme Marthe Richard ou un banquier véreux, j’ai une folle envie de rigo¬

ler et je songe à Libertad et à la réaction qu’il aurait eue s’il s’était trouvé brusquement en face d’un de ses anciens disciples porteur dudit ruban ainsi qu’à l’usage qu’il aurait fait de ses deux cannes en la circonstance.

Amis anarchistes, laissez donc les décorations aux vaniteux que sont les hommes en général.

On peut vivre courageusement sans être affublé de l’ordre napoléonien, parce que d’abord cela ne prouve rien et qu’ensuite cela ne peut que diminuer la valeur de tout ce qu’on a pu faire de noble dans le passé.

La foule peut faire toutes les bêtises, mais il y a des hommes qui, honnêtement, n’ont pas le droit de faire .comme tout le monde.

Pierre LE MEILLOUR.

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d qq 'iï fxuit dirîg. PROBLEME DE L’ECOLE ? MON !

STRATEGIE DE REACTION SOCIALE

A

u regard d’un esprit libertaire, l’école laïque d’Etat n’est pas neutre en tout point. Elle ne cultive pas le sens critique de l’enfant jusqu’à lui permettre de devenir un citoyen parfaitement conscient des pali¬

nodies du personnel politique et des abus du pouvoir réel dissimulé en coulisse. Mais c’est là un problème , qui relève de la réorganisation de tout l’enseignement et est lié à l’évolution sociale.

Le problème « actuel » se pose autrement. L’Eglise et ses alliés ne se plaignent pas de cette fausse neutralité.

Dans la mesure où ils ne peuvent éviter l’existence d’une école publique, ils la préfèrent conformiste. Ce qu’ils veulent, c’est parvenir à officialiser un enseignement confessionnel, concurrencer ainsi une école qui a le tort de ne pas faire la propagande du bon Dieu et de ne pas enseigner le catéchisme des devoirs du pauvre qui -en découle.

L’Eglise se veut prédominante sur les esprits pour l’être dans l’ordre profitable du social et du politique.

Tout ce qui est conservateur lui est allié parce qu’il est plus facile d’endormir un peuple quand il a, dès l’en¬

fance, été entraîné à l’absorption massive d’absurdités maquillées en spiritualité.

La loi Barangé, élaborée au nom de la Justice, de l’Egalité, de la Liberté, de la Conscience, de la Reli¬

gion et autres entités pour la plupart astucieusement empruntées par les emmerpés au vocabulaire rationa¬

liste, a été rédigée avec un soin extrême pour que pas une seule de ces références ne nuise à son. objet véri¬

table. Ce n’est pas une loi, c’est une traite usuraire tirée sur les libertés démocratiques par le conservatisme so¬

cial. C’est pourquoi le slogan de la laïcité, prétendu périmé depuis que Léon Blum a subtilement envasé le socialisme, est redevenu le test des positions politiques.

Les preuves sont évidentes:

Religion? Demandons aux « indépendants » et aux

« paysans » pourvus ce qu’ils font de la fraternité chré¬

tienne et du dédain des richesses. Demandons aux curés s’il n’est pas vrai que leur propagande fut plus libre et plus efficace depuis^fue l’Etat n’appointe ni ne contrôle les évêques. Mais cela se passe surtout dans l’ordre spi¬

rituel et est moins rentable que la dévotion aux Franco et autres Pétain.

Conscience? N’est-ce pas à l’école confessionnelle qu’une pression est faite sur l’enfant incapable de dis¬

criminer une démonstration rationnelle d’une logisti- qué aux données incontrôlables? La loi de laïcité ne prévoit-elle pas le respect des opinions et ne réserve- t-elle pas expressément le jeudi à l’enseignement reli¬

gieux? .

Liberté? A l’astuce jésuitique des emmerpés: « Une liberté ne vaut que si elle a les moyens (financiers) de s’exercer », Deixonne a répliqué pertinemment qu’à ce compte la liberté de la presse exige que le Budget com¬

ble le déficit des journaux.

Egalité? Pour qu’elle .fût réelle, il faudrait qu’au lieu de subventionner les écoles de sectarisme on suppri¬

mât les classes primaires des lycées et des collèges et

que, tous les enfants fréquentant une seule et même école, y apprissent, dans l’égalité, à se dégager des pré¬

jugés de caste.

Et où est la Justice dans la loi Barangé? En face de l’école tendancieuse subventionnée, l’école publique

« doit » rester neutre. Que fait-on dès lors du droit des autres familles d’esprit à l’enseignement de leurs vues . particulières? Va-t-on leur ouvrir des écoles?

Ah! pas du tout. La justice de Dieu est très spéciale.

Les conservateurs sociaux barangistes craignaient si bien que d’autres (les communistes par exemple) ou¬

vrissent à leur tour des écoles « libres » qu’ils ont spé¬

cifié que nulle subvention ne serait attribuée à une école ouverte après la promulgation de leur loi. Puis ils ont mis le sceau de leur hypocrisie sur l’article tou¬

chant le droit des parents à choisir leur école en déci¬

dant qu’en aucun cas l’allocation scolaire ne serait ver¬

sée auxdits parents. Les unes sont mises à la disposition des conseils généraux et les autres sont versées aux as¬

sociations « confessionnelles » de parents d’élèves, c’est-à-dire, pratiquement, aux évêques célibataires.

La loi Barangé n’est qu’un commencement. Si on laisse faire,' voici à quoi doit aboutir la-justice-par- l’égalité-dans-la-liberté-des-consciences selon ces mes¬

sieurs prêtres.

L’école laïque enseigne des milliers d’enfants de ca¬

tholiques. Si leur conscience n’était pas ménagée avec soin, cela ferait du bruit. On peut à cet égard faire con¬

fiance à ces messieurs-dames des patronages et des vi¬

gilantes sacristies. Or si dans un village (dans l’Ouest, par exemple), après que l’école confessionnelle aurait été officialisée comme on le veut, l’école publique soi¬

gneusement boycottée devait fermer ses portes parce qu’elle n’aurait que deux ou trois élèves, que devien¬

drait la conscience de ces trois gosses obligés de subir l’enseignement religieux de la seule école à leur dis¬

position? N’a-t-on pas déjà tenté cette opération sous la conduite de maires cléricaux il n’y a guère? Voilà comment la justice conçue selon les directives du vieil Italien fascisant qui règne au Vatican va rallumer, comme diraient les radicaux, « la guerre aux villages de France ».

La position des laïques n’est-elle pas plus équitable qui s’énonce simplement en une phrase: « L’argent de tous pour les seules écoles ouvertes à tous »?

Mais, répétons-le, il s’agit bien moins de religion en cette affaire que de l’un des aspects de la réaction so¬

ciale, et cela vaut qu’on y prenne garde.

Ch.-Aug. BONTEMPS.

