Le cancer socialiste
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Dix dialogues sur la crise de l'Eglise (DMM, 1983) DMM, tous droits réservés, 1983
ISBN 2-85652-058-8
Louis Salleron
Le cancer socialiste
Dominique Martin Morin
I. Etudes doctrinales
1. Force et faiblesse du socialisme *
Que ce soit pour le louer ou pour le blâmer, il est difficile de parler du socialisme tant sont nombreux et divers les courants de pensée et d'action que recouvre ce vocable.
Cependant la tâche nous est aujourd'hui facilitée par un exposé qu'en a fait M. François Mitterrand le 26 avril 1976 à l'ACADI et que le bulletin de l'Association a publié dans son numéro 312, de mai-juin 1976. Certes on pourra dire qu'il ne s'agit là que du socialisme français et peut- être même de celui de M. Mitterrand ; on pourra dire aussi que le sujet précis de sa conférence n'est que, selon son titre, « L'entreprise et ses dirigeants dans la cité socia- liste » ; mais d'une part la conférence déborde largement son titre et d'autre part c'est bien le socialisme tel qu'il existe en France dans son contexte actuel qui intéresse nos concitoyens. Du reste, c'est M. Mitterrand lui-même qui, dès le début, situe son sujet : je pense, dit-il, « que le titre donné à cet exposé « l'Entreprise et ses dirigeants dans la cité socialiste » ne peut être au fond que la conclu- sion d'un entretien plus général et qu'il me faut préalable- ment répondre à cette question toute simple : qu'est-ce que le socialisme ? »
* L'ACADI (Association de cadres dirigeants de l'industrie pour le progrès social et économique, 16, rue de Monceau, 75008 Paris) avait invité, le 26 avril 1976, M. François Mitterrand à lui exposer ses vues sur le socialisme. Intéressé par ces vues, Louis Salleron proposa à l'ACADI de lui comuniquer les réflexions qu'elles lui inspiraient. La pa- role lui fut donnée le 30 septembre. C'est son exposé que nous pubions.
A cette question simple, on eût aimé une réponse simple. Elle n'est hélas ! pas donnée. « A mes yeux, continue M. Mitterrand, le socialisme est la seule réponse possible, raisonnable et prometteuse aux problèmes posés par la société industrielle. » Le socialisme est peut-être une ré- ponse à ces problèmes mais il n'est pas une réponse à la question : qu'est-ce que le socialisme ? A nous donc de trouver la réponse, en suivant l'exposé de M. Mitterrand.
L'idéal serait de reproduire ici l'intégralité des propos de M. Mitterrand en les commentant d'un bout à l'autre.
Ce n'est pas possible ; il y faudrait cent pages. Nous nous contenterons d'en extraire deux idées directrices qui nous paraissent capitales.
Socialisme et capitalisme La première, c'est que le socialisme se conçoit par opposition au capitalisme.
M. Mitterrand parle de « ce capitalisme qui s'est déve- loppé, en se transformant depuis maintenant près de deux siècles et qui donne sa signification au socialisme ».
Il parle encore de la libération de l'homme, qui ne peut passer que par la libération économique, « ce qui veut dire que le premier souci d'un socialiste est de s'intéresser, et de s'attaquer aux structures de l'économie capitaliste ».
Voilà qui n'a l'air de rien, ou qui a l'air extrêmement banal (et qui l'est, en effet), mais qui est essentiel. Le socialisme, s'il est quelque chose de positif (ce qui reste à voir), est d'abord et avant tout négatif. Il est l'anti-capi- talisme. C'est peut-être sa seule définition — une définition négative donc et sur laquelle s'accorderaient vraisembla- blement tous les socialistes, comme nous sommes, en ce point d'accord avec eux.
Il y a là quelque chose d'extrêmement frappant et qui, dès le XIX siècle, avait frappé Proudhon. Celui-ci repro- chait au socialisme d'être une pure négativité. D'où son mépris pour ce socialisme qu'il déclarait « vide d'idées, impuissant, immoral, propre seulement à faire des dupes et des escrocs » et sur lequel il portait ce jugement sans
appel : « Ce socialisme n'est rien, n'a jamais rien été, ne sera jamais rien. »
Si nous disons que cet aspect négatif du socialisme est capital, c'est qu'il explique aussi bien le vague de sa doctrine, quand il se veut doctrine, que l'extrême diversité de son contenu, quand il se veut programme d'action. Une fois perdue la référence au capitalisme, qu'il entend dé- truire, il se perd lui-même au moment de construire. Nous ne pouvons que redire à son sujet ce que nous en disions naguère : « Le socialisme n'existe qu'en symbiose avec le capitalisme. Il naît avec lui, vit avec lui, meurt avec lui.
