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LES COULEURS DE LA NUIT

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Academic year: 2022

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Texte intégral

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C O L L E C T I O N « V É C U »

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G I L B E R T S I B O U N et MARCELLE ROUTIER

LES COULEURS DE LA NUIT

ÉDITIONS ROBERT L A F F O N T PARIS

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COÉDITION ROBERT LAFFONT — OPERA MUNDI

Si vous désirez être tenu au courant des publications de l'éditeur de cet ouvrage, il vous suffit d'adresser votre carte de visite aux Editions Robert Laffont, Service

« Bulletin », 6, place Saint-Sulpice, 75279 Paris Cedex 06. Vous recevrez régu- lièrement, et sans aucun engagement de votre part, leur bulletin illustré, où, chaque mois, sont présentées les nouveautés que vous trouverez chez votre libraire.

© Opera Mundi, 1978 ISBN 2-221-00135-4

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A ma mère

G. S.

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Sur l'écran un garçon de seize ans dansait au milieu de jeunes semblables à lui. L'œil de la caméra de François Reichenbach l'iso- lait : cheveux longs, visage lisse souriant, lunettes noires ; mince, il apparaissait filiforme, souple comme un trait de pinceau chinois.

Puis on le suivait, le voyait marcher dans la rue, le pas lent, un peu appliqué. Prendre une cigarette, l'allumer. Enfin, dans un studio d'enregistrement, penché sur une platine où tournait un disque, il rythmait de la voix et du corps un rock. Apparemment rien ne le distinguait d'un autre garçon de son âge, ni ne justifiait sa présence dans un film. Quoi de plus banal que cette succession de gestes si l'on ne savait pas qu'il était aveugle.

Cette séquence de « Lettre de Paris et d'ailleurs » que François Reichenbach venait de me faire visionner avait fait naître en moi une curiosité: que cachaient ces lunettes noires? Au-delà de ces yeux sans regard, que se passait-il ?

— Je peux vous le présenter, me proposa Reichenbach, il est venu voir sa séquence.

— Voir ? Je m'attardai sur ce mot.

— C'est ce qu'il dit. Etonnant n'est-ce pas ?

— Voir, pour lui qui est aveugle de naissance, qu'est-ce que c'est ?

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— Et pour nous, sa nuit qu'est-elle ? Comment est le monde quand il est sans images ?

Deux univers s'opposaient.

Debout, se balançant imperceptiblement, Gilbert Siboun est là, près d'une lampe, son visage est doré par une lumière dont il ne connaît que la chaleur.

Il me tend la main, tête levée, un peu trop haut, juste au-dessus de moi, l'oreille à l'écoute du son de ma voix. Je sens qu'il m'exa- mine : à sa manière il prend mes mesures.

La main est fine, sensible : « Un contact sympa ! » comme il dira plus tard. Nous l'ignorons encore mais, pendant près de trois ans, nous allons vivre ensemble une aventure unique, exceptionnelle, bouleversante, celle des Couleurs de la nuit. A côté de lui se tient son ami Gérard Bar David, un garçon plus âgé, une vingtaine d'années : l'œil intelligent sous une tignasse d'afro qui lui mange le front.

Quelques semaines plus tard, un soir, nous nous retrouvons tous les trois autour du micro d'un magnétophone. Tous les trois : Gérard l'accompagne. Ce premier soir il sera un peu mon interprète, par la suite je travaillerai seule avec Gilbert, mais j'aurai souvent besoin de la présence de Gérard, il le connaît depuis l'âge de treize ans, ensemble ils ont voyagé : Italie, Angleterre, Amérique, et leurs discussions, la confrontation de leur « vision » aura une réelle importance.

— Alors Gilbert, tu es décidé, nous tentons l'expérience ?

— Oui, j'ai un peu peur, mais je crois que ce sera fantastique.

Ce le fut.

La première question posée me fait comprendre la difficulté du sujet :

— Comment t'es-tu aperçu que tu étais non-voyant ?

— Je ne m'en suis jamais aperçu...

Ce sont les autres qui le lui ont appris, et je me suis rendu compte, presque tout de suite, que ce qui lui paraissait naturel ne l'était pas pour nous. « Maman, dit-il, je veux voir ce chien, je veux voir ce tee-shirt, je préfère le vert, j'aime le noir. » Ainsi, l'emploi qu'il fait du mot « voir » est le même que nous alors que pour lui il ne correspond à rien de semblable.

Gilbert, s'il en avait éprouvé le besoin, aurait pu écrire son

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livre en braille et nous aurions eu le récit d'un aveugle pour des aveugles. Jamais il n'aurait pu répondre aux questions que nous, les voyants, nous posons : pour lui elles n'existent pas.

Ce qui fait l'originalité profonde de l'ouvrage c'est cette étroite collaboration qui a uni un non-voyant à une voyante et a permis cette investigation unique dans un monde qui nous était totalement fermé.

MARCELLE ROUTIER

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1

J'ai cinq ans, maman c'est quelque chose de fabuleux. Maman c'est une voix, une odeur familière, des mains. Elles me prennent, ces mains, et m'asseyent sur la chaise de la salle à manger. Derrière moi, je le sais, il y a la protection du dossier, en me laissant glisser en arrière mes épaules le touchent. C'est rassurant. Devant moi le bord de la table. Table, un mot que je connais bien, je l'ai appris très vite. Je pose mes mains dessus, bien à plat, j'aime le bois, ce n'est jamais aussi dur, aussi froid que le métal ou le rebord de la baignoire.

De chaque côté de ma chaise je sens le vide. Que je me penche à droite, que je me penche à gauche... et j'entends la voix douce de maman m'avertir : « Gilbert, ne te balance pas, tu vas tomber ! » Tomber, c'est un mot que je n'aime pas, il a quelque chose de lourd et de bête, il signifie l'inconnu de la chute. Après on a mal.

Etre assis devant la table veut dire que l'on va manger, que je vais m'ennuyer. Des goûts forts, fades, sucrés, salés, envahissent ma bouche. Leurs consistances m'étonnent, je n'aime pas ce qui est mou, gluant, liquide, ce qui vous échappe et que je dois avaler, sans savoir ce que je mange. J'aime les choses solides que l'on mâche longuement, la viande. Dans la journée je redoute ce moment.

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La nourriture c'est assez dégueulasse et puis, ça peut faire mal.