Le prochain « CE QU’IL FAUT DIRE »:

L’AFRIQUE TRAGIQUE par le Dr Hellas

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DANS LA JUNGLE AUTORITAIRE

Propos d’un Paria

TOUS POUR LA PAIX La Paix?

Une marchandise que l’on débite par tranches, sous toutes les formes, et qui sert aux profiteurs de guerre à préparer la prochaine.

Pour en parler, on en parle!....

Congrès, rassemblements, com¬

battants de la Paix, Femmes pacifis¬

tes ( nouveau - nés antiguerriers, pourquoi pas?), mouvements lo¬

caux, nationaux, internationaux, etc.... Tout cela pour assurer au genre humain une sécurité, incon¬

cevable, hélas! en l’état actuel des choses.

Or tous ces groupements (j’en ex¬

cepte évidemment les pacifistes qui n’ont pas fait don de leur personne à un parti politique quelconque), s’ils veulent la paix, s’ils la récla¬

ment avec une grandiloquence d’au¬

tant plus violente qu’elle est peu sincère, ne manquent pas d’applau¬

dir aux victoires d’une armée quel¬

conque au service de n’importe quel lationalisme pourvu qu’il soit dans l’orbite de Moscou.

Nous vivons une période qui n’est pas précisément de paix. En Asie des combats se livrent journelle¬

ment. Des hommes tombent. Tous se battent pour la paix... C’est du no ins ce qu’on leur a dit. Et l’Afri¬

que, à son tour, entre dans la danse.

Les nation.3 « pacifistes » pous¬

sent au paroxysme leurs fabrica¬

tions de guerre.

Avions et fusées radio-guidés, bombes atomiques, armes plus ou moins secrètes sont toutes prêtes à entrer en action sur un signe des fous furieux qui gouvernent au nom du peuple (qu’ils disent!) ou de la démocratie (qui a bon dos!)

En attendant, les éternels couil- lons qui font les frais de toute cette saleté ont bonne mine! Le nez sur le canard quotidien qui les endort, ils n’ont pas encore compris et l’on peut sincèrement se demander s’ils comprendront un jour.

L’homme, cet animal.... inférieur!

Pierre MUALDES.

INFILTRATIONS SOUS LE RIDEAU DE FER L’expulsion des Britanniques des raffineries d’Abadan, en Iran, a em¬

pli le monde de tumulte et fait craindre les pires complications in¬

ternationales. Aujourd’hui les sol¬

dats de Sa Majesté ont d’autres chats à fouetter, sans allusion à ce¬

lui de Perse. Seulement, voilà! Le pétrole est un produit dont on ne saurait se passer à l’heure actuelle.

Et la marine d’Elisabeth II moins que tout autre. Il fallut aviser. Tout comme l’argent, l’or noir aurait-il perdu toute odeur? Saus doute, puisque 1 ’Anglo Iranian Oil C° a envoyé ses pétroliers faire une croi¬

sière dans le port roumain de Cons- tanza où ils prirent livraison de deux cent mille tonnes de mazout.

A-t-on soulevé le rideau de fer un instant pour mener à bien cette opération? Nous ne sommes pas dans le secret des dieux, mais le fait est là. Petit mystère assez fami¬

lier, Commerce et politique savent faire bon ménage lorsque l’intérêt est en jeu. Donne-moi de ton pé¬

trole, je te donnerai de mon acier.

Ce seront nos peuples qui trinque¬

ront si la guerre a lieu. Et pour¬

quoi se gêner, puisqu’ils sont aveu¬

gles, sourds... et muets?

UN HOMME SAUVE DES EAUX Fatiguée des horreurs habituelles qui lui sont prodiguées, la foule vient de se passionner pour un acte de courage qui force le respect au premier abord. Pris dans la tem¬

pête, -son bateau sérieusement en¬

dommagé; le. capitaine Carlsen,

« maître après Dieu » sur le

« Flying Enterprise », décida d’évacuer l’équipage et de rester seul à bord à affronter le danger.

Ce fut un vrai calvaire et chacun se sentit soulagé lorsqu’il apprit que l’homme était sauvé à l’instant même où le cargo s’engloutissait dans les flots. Pourquoi faut-il que nous apprenions aujourd’hui que cette conduite héroïque revêtait certains aspects étranges? On pou¬

vait penser que Carlsen se sacrifiait à la tradition maritime ou qu’il dé¬

fendait, au péril de sa vie, les inté¬

rêts majeurs des armateurs. Or on sait à présent que la cargaison se trouvait en partie composée par du

matériel de guerre de grande va¬

leur destiné aux moteurs à réac¬

tion. Il est question de colombite, minerai excessivement rare. Cela expliquerait les incidents relatifs au remorquage qui eurent leur part de responsabilité dans la perte du cargo. Il s’en est fallu de peu que la guerre froide fît une nouvelle victime.

UN AUTRE EST MORT Il était général. Il devint maré¬

chal en mourant. Mince compensa¬

tion. Durant une semaine la presse et la radio ont un peu abusé de ce fait divers. De source autorisée, nous tenons que cette mort est due à une maladie organique générali¬

sée qui fait, hélas ! de plus en plus de victimes et dont la science n’ar¬

rive point à découvrir la thérapeu¬

tique. Ce point a été laissé volontai¬

rement dans l’ombre. Depuis son retour d’Indochine, les milieux in¬

formés ne se faisaient aucune illu¬

sion sur l’état de santé de M. de Lattre de Tassigny, dont la drama¬

tique issue était prévue. Les politi¬

ciens moins que les autres. N’est-ce .pas, M. Letourneau? Aussi esti¬

mons-nous ici que M. Georges Bi¬

dault se paye royalement la tête des contribuables lorsque, dans son ordre du jour cocardier, il pro¬

clame que l’ex-haut commissaire en Indochine a donné sa vie au pays.

Il est vrai que lesdits contribuables seront invités individuellement à régler par l’impôt la facture des ob¬

sèques nationales. Et dans ce cas il faut bien leur laisser au moins l’ombre d’une satisfaction.

GRIS-GRIS La sottise humaine est insonda¬

ble. Ce n’est pas d’aujourd’hui que la chose est connue. S’appuyant sur cette certitude, un libraire parisien du quartier Latin trafiquait de gris- gris et autres effigies de Vichnou pour s’enrichir aux dépens de noirs africains assez naïfs pour attacher de l’importance à ces amulettes et leur attribuer de fantaisistes qua¬

lités. La combinaison était assez bien montée pour durer longtemps, sinon toujours. Malheureusement, à l’insu de l’astucieux libraire, une enquête était menée pour concur¬

rence déloyale par les pères — les

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CONTRE-COURANT PAGE B

bons Pères — de Brazzaville, qui voyaient diminuer à vue d’œil le fructueux commerce de médailles pieuses. Le pot aux roses découvert, plainte fut portée, car il reste bien entendu que la vente de gris-gris constitue une escroquerie, mais non point celle de médailles chrétien¬

nes. En dernier ressort la treizième chambre correctionnelle décidera.

