Séance 12 : Théories queer en débat
Sam Bourcier Judith Butler Theresa de Lauretis
Sylvia Rae Rivera
Activiste trans qui aurait lancé la première
bouteille sur la police en juin 1969
Introduction
La pensée queer émerge aux USA dans les années 1990, principalement pour pensée les homosexualités. Elle porte en héritage les mouvements de lutte pour les droits des homosexuel.le.s des années 1970.
Queer signifie à l’origine bizarrerie, étrangeté.
Le terme est resignifié au début des 1990s.
Emeutes de Stonewall 1969, New York
I. Caractériser la pensée queer
1. Le refus de l’hétéronormativité
La critique de la contrainte à l’hétérosexualité traverse la pensée queer. La norme sociale qui régit la sexualité est l’hétérosexualité, socialement et historiquement construite en opposition à l’homosexualité, stigmatisée comme une déviance, une pathologie, voire une perversion.
La norme hétérosexuelle se traduit notamment dans le domaine juridique. Le projet de loi bioéthique d’extension de la Procréation Médicalement Assistée (PMA) établit un droit
d'exception, en matière de filiation, pour les couples lesbiens et prive les personnes trans d’accès à la PMA.
2. Le refus de la pensée binaire
Les théories queer rejettent la pensée dichotomique du féminin et du masculin, et proposent de penser sous l’angle du continuum et de la mutabilité.
Au lieu de dire soit soit, la pensée queer dit et/et : les identifications peuvent être plurielles.
Il n’y a pas à choisir entre hétérosexualité et homosexualité : les registres de sexualité ne sont pas pensés comme exclusif les uns des autres, les frontières en sont brouillées.
Toute identification est réversible.
En rejetant ici la pensée binaire, pensée queer rejette aussi la conception hiérarchisante des rapports sociaux, qui voit les rapports hommes femmes comme des rapports de
domination.
3. Le refus de la catégorisation
Les formulations théoriques queer voient dans la catégorisation une dimension essentialiste : l’attribution d’une essence contraire à la dynamique constructiviste poursuivie.
La pensée queer s’inscrit dans une démarche d’émancipation, dans une perspective de subjectivation.
4. Le nomadisme
La pensée queer insiste sur la non identité de soi à soi et sur la
mutabilité des sujets grâce à la performativité. Le nomadisme, c’est le refus de la répétition, de la routine du sens.
C’est le refus de la sédentarité confortable dans une posture, une façon de penser, un type de comportements. Le nomadisme s’inscrit dans la poursuite d’une fluidité des actes.
Judith Butler en effet estime que derrière les actes, il n'y a pas
d'essence. A travers l'action performative, on peut montrer la non identité ou la mutabilité des identités.
II. Apports de la pensée queer
1. La critique du dispositif sexe / genre / désir : la matrice hétérosexuelle
La pensée queer montre que ce n’est pas la soi-disant bipartition sexuelle de l’humanité en deux sexes complémentaires et pour sa
reproduction qui fonde l’hétérosexualité, mais bien une norme sexuelle hétérosexiste, un dispositif sexe genre désir qui façonne des rôles de sexe et organise cette fameuse bipartition.
2. La mutabilité des identités
La pensée queer ouvre la porte à une multiplicité d’identifications et de positions sociales. Dans cette perspective, les identités changent
continuellement, et le sens de ces identités également.
Il n'y a pas d’identité stable : elles sont mouvantes, évanescentes,
extensives. La pensée queer est en effet une pensée anti-stabilité, anti- essentialiste, anti-catégorisation.
On peut changer sans cesse ses positions sociales, de sexualité.
3. La mutation culturelle plutôt que la revendication identitaire
Dans la perspective queer, les rapports sociaux ne sont pas pensés comme des rapports de pouvoir et de domination nécessitant un combat. Se dire
homosexuel, dans la pensée queer, c’est se donner une identité rigide à soi- même. L’homosexualité ne serait pas quelque chose dont il est nécessaire de se revendiquer.
« Le problème n'est pas de découvrir en soi la vérité de son sexe, mais c'est plutôt d'user désormais de sa sexualité pour arriver à des multiplicités de relations. Et c’est sans doute là la vraie raison pour laquelle l’homosexualité n'est pas une forme de désir mais quelque chose de désirable. Nous avons donc à nous acharner à devenir homosexuels et non pas nous obstiner à reconnaître que nous le sommes. » Foucault Dits et écrits, 1994, p.163
III. Préoccupations et critiques
1. L’adhésion à l’individualisme abstrait
En refusant de reconnaître le poids des catégorisations et des rapports binaires hiérarchiques, en n’acceptant de penser qu’au moyen de
continuum fluides, la pensée queer tend à gommer les oppositions et les rapports de force et à faire passer la lutte politique au second plan.