Je devais être très petit, nous étions encore à Oran — quand nous en sommes partis en juin 62 j'avais à peine quatre ans. C'était chez mon arrière-grand-mère ; nous y allions souvent. Chez elle il y avait toujours beaucoup de monde. Je ne m'y sentais pas très à l'aise. Je n'y étais pas libre. Maman me gardait contre la tiédeur de sa jambe. Je crois que je m'y ennuyais. Autour de moi la famille était gaie, de cela je me souviens très bien, des rires et plein d'exclamations partaient de tous les coins de la pièce. Moi aussi j'avais envie de faire du bruit et je criais joyeusement. Proche la voix de maman : « Je vais faire manger le petit, il doit avoir faim, c'est qu'il est très tard aujourd'hui...

Tiens, Gilbert ! » J'étends la main ; le vide... je l'abaisse, et je hurle.

Quelque chose me l'a happée, enveloppée, c'est fluide, ça glisse sur mes doigts, ça fait mal, très, et ça pique...

La voix de mon père s'élève, forte, rude comme son menton quand il m'embrasse : « Annie, fais attention, ne lui laisse pas mettre la main dans la soupe, il s'est brûlé ! »

La nourriture, c'est dangereux et c'est sale. Alors je l'évite.

D'ailleurs, dans la cuisine il y a quelque chose que je redoute à cause de l'odeur : la cuisinière à gaz. Ma mère aussi en a peur, sans cesse elle dit : « Gilbert, ne t'approche pas ! », « Mon chéri, ne tripote pas les robinets ». Je connais l'odeur du gaz et son chuin- tement quand on l'allume.

C'est un mot que j'entends souvent, allumer, je l'associe au feu, une chose très dangereuse que je ne connais pas. Je sais que ça brûle, mais je ne peux pas la toucher : ça n'a pas de consistance.

Et les choses que je ne touche pas m'inquiètent.

Cependant le feu ne me faisait pas vraiment peur, aujourd'hui encore l'idée ne m'en angoisse pas, probablement parce que je n'ai jamais eu de contact qu'avec la flamme d'une allumette, d'un briquet ou d'une bougie. Je redoute bien davantage le courant électrique. Enfant, en explorant les murs, je mettais mes doigts dans les prises. J'en garde le souvenir de cuisantes décharges.

On va manger, c'est long et je m'ennuie.

J'aimerais bien descendre de ma chaise mais je n'ose pas, maman me l'a défendu, je ne dois le faire que lorsqu 'elle est présente.

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— Francis, va chercher un verre pour Gilbert.

Pourquoi lui ? C'est de mon verre qu'il s'agit. Je m'agite sur mon siège :

— Maman, laisse-moi y aller.

— Non, ton frère va le prendre.

Mon frère, c'est un grand, il a dix ans. Lorsque j'aurai son âge, je ferai les mêmes choses que lui.

C'est ce que je pense, ce que je crois. Ce que je veux croire serait plus juste, je m'abuse volontairement, il est évident que je serais bien incapable de l'exprimer, mais c'est en moi pénible comme une écharde, et ça je connais, j'en ai souvent dans mes doigts. Le monde des objets m'est encore, à cet âge, un monde difficile à atteindre et souvent hostile.

Assis devant la table, je rumine l'histoire du verre, elle me tracasse : ce que fait mon frère, je dois pouvoir le faire. Je sens qu'il a avec la vie des contacts différents des miens, que je n'ima- gine pas. Il m'est impossible de concevoir ce qu'ils peuvent être.

En dehors de lui je n'ai pas de rapports avec des enfants de mon âge. Le jeudi Francis reçoit des copains, de mon coin je les écoute, avec moi ils sont gentils, mais nous n'avons rien à nous dire, et quand j'en ai assez je me réfugie au creux du fauteuil du séjour.

Nous habitons à Châtillon-sous-Bagneux au douzième étage d'un immeuble qui fait partie d'un grand ensemble. Il y avait peu de temps que nous étions là quand j'ai demandé à maman :

— Qui est-ce qui crie en bas ?

— Des enfants.

— Comme moi ?

— Oui, il y a des petits garçons et des petites filles qui ont ton âge.

— Pourquoi crient-ils ?

— Parce qu'ils jouent.

— Ils sont contents, alors ?

Très, quand il fait beau, ils s'amusent devant leur maison.

— Tout seuls ?

— Leurs mamans les surveillent de leur fenêtre.

— Alors, il fait beau aujourd'hui.

— Très, tu le sens bien.

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C'est vrai, l'air est tiède, différent. Sur le petit balcon de la cuisine, où je suis, il y a du soleil, je le sens sur mon visage, mes mains. Cette chaleur me rappelle Oran. Une angoisse me saisit, ces cris, nombreux, aigus...

— Maman, en bas, il y a la guerre ?

Cette guerre je n'en parlais jamais. On croyait que je l'avais oubliée. Aujourd'hui je sais qu'il n'en était rien. Pour moi elle n'était que des sons, et ces bruits, maman leur avait attribué des causes naturelles : « N'aie pas peur, Gilbert, c'est un pneu, un ballon qui éclate », « ce sont des pétards ». Moi je les écoutais ces bruits, ils étaient trop forts, trop violents. D'instinct je les sentais dangereux, je les guettais, j'avais peur qu'ils se rapprochent.

Il y en avait un que je ne supportais pas, celui des sirènes des voitures de police. Son hurlement entrait en moi de la tête aux pieds, si fort qu'il me semblait que je devenais lui et j'ouvrais la bouche pour qu'il me quitte, qu'il sorte de moi comme il sortait d'elles. Mais je ne criais pas. Maman disait que j'étais « bien sensible, trop émotif ». Mais elle me croyait inconscient du drame qu'elle vivait. Ce qui était vrai, ce conflit n'en a pas été un pour moi, je ne l'ai même pas vécu à travers mes parents. J'étais trop petit. Cependant un matin, maman a compris que je savais : notre Fatma était sur le balcon et je me suis précipité sur elle, j'ai attrapé sa robe, à pleines mains, un tissu mou avec des plis dans lesquels on se perdait, comme dans ceux des rideaux, mais facile à saisir, alors, de mes deux mains, j'ai tiré en arrière, criant :

— Rentre, rentre !...

Je savais que le danger venait de l'extérieur. Une nuit j'ai appris qu'il pouvait aussi être à l'intérieur. Nous couchions chez mon arrière-grand-mère, la famille ne se séparait plus. Elle habitait près du théâtre d'Oran. Je dors. Un bruit sec qui claque me réveille, suivi d'autres, rapides, irréguliers. La voix de mon père est curieuse, à la fois forte et feutrée : « Vite, Annie, les petits, tous sous la table ! » Je sens d'autres corps que celui de ma mère, je suis pressé, j'étouffe un peu. Je voudrais remuer, c'est comme un rêve qui fait peur. Papa dit : « Mais ils sont fous, voilà qu'ils nous tirent dessus ! » « Tais-toi, ce n'est rien, Francis, Gilbert, ne bougez pas...

c'est fini. » Je transpire, je tremble. La peur est dans la pièce.