A la place de l’inculpé, nous dépo¬

serions une demande recqnvention- nelle.

LES PRECURSEURS Dans un numéro spécial de Con¬

tre-courant, Louis Louvet donnait l’année dernière la première par¬

tie d’une étude sur les origines de la pensée et de l’action libertaires sous le titre: Aux sources de l’anar¬

chie. Une seconde partie doit com¬

pléter ce premier fascicule et for¬

mer un tout. Elle comprendra la période allant de l’utopiste Thomas More à la Révolution française. Ce second numéro spécial est aux deux tiers composé chez l’imprimeur.

L’auteur termine les deux derniers chapitres — remaniés à la suite de la découverte de nouveaux docu¬

ments — et met au point un troi¬

sième qui ne lui donne pas entière satisfaction. La tâche se révèle plus longue et plus difflcultueuse qu’il n’avait paru de prime abord. Si la patience des lecteurs est mise à l’épreuve, qu’ils aient la satisfac¬

tion de savoir que le travail pro¬

gresse, qu’il n’est pas bâclé et qu’ils en auront de bonnes nouvelles bientôt. -

MOMO VA FORT !...

Lorsque nous parlions tout à l’heure de sottise, nous n’avions pas lu la seconde mouture des Mémoi¬

res que M. Maurice Chevalier a lar¬

gement dispensé dans un quoti¬

dien vespéral de Paris. Le célèbre fantaisiste tente, une fois de plus, d’en reculer les bornes. L’avantage dans l’affaire c’est que cette suite de lieux communs et de locutions triviales est strictement réservée aux lecteurs du journal en question puisque la reproduction, même par¬

tielle, en est interdite. Beaucoup des admirateurs de cette vedette ne sau¬

ront donc point que Momo a été touché par la grâce et qu’il a été déçu par la messe de minuit, qu’il refuse ses lèvres aux jolies femmes, et qu’il considère Patachou comme un être exceptionnel. Toutes cho¬

ses d’un intérêt quasi international.

Certains ont le délire de la persé¬

cution; d’autres préfèrent l’exhibi¬

tionnisme. C’est la voie choisie par M. Chevalier, qui se donne un mal inouï pour nous faire savoir qu’à son âge ça baisse terriblement et que l’intérêt porté à une chose aussi parcheminée n’est pas digne d’un homme bien équilibré.

Oh! Maurice, oh! Maurice, oh!

Maurice, oh!...

PAN-MUN-JOM Chinoiserie a, en français, une signification qui s’applique assez exactement aux manigances qui ont lieu sous la tente historique dressée en ce petit village nord-coréen.

Voici des mois et des mois que se réunissent là des militaires-diplo¬

mates chargés soi-disant de con¬

clure un armistice précurseur de la paix tout court. Ils s’entretiennent, selon les jours, de vingt à soixante minutes, puis se retirent, chacun de leur côté, sans nous laisser l’im¬

pression — pas plus les uns que les autres— d’un désir réel d’aboutir.

C’est un régime fort déplaisant de douche écossaise qui laisse pres¬

sentir un jour le règlement rapide du conflit, le lendemain la reprise immédiate des hostilités, et même AU NUMERO DE MARS : « Nous sommes trop », par Jeanne Humbert;

« Soit dit en passant », par Aimé Bailly; « Des canons ou du beurre », par Hem Day; « Les petits paysans », par Gaston Britel; « Le pacifisme et la paix », par Henri Bouyé; des vers de Maurice Halle et de P.V. Berthier, etc.

leur extension. Guerre des nerfs qui a son bon côté pour certains, puis¬

qu’elle permet les fructueux coups de Bourse, les hausses et baisses soudaines des matières premières, laissant de solides bénéfices dans l’escarcelle des trafiquants. Sans compter que cela donne de la copie à la presse mondiale, qui délègue là-bas, à grands frais des envoyés spéciaux. Quitte à parler de désar¬

mement dans la colonne voisine.

PARIS-CITY Paris possède un préfet de police qui se veut à poigne. Son activité s’exerce sur divers pitons. Côté ma¬

nifestations, les lauriers du père Lé- pine et de Jean Chiappe l’empê¬

chent de dormir. Pour la répres¬

sion du banditisme, il innove. On doit avouer la chose, les exploits des Pierrot le fou, Emile Buisson et leurs émules laissent le public quel¬

que peu sceptique sur le zèle poli¬

cier. Et ce n’étaient point les af¬

faires marseillaises qui rehaus¬

saient le prestige de ces messieurs du Quai. Or le transfert récent de quelques millions confiés à des cais¬

siers, dans la poche de particuliers n’y ayant point de droits sinon ceux qu’ils s’octroyaient, fît prendre la mouche à notre haut fonctionnaire.

Si bien que l’autre jour les usagers du boulevard des Invalides purent assister à une représentation gra¬

tuite de Scarface ou de tout autre film de votre choix dans le plus pur style américain. Tout cela est fort gentil, et même distrayant, mais comme de part et d’autre on tra¬

vaille à la mitraillette, un beau jour ce seront les passants qui feront les frais de la casse.

VAS-IKE Les hommes politiques améri¬

cains ne valent guère mieux que ceux des autres nations. Il y a par¬

mi eux des combinards, des tri- poteurs, quelques intègres égarés, et tout un « petit personnel », aussi avide que le gros, âprement jaloux de ses prébendes parce que moins à l’abri du besoin. Or le parti dé¬

mocrate s’étant emparé du pouvoir depuis des années, les concurrents dénoncent à grand fracas les exac¬

tions de l’administration Truman.

Simple lutte de places que les élec¬

tions prochaines favorisent et dont l’enjeu suprême est la présidence des U.S.A. Les républicains oppose¬

ront sans doute au sortant — qui a montré la dernière fois ses qualités de manœuvrier — le général Eisen- hower. C’est du solide, et ses chan-

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PAGE 6 CONTRE-COURANT

ces sont grandes. Autant lui qu’un' autre puisque, de toutes façons, la place ne restera pas vacante. Rap- pelons-lui en passant sa déclaration du 20 octobre 1950: « Il est possi¬

ble que ma haine de la guerre m’aveugle au point que je sois in¬

capable de comprendre tous les ar¬

guments qu’on allègue, mais à mon avis une guerre préventive n’existe pas. Bien qu’on l’ait dit à plusieurs reprises, personne n’a encore expli¬

qué comment la guerre pouvait em¬

pêcher la guerre. » En souhaitant que ces paroles-là ne se soient pas envolées.

QUAND LE BATIMENT VA...

Avec le nouveau gouvernement nous revient M. Claudius-Petit et ses solutions personnelles au problème du logement. Les candidats locatai¬

res ont peine à croire que notre Excellence ne galège pas un peu lorsqu’il justifie le néant de ses ini¬

tiatives.

Il est tombé par terre.