On ne peut pas le penser, il ne s'est en tout cas jamais pensé lui-même comme doté d'une existence propre. Son existence, c'est d'être le « socialisme éternel », au sens où Trotsky ne conçoit la révolution que comme « la révo- lution permanente. » (1)
Diversité des socialismes La seconde idée de M. Mitterrand, sur laquelle nous sommes également pleinement d'accord, c'est que les révo- lutions socialistes sont extrêmement diverses parce qu'elles
« obéissent nécessairement aux caractéristiques nationales, et plus encore sans doute économiques, du lieu et du temps ».
M. Mitterrand évoque ici rapidement l'U.R.S.S., la Suède, les « expériences partielles » de l'Allemagne de l'Ouest, de la Grande-Bretagne et de la Yougoslavie, le Tiers-Monde et la Chine.
Sans doute pourrait-on lui objecter, et à nous-mêmes, que le capitalisme n'avait guère de quoi susciter des révo- lutions socialistes sur la plus grand partie de la planète où il n'existait pas, ou n'existait guère. M. Mittterrand répondrait probablement que le capitalisme était le maître suprême de ces régions. La réponse paraît faible. Les masses ne se soulèvent pas contre une domination qu'elles ignorent
(1) Où en est le socialisme ? conférence faite au CEPEC (Centre d'Etudes Politiques et Civiques), le 15 décembre 1961.
et qui n'affecte qu'une partie infime d'elles-mêmes. On pourrait faire une réponse plus juste. C'est que quand survient, pour une raison ou une autre, un climat révo- lutionnaire, la révolution emprunte les noms et les images des modèles existants. Dans la dernière guerre, c'est l'Eu- rope qui a été la grande vaincue, et c'est l'Amérique qui a été la grande victorieuse. Pour des raisons diverses, les Etats-Unis ont voulu que l'U.R.S.S. mette la main sur la moitié de l'Europe et ils ont voulu que toutes les colonies des nations européennes accèdent à l'indépendance.
L'U.R.S.S. a été, tout naturellement, le fer de lance de cette révolution mondiale qui la comblait d'aise.
Le socialisme devenait ainsi le drapeau de dizaines de régimes nouveaux qui composent maintenant le Tiers- Monde. On notera d'ailleurs que la révolution soviétique elle-même n'a été anti-capitaliste qu'à travers la théorie marxiste. La Russie des Tsars avait bien un capitalisme naissant, d'ailleurs très dynamique, mais ses institutions, ses mœurs, ses populations étaient beaucoup plus médié- vales et féodales que capitalistes.
Le socialisme a pour doctrine l'anti-capitalisme, parce qu'il est né, sous sa forme moderne, dans les pays euro- péens où se produisait le développement économique de type capitaliste ; mais c'est le seul prestige de l'Occident européen qui a donné le nom de socialisme à tous les mouvements révolutionnaires qui ont suivi l'effondrement de l'Europe. La puissance de l'idéologie marxiste d'abord, l'histoire ensuite, expliquent l'extension et les formes infiniment variées du socialisme.
Le socialisme français
« Face à ces différentes interprétations du socialisme, s'interroge M. Mitterrand qu'est-ce que le socialisme fran- çais ? »
Nous y voilà.
En nous présentant le socialisme « français », M.
Mitterrand nous donne une vision du socialisme : celle de l'anticapitalisme qui convient le mieux à la société
française actuelle. Il s'agit du socialisme stricto sensu, c'est-à-dire celui du parti socialiste — en tant qu'il se distingue de celui du parti communiste. L'histoire des relations entre le « socialisme » et le
« communisme » est, en France (et ailleurs), celle d'une querelle permanente marquée, tantôt par l'union, tantôt par la séparation. Après la dernière guerre, ce fut la séparation, « sur la base d'un choix de politique étran- gère ». Où se trouvait la liberté ? Où, la solidarité primor- diale ? « Les socialistes choisirent l'Ouest, les Commu- nistes l'Est. » Depuis quelques années, c'est la réconci- liation.