Cela dure longtemps, longtemps... C'est l'impression que j'en ai.

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Ce fut, paraît-il, assez rapide. Dans la nuit, une des sentinelles, un soldat du contingent, qui gardait le théâtre, a cru voir passer une ombre furtive, il a tiré en l'air, au hasard, criblant de balles la fenêtre de l'appartement.

Le lendemain maman décidait que c'était fini, elle ne pouvait plus rester à Oran.

L'idée de ces enfants qui s'amusaient en bas m'occupait. Je crois me souvenir de n'avoir, ce jour-là, rien dit de plus. J'aurais voulu savoir si mon frère y allait. Je n'osais pas le demander, ni à lui ni à mes parents. J'attendais. Quels étaient ces jeux qui les faisaient pépier comme une volée de moineaux ? Moi, je ne crie pas en m'amusant avec mes voitures, uniquement lorsque je me cogne très fort. Si je ne fais pas suffisamment attention, les murs, les coins des meubles viennent à ma rencontre. Il n'y a qu'avec les portes que je n'ai pas d'histoires, je sais toujours si elles sont ouvertes ou fermées, sans même les toucher. Francis s'extasie souvent :

« Gilbert, il est vachement adroit avec les portes ! » Peut-être que les autres le sont moins que moi ?

Lorsque venant d'Algérie nous sommes entrés dans cet appar- tement, il sentait le neuf, la peinture, la cire, maintenant nos odeurs se sont accrochées à ses murs, il sent nous, pas tout à fait comme à Oran, parce que les odeurs qui rentrent par les fenêtres sont différentes, moins chaudes, moins joyeuses.

Les premiers jours je confondais les pièces, elles n'avaient pas encore leurs senteurs à elles, je connaissais mal leur situation, je me repérais difficilement, les meubles changeaient de place.

Tout était plein de contradiction : moi, cet appartement je le trouvais très grand, il me fallait faire beaucoup de pas, surtout dans le couloir, mais ma mère, elle, gémissait : « Ce qu'il est petit ! Mais les gens ici, les pauvres, ils se contentent d'une case à lapin ! Tous ces meubles, où vais-je les mettre ? » Moi, je trouvais que c'étaient plutôt les meubles qui le rendaient exigu, et je me demandais pourquoi il en fallait tant. A cause d'eux la salle à manger a des circuits difficiles à pratiquer. Mes mains ont exploré leurs masses.

Le buffet est très haut avec des angles en métal qu'il faut éviter.

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La desserte est aussi haute mais moins importante. La table, quand on en suit le bord de la main, est sans problème. Dessous, à quatre pattes, ça devient plus compliqué à cause des pieds et de toutes sortes de pièces de bois pas faciles à comprendre, mais c'est assez amusant.

Quand les meubles ont été casés, comme le dit maman, elle m'a tout montré. J'ai très vite appris et retenu la place des choses.

Mais au début il m'est arrivé d'être dans le séjour alors que je me croyais dans la salle à manger. J'en ai parlé à Francis :

— Tu la connais bien la maison, toi ?

— Bien sûr.

— Tu ne te trompes pas de porte ?

— Si, si, ça m'est arrivé.

Pour l'apprendre, je m'étais inventé un jeu, je partais de la porte d'entrée que mes mains reconnaissaient facilement, elle est bardée de verrous. Au début du couloir je décidais du côté à suivre : le mur de ma main droite ou celui de ma main gauche ? Quand j'avais le goût du risque j'essayais de me maintenir au centre, les mains en avant. C'était plein d'imprévu, il y avait des jours où ça m'amusait de me perdre, d'autres où ça m'angoissait. Plus tard j'appelai ce jeu le « grand safari ».

A chaque ouverture rencontrée, je respire la pièce. Si j'ai choisi le mur de droite, je découvre la salle à manger qui ne sent la mangeaille qu'au moment des repas. Généralement la porte est fermée, je passe. Je file un bon morceau de mur frais à mes doigts, grumeleux mais sans aspérités, j'arrive au séjour. Ça sent le tissu, le tapis a une odeur assez forte. J'aime cet endroit, surtout le soir quand mon père est rentré, que se répand le parfum sucré de l'anis blanc et du tabac blond. Je grimpe tout seul dans un des fauteuils, au toucher, une étoffe pleine de reliefs. C'est un endroit très bath, un endroit sûr, ça enfonce, on est protégé de trois côtés, j'y suis à l'abri des pièges comme ceux des lampadaires, ces trucs-là ne sont pas mes copains, je ne comprends pas comment ils sont faits et je me heurte contre. J'ai demandé à maman à quoi ils servaient, elle m'a répondu :

— A éclairer et à faire joli.

— Qu'est-ce que c'est éclairer ?

— Tu le sauras plus tard.

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— Qu'est-ce que c'est, joli ?

— Je te l'expliquerai un jour.

On m'aurait plus facilement expliqué comment les enfants se font.

Après le séjour, le mur continue, je le connais bien, car si je laisse mes doigts glisser à la même hauteur, je trouve un creux pas très grand, pas très profond, et quand je le gratte légèrement avec mon ongle j'obtiens une sorte de poudre. Je pense qu'avec un objet de fer je pourrais faire d'autres petits trous, ce serait pratique pour me reconnaître. Et si je creusais longtemps, longtemps, que je sois très fort, comme mon frère, qu'est-ce que je trouverais ? Peut-être le vide qui me happerait. Cela me donne envie de crier, mais je me tais. Ce n'est pas en posant des questions que j'apprends le mieux, c'est en me taisant.

Si je passe ma main plus haut il y a une raie, au contraire un peu en dessous, plus bas, le mur est sans histoire. Si j'étais assez grand je pourrais inventorier les murs du sol jusqu'en haut, et comme ça je connaîtrais la maison aussi bien que les autres.