C’est d’là faute à Voltaire, Le nez dans le ruisseau, C’est d’là faute à Rousseau.

On connaît la chanson. Durant

ce temps des journées d’études du logement se sont déroulées, le Conseil économique a estimé à 300.000 le nombre des logements à construire chaque année, les augu¬

res ont tenu des conférences de presse très à la mode — dans tous les milieux -— de nos jours. Il eût été préférable d’empiler des bri¬

ques enduites de mortier. Pourtant en Allemagne on a édifié 295.690 lo¬

gements en 1950 et les services ad hoc estimaient à 350.000 ceux qui pourraient être livrés aux sans- logis en 1951. Le malheur de l’Alle¬

magne réside dans le fait qu’elle n’a pas d’armée à entretenir, pas d’Indochine à défendre, pas d’ar¬

mements à entasser dans les arse¬

naux. On comprend qu’elle tienne à ce malheur puisqu’il permet de loger ceux qui n’ont pas de toit.

Il faut être Français pour avoir le bonheur de se payer des bombar¬

diers dont le prix d’un seul d’entre eux suffit à faire construire une ferme avec douze maisons autour.

TIENS, TIENS ! Est-ce que les financiers devien¬

draient perspicaces en dehors de leurs trafics boursiers? Ce peut n’être qu’un cas particulier, mais il mérite d’être signalé. A l’assemblée

annuelle du conseil des gouver¬

neurs de banques, M. Eugen Black, président d’un des établissements de crédit les plus importants du monde, a déclaré à ses collègues ce qui suit : « Aujourd’hui nous sa¬

vons, plus clairement que jamais, ce qu’il advient lorsque des hom¬

mes vivent et sont traités comme des filasses, comme des éléments de statistiques, comme des esclaves des classes privilégiées ou des ins¬

truments de l’Etat. Pendant toute notre vie, nous avons vu les peu¬

ples se déchaîner dans l’émeute et dans le carnage. Nous les avons vus hypnotisés, précipités dans des guerres d’auto-destruction. La me¬

nace que nous avons à affronter au¬

jourd’hui ne réside pas dans l’obsti¬

nation de quelques hommes, mais dans leur pouvoir de dominer les masses populaires, et d’exercer une attraction sur d’autres masses, qui pourraient être disposées à échan¬

ger une forme d’asservissement contre une autre. » Ce n’est tout de même pas banal. Pourtant ces gou¬

verneurs de banques utilisent leurs capitaux dans le financement des entreprises d’armements. C’est le cas de le dire : qu’attendent-ils pour changer leur fusil d’épaule?

MOWGLI.

FAIRE LE POINT

Les Droits de F Individu

Les sauveurs du genre humain sont légions.

Que de systèmes affirmés infaillibles, scienti¬

fiques, irréfutables, démontrés; que de régimes supérieurement conçus et non moins supérieu¬

rement appliqués; que de panacées surgies de toutes ces imaginations en plein forme; que de bonnes volontés pour faire le bonheur complet et définitif de tous les habitants de la planète!

Et que de droits!

Droits de l’Homme et du Citoyen! Droit des peuples à disposer d’eux-mêmes! Quoi encore?

Mais dans ce bouillonnement de droits et de systèmes on cherche vainement cette floraison de paradis terrestres énoncés si triomphalement.

Bien sûr, on peut cyniquement baptiser joie, sécurité, aisance et même bonheur la pire servi¬

tude, le plus sombre esclavage. On peut tromper,

duper, mentir pour faire accréditer de soi-disant progrès sociaux.

Mais si un minimum de sincérité, de probité, d’honnêteté intellectuelle anime les meneurs de peuples, ils peuvent constater que l’insécurité est générale et le mépris total de la vie humaine le seul moyen efficace pour maintenir leur pou¬

voir.

Comment expliquer une telle contradiction et un tel échec?

Les esprits tournés vers le passé en accuseront la science et le matérialisme, comme si la lon¬

gue histoire des peuples menés par les religions n’était point remplie de luttes sauvages équiva¬

lentes à celles de la jungle naturelle.

La cause de l’insuccès de toutes les réformes sociales, violentes ou pacifiques, réside dans ce

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CONTRE-COURANT PAGE 7

legs ancestral, que se sont transmis les tradi¬

tions, dans cet esprit de clan qui lie l’individu à son groupement et l’incorpore, de gré ou de force, au milieu qui l’a formé.

L’individu ne s’appartient pas en toute pro¬

priété.

Il a appartenu à la horde, au clan, à la tribu, au royaume. Il a toujours été le sujet d’un pou¬

voir laïque ou religieux; il est un objet dont dis¬

pose le groupement, l’Eglise, l’Etat, le parti.

On lui impose déjà la vie, on lui impose une éducation, des mœurs, des lois, des systèmes so¬

ciaux, un morcellement de la planète. On dispose de son temps, de son intelligence, de son énergie.

Il doit être ou Français, ou Anglais, ou Améri¬

cain, ou Russe, mais il n’a pas le droit de n’être rien de tout cela et d’être partout chez lui.

Les hommes se disputent la terre et s’en pré¬

tendent propriétaires.

Certains poussent leurs prétentions plus loin et s’inventent le droit d’obliger les autres à leur obéir, de faire leur bonheur malgré eux. Com¬

ment ne pas voir dans cette appropriation la source de tous les conflits sociaux?

Tant qu’un homme imposera à un autre hom¬

me sa conception de la vie; tant qu’un homme, ou un groupement, ou un Etat, disposera de l’in¬

dividu contre son gré; tant qu’on ne respectera pas la personne humaine comme un être indé¬

pendant et libre de mener l’existence qui lui convient, sous la condition qu’à son tour il res¬

pecte les autres, il n’y aura aucune paix possible parmi les terriens.

Quand on reconnaîtra les Droits de l’Individu et qu’on ne l’agglutinera pas de force à des sys¬

tèmes qu’il n’a ni étudiés, ni choisis et qui peu¬

vent ne pas lui convenir; quand il sera le maître de ses pensées et de ses actes, alors on pourra parler de civilisation pacifique et d’harmonie sociale.

En dehors de ces conditions élémentaires d’existence, l’individu est en droit de considérer l’action du milieu qui se l’approprie contre sa volonté comme une véritable agression organi¬

sée contre laquelle il est toujours en état de légi¬

time défense.

Les droits reconnus à l’homme, au citoyen, au patriote, au partisan, au religieux, sont des droits qui les lient à des actes dont les conséquences vont jusqu’à leur sacrifice et à leur mort.

Ce ne sont pas des droits, ce sont des utilisa¬

tions.

Les Droits de l’Individu sont des manifesta¬

tions de son existence pour vivre, pour durer et non pour mourir; des droits biologiques, pour¬

rai t-on dire, dont il est seul maître et juge et qui

n’ont qu’une limite: le respect des autres indi¬

vidus.