Quelles sont les idées propres du socialisme français ? Pour les trouver, M. Mitterrand nous renvoie à trois docu- ments. Le premier, c'est le programme du parti socialiste, adopté en mars 1972 à Suresnes. Le second c'est le Pro- gramme Commun de la Gauche (juin 1972). Le troisième, c'est celui qui fut adopté lors des « Assises du Socialisme », à la fin de 1974.
Retenons cette triple référence pour une analyse dé- taillée du socialisme français, mais ne nous y attachons pas ici puisque M. Mitterrand n'en fait pas le thème de sa conférence. Recueillons plutôt, là encore, deux idées ma- jeures qu'on trouve dans cette conférence :
1°) Le grand capitalisme moderne — Pour M. Mitter- rand, ce qui caractérise le capitalisme moderne, c'est sa concentration. L'observation n'est pas originale. Elle a été vraie de tout temps ; elle est simplement de plus en plus vraie. Cette concentration se vérifie au niveau national et au niveau international. Elle se traduit, dans les deux cas, par un pouvoir excessif accordé aux possesseurs du capital dans la société, au détriment de l'intérêt voire de la liberté d'action de la nation.
De quoi s'agit-il en somme ? Des rapports entre le pouvoir économique et le pouvoir politique. M. Mitterrand pense que le pouvoir politique doit toujours être premier.
Nous le pensons autant et probablement plus que lui. Le pouvoir économique doit toujours être subordonné, parce que le bien commun est du domaine politique.
Comment assurer la prédominance du pouvoir poli- tique ? M. Mitterrand répond : par la planification et par les nationalisations.
En ce qui concerne la planification, il ne s'agit que de s'entendre. Nul ne met en doute que le pouvoir politique doive être le régulateur suprême de l'activité économique.
Mais de quelle manière ? C'est toute la question. Les épi- thètes « souple » et « rigide » peuvent qualifier les ten- dances d'une planification. Il faut ensuite en préciser le contenu. M. Mitterrand semble incliner à la planification souple. On ne saurait trop l'en féliciter. Mais il est vague sur la question et tout porte à croire que son absence de doctrine sur la distinction nécessaire à faire entre les deux domaines politique et économique le conduirait à la plani- fication la plus rigide et la plus bureaucratique. Sa conception des nationalisations le prouve.
En ce qui concerne, en effet, les nationalisations, M.
Mitterrand va très loin, toujours faute de doctrine et faute d'une conception exacte tant de la réalité politique que de la réalité économique. Selon lui « il convient que la collectivité nationale se rende maîtresse d'un certain nombre de pôles dominants dont le premier est le crédit ».
Le contexte de son exposé montre qu'il entend par là la nationalisation complète du crédit. Dans ces conditions, inutile d'aller plus loin. L'appropriation publique du crédit n'est pas seulement le socialisme, c'est le communisme.
Car il n'y a plus aucune liberté économique quand la monnaie et les finances appartiennent en totalité au Pouvoir politique. C'est la confusion intégrale du domaine politique et du domaine économique, qui est contraire à la nature de la société.
On voit bien que M. Mitterrand n'y réfléchit pas, car il envisage la nationalisation d'un certain nombre d'entre- prises, soit en raison de « l'aspect monopolistique de certaines d'entre elles », soit en raison de « la nature des produits » qu'elles fabriquent.
Répétons que si le crédit est nationalisé, il est absolu- ment inutile de nationaliser les entreprises puisqu'elles dépendent alors totalement du pouvoir politique.
Considérons toutefois les entreprises elles-mêmes. Que faut-il entendre par leur « aspect monopolistique » ? Pro- bablement leur caractère de monopole, plus ou moins achevé, c'est-à-dire finalement la maîtrise d'un secteur du marché, à l'abri de la concurrence. On se trouve ici en présence du problème classique des avantages et des in-
convénients du monopole par rapport à la concurrence. En principe la concurrence est plus avantageuse parce qu'elle favorise la baisse des prix, la recherche d'une meilleure productivité et l'affaiblissement du pouvoir économique en face du pouvoir politique. C'est la raison des législations anti-trust dont le modèle classique est fourni par les Etats- Unis. En quoi la nationalisation est-elle supérieure à cette législation ?
Quant à la « nature des produits » fabriqués qui justi- fierait la nationalisation, M. Mitterrand est peu explicite. Il cite le cas des avions militaires et celui des ordinateurs.