Presque tout de suite, après le trou qui fait de la poudre, se trouve la porte de la chambre de mes parents. Pratiquement elle est toujours fermée. Si elle est ouverte elle me procure une sensation de vide. Je sais qu'il y a un lit très grand recouvert d'un tissu qui agace le bout de mes doigts. J'ai entendu maman dire : « Mon dessus de lit en satin est revenu du nettoyage aussi brillant qu'avant. » Brillant ? Est-ce le nom de ce qui est à la fois lisse, doux sous le doigt, mais énervant ? Je n'aime pas l'odeur de cette pièce, que je perçois même à travers la porte fermée : le parfum de ma mère est lourd, douceâtre, musqué, il reste à l'intérieur de mes narines longtemps. C'est une pièce qui me gêne. A la respirer je me sens indiscret, c'est chez eux, pas chez moi.

Ma chambre ferme le couloir. Que je prenne à droite, à gauche, mon voyage se termine toujours là. Elle est ma pièce préférée, je la connais sur le bout des doigts. Deux lits, celui de Francis et le mien. Contre le mur qui leur fait face, ma boîte à jouets : un grand coffre plein de voitures. Près de la porte, le bureau de mon frère. Lorsque j'irai à l'école, papa m'a promis que j'en aurai un, alors j'attends.

Quand je suis pressé d'aller dans ma chambre, je longe le mur

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de gauche, je trouve le parcours plus rapide : trois portes, une seule ouverte, la cuisine et je m'y arrête rarement, je n'y vais que lorsque maman y est et que je veux la rejoindre. Elle est pour moi plus étroite que le couloir, encombrée de surfaces hautes, dures, pleines d'angles. C'est froid au toucher, lisse, sans surprise, ça ne peut pas se creuser.

Je trouve que son odeur est poisseuse, grasse, je redoute toujours de me salir les mains dans des plats de nourriture. Alors je passe pour rencontrer ensuite deux portes fermées, celle des waters et de la salle de bains, un endroit sans surprise qui sent le fade, l'eau, le savon dont le parfum n'est pas toujours le même, et qui reste sur ma peau. Quand il me plaît, je respire mes mains, c'est agréable. Au centre le lavabo, à droite le bidet, dans le fond la baignoire. Je l'ai en horreur. Lorsque j'entends couler ses robinets avec un bruit fort qui résonne dans toute la maison, j'ai envie de me cacher, je ne le fais plus parce qu'on me trouve toujours.

Alors, je mets mes mains sur mes oreilles, seulement je ne les garde pas longtemps parce que le bruit c'est la vie, il me renseigne sur la maison.

— Gilbert, viens prendre ton bain ! appelle maman.

Ses mains me prennent, c'est le seul moment agréable, et je suis plongé dans l'eau. En l'air mes doigts touchent le vide. Je refuse de me coucher, je veux rester debout.

— N'aie pas peur, je te tiens.

Mais j'ai peur de cette chose fluide, mouvante, qui m'entoure, sur laquelle je ne peux pas m'appuyer.

— Tu n'es pas comme ton frère, lui il aime l'eau.

Je l'ai interrogé :

— C'est chouette, l'eau, surtout quand on nage. Tu verras quand tu iras à la piscine. Mais tu peux pas comprendre, t'es encore trop petit. Moi mon vieux, à ton âge, je gueulais quand on voulait me faire prendre un bain. Alors te bile pas. Plus tard tu feras comme tout le monde.

— Plus tard, c'est quand ?

— Ben, attends d'être comme moi.

— Faut attendre longtemps pour conduire une voiture ?

— Ça, mon pote, c'est pas demain la veille.

Beaucoup de choses sont, pour moi, mystérieuses, mais je

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ne m'énerve pas, je suis persuadé qu'avec de la patience je les découvrirai.

Aujourd'hui encore je définis mal quelle sorte d'espérance je nourrissais et je ne suis même pas sûr d'y avoir totalement cru.

Très vite, sans doute très tôt, trop pour que je puisse m'en souvenir, j'ai perçu qu'entre moi et Francis, entre moi et les autres, il existait une différence. D'abord avec lui, parce qu'il était mon frère, et aussi mon modèle. Longtemps j'ai attribué cette différence à l'âge.

Etre une grande personne, c'était posséder toutes sortes de privilèges et en jouir. Obscurément je sentais que la vue, dont j'ignorais tout, même le nom, devait en faire partie, puisque c'était sa privation qui me rendait dissemblable.

Différence indéniable, et que la cruelle franchise des enfants me fit assez rapidement situer autour des yeux. Ces gosses que j'entendais jouer, un jour maman me conduit vers eux.

Un après-midi, elle m'annonce :

— Viens, on va descendre, tu pourras t'amuser avec tes petits camarades.

J'ai une drôle de sensation au creux de l'estomac, affronter les autres m'inquiète. Je ne dis rien, je serre la main de maman.

Je la préfère à celle de mon père, trop grosse, trop épaisse, que j'ai du mal à tenir. Maman a une paume large dans laquelle je loge confortablement ma main, et des doigts longs, fins, que je peux saisir. Pour moi c'est important.

A la sortie du hall d'entrée, l'air et le soleil m'accueillent, c'est bon. Un peu comme à Oran mais le soleil ne pique pas ici.

Les voix ne sont pas les mêmes. Mon père dit : « Les gens en France ils parlent pointu ! » et c'est vrai à mon oreille. L'accent pied-noir me manque, il me rassure, c'est celui des gens que je connais. Peut-être que si un seul de ces enfants l'avait eu je me serais fait un ami.

Dans ma main gauche j'ai une de mes autos, une DS, ce sont celles que je préfère. J'aime suivre, de mon doigt, leur ligne, elle fait une courbe douce, qui se poursuit, ne s'arrête pas brutalement.

Dans la main, c'est un peu comme un œuf qui serait plus plat.

Les autres voitures sont plus compliquées à comprendre, je dois les ausculter longuement.

— Lâche ma main, n'aie pas peur, je reste près de toi.

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— Tu ne rentres pas à la maison ?

-— Non, quelle idée, je ne vais pas te laisser.

— Mais tu m'as dit que les mères surveillaient leurs enfants de leur fenêtre. — J'ai une mémoire d'éléphant, ma mère le sait.

— Bien sûr, mais pas du douzième étage, c'est trop haut.

— Elles habitent en bas, alors elles peuvent toucher leur enfant ?

Il me fallait une explication, je ne comprenais pas comment sans toucher on peut savoir où sont les choses et les êtres.

— C'est ça, tu vois, tu peux être tranquille.

Je ne l'étais pas, mais j'étais un enfant docile.

Je m'éloigne un peu. Le sol que je palpe est dur, rugueux, pas agréable, la DS roule mal, avec un bruit de ferraille qui gratte l'oreille. Je regrette les parquets vernis du couloir et de ma chambre.

