JOUER
AVEC LES
TOUT-PETITS
Anne Sommermeyer
JOUER
AVEC LES
TOUT-PETITS
« Pour mieux vivre »
Editions Universitaires 10, rue Mayet, 75006 Paris
© Editions Universitaires, 1975.
1. LES TOUT-PETITS PARMI NOUS
La « bonne mère » en question
Consacrer un livre aux jeux des tout-petits, voilà une entreprise qui aurait pu paraître saugrenue, il y a peu d'années encore, au point que les rares ouvrages, consacrés au jeu chez les enfants, sautent à pieds joints, c'est le moment de le dire, par-dessus les trois premières années de la vie.
Que les tout-petits jouent, c'est l'évidence même, mais une évidence qui, finalement, ne concernerait que les mères ou leurs substituts, étant bien entendu que toutes les personnes de sexe féminin possèdent un instinct maternel et que celui-ci leur permet de répondre aux besoins innés des bébés, spontanément, judicieu- sement et sans se poser des questions superflues.
Pourtant les mères et leurs suppléantes ne trouvant plus dans leurs « dons naturels » réponse à tous les problèmes éducatifs se posent actuellement de ces « questions superflues ». Elles ne semblent même pas s'en affliger outre mesure, ni se sentir
« infirmes » ou « coupables » de rencontrer quelques difficultés en élevant leurs jeunes enfants.
Ce sont vraisemblablement les difficultés de communication mère-enfant qui motivent actuellement beaucoup de demandes de consultation, soit chez le pédiatre, soit chez le psychologue, ou
le psychothérapeute. On recherche des « conseils autorisés » parce qu'on se sent démuni, maladroit, inexpérimenté. Ce faisant, on risque malheureusement d'adhérer à une image de la « bonne mère » préfabriquée, selon la dernière mode de la puériculture pseudo-scientifique et téléguidée par les managers de l'industrie nationale et multi-nationale du gadget et du baby-food. D'autres jeunes mères, nullement sottes, se laissent séduire par les articles et photographies de la presse féminine et perdent toute confiance en leur bon sens, leur spontanéité, leur capacité d'entrer en communication profonde avec l'enfant qu'elles aiment avec tant d'anxiété.
Se montrent particulièrement vulnérables, sans doute, les jeunes femmes que la scolarité prolongée et la réussite sociale et profes- sionnelle ont amenées à surestimer les gestes efficaces, nets et précis et la compétence technique bien assise. Se sentant incom- pétentes en puériculture, elles choisissent, bien avant l'accouche- ment, la ou les personnes à qui confier leur enfant. Hélas, à peine ont-elles eu le temps de s'habituer à leur nourrisson et d'acquérir une compétence non-négligeable, que déjà elles se sentent
« coupables d'abandon d'enfant» pour avoir découvert que leurs substituts sont, en fin de compte, bien moins averties qu'elles ne le paraissaient... Ces mères (et pères) disent tout haut ce que de nombreuses professionnelles de la petite enfance disent encore tout bas : que l'élevage d'un tout-petit pourrait bien être tout aussi important qu'un autre travail spécialisé et qu'en ce temps de formation permanente les éducateurs des tout-petits pourraient bien avoir besoin de remettre à jour leur savoir-faire... et leur savoir tout court.
Le savoir et l'information
Hélas, ce savoir indispensable fait problème, lui aussi. Tout d'abord il n'est pas accessible à tous, ni matériellement, ni intel- lectuellement. Il existe certes les Spock, les Pernoud et beaucoup
d'autres, en plus d'un petit nombre de films bien faits, mais encore peu connus et mal diffusés.
Quiconque désire approfondir des problèmes précis, vérifier certaines citations ou renseignements recueillis, ici ou là, se heurte inévitablement au nombre énorme des livres disponibles et à leur prix élevé. Par ailleurs, les ouvrages que l'on trouve en librairie et parfois aux rayons spécialisés des grandes surfaces, sont écrits dans un langage de spécialistes et jonglent avec une terminologie universitaire, dont le lecteur non-spécialisé ne connaît ni les tenants, ni les aboutissants ni, souvent le contenu tendancieux et/ou polémique.
Complication supplémentaire : les chercheurs et les enseignants universitaires, s'ils veulent se maintenir en place et/ou monter d'échelon sont obligés de publier, de publier encore. Le 2 mai 1974, le journal Le Monde a consacré une page entière au
« Maquis de l'information bio-médicale », à l'occasion de « l'auto- critique » du professeur Gastaut, Président de l'université d'Aix- Marseille II. On attend, avec espoir, une autocritique semblable émanant de quelques personnalités du monde de la psychologie et de la psychanalyse infantiles.
En fait, les auteurs des ouvrages de psychologie infantile sont la plupart du temps des hommes ou des femmes de laboratoire ou bien des médecins dont l'expérience clinique est basée sur la clientèle des hôpitaux psychiatriques et des dispensaires d'hygiène mentale. Dans une intervention télévisée récente, le Dr Diatkine a regretté ouvertement de ne rencontrer pratiquement que des enfants assez gravement perturbés pour que leurs parents et ensei- gnants se décident d'en appeler à plus compétent qu'eux. Par contre, il disait ne pas avoir le loisir, quelqu'en soit son souhait, de suivre de près des enfants dont l'évolution est normale, avec tout ce que cela comporte de hauts et de bas, bien entendu.
Dans ces conditions, il ne faut pas s'étonner que les très nombreux ouvrages sérieux, ayant paru au cours des dernières dix à quinze années, traitent de problèmes de psychopathologie, souvent sévère, ou bien font cas de travaux de laboratoires de
psycho-physiologie ayant pour premier objectif la bonne intégra- tion scolaire des élèves présents et futurs.