Dans le premier cas, c'est la Défense nationale qui serait la justification. Il est possible que l'argument soit valable ; c'est une question de fait sur laquelle nous ne sommes pas en mesure de nous prononcer. Pour ce qui est des ordi- nateurs, nous ne voyons pas ce qu'apporte la nationali- sation.
En réalité, ce à quoi pense surtout M. Mitterrand c'est au pouvoir du capitalisme international, symbolisé au- jourd'hui par ce qu'on appelle les entreprises « multina- tionales ». Il écrit : « En effet, si le pouvoir économique au niveau international appartient au capitalisme multi- national, nous constatons qu'il n'existe pas de pouvoir poli- tique compensateur. » Il n'y a pas, dit-il, « de pouvoir politique capable de défendre les intérêts des peuples contre le pouvoir dépersonnalisé et dénationalisé du grand capi- talisme ». Fort bien, mais que propose-t-il ? Il songe à l'Europe, mais en parle de manière peu claire, et l'on voit que, faute de solution parfaite, il pense que les nationali- sations seront un premier rempart contre le capitalisme multinational. Pourquoi ? Nous n'en savons rien. Car la propriété publique n'est pas un rempart plus puissant que la propriété privée contre le capitalisme international. Si elle devait l'être, ce serait en vertu d'un pouvoir politique suffisamment fort pour mettre en échec le pouvoir écono- mique. Mais cette force pourrait alors se manifester autre- ment. On ne peut s'opposer à la puissance économique internationale que par la puissance des deux pouvoirs, poli- tique et économique, de la nation. Les moyens du combat sont multiples, mais ils sont d'abord politiques. Se fier à une formule juridique, la nationalisation, qui par elle- même tend à l'affaiblissement du pouvoir économique sans renforcer le pouvoir politique, c'est en réalité courir le
risque de rendre le pouvoir politique national plus dépen- dant encore du pouvoir économique international.
S'il n'est pas exclu qu'en certains cas la nationalisation soit une formule défendable, voire recommandable, ces cas ne peuvent être qu'exceptionnels. D'une manière générale, la formule relève du simpliste « Il n'y a qu'à... » Des entreprises sont sous la coupe du capital étranger ? Il n'y a qu'à les nationaliser. C'est une solution merveilleuse.
Elle règle tous les problèmes. Malheureusement elle ne vaut que pour un temps, généralement très court.
Car la réalité sous-jacente demeure, et cette réalité est celle du rapport des forces totales en présence — forces économiques, sociales, démographiques, politiques, spiri- tuelles. En tous ces domaines, la concurrence internationale subsiste. Si la nationalisation s'inscrit dans un système dont l'ensemble est faible, elle ne le renforcera pas et aura même toute chance de l'affaiblir encore. Si l'ensemble est fort, la nationalisation est inutile. Elle n'est tout au plus qu'un moyen parmi d'autres, normalement inférieur aux autres, lesquels forment toute la panoplie d'intervention et de protection dont un Etat doit savoir user pour accroître sa force et conserver son indépendance en demeurant dans un circuit d'échanges de capitaux, de produits et d'hommes suffisant pour qu'il ne s'asphyxie pas lui-même et ne s'ex- pose pas à la guerre ou à la vassalité complète par rapport à d'autres Etats.
2°) L'autogestion — Pour M. Mitterrand, l'autogestion est « la réconciliation entre le socialisme et l'individu ».
La formule est plaisante car elle trahit inconsciemment le vice profond du socialisme, qui tend à dévorer l'individu. Le socialisme de M. Mitterrand veut réconcilier le socia- lisme avec l'individu comme le socialisme « à visage hu- main » veut réconcilier le socialisme avec l'homme. Quels aveux !
En quoi l'autogestion est-elle la réconciliation du socia- lisme et de l'individu ? Pour le savoir, il faudrait savoir en quoi elle consiste. M. Mitterrand ne nous le dit pas. Il indique que, pour le moment, il ne s'agit que d'une « pers- pective », une « tendance », une « orientation ». Il s'agit d'accroître la responsabilité de chaque individu, par la diffusion du savoir et du pouvoir. Bravo ! Mais alors qui n'est autogestionnaire ? A quoi M. Mitterrand répondrait
sans doute : « Bien sûr ! Tout le monde est autogestionnaire, mais nous, socialistes, nous le sommes consciemment et nous luttons pour que l'autogestion devienne une réalité. » Nous lui poserions alors une nouvelle question : « Sous quelle forme ?» A cette question M. Mitterrand n'apporte une ébauche de réponse que sur deux points.