Cependant je ne suis pas inquiet, maman n'est pas loin, car je sais toujours à peu près à quelle distance elle se trouve. Des pas s'approchent de moi, des enfants, deux.

— Elle est chouette ta DS, c'est une Pallas, mon père lui il a une Taunus, et toi ?

Je ne réponds rien et serre ma voiture dans ma main.

— Prête-la-moi ta bagnole.

Je ne la lâche pas.

— Dis donc, t'es pas causant. T'habites où ? On t'a jamais vu.

La voix de l'autre est celle d'une petite fille.

— Laisse-le, tu vois bien qu'il est malade.

— T'es malade ? Qu'est-ce que t'as ? Malade ? Je proteste :

— Non, pourquoi tu dis ça ?

— Tes yeux, ils sont drôles. Qu'est-ce qu'ils ont tes yeux ? Je me défends en reculant vers ma mère.

— Je n'ai rien, rien du tout...

Je suis près d'elle mais je ne la touche pas, je ne veux pas montrer mon désarroi. Tourné vers les voix je leur fais face.

Effrontée, la fille demande :

— Qu'est-ce qu'il a, y n'voit pas ? Posément, maman lui répond :

— Si, mais lui, il voit avec ses mains.

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2

Voir, qu'est-ce que c'est ? A l'époque, je ne voulais pas m'avouer que mes yeux n'étaient pas semblables à ceux des autres.

D'ailleurs, c'était très confus en moi. Pour m'apprendre chaque chose maman me la faisait toucher. Elle me disait : « Touche la table, la chaise, ta bouche. » A mon frère, je l'entendais dire :

« Regarde ton nez, tu as du noir ! » « Regarde où tu mets les pieds. » Je ne comprenais pas la signification de ce mot, mais il m'intriguait. Quand je posais mes doigts sur mes yeux, je frottais souvent mes paupières, je le fais toujours, maman me disait :

« Laisse tes yeux, tu vas les irriter. » Je connaissais donc le mot mais pas l'usage. Et, chose étrange, alors que je m'étais posé la question, je n'ai jamais demandé : « A quoi ça sert les yeux ? » Il est vrai qu'à cinq ans on a des sensations, des pensées comme des flashes, des ouvertures sur l'inconnu, mais pas de réflexion.

Cette différence qui me troublait, j'ignorais qu'elle s'appelait ne pas voir, ou si je le savais, je ne le comprenais pas. J'étais persuadé qu'en la niant je me rapprochais des autres, qu'ils ne pourraient pas s'apercevoir que je n'étais pas semblable à eux. Il me fallut très longtemps pour d'abord sentir et ensuite comprendre que les autres possédaient un sens que je n'avais pas, qui m'empêchait de les tromper.

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J'avais six mois lorsque maman nous conduisit, mon frère et moi, chez un ami de la famille qui était ophtalmo. Francis avait un peu mal aux yeux, moi on m'emmenait en plus, histoire de me promener, et aussi, après tout, parce que j'avais un œil qui tournait légèrement. « Et s'il allait loucher, le petit ! » Plutôt marrant.

Une forme d'humour qui m'amuse.

La scène, je la connais bien. Pourtant, ma mère la raconte rarement. J'imagine que si cela avait été la conséquence d'un accident, on parlerait davantage du jour où « c'est arrivé à Gilbert ! ».

Ça commence bien banal :

— Comment va le petit ? demande le médecin, après avoir examiné mon frère qui n'a rien.

— Justement, il a l'œil qui part un peu dans le coin...

— Ne vous inquiétez pas, ça s'arrange très bien, dit l'ophtalmo en se penchant : au bruit de sa voix, je tourne la tête vers lui.

Ma mère dit qu'il a pris l'air sérieux, comme gêné.

— C'est un beau bébé, oui, très beau... Annie, quand vous serez rentrée chez vous, allumez une allumette et promenez-la comme ça...

Sa main passe devant mon visage. Ma mère n'ose pas lui demander pourquoi. Une sorte d'instinct. En rentrant elle hésite également à en parler à mon père.

J'ai de grands yeux sombres, presque sans pupille. « Ils te prenaient tout le visage ! » raconte maman. Inquiète, elle frotte une allumette et sans un mot la passe et la repasse devant mes yeux. Ils ne suivent pas la flamme.

« Deux fois, trois fois, j'ai recommencé, je me brûlais les doigts. Je restais là à te regarder comme une innocente. Je ne comprenais pas. Ce n'était pas possible. »

Dans son genre, je trouve cette histoire assez superbe : on s'inquiétait de mon œil qui louchait et je ne voyais pas.

Alors a commencé la grande tournée des médecins, des pro- fesseurs, des faux espoirs. Dans mon cas, une rétine insuffisamment développée, il aurait fallu un véritable miracle. Je connais mal les causes de ma cécité. Cela a peu d'importance, que je sois non- voyant pour une cause ou une autre est sans intérêt pour moi.

Cette malformation, maman évite d'en parler, elle n'aime pas, elle est gênée. Pour elle c'est comme si un accident s'était passé

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dans son ventre. Je peux imaginer qu'elle se sent un peu respon- sable, un peu fautive.

Tout a été essayé et sans doute aurait-elle continué longtemps à me trimbaler de droite et de gauche si, un jour qu'elle lui faisait part de la dernière consultation à Paris avec le professeur Guillaumin, notre ophtalmo d'Oran n'avait dit à mes parents :

« Cela ne sert à rien. Gilbert est aveugle, mais il fera sa vie comme les autres. Vous ne serez pas déçus si vous lui apprenez à voir comme tout le monde. »

Une merveilleuse phrase, mes parents l'ont si bien comprise qu'elle a dirigé toute mon existence.

La volonté de ma mère, aidée par la complicité de mon frère, a fait de moi un enfant qui pouvait se croire semblable à tous. La sensation qu'entre moi et eux pouvait exister une différence était fugitive. Elle naissait de petits chocs extérieurs incontrôlables que j'étais incapable d'analyser, il m'en restait une vague impression qui rendait je ne sais pourquoi, ma naissance mystérieuse. C'était elle que fugitivement je voulais responsable de ce je ne savais trop quoi, qui parfois m'inquiétait.

Maman rentre avec un gros paquet.

— Annie, te voilà bien chargée ! remarque mon oncle.

— C'est pour Gilbert, pour ses trois ans.

— Qu'est-ce que c'est ?

— Un tricycle.

— Mais tu es folle ! Tu veux qu'il tombe, le pauvre, partout il va se cogner, se faire mal...