Avec une telle conception du droit individuel il y a peu d’espoir de réussite de menées belli¬

queuses ou d’entreprises pharaoniques destruc¬

trices de vies humaines.

Que l’on remplace les fameux Droits de l’Homme, et le non moins fameux droit des peuples à disposer d’eux-mêmes, par les Droits de l’Individu tels que je viens de les définir, et qu’on développe cette conception dans toutes Ses conséquences, et Ton verra une autre éthique orienter les humains d’une tout autre façon qu’ils le sont actuellement.

Est-il possible, avec un tel point dé départ, de concevoir une vie individuelle et sociale satis¬

faisante? Peut-on imaginer avec une telle affir¬

mation des droits de l’individu que les hommes puissent arriver à coordonner leurs efforts, à s’organiser pacifiquement sans heurts, sans dé¬

sordre et au mieux de leurs intérêts matériels et moraux? Et cela malgré la puissance des hom¬

mes d’argent, des gens d’Eglise, des forces éta- tistes et la cohésion de groupements qui s’impo¬

sent par la domination?

En quelques articles à suivre, j’essayerai non pas de bâtir à mon tour un système social (car je ne suis pas le défenseur d’un seul système social, mais au contraire d’une multitude), mais de re¬

connaître dans la longue évolution de l’huma¬

nité les chances de réalisation de cette harmo¬

nieuse fraternité que nous désirons tous et que nous n’atteignons jamais.

EXIGREC.

JEAN MARESTAN

La mort de Jean Marestan est venue nous surprendre durant le temps où les tracasseries pécuniaires nous obligeaient à suspendre la parution de Contre-courant.

Non seulement nous perdions un ami de vieille date, mais à notre affliction s’ajoutait le regret qu’inspire toujours le départ définitif d’un militant intègre.

L’occasion viendra bientôt de parler de l’auteur de l’Education sexuelle, ici, dans une série de « Silhouet¬

tes ». Nous ne saurions, cependant, mieux lui rendre hommage qu’en reproduisant, à bref délai, un texte de lui, très peu connu — et même inconnu — que nous avons eu l’occasion de recueillir il y a peu de temps.

ENTRE NOUS

Céderais collection importante (non complète) de 89,

« Barrage » 33, « Patrie humaine » (dont 18 P.H./Bar- rage) et 22 « Juin 36 ». Offres à G. Duval, Ecole du Centre, à Valenton (S.-et-O.).

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PAGE 8 CONTRE-COURANT

Un pacifiste

Le prix Nobel de la Paix a été attribué à... M. Léon Jouhaux! Peu d'hommes, en effet, ont aussi peu travaillé pour la paix que ce ven¬

tripotent personnage. On peut même dire que la guerre lui doit beaucoup. M. Jouhaux, président d’une Centrale syndicale inféodée au bloc amé¬

ricain, M. Jouhaux, président du Conseil écono¬

mique dont le principal travail est d’amenuiser chaque jour un peu plus le pouvoir d’achat, M. Jouhaux, membre de la délégation française à l’O.N.U., où l’on prépare la prochaine dernière, M. Jouhaux: prix Nobel de la Paix!

De quoi se marrer!

Il est vrai que la Suède n’en est pas à cela près.

Pas de danger qu’elle donne le prix Nobel à Claude Provost, objecteur de conscience, puis¬

qu’elle l’a expulsé, en décembre dernier, au mé¬

pris des articles 13 et 14 de la Déclaration Uni¬

verselle des Droits de l’Homme.

Il faut être un homme pour faire valoir ses droits. M. Jouhaux, lui, ne sait que monnayer sa servilité.

Bernard SALMON.

A PROPOS D’UNE REUNION Le Comité pour la reconnaissance légale de l’objec¬

tion de conscience a organisé, le vendredi 18 janvier, une réunion privée à la salle de Géographie. A cette réunion étaient invitées diverses personnalités qu’il semblait intéressant d’instruire du difficile problème de l’objection de conscience.

Claude-Henri Sellier, secrétaire du Comité, ouvrit la séance, présidée par Jo Kreutz, en disant tout simple¬

ment ce qu’étaient les objecteurs de conscience et quels infâmes traitements on leur faisait subir.

L’abbé Pierre, ensuite, commenta le projet de loi dont il fut un des signataires. Il dit sa sympathie pour les objecteurs et la honte qu’il éprouvait en songeant à leur sort malheureuk.

Jean Gauchon, brillamment, exposa les vues des ob¬

jecteurs, et mit l’accent sur ce fait que des objecteurs athées existaient aussi (ce que les orateurs précédents n’avaient point précisé). Il dit ce que furent les procès et ajouta que les juges eux-mêmes espéraient en le légis¬

lateur.

Henri Roser, à son tour, présenta l’objection de con¬

science comme une affirmation de l’esprit. Dans son magistral exposé ce sympathique pasteur, lui-même ob¬

jecteur, réclama avec force leur droit à la liberté. Jac¬

ques Blois, lui, parla du rapport de la conscience et de la loi. Un autre avocat des objecteurs, Raymond de la Pradelle, démontra que le droit moderne de la guerre ne permettait plus au combattant d’obéir aveuglément à ses supérieurs. Il conclut en réclamant le droit à l’ob¬

jection de conscience au nom de l’honneur militaire ( !).

Cétte réunion eût déçu des camarades bien au cou¬

rant de la question. Or il s’agissait de poser le pro-

LES NOUVELLES

PACIFISTES

blême, sans passion, devant des personnalités souvent hostiles jusqu’alors. Juges, militaires, religieux étaient présents. Aucune note discordante dans la salle. J’ai l’impression qu’un pas a été franchi vers la reconnais¬

sance de l’objection. Une seule critique: à l’exception de Gauchon et Roser, les autres orateurs laissèrent l’im¬

pression que l’objection de conscience était seulement religieuse. Il faut que l’on sache une fois pour toutes que nous n’accepterons pas et même que nous combat¬

trions tout projet tendant à reconnaître la seule objec¬

tion de conscience religieuse.

SUR LE GLOBE

ALLEMAGNE. — Le Congrès triennal de l’Internatio¬

nale des Résistants à la guerre (W.R.I.) s’est tenu à Brunswick du 27 au 31 juillet dernier. Dans un message au Congrès, Laurance Housman décla¬

rait: « Nous n’avons pas essayé de condamner les vainqueurs de la guerre comme cela a été fait pour les vaincus, pour leurs crimes. Seul, un tri¬

bunal international impartial, chargé de recher¬

cher les responsabilités des deux côtés, aurait pu le faire. Mais pour cela, les vainqueurs n’ont eu ni le courage ni l’honnêteté nécessaires. » FRANCE. — César Bugany a été déchu de la nationalité

française! Il est donc libéré mais risqué un tas de désagréments dont le moindre n’est pas l’ex¬

pulsion! A noter que l’article 15 de la Déclaration universelle des droits de l’homme stipule que

« tout individu a droit à une nationalité » et que

« nul ne peut être arbitrairement privé de sa nationalité ». Le Gouvernement français, comme le Gouvernement suédois d’ailleurs, avait signé cette déclaration le 10 décembre 1948.