« A travers la recherche de la responsabilité person- nelle de chacun dans l'entreprise, dit-il, dans le village ou le quartier, nous essayons de définir une approche aussi précise que possible d'une société de type autogestion- naire. » M. Mitterrand rejoint ici, timidement, la thèse chère à tous les militants de l'auto-gestion, à l'intérieur et à l'extérieur du parti socialiste ; il n'y a pas d'autogestion possible dans l'entreprise sans autogestion dans l'ensemble de l'économie, et il n'y a pas d'autogestion possible dans l'économie sans autogestion dans l'ensemble de la société, à tous les étages. Le village, le quartier, se contente de suggérer M. Mitterrand.
Cependant, M. Mitterrand apporte une précision im- portante en ce qui concerne l'entreprise. « Je ne vois pas, dit-il pourquoi un chef d'entreprise serait inamovible, alors que le maire d'une comune est soumis à la réélection tous les six ans, et pourquoi un chef d'entreprise serait à l'abri des sanctions en cas d'échec social. Ne peut-on ima- giner une société dans laquelle existerait un jour une démocratie économique comparable à la démocratie po- litique ? (...) En fin de compte, je souhaite que les diri- geants soient élus, et qu'ils soient élus dans le secteur privé par une combinaison judicieuse de l'ensemble des travailleurs et des représentants du capital, et dans le sec- teur national par les représentants de la collectivité publique nationale et ceux des travailleurs, ces derniers devant rester majoritaires. »
Il y a là deux idées distinctes : celle de la sanction et celle de la désignation. En ce qui concerne la sanction, M. Mitterrand oublie qu'elle est automatique quand le chef d'entreprise en est aussi le propriétaire. S'il échoue, il se ruine. Dans le cas, toutefois, des sociétés anonymes, sur- tout quand elles sont le produit de combinaisons finan- cières inextricables, les victimes sont les actionnaires et les salariés beaucoup plus que les dirigeants ; l'échec so- cial peut être aussi considéré sous l'angle d'une stagnation nuisible à tout le monde ou d'une gestion manifestement
irrationnelle et vouée à la catastrophe. Une instance arbi- trale de nature corporative pourrait alors être envisagée pour résoudre éventuellement des cas qui, normalement, sont résolus par la concurrence elle-même. En ce qui con- cerne la désignation du chef d'entreprise, l'élection est, sauf exception, une illusion. Tout d'abord l'idée même d'élection est dénuée de signification dans le cas d'une entreprise nouvelle ou récente. L'entrepreneur est celui qui entreprend. Il crée une entreprise et s'efforce de la faire prospérer. Comment serait-il élu ? Mais le cas d'une entre- prise ancienne est moins différent qu'il n'en a l'air du cas d'une entreprise nouvelle parce qu'une entreprise est une création permanente, du fait du double aiguillon du progrès technique et de la concurrence. Dans le cas d'une petite ou moyenne entreprise où le patron connaît son personnel et est connu de lui, on voit mal pourquoi et comment celui-ci remplacerait celui-là par un autre. Les problèmes financiers à résoudre seraient compliqués et la seule perspective d'une élection possible créerait un trou- ble vraisemblablement funeste à l'entreprise. Quant aux grandes entreprises — et en l'espèce il faudrait compren- dre comme telles toutes celles qui ont plus de cent sala- riés —, l'élection est rigoureusement impossible, pour tou- tes sortes de raisons dont la plus évidente est que les salariés ne sauraient qui choisir, ignorant la compétence ou même l'existence de celui qui pourrait éventuellement succéder au PDG en place.
Avant M. Mitterrand, M. Bloch-Lainé, avait déjà posé la question : « Pourquoi l'entreprise serait-elle plus aller- gique que la commune ou la nation à l'essence de la démo- cratie ? » Nous répondions que si par l'essence de la démocratie il entendait le prince électif, ce qui rend l'entreprise allergique à ce principe c'est que, contraire- ment à la commune et à la nation, dont les éléments composants sont d'une relative stabilité, l'entreprise est l'instabilité, la fluidité, la mobilité même dans tous ses éléments (hommes, techniques, capitaux) et dans tous les éléments qui la conditionnent (concurrence, expansion, récession, etc.)