Ma mère, lorsqu'elle a décidé quelque chose, a un petit ton calme, résolu, qui stoppe toutes discussions. N'empêche que ce jouet fait du bruit dans la famille. On se passe la nouvelle. Un tricycle pour le petit, et comment il va pouvoir se diriger ? Seuls, les huit ans de Francis sont optimistes : mon frère a toujours refusé ma cécité. Il affirme :

— Il pourra, Gilbert, il est malin. Mes copains qui ne le

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savent pas, ils le voient pas du premier coup d'œil qu'il est aveugle.

Je ne me souviens pas du jour où j'ai appris à monter sur mon tricycle, mais mon corps a conservé la mémoire de mon plaisir. Celui de rouler librement. J'appuyais très fort, il me sem- blait que j'allais très vite... Au début, ma mère s'est mise devant moi et m'a renseigné : « A gauche, à droite... tout droit », pour me tracer le parcours. Ensuite tout a très bien roulé, je ne suis jamais tombé. Dans la maison je ne me suis jamais heurté contre rien. Ce qui n'était pas toujours le cas de Francis quand il me l'empruntait. Maman avec fierté raconte :

— J'emmenais Gilbert au jardin... avec son tricycle, il était d'une habileté folle. En le voyant semblable aux autres, qui aurait pu croire !

Il était, paraît-il, assez stupéfiant de me voir pédaler. Je sem- blais être doué d'un autre sens qui me permettait de me guider sans encombre, ce qui faisait dire à mon frère, admiratif : « Gilbert, lui, il marche au radar... »

Ce sens, qui d'ailleurs allait se développer, je ne le possédais pas également pour tout, quand on a déménagé, quand nous allions chez des gens, je me heurtais facilement aux choses.

Est-ce le soir où j'étais descendu jouer pour la première fois dans les espèces de jardins bétonnés entre les parkings de l'ensemble ? ou plus tard ? Je ne sais pas mais je me souviens très bien que nous étions dans le séjour. Papa faisait du bruit avec son journal et maman me parlait, ce n'était pas normal, d'habitude, quand j'entendais ce bruit, que je sentais cette odeur de papier journal, mélangée à la fumée de la cigarette blonde, maman nous disait, à mon frère et à moi : « Allez jouer dans votre chambre, laissez papa lire son journal tranquille. » Et aujourd'hui nous sommes tout près de lui et elle me parle :

— Aimerais-tu aller à l'école ?

— Comme Francis ?

Aller à l'école c'est être grand, c'est très étonnant. Je reste méfiant et demande :

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— Avec lui ?

Non, dans une autre pour des petits garçons de ton âge.

— Comme moi ?

— Oui, comme toi.

C'est difficile à comprendre, un peu inquiétant. A Oran, Francis me parlait beaucoup de son école, ses copains venaient à la maison. Mais cela ne m'intéressait pas, à cette époque j'étais vraiment trop petit. Depuis que nous sommes ici, il m'en parle peu ou pour s'en plaindre. « La maîtresse, c'est une sale garce, elle est chiante ! » « Les camarades, des bêcheurs qui rigolent de mon accent, me charrient, c'est le leur qui est ridicule, à ces connards ! » Il me tient des discours obscurs : « Entre nous il y a l'Algérie.

Eux ils ne savent pas ce que c'est que la guerre ! Nous on est des exilés ! » Il dit des choses que jamais nos parents ne disent.

Francis est resté assez longtemps marqué par les événements, il se sentait différent des autres. Il se voulait un vrai pied-noir.

Il se plaint, aussi : « Des tonnes de devoirs, de leçons, on ne nous ménage pas, mon vieux ! On a trop de travail ! »

Tout cela, tout en étant très obscur, révèle un monde com- pliqué dont l'approche m'angoisse. Ce mot, travail, que signifie-t-il ? Papa aussi travaille et maman m'a expliqué : « Quand papa rentre de son travail, il est fatigué, tu dois être très sage. » J'ai demandé à maman :

— Et toi, tu ne travailles pas ?

— Bien sûr que si, mais à d'autres choses.

— Et moi ?

— Pas encore, tu n'en as pas l'âge.

Ce mot travail fait partie de ceux qui sont sans consistance pour moi, sans réalité, et comme tout ce que je ne comprends pas, il me trouble. Et voilà qu'aujourd'hui tout semble changé.

Ai-je grandi sans m'en apercevoir ?

— A l'école je vais travailler ?

— Pas vraiment, tu vas apprendre en t'amusant.

Deux mots que je connais bien. Seulement, pour moi, ils ne vont pas ensemble. S'amuser c'est facile, agréable. Apprendre c'est parfois déplaisant. C'est un mot fastidieux qui contraint.

Maman poursuit :

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— Tu comprends, à ton âge, tous les petits garçons vont à l'école, tu dois faire comme eux.

Je sais que l'école c'est quelque chose à quoi on n'échappe pas. Ce qui m'étonne le plus c'est d'en être déjà là. Résigné, je demande :

— Quand j'y vais ? Demain ?

— Non, dans un mois, à la rentrée, le 2 octobre.

Un an me ferait le même effet. Cette date n'a pas de signi- fication pour moi. Je mesurais bien la durée d'un j o u r : c'était la portion de temps comprise entre le moment où l'on me levait et celui où l'on me couchait. Ensuite venait la nuit qui restait pour moi très confuse. Nuit, je ne comprenais pas la signification de ce mot. Simplement il annonçait la fin de quelque chose et le commencement d'autre chose. Des expressions comme « on ne voit plus clair, la nuit tombe » me rendaient perplexe. Aucun bruit n'accompagnait cette chute. La nuit n'était pas, non plus, un objet que l'on ramasse. Alors, qu'est-ce que c'était, la nuit ? Je m'en étais ouvert à mon frère, il m'avait répondu :

— Ben mon vieux, c'est pas difficile, la nuit c'est le contraire du jour.

Incompréhensible. Il lui était venu une idée : « Ecoute, le jour tu fais des tas de trucs, tu manges, tu joues, tu te promènes, tu vois ! et la nuit, eh bien, tu fais rien, tu dors. »

C'était une bonne explication. La nuit commençait lorsque maman s'asseyait à côté de mon lit et bavardait avec moi des choses de la journée — elle le fait toujours — et je m'endormais.

J'entrais sans le savoir dans le rêve. Un rêve sans images, uni- quement sensoriel.

C'est une question que l'on me pose assez souvent : comment rêves-tu ? Je crois rêver comme tout le monde avec mes moyens.