U.S. ARMY. — Les joies de l’occupation. — Les colli¬

sions, rixes et autres accidents ont tué plus de 40 soldats américains et blessé 100 autres en un seul mois dans l’Allemagne de l’Ouest.

U.S.A. — Le 4 septembre, des pacifistes newyorkais ont entouré le bureau de John Foster Dulles, pour protester contre les termes du traité de paix avec le Japon.

DANEMARK. — La Chambre danoise a voté l’augmenta¬

tion de la durée du service militaire’ au Dane¬

mark: dix-huit mois au lieu d’un an.

B. S.

Ce numéro est envoyé à tous les anciens de « Ce qu’il faut dire », ainsi qu’à des adresses fournies par nos amis. S’il vous a plu, adressez-nous votre abonne¬

ment. Si vous jugez notre propagande inopportune, évi- tez-nous des envois onéreux en nous priant de cesser tout envoi, ou en refusant au facteur le prochain nu¬

méro. De toutes façons soyez-en remercié.

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L’ANARCHISME, HIER ET AUJOURD’HUI

ENTRÉE EN MATIÈRE

La propagande anarchiste traverse actuellement une phase ingrate. Il serait vain de le nier. Il y a de multi¬

ples causes à cette situation de fait. C’est en les exami-, nant sans parti pris, sans œillères, sans esprit de clan, que pourront être apportées des améliorations immédia¬

tes en attendant les solutions satisfaisantes.

Le malaise est né des événements qui bouleversent ac¬

tuellement le monde et qui mettent à rude épreuve les théories d’antan.

Crise de l’anarchisme? Crise des méthodes de propa¬

gande? Crise d’anarchistes? Voici des questions aux¬

quelles il faut répondre même si les réponses doivent susciter la tempête dans les encriers.

Le mieux est d’aller droit au but. Savoir: 1° si l’anar¬

chisme est susceptible de subir une crise; 2° si les mé¬

thodes de propagande usitées hier sont toujours valables et si certaines parmi celles adoptées plus récemment ne vont point à l’encontre du but poursuivi; 3° si les anarchistes restent des anarchistes.

Doit-on préciser que le débat doit être porté sur le plan mondial? N’est-ce point d’ailleurs d’Argentine que s’est élevée la première protestation — à notre connais¬

sance — contre des initiatives ou réformes intempes¬

tives en usage chez les anarchistes après la seconde guerre mondiale. Eclairons tout de suite notre lanterne en publiant, in-extenso, l’article en question, paru dans La Obra de Buenos-Aires et reproduit par L’Adunata dei Refrattari de New-York:

Crise de l’anarchisme? — Au cours de ces dernières années nous avons pu ressentir une certaine inquiétude pour le développement et même l’existence de notre idéal. Nombreux sont les camarades qui, préoccupés des conditions dans lesquelles évolue le mouvement anarchiste international, ont proposé des réformes ou pris des initiatives Je plus souvent inopérantes. Il n’y a pas, selon nous, de crise de l’anarchisme. Celle dont nous souffrons est une crise d’hommes, de valeurs nou¬

velles, capables de susciter des mouvements puissants et s’appuyant sur de solides bases révolutionnaires.

Depuis l’époque des précurseurs notre mouvement anarchiste a toujours été combattu avec fureur par les classes parasites: bourgeoisie, Etat, clergé. Mais, en dé¬

pit des échecs momentanés, il reprit toujours son élan, parce que sa semence est féconde, parce qu’il combat pour la libération de l’humanité dans le sein de la¬

quelle il plonge ses racines. La crise de l’anarchisme est inconcevable. Une des causes les plus importantes du ralentissement de notre action révolutionnaire et de l’insuffisante influence qu’elle exerce sur le milieu so¬

cial, et en particulier dans le monde des travailleurs, c’est la peur. La peur de se dresser résolument et avec persévérance contre le courant qui menace de nous submerger. Les uns en raison des souffrances endurées à la suite d’arrestations, persécutions, tortures, etc.; les autres parce qu’ils se sentent trop faibles pour aborder résolument les problèmes qui, chaque jour, sont posés à notre mouvement.

Si nous approfondissons la question nous verrons que la lassitude que nous déplorons est déterminée par l’in¬

suffisance d’énergie militante. Si nous ne participons pas activement, avec l’esprit combatif, à la vie des tra¬

vailleurs, nous ne réussirons jamais à créer l’ambiance propice à la formation d’un mouvement social qui tienne compte des faits sans rien abandonner de-nos idées.

Le réformisme et les dictatures de toutes couleurs dé¬

truisent dans les peuples tout vestige de culture et de liberté. Dans certains pays de nombreux camarades commettent une erreur regrettable: ils attendent que les régimes de force s’écroulent d’eux-mêmes — résul¬

tat d’un processus de décomposition économique ou po¬

litique produit par des facteurs étrangers à notre mou¬

vement — pour commencer à envisager les possibilités de la lutte. Une telle conduite ne peut se justifier que par la lâcheté, et c’est un moyen commode d’éluder le combat. Je me hâte d’ajouter que l’attitude de certains camarades — qui se disent anarchistes — est suscep¬

tible de stériliser la propagande de nos idées dans le peuple en faisant obstacle à une plus intime cohésion dans notre milieu.

Les révisionnistes, comme ceux qui veulent organiser les anarchistes, détournent des énergies précieuses qui pourraient être mieux employées. Pour agir l’organisa¬

tion n’est pas nécessaire; les anarchistes toujours spon¬

tanés dans leurs actes savent semer à pleines mains, tant individuellement que collectivement. D’ailleurs l’action ne peut être mesurée ni taxée.

Une fois engagé dans la lutte l’anarchiste est à son poste, prêche d’exemple, visant à la réalisation concrète et revendicatrice de la transformation sociale, à la for¬

mation d’un monde libre. Nous savons que de nom¬

breux obstacles s’opposent au dynamisme de nos ca¬

marades qui, sur tous les points du monde, servent de cibles aux coups de la réaction; mais ceci ne justifie pas l’apathie et les déviations et devrait, au contraire, rendre les esprits plus ardents, en regard des cruautés et des oppressions que les tyrans exercent sur les peu¬

ples soumis.

Libérons-nous de la crainte, de l’apathie et du confor¬

misme de Ce cercle étroit dans lequel nous vivons. Fai¬

sons œuvre de vrais militants et nous susciterons dans notre mouvement cet élan nécessaire pour trouver ce que tant de camarades cherchent: la formule pour ré¬

soudre la crise. Car la seule crise qui existe est une crise d’anarchistes. — Julio.

L’humeur de l’auteur, les arguments accumulés dans cet article, sont influencés sans conteste par les diffi¬

cultés rencontrées en Argentine — ainsi qu’en Espa¬

gne — par nos camarades aux prises avec la dictature.