Assimiler l'entreprise à la commune ou à la nation, c'est vouloir la faire passer du domaine économique dans le domaine politique. Le pivot juridique de l'organisation économique, c'est la propriété ; le pivot juridique de l'or-
ganisation politique, c'est l'élection. Il peut y avoir de l'élection dans le domaine économique, comme il peut y avoir de la propriété dans le domaine politique, mais l'ordre juridique de base est la propriété dans l'un et l'élection dans l'autre. Soumettre les entreprises au régime électoral, ce n'est pas seulement les « politiser », au sens usuel du mot, c'est aligner le pouvoir économique sur le pouvoir politique, abolir l'autonomie de l'activité écono- mique et finalement nationaliser l'économie entière.
Inutile de dire que si un tel régime était institué, il serait purement fictif. Les votes des salariés, même s'ils étaient théoriquement libres, seraient pratiquement impo- sés par des forces extérieures. Les chefs réels des entre- prises seraient désignés par des pouvoirs d'en haut qui, syndicaux, communaux, financiers ou autres, seraient eux- mêmes sous la coupe du pouvoir politique, ou admis par lui, ou en concurrence avec lui. C'est ce qui se passe en Yougoslavie.
On peut se demander pourquoi M. Mitterrand s'est rallié au mythe de l'autogestion dont il sait, aussi bien qu'un autre, qu'elle ne correspond à aucune formule réa- lisable. Nous pensons que c'est pour une raison simple- ment stratégique. Il se démarque ainsi du communisme et peut renforcer son parti en séduisant une « base » qui reste attachée à l'image traditionnelle de la démocratie. Ses bataillons électoraux seront grossis d'autant.
Force et faiblesse du socialisme La conférence de l'ACADI n'épuise pas, on s'en doute, les idées de M. Mitterrand sur le socialisme (2). Mais elle nous a paru caractéristique de ce qui fait la force et la faiblesse du socialisme. M. Mitterrand s'adresse à des cadres dirigeants de l'industrie qu'il sait préoccupés du progrès social tout autant que du progrès technique et économique. Il veut les convaincre ou du moins les ébran-
(2) Voir notamment : Un socialisme du possible par François Mitter- rand, avec la collaboration de Claude Estier, Pierre Joxe et Louis Mermaz (Seuil).
1er et les séduire. Trop intelligent pour leur raconter des balivernes, il ne cherche pas à altérer le « projet socia- liste », mais il s'emploie à montrer que ce projet est viable et qu'en fin de compte il correspond à ce qu'eux-mêmes désirent réaliser. Nous ne serions pas étonnés qu'il y ait réussi pour une part, fût-ce pour une très faible part.
C'est Péguy, croyons-nous, qui disait qu'un régime ne meurt pas parce qu'il est injuste, mais parce qu'il se détend. En quoi, comment un régime politique peut-il se détendre ? C'est assez mystérieux. Qu'étaient, à la veille de 1789, les troubles du royaume au regard de tout ce qu'il avait connu pendant mille ans : révoltes féodales, paysannes et urbaines, guerre de cent ans, guerre de religion, Fronde ? Vingt fois la monarchie aurait dû succomber. Elle s'en était toujours tirée, plus forte même après chaque crise. Elle tomba comme une feuille morte par l'effet de ce qui apparut après coup comme une nécessité mais qui, si elle avait tenu, n'eût été qu'une péripétie mineure de la vie nationale. Eh bien ! le régime s'était détendu.
Dans la « détente » d'un régime beaucoup d'éléments interviennent. Mais le principal est d'ordre spirituel. Un ébranlement social est d'abord un ébranlement des cons- ciences. C'est bien ce que savent les révolutionnaires qui se donnent toujours pour objectif de « conscientiser » les masses. La dureté d'une situation, son injustice même ne deviennent facteur de mutation sociale que lorsqu'elles commencent à être ressenties non seulement comme une souffrance physique, non seulement même comme une violation de la morale, mais comme un défi à la raison. Le jugement intellectuel confirme le jugement moral et lui donne un caractère explosif. L' « ordre établi » n'est plus seulement considéré comme l' « injustice établie » mais comme le « désordre établi ». Dans le vieux débat entre la justice et l'ordre il est curieux d'observer que la conscien- tisation a valeur d'énergie subversive dans la mesure où la revendication de la justice prend consistance de revendica- tion de l'ordre — d'un ordre réel qui ne peut être qu'un ordre juste. La conscience intellectuelle pose le sceau de la vérité objective sur la protestation de la conscience morale.