J'ai souvent pensé que vis-à-vis du rêve certains s'attendaient au miracle, à des réponses du genre : « J'étais sur la plage et je regardais le soleil couchant. » Ce n'est pas pensable ; puisque je n'ai jamais vu le soleil couchant, il ne peut s'être inscrit dans ma mémoire. J'ai même un copain qui m'a dit : « Et si en rêve tu voyais sans savoir que tu vois, après tout en rêve tout est

1. En fait ce que je nommais jour était la journée.

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p o s s i b l e . » O u i , m a i s p a s ç a , e t p u i s c o m m e n t p o u r r a i s - j e r é p o n d r e : j e n ' i m a g i n e p a s l a v u e .

J e m e s o u v i e n s r a r e m e n t d e m e s r ê v e s . E n f a n t , j e n e s a v a i s m ê m e p a s q u e je r ê v a i s : m o n u n i v e r s d e v e n a i t d i f f é r e n t . E n f a i t , l a j o u r n é e se p o u r s u i v a i t s o u s u n e a u t r e f o r m e . L e s b r u i t s n ' é t a i e n t p a s t o u t à f a i t les m ê m e s , les v o i x a v a i e n t u n e a u t r e s o n o r i t é , le t o u c h e r é t a i t p l u s i n c o n s i s t a n t . L e j o u r o n p o u v a i t d é c i d e r d e c e q u ' o n a l l a i t f a i r e . L a n u i t d a n s s o n lit, n o n . L e s é v é n e m e n t s s u r g i s s a i e n t s a n s q u ' o n l e v e u i l l e . Il y a v a i t d a v a n t a g e d e p i è g e s . P a r f o i s il se p a s s a i t d e s c h o s e s q u i n ' é t a i e n t p a s a g r é a b l e s , l e u r r é a l i s m e p o u v a i t d e v e n i r t e r r i f i a n t , c o m m e c e l l e - c i : je s u i s s e u l d a n s l a v o i t u r e d e p a p a . P o u r q u o i m e s p a r e n t s m ' o n t - i l s a b a n d o n n é ? L a v o i t u r e r o u l e , j ' e n t e n d s le b r u i t d u m o t e u r , j e n e s a i s p a s o ù e l l e v a . L a v i t e s s e m ' a n g o i s s e . J ' a i m e l a v i t e s s e , m a i s c e l l e - l à j e l a d e v i n e d a n g e r e u s e . P u i s u n b r u i t é n o r m e é c l a t e , c ' e s t l ' a c c i d e n t , j e le sais, j ' a i t r è s p e u r . . . J e c r i e . T o u t e s t fini. J e s u i s r e v e n u d a n s m o n lit. M a m a n e s t p r è s d e m o i . S a m a i n m e t o u c h e l ' é p a u l e t r è s d o u c e m e n t : « C e n ' e s t r i e n , r e n d o r s - t o i , m o n c h é r i . T u a s f a i t u n m a u v a i s r ê v e . »

C e m o t - l à , je m e t t r a i t r è s l o n g t e m p s a v a n t d e l e c o m p r e n d r e . R ê v e r c e n e s e r a p a s d o r m i r . J e c o n s e r v e r a i l ' i m p r e s s i o n q u e l a n u i t o n v i t d ' u n e m a n i è r e é t r a n g e : d e s p é r i o d e s o ù il n e s e p a s s e r i e n , d o r m i r c ' e s t n e p l u s r i e n e n t e n d r e , n e p l u s r i e n s e n t i r . C ' e s t c o m m e si o n n ' e x i s t a i t p l u s , o n n ' e s t m ê m e p l u s s û r d e v i v r e .

J ' e n a r r i v a i a s s e z l o g i q u e m e n t à c e t t e b i z a r r e c o n c l u s i o n q u ' i l y a d e u x j o u r s a l t e r n é s , l e v r a i e t le f a u x , c e l u i - c i é t a n t c o m p r i s e n t r e le m o m e n t o ù m a m a n m e q u i t t e e t c e l u i o ù j ' e n t e n d s s a v o i x d i r e : « L e p e t i t e s t r é v e i l l é . » J e p r é f é r a i s l e j o u r « v r a i » a u j o u r « f a u x ». C e t t e c o n c e p t i o n p e r s o n n e l l e m e d o n n a i t u n e n o t i o n d u t e m p s s a n s r a p p o r t a v e c c e l u i d e s g r a n d e s p e r s o n n e s . I l m e f a u d r a p l u s d e d e u x a n s p o u r a d o p t e r l a m e s u r e d e s a u t r e s . E n c o r e q u e m a d i m e n s i o n d u t e m p s n e s e r a j a m a i s t o u t à f a i t l a l e u r .

P o u r l ' i n s t a n t , c e t t e é c o l e p r o c h a i n e b o u l e v e r s e m o n u n i v e r s , n o n s e u l e m e n t e l l e m e f o r c e à i m a g i n e r d e s c h o s e s i m p o s s i b l e s , m a i s e n c o r e je d o i s a p p r e n d r e d e n o u v e a u x g e s t e s .

— T u c o m p r e n d s , G i l b e r t , q u a n d o n v a à l ' é c o l e , o n e s t u n g r a n d g a r ç o n . T u d o i s s a v o i r t e l a v e r les m a i n s t o u t s e u l .

C o m m e n t p e u t - o n f a i r e ? G r a n d i r c ' e s t c o m p l i q u é . C e t t e s u i t e

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de gestes en partie inconnus de moi, je les apprends très vite : d'abord fermer le trou qui est au fond du lavabo, puis avec la main droite chercher le robinet et l'ouvrir, c'est assez dur à tourner, il est si gros dans ma main ! Le plus difficile c'est de ne pas faire couler l'eau trop fort et surtout que la cuvette ne déborde pas.

Il ne faut pas oublier de tâter le bord avec la main pour trouver le niveau. Très vite je réalise qu'au fur et à mesure qu'il se remplit le son de l'eau qui coule est différent. C'est une opération qui ne tolère pas de ma part la plus petite inattention.

— Là-bas, m'affirme maman, ce sera plus facile, tu auras un lavabo à ta taille.

Ensuite tremper les mains, barboter, caresser le savon qui glisse, se rincer, s'essuyer, est sans problème. C'est assez plaisant de pouvoir faire des choses tout seul. Ma satisfaction est renforcée par l'enthousiasme de Francis, qui restera longtemps mon meilleur public.

— Ben dis donc, à l'école tu vas manger tout seul

Là il va trop loin. Manger seul, comment peut-on faire ? Maman prépare-t-elle cette voie-là ?