Cependant lorsque Julio déclare que « la crise de l’anar¬

chisme est inconcevable », nous lui donnons parfaite¬

ment raison. Il ne saurait y avoir doute en l’occur¬

rence. L’anarchisme est une manière de vivre en so¬

ciété — où l’autorité aurait complètement disparu -—

qui n’a pas été mise à l’épreuve dans des conditions normales (1). Il ne peut y avoir crise que si l’expé-

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PAGE 10 CONTRE-COURANT

rience révèle des défauts graves ou démontre l’impra¬

ticabilité.

Pour le reste nous partageons ici son opinion sur l’organisation anarchiste, sur la baisse de l’esprit com¬

batif, tout en différant d’avis sur la révolution-pana¬

cée. D’autre part, il s’en prend au révisionnisme qui, lui, se présente sous divers aspects.

Que disent, qu’écrivent, que pensent, en effet, un certain nombre d’écrivains et d’orateurs libertaires qui veulent s’évader de règles trop strictes, dans leur dé¬

sir de gagner à leur idéal les grandes masses.

Pour les uns il faut repenser l’anarchisme, faire plus moderne, ne pas transformer les théories en dogmes.

Pour d’autres il faut aller plus loin. D’abord se débar¬

rasser du mot « anarchie » qui effraie les prosélytes.

Le mot, disent-ils, a été lancé en défi à la tête des ad¬

versaires de tendance au temps où le socialisme se dé¬

cantait. Aujourd’hui il n’a pas sa raison d’être, il est antipathique et éloigne ceux qui seraient prêts à adop¬

ter nos thèses... sous une autre appellation.

Rappelons, pour mémoire, ceux qui « repensent » l’anarchisme à leur façon, prodiguent les « mots d’or¬

dre », organisent sur un mode qui fleure bon le centra¬

lisme et impriment des énormités qui laissent pantois le militant. Révisionnistes qui s’ignorent, mais non les moins dangereux.

Ces divers courants ne sont pas nouveaux. Nous les avons connus en France durant l’entre-deux-guerres. Ils existaient même au début de ce siècle ; ce qui provoqua, alors, des controverses passionnées.

Pourtant, devra-t-il porter l’étiquette révisionniste — avec ce qu’elle comporte d’inamical — celui qui pense qu’il n’est point nécessaire à l’anarchisme de rester figé en un credo intouchable pour garder sa pureté et qu’il ne saurait ignorer sans dommages les transformations sociales qui s’opèrent jour après jour, et ce qu’elles ont d’influence sur le comportement de nos contempo¬

rains.

Ce serait démentir en ce cas toutes les affirmations de nos théoriciens du xixe siècle, dont les systèmes sont dépassés certes, mais qui tous néanmoins professaient cette idée que l’anarchisme est un perpétuel devenir.

Alors quelle formule adopter? Peut-on sans se déju¬

ger pratiquer l’opportunisme? Aller aux masses, c’est- à-dire sacrifier la qualité au bénéfice de la quantité, n’est-ce point là une tactique qui dissimule un mortel danger?

Un point semble acquis: les conclusions des Kropot- kin,e Reclus, Malatesta, Sébastien Faure et de quelques autres, quant à la solution du problème social, ne sont plus acceptablès telles quelles. Deux guerres, la révolu¬

tion russe — qui a engendré le communisme autoritaire que nous connaissons -—- ont modifié profondément les données de ce problème social. C’est notre tâche d’adap¬

ter à notre temps, sans trahir les pionniers, l’ensemble de leurs travaux.

En une série d’articles nous essaierons de faire le point. Tout en invitant ceux que la chose intéresse à nous communiquer impressions et commentaires.

Louis LOUVET.

Chapitre suivant :

«JEUNES» ET «VIEUX»

(1) Il y a eu, en Espagne, durant la guerre civile, des essais de vie anarchiste qui ne pouvaient être probants.

L’IDÉE ET LE MOUVEMENT

Le mot « anarchie » dont nous nous servons en Eu¬

rope est presque aussi vieux que la civilisation euro¬

péenne; par contre, le mot « socialisme » n’a pas plus de cent trente ans d’existence, et cette existence est do¬

minée aujourd’hui par trois expériences qui toutes ont été fondées sur la divinisation de la société: le socia¬

lisme soviétique, le national-socialisme et le socialisme démocratique d’inspiration néo-jacobine et dirigiste.

Face, à l’anarchisme c’est donc le socialisme qui repré¬

sente l’élément historico-politique, transitoire et éphé¬

mère, lequel dissimule sous sa masse une réalité psy¬

chologique plus profonde, et seule valable en fin de compte. Et s’il fallait une preuve à cette vérité, je la verrais quotidiennement prononcée par le contraste en¬

tre l’idée et le mouvement.

Le mouvement anarchiste a eu des hauts et des bas- et a même complètement disparu à maintes reprises et dans maints pays, si par mouvement on entend l’orga¬

nisation des groupes unis par une solidarité de pro¬

gramme. Parfois aussi il a cru démesurément et perdu de sa pureté: on a vu agir, au nom du mouvement ainsi élargi, des fauteurs de guerre, des ministres, et jusqu’à des policiers. A cette occasion les camarades ont ré¬

pondu aux faciles plaisanteries de l’adversaire de la seule façon qui convenait: « Autre chose est le mou¬

vement, ont-ils dit, et autre chose l’idée; l’un peut fail¬

lir sans que l’autre soit atteinte; nous en appelons à l’idée, des fautes du mouvement. » Ces vérités sont in¬

contestables; on pourrait même avancer que le mouve¬

ment, en tant qu’application partielle, étroite et forcé¬

ment unilatérale du principe, est voué par sa nature aux tribulations, aux erreurs, aux luttes intestines et aux scissions; tandis que l’idée comme telle, le principe de la pensée libre et de l’esprit de révolte, est confirmée sans cesse, par chacune des vicissitudes de la pratique.

Il est naturel, au surplus, que l’idée soit plus répan¬

due que le mouvement au sens organique du terme.

Elle sommeille ou s’agite dans des milliers ou des mil¬

lions d’esprits, tandis que le mouvement ne se compose, en règle générale, que du petit nombre de ceux qui éprouvent au même moment et de la même manière, le besoin de militer. Plus ce militantisme est exclusif ou sectaire, et plus il repousse, dans une désaffection qui est souvent loin d’être de l’inactivité, les amis de l’idée qui souffrent de la voir rétrécie ou défigurée.