Les luttes politiques ne sont pas au cœur des préoccupations. Refusant de se réclamer de toute position sociale existante, comment la pensée queer peut-elle déstabiliser les hiérarchies existantes ?
2. L’insistance sur le symbolique et le performatif
En théorie bien sûr, il est tout à fait possible de refuser l’assignation identitaire. Mais en pratique, les rapports sociaux sont bien là. On ne
peut pas changer de groupe social comme ça, de façon volontariste. Tant que les significations sociales existent, on ne peut pas aisément parler de la mutabilité de sujet.
La pensée queer va faire face à l’accusation d’éviction du travail politique nécessaire à l’abolition des significations sociales préalables à tout
continuum et à tout projet de mutabilité des positions sexuées. Le travail politique ne relève ni de la pure individualité ni de la seule manifestation de volonté (volition).
3. La dérive néolibérale : le queer comme mode de vie / consumérisme
La pensée queer peut se convertir en lifestyle, en mode de vie charriant son lot de consommations et mises en scène, mais n’engageant pas de changement politique.
De nouveaux espaces commerciaux, de nouvelles modes vestimentaires ont pu éclore des mouvances queer, donnant y compris lieu à une forme d’impérialisme états-unien.
Dans une perspective néolibérale, la quête des possibles est réduite à la liberté au choix des produits de consommation et à la transformation de soi en produit plus ou moins glamour.
• Dans la théorie queer, le fait de se positionner comme femme, homosexuel ou en tant que membre d’une communauté particulière pour revendiquer des droits est relève d’une dynamique identitaire.
• La pensée queer entend déstabiliser les identités, rappeler que les sujets ne préexistent pas à leurs performances.
• Le féminisme en tant que projet n'est pas pensé comme un projet libérateur, puisqu'il enfonce dans des identités.
• La pensée queer est ainsi fréquemment pointée pour son ancrage
individualiste. Si des courants proposent un projet politique collectif, ses prémisses théoriques seraient fondés sur l'individu.
IV. Théories matérialistes et théories queer : un dialogue impossible ?
1. Une vive opposition
En France et au Canada, les tenant.e.s du féminisme matérialiste se positionnent en contradiction avec la pensée queer en tant que théorie postmoderne et poststructuraliste.
« Féministes, gare à la dépolitisation ! » Francine Descarries, 2013
« en négligeant les rapports sociaux concrets qui forgent les relations entre les femmes et les hommes, elles en viennent à perdre de vue, bien souvent, les enjeux sociopolitiques de la lutte féministe »
Les théories queer sont accusées de ne pas prendre en compte les dominations structurelles, la question du travail et tout particulièrement de sa division sexuelle.
Sont dénoncés l’idéalisme, le relativisme, l’individualisme des politiques queers, l’incapacité à envisager des stratégies de résistance collective, le déni de la permanence de systèmes d’oppression systémiques
Dans son article « dérives de la notion de genre/stabilité des sexes », Nicole -Claude Mathieu critique le
psychologisme et l'abandon de l'analyse des rapports sociaux concrets dans le courant postmoderniste queer.
Si les théories queer lui paraissent « privilégier les aspects symboliques, discursifs et parodiques du genre au détriment de la réalité matérielle et historique des oppressions subies par les femmes », elle rappelle que le genre est loin de n'être que symbolique :
« travestissement et transvestisme dénaturalisent le genre, mais pas le sexe ». Les pratiques de travestissement existent dans de nombreuses sociétés n’empêchent pas, dit-elle, la distribution de rôles sociaux asymétriques en défaveur du groupe social des femmes.
Moquant la proposition de la philosophe Judith Butler, et rejoignant le projet politique de l’anthropologue Gayle Rubin, N.-C. Mathieu « préfère clarifier l'économie politique du genre que le 'troubler' à l'économie » (p.336).
Pour Christine Delphy, la théorie queer, réduit l’expérience de l’oppression au seul prisme de la sexualite, en l’isolant des autres domaines sociaux.
2. Les critiques de Nicole-Claude Mathieu et Christine Delphy
3. Les critiques des tenant.e.s des théories queer à l’encontre des matérialistes
La théoricien-ne-s queer dénoncent pour leur part l’essentialisme et l’universalisme qu’implique la vision monolithique de la domination proposée par les matérialistes.
Surtout, la perspective matérialiste est accusée de reconduire une pensée binaire normative et excluante,
notamment la bicatégorisation hommes/femmes. L’accusation de transphobie à l’encontre Christine Delphy est parfois généralisée à l’ensemble du courant.
V. Le tournant matérialiste des études queer
1. Le tournant matérialiste des études queer ?
Les théories queer of color, théories queer révolutionnaires et racisées
« queerisation » du marxisme-féministe ou marxisation de la théorie queer
2. L’émergence d’un transféminisme matérialiste
Mouvements queers et trans révolutionnaires
Les travaux d’Emmanuel Beaubatie et de Pauline Clochec