— Tu sais, il va falloir que tu sois très sage. Que tu manges ce que l'on te donnera sans faire attendre la demoiselle, elle ne pourra pas, comme moi, rester la cuiller en l'air... à te raconter des histoires.

— Elle ne m'en dira pas ?

Comment peut-on manger sans cette magie ? Il n'y aura plus de dragon qui remuera sa tête grosse comme dix pastèques, qui ouvrira la gueule plus grande que le four qui brûle si l'on y met les doigts, et un corps comme un tube, long comme le couloir, avec plein de mains qui lui permettent de voir dans tous les endroits à la fois.

Manger c'est tellement monotone. Cette cuillère qui touche le bord de votre lèvre, cogne vos dents, je crois que je la craignais, j'avais peur qu'elle ne rentre jusqu'au fond de la gorge, je la redoutais davantage que la fourchette dont la pointe pouvait vous piquer, il fallait serrer des dents le morceau de viande pour l'arracher à la fourchette qui le retenait. C'était très compliqué, rarement amusant. C'étaient aussi des gestes intimes que l'on pouvait faire avec sa mère, pas avec une femme que l'on ne connais-

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sait pas. Cette étrangère qui allait me faire manger, déjà je la détestais.

Mon frère doit savoir où je vais.

— Tu la connais mon école, c'est comment ?

— Très chouette, très bien, une école pour toi.

— Tu y as été ?

— Sûr, mais pas ici, à Oran.

— Alors ce n'est pas la même.

— Tout pareil. Tu vas bien t'amuser.

— J'vais pas travailler comme toi ?

— C'est pas du vrai travail. T'es encore trop petit. Tu vas faire des tas de trucs avec des cubes, des papiers de couleur, de la pâte à modeler...

Je perçois une hésitation dans sa voix.

— Tu faisais tout ça, toi ?

— Des machins de ce genre. Pour toi, je ne sais pas très bien, c'est pas tout à fait pareil.

— Pourquoi ?

— Ici on est à Paris, tu piges ?

Je lui dis oui pour qu'il se taise, que j'aie le temps de retourner tout ça dans ma tête. Et je file sur mon tricycle faire un tour de couloir. Quand je suis dessus je suis trop occupé pour penser.

Je suis comme ça, je laisse facilement les choses se reposer dans un coin de ma tête pour les reprendre plus tard, les réexaminer tranquille.

Celles-là en valent la peine.

Maman est assise près de mon lit. Elle m'explique que ce soir on ne va pas bavarder longtemps parce qu'il faut que je m'endorme vite. Demain je vais à l'école Braille 1

— Déjà.

— Tu le sais bien, avant-hier je t'ai dit après-demain.

Je ne savais plus, je m'étais un peu perdu dans le laborieux compte des jours faux et des jours vrais.

1. L'Ecole Braille à Saint-Mandé dépend de l'Institution nationale des jeunes aveugles.

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J'ai plutôt envie de pleurer.

— Tu vas bien t'amuser, tu vas avoir des petits camarades.

Pourquoi en aurais-je puisque Francis n'en a pas ?

— Tu ne dois pas vivre toujours dans mes jupes comme un petit sauvage.

Heureux petits sauvages qui ne quittent pas leur mère !

— Et puis, tu vas apprendre des tas de choses.

Apprendre. Un mot familier. Maman me dit tout le temps :

« Je vais t'apprendre, viens que je t'apprenne. » Vaguement, il me vient l'idée qu'ailleurs on apprend d'autres choses que celles que l'on vous enseigne chez soi.

— Francis dit qu'à l'école on travaille.

— Si tu veux, mais pour toi c'est un peu différent, ce ne sera pas encore un vrai travail. En classe c'est en jouant que tu apprendras...

Pensivement je dis :

— Je crois que je n'ai pas envie d'aller en classe.

— Tu as confiance en ta maman. Tu sais bien qu'elle veut que son petit garçon soit heureux. Maintenant tu vas t'endormir, demain tu te lèves de bonne heure, à sept heures. Papa te conduira avec la voiture.

Sur cette pensée agréable, la seule, je m'endors.

Le lendemain la route me paraît longue, désespérément : deux heures de trajet, c'est épuisant, j'arrive à la fois endormi et énervé.

De ce premier contact avec les autres et leur monde je ne conserve pas de souvenirs, uniquement des sensations, toutes désa- gréables. Peut-être certaines sont-elles fausses mais elles resteront pour moi la réalité.

Ainsi, je respire encore l'odeur de la craie, et l'emploi n'en est pas justifié dans une classe maternelle de jeunes aveugles. Je garde l'impression d'une femme marchant dans l'allée entre la rangée des pupitres et des bancs ; ce qui me paraît tout aussi peu vraisemblable.

Dès les premiers instants l'endroit m'est hostile. Les senteurs me déplaisent : celles un peu sures des enfants, mêlées au parfum fade et sucré de la maîtresse, m'écœurent vaguement. Mes petits et mes petites camarades me semblent une masse confuse, grouil-

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Avec Gilbert Siboun, aveugle de naissance, nous pénétrons dans l'univers, pour nous inimaginable, des non-voyants.

Comment rêve-t-on lorsqu'on est privé de la vue ? La nuit se différencie-t-elle du jour ? Que signifie un paysage ? Les couleurs sont-elles autre chose que des mots ?

Comment appréhende-t-on l'existence et les autres, lorsqu'on est doué d'une profonde vitalité, mais que le simple fait de choisir ses vêtements, d'apprendre à manger constitue un effort important ? Les dix-neuf ans de Gilbert sont en proie aux mêmes problèmes que ceux de ses camarades : lycée, examens, drague et drogue, sexualité, amour et amitié, il les affronte sans détours.

Parfaitement intégré, refusant de se considérer comme un être à part, il a parcouru plus de pays (Italie, Angleterre, Canada, Amé- rique), il a fait plus de rencontres et vécu plus d'expériences que

la majorité des garçons de son âge.

La profonde originalité de cet ouvrage est d'être le résultat de l'étroite collaboration d'un non-voyant et d'une voyante ; ensem- ble, pendant trois ans, ils ont mené une expérience passionnante et encore jamais tentée : pénétrer dans « les couleurs de la nuit ».

Cet ouvrage est la traduction du monde des aveugles et, paradoxa- lement à nous qui voyons, il propose une vision du monde que nous avions oubliée, il nous réapprend la vérité des choses ; cepen- dant il ne fait jamais appel à la pitié, il est plein de chaleur humaine, réconfortant, tonique.

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