La France est un pays d’ancienne dissémination des idées anarchistes, et qui compte dans ce sens une pléiade de penseurs, d’hommes d’action, de propagan¬

distes ayant exercé une influence profonde sur les es¬

prits — surtout avant la période qui est la nôtre. C’est en même temps un pays d’institutions centralistes et de traditions révolutionnaires héritées de la monar¬

chie, du jacobinisme et de l’Empire et où la vie locale et régionale est systématiquement sacrifiée. Les ten¬

dances à l’autonomie individuelle et collective par rap¬

port à l’Etat y sont théoriquement vives, mais pratique¬

ment paralysées, vite réduites à une fronde platonique ou à un repliement sur soi. De là vient sans doute la disproportion entre le nombre des gens qui, de tempé¬

rament, de sentiment et d’idées, sont imprégnées d’anar¬

chisme et portent l’empreinte de sa tradition, et de l’autre celui des militants ou réalisateurs en activité.

L’anarchisme compte en France, à mon avis, environ

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PAGE 11 CONTRE-COURANT

cent mille partisans dispersés dans toutes les couches sociales et principalement là où une certaine indépen¬

dance matérielle existe dans le travail et les conditions de vie; mais le nombre de ceux qui lisent régulièrement notre presse est bien plus faible, sauf dans les moments de grande agitation sociale, et le nombre de ceux qui participent à une action collective « anarchiste » est relativement infime. Le reste fut plus ou moins rebuté, à un moment quelconque, par les antinomies entre la pratique et l’idéal au sein du mouvement organisé. Les sphères d’activité individuelle des cent mille anarchi- sants conscients que l’on trouve dans les moindres bourgades, sont de petits cercles locaux, des associa¬

tions syndicales, coopératives, éducatives, anticlérica¬

les, mais cette activité consiste surtout dans l’exemple d’un mode de vie et de pensée plus ou moins libéré des préjugés et des contraintes sociales.

Le divorce du « mouvement » proprement dit et de ces milieux d’influence anarchiste diffuse, se traduit par la hausse et la baisse du tirage de nos journaux. Ce¬

La question agraire

Dès mars 1950, la Confédération générale agricole

■écrivait dans son journal, La Libération paysanne, ce gui suit:

« Nous sommes incontestablement un pays surpro¬

ducteur. Il ne peut être question d’emblaver la totalité de nos superficies cultivées et d’être en surproduction permanente avec des marchés non organisés pour ré¬

sorber les excédents.

€ Les crises successives ne peuvent être évitées, et la rentabilité du travail paysan assurée, qu’à la condi¬

tion qu’environ 10 % des surfaces cultivées ne soient pas ensemencées et soient laissées en jachère, de ma¬

nière à mieux équilibrer production et débouchés.

« Il vaut mieux que nous cultivions 90 % de nos ter¬

res avec des prix de revient moindres et plus de profit, que d’en cultiver 100 % à des prix de revient élevés et

■avec perte.

« L’abondance a toujours ruiné le paysan, tandis que la disette l’a toujours enrichi.

« Lorsque les industriels et les paysans sont atteints par la mévente, ils réduisent leur activité et personne ne songe à leur en faire grief.

« Pourquoi les paysans n’auraient-ils pas les mêmes droits? »

Que peut-on couclure de cet exposé?

1° Que la France est en surproduction par rétrécis¬

sement du marché intérieur qui manque de pouvoir d’achat; par accroissement de la productivité agricole là où la qualité est sacrifiée à la quantité.

2° Que le paysan, comme tous les producteurs capi¬

talistes, n’est pas inquiet de la sous-consommation, mais de la mévente et de la chute des prix qui en résultent;

qu’il envisage froidement, comme tous les producteurs capitalistes, une baisse de production, une raréfaction des marchandises pour maintenir les prix et le taux du profit.

Consomme qui pourra!.... C’est la loi de la jungle.

Le Mouvement libertaire, qui est au service de l’Hom¬

me et ne saurait être dupe des catégories d’égoïsme.

lui-ci varie ainsi du simple au décuple, selon la situa¬

tion générale, mais aussi et surtout selon la capacité des rédacteurs à donner satisfaction aux besoins d’ex¬

pression des « milieux libertaires » — et pas seule¬

ment du « mouvement ». C’est à ce prix que le mouve¬

ment lui-même peut prendre l’extension et recouvrer la vie que les milieux, plus ou moins « atomisés », lui accordent ou lui refusent selon qu’il reconnaît à l’idée toute son ampleur ou l’étouffe en la restreignant à une idéologie.

« Etre en France une petite secte socialiste mori¬

bonde, ou donner l’exemple d’un anarchisme authenti¬

que et conscient de son immense envergure humaine », voilà comment j’exprimerais, pour ma part, le dilemme posé par la situation actuelle.

Il va de soi que, selon moi, la mort de la secte ne se¬

rait pas pour autant la fin de l’idée: seulement celle-ci aurait à s’exprimer sous des formes neuves, et en marge d’une structure fossilisée.

André PRUNIER.

ne peut pas se laisser fléchir par des revendications hostiles à la consommation.

L’Homme, avant toute autre qualité, est un consom¬

mateur, et dans une société judicieusement, scientifi¬

quement organisée, toute la production doit être au ser¬

vice de la consommation et contrôlée par elle, dans une association économique et sociale, groupant les deux services: de production et de distribution.

Le Mouvement libertaire est au service de l’Homme.

Il ne saurait appuyer des revendications mercantiles, encourager la sous-production alors que sur la terre, des centaines de millions d’hommes meurent de priva¬

tions, de famine' et des maux qui en résultent!

Il n’y a jamais eu surproduction, car les besoins n’ont jamais été entièrement satisfaits.

Le Gouvernement des US A., qui apporte une aide alimentaire à de nombreux pays, a réduit de 15 % sa production de blé et de 12 % celle du maïs. Le Gou¬

vernement français annonçait sa volonté de réduire de 100.000 hectares la production betteravière. Or, pendant ce temps, des millions d’hommes appartenant à des éco¬

nomies arriérées meurent de faim; ils ignorent la limi¬

tation des naissances!

Aujourd’hui, les paysans français proposent de limi¬

ter la production pour raréfier les marchandises et pro¬

voquer la hausse des prix!

Les politiciens ont un problème à résoudre: la prise du pouvoir dont l’homme n’est qu’un mécanisme. Ils peuvent sacrifier l’Homme à leurs ambitions et soute¬

nir des, revendications criminelles, mais Nous?... Nous, nous sommes au service de l’Homme. Son aveuglement même est la raison de nos interventions, de notre combat.

Nous répétons donc: la recherche du profit est un obstacle à la satisfaction des besoins. Le problème de la production, c’est l’affaire des consommateurs.

Il ne peut pas y avoir liberté de production, là où les besoins ne sont pas satisfaits.

Il appartient aux consommateurs d’organiser et de soumettre l’agriculture et l’industrie à des plans dont toute recherche du profit sera bannie, et ne visant qu’à satisfaire les besoins.

Nous sommes avec les paysans pour assurer la satis¬

faction des besoins et leur propre sécurité sociale.

Avec eux pour l’Homme, mais contre tous les affa- meurs.

Gaston RRITEL.

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