La conscientisation des masses ne suffirait cependant pas à déterminer la mutation sociale si elle ne s'accompagnait pas de la conscientisation des élites. Elle ne créerait qu'un rapport de forces physiques où les masses auraient leur
chance mais sans être assurées de l'emporter. L'Histoire est jalonnée de ces révoltes que le Pouvoir finit généralement par écraser. Si, en effet, le Pouvoir — Pouvoir politique suprême et pouvoir des élites dirigeantes — a « bonne conscience », il est normalement plus fort que le rassem- blement de ceux qui veulent le renverser. Une mutation sociale exige donc la conscientisation des titulaires du Pouvoir tout autant, et sans doute davantage, que celle des masses. Si les Révolutions de 1789 et de 1917 ont réussi, c'est parce que les élites dirigeantes étaient conscientisées.
On exagérerait à peine en disant qu'elles étaient les seules à l'être, car les masses ne l'étaient pas véritablement.
Nous pourrions nous étendre très longuement sur le jeu des rapports entre la justice et l'ordre, entre le Pouvoir et la Liberté. Nous pourrions marquer les différences qui existent entre la conscientisation des masses et celle des élites. A la « bonne conscience » des premières doit cor- respondre la « mauvaise consciense » des secondes. Mais ce que nous avons dit suffit à montrer que le principe d'une mutation sociale — révolution violente ou révolution paci- fique — est toujours une mutation de la conscience quant à la justice et quant à l'ordre qui doit l'incarner. C'est pourquoi ce sont toujours les intellectuels qui sont à l'ori- gine des révolutions. Seuls les intellectuels peuvent cons- cientiser tant les masses que les élites.
La force du socialisme, c'est qu'il est, de nos jours, le mot qui conscientise les masses et les élites, en véhiculant les images floues d'un ordre social plus juste que « l'ordre établi ». L'intelligentsia a convaincu l'opinion publique que le régime actuel est le capitalisme. Tous les désordres et toutes les injustices qu'on dénonce dans le régime actuel sont ceux du capitalisme. Il faut donc remplacer le capi- talisme (3) par son contraire : le socialisme.
La conscience de la vérité du socialisme est diffuse dans les masses. Elle l'est aussi disons-nous, dans les élites.
En ce point, cependant, il faudrait distinguer. Elle n'est générale ni chez les intellectuels ni chez les dirigeants économiques. Elle est surtout répandue dans les milieux politiques. Les politiciens au Pouvoir disent volontiers qu'ils sont les véritables socialistes. C'est une concession (3) Nous prenons le mot « capitalisme » au sens simple que lui donne M. Mitterrand et qui est celui que lui donne l'opinion publique.
à la vérité socialiste. Confesser le mot, c'est déjà confesser l'idée. C'est se mettre en position d'usurpateurs. De fait, l'essentiel des réformes du « libéralisme avancé » sont de nature socialiste. C'est donc, à terme, ouvrir les portes du Pouvoir à ceux qui aurant la position cohérente d'appliquer leurs propres idées.
Tout l'exposé de M. Mitterrand tend à conscientiser les cadres dirigeants de l'industrie. Il leur dit en substance :
« Le socialisme répond exactement à vos aspirations. Il n'est que l'aboutissement logique de vos efforts pour que le progrès social soit en harmonie avec le progrès écono- mique. » Comme d'autre part, c'est le capitalisme inter- national auquel il s'en prend, celui des multinationales, il suggère à ses auditeurs qu'ils sont tous dépendants d'un Pouvoir qui n'est nullement le leur. Car qu'ils soient salariés proprement dits ou qu'ils soient chefs d'entreprise, ils n'exercent qu'un pouvoir subordonné, le véritable pou- voir étant aux mains de maîtres lointains, possesseurs des capitaux et dispensateurs du crédit dont dépend la vie des entreprises. En faisant du Pouvoir économique un Pouvoir national, le socialisme libérera la nation sans toucher pratiquement à la situation des cadres dirigeants des entre- prises. L'argument peut porter, tant au plan moral qu'au plan intellectuel.
Enfin, du fait qu'il s'oppose au communisme, le socia- lisme apparaît comme soucieux de la liberté. Nombre d'électeurs, convaincus que le socialisme, au sens général du mot, est dans le sens de l'histoire et qu'en conséquence son avènement, à une date ou à une autre, est inéluctable, se disent que mieux vaut renforcer le parti socialiste pour lui permettre de triompher plus aisément du communisme.
Bref, paradoxalement, c'est pour sauver la liberté que des électeurs, non pleinement convaincus, voteraient pour M.
Mitterrand. Le libéralisme avancé n'étant qu'un libéralisme socialiste, le socialisme libéral ne socialiserait probablement pas beaucoup plus et serait peut-être plus attentif à défen- dre la liberté, pour ne pas s'aliéner sa droite, ni s'aliéner à sa gauche.
Telle est la force du socialisme français, représenté par le parti socialiste et par son chef M. Mitterrand. Cette force est grande, il ne faut pas se le dissimuler. Mais elle est balancée par une faiblesse qui n'est pas moindre
et qui, à terme, nous paraît être beaucoup plus grande encore.
Quelle est essentiellement la faiblesse du socialisme ? Tout ce que nous venons de dire permet de l'apercevoir.
Le socialisme est faible d'être essentiellement négatif. C'est un anti. Il est, depuis toujours, anticapitaliste et, depuis quelque temps, à un moindre degré, anticommuniste. C'est sa force, mais une force relative, contingente, dépendante.
Ses critiques sont totalement ou partiellement fondées mais ce ne sont que des critiques. En lui-même, il n'est rien.
Il peut fournir un modèle de gouvernement dans un régime capitaliste. Il ne peut fournir un modèle de régime. Quand le capitalisme disparaît, il disparaît avec lui pour faire place au communisme. Le socialisme peut exister dans le capitalisme parce que le capitalisme est libéral et qu'il admet l'anticapitalisme. Le socialisme ne peut exister dans le communisme parce que le communisme est totalitaire et qu'il n'admet pas l'anticommunisme.
Le socialisme est fort en France, aujourd'hui, parce qu'il draine les mécontentements et les inquiétudes que suscitent le capitalisme et le communisme. Mais il n'est qu'un point d'équilibre de l'opinion. Il est la logique d'une situation, non d'un principe. Sa logique profonde est le communisme, comme il le confesse par son alliance avec celui-ci, alors que toute alliance avec le capitalisme lui semble impossible. Le jour où le capitalisme ne lui offrirait plus un point d'appui pour se spécifier par rapport au communisme, il ne pourrait résister à ce dernier qui est la conclusion logique de leurs principes communs.
« Bien que je ne soit pas personnellement marxiste, déclare curieusement M. Mitterrand, je note qu'il y a un certain nombre de théoriciens marxistes qui pensent qu'il n'est pas possible qu'une société nouvelle succède à la société ancienne sans y être déjà profondément installée.
Ce fut le cas de la bourgeoisie de robe qui devait devenir ensuite la bourgeoisie d'affaires du début du XIX siècle.
Eh bien !, de la même façon, le socialisme est déjà installé pour une part dans la société capitaliste actuelle. » Je dis que cette déclaration est curieuse parce que si M. Mitterrand n'est pas marxiste je voudrais bien savoir ce qu'il est.
Ses positions sont différentes de celles de ses alliés com- munistes en ce sens qu'il limite son accord avec eux à un programme commun destiné à assurer leur commune
Des trois termes de la devise républicaine, liberté, égalité, fraternité, les deux premiers, poussés à l'ex- trême, sont antithétiques. Trop de liberté tue l'égalité.
Une excessive égalité étouffe la liberté. Le libéralisme et le socialisme sont les doctrines qui incarnent ces erreurs.
Le XIX siècle, libéral, a développé le progrès technique et multiplié la richesse, mais au détriment des plus faibles. La série de réactions qu'il engendre insinue le socialisme qui finit par se réaliser complè- tement dans les élections présidentielle et législa- tive de 1981. On ne mesurera que peu à peu les effets de ce retournement. Cependant l'histoire et la réflexion nous instruisent déjà suffisamment de ce qu'est le socialisme dans son essence. En s'attaquant à la propriété privée, c'est la liberté qu'il menace.
On le voit bien à son terme logique, le communisme, qui en est la réalisation parfaite. Non seulement le communisme asservit les individus, mais il les appau- vrit considérablement. L'exemple de l'U.R.S.S. est à cet égard probant. La diffusion sous toutes ses formes de la propriété privée est la seule manière de satis- faire au développement des progrès techniques tout en sauvegardant la liberté individuelle.
Né en 1905, l'auteur, Louis Salleron est docteur en droit, licencié ès-lettres et diplômé d'études supé- rieures de la Sorbonne. Il a enseigné l'Economie poli- tique de 1937 à 1957 à la Faculté libre de Droit de Paris (Institut catholique).
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