Dans ce labyrinthe de l'information la moyenne des lecteurs non-spécialisés se laisse guider par les comptes rendus, plus ou moins fidèles, que publient la grande presse et un certain nombre de périodiques dit de vulgarisation. Pressés par les nécessités rédactionnelles et le rythme très rapproché de leur parution, les journalistes courent, forcément, derrière les travaux les plus récents et succombent à la tentation de monter en épingle des résultats de recherche partiels, arrachés à leur contexte et hâtive- ment généralisés, avant même qu'ils n'aient pu faire l'objet de vérification et de confrontations convenables.
Il en résulte, à notre avis, une surinformation du grand public en psycho-pathologie des jeunes enfants, sur-information qui affole les uns, exerce une fascination suspecte sur d'autres, rend sceptiques d'autres encore. Quant à ceux qu'une telle information concernerait véritablement, la manière souvent dramatisée dont sont présentés les faits, crée chez eux des résistances inconscientes, tout à fait néfastes.
Mais la meilleure information suit encore une sorte de pente fatale, car toute information scientifique se nivelle, peu à peu, et perd ses coordonnées, ses nuances. Ce qui jadis a fait scandale, entre, dix ou vingt ans plus tard, dans la Vox Populi, mais après avoir subi un remaniement, souvent surprenant, dû aussi bien aux fantasmes que la terminologie scientifique éveille chez ceux qui s'en servent couramment... qu'à l'impossibilité pour le grand public, de suivre, au jour le jour, l'évolution des idées.
L'immaturité infantile
En effet, le temps que les grandes « découvertes » de la psycho- logie infantile atteignent les mères de familles et les personnels des crèches et garderies, celles-ci ont fait déjà l'objet d'une mise en place, d'un éclairage nouveau. On peut dire des conceptions
scientifiques, surtout lorsqu'elles touchent à la vie humaine et aux relations entre enfants et parents, qu'elles évoluent conjointement à l'évolution générale de la société et de sa technologie.
Un bon exemple nous est fourni par les recherches sur l'imma- turité du petit humain à la fin du siècle dernier. Lorsque furent créés les premiers laboratoires de psychologie animale et de psychologie comparée, l'avant-garde des chercheurs prenait parti pour les théories évolutionnistes, encore récentes, de Darwin. La psychologie expérimentale de l'enfance emboîta ainsi le pas des recherches sur l'évolution des espèces. Certains savants croyaient découvrir un parallélisme certain entre la phylogenèse humaine, le devenir de notre race et l'ontogenèse humaine, le devenir de l'individu. La petite enfance parut dans ce contexte comme une sorte de préhistoire de la vie, digne d'attirer sur elle la curiosité des hommes de science, mais, tout compte fait, une période mineure, l'histoire véritable du petit d'homme commen- çant avec sa scolarisation.
Quant à la biologie, la physiologie comparée et l'éthologie (extrapolant la psychologie animale par un choc en retour de tant de siècles d'anthropocentrisme), elles firent apparaître le tout jeune enfant comme un fœtus attardé expulsé en milieu aérien, mais incomparablement inférieur au petit animal du même âge.
Le grand précurseur que fut Edouard Claparède avait beau écrire (5, p. 166) « Le propre de l'enfant n'est pas d'être un insuf- fisant mais d'être un candidat... L'enfance a pour but de reculer le plus loin possible ce moment où l'être, perdant son aptitude à
" devenir se fige... » (*) sa voix ne fut guère entendue. A présent encore, il semble avoir préché dans le désert, puisque bon nombre de psychologues du comportement ne se soucient que du « poten- tiel universitaire » des jeunes enfants, tandis que les psychanalystes continuent à ne regarder les bébés qu'à travers les névroses de leurs clients adultes.
Ils n'ont pas l'excuse qu'avait le fondateur de la psychanalyse,
(*) ... C'est nous qui soulignons.
qui, lui, tributaire de la science de son époque et captif de l'idéo- logie de la bourgeoisie viennoise, entreprit pourtant l'effort génial et proprement héroïque d'en analyser les structures inconscientes.
Autour de lui, les meilleurs esprits regardaient encore le petit enfant comme un être tout de candeur, de pureté et d'innocence.
Or Freud n'a pas craint de déclencher un beau tollé, en affirmant que, dès le jour de sa naissance, l'enfant possède une sexualité et ressent des désirs, des plaisirs, des angoisses et des haines insoupçonnables.
Malgré sa lucidité exceptionnelle, il n'a cependant pas réussi à détacher la sexualité infantile fraîchement découverte, de la sexualité adulte, telle qu'elle lui apparût chez sa clientèle et dans son auto-analyse. C'est dans ce contexte proprement clinique qu'il créa le concept, fâcheux entre tous, de l'enfant « pervers poly- morphe ». Voici ce que Freud écrit en 1916 (14) : « Si l'enfant possède une vie sexuelle, celle-ci ne peut être que de nature perverse, attendu, sauf quelques vagues indications, qu'il lui manque tout ce qui fait de la sexualité une fonction procréatrice.
Le but essentiel de la sexualité, c'est... la procréation. Nous quali- fions, en effet, de perverse toute activité sexuelle qui... recherche le plaisir comme un but indépendant de celle-ci ».
Ce n'est que bien plus tard, à partir des travaux de sa fille, Anna Freud, de S. Ferenzcy et de Mélanie Klein, que la sexualité infantile a acquis le droit de cité dans la psychanalyse freudienne comme une étape tout aussi noble de la vie sexuelle que la procréa- tion elle-même. Mais, nous l'avons laissé entendre, il n'est pas certain que cette « révolution copernicienne » ait réussi partout et chez tous les spécialistes de la petite enfance.
L'instinct maternel
Aussi irritant que le thème de « L'immaturité infantile » est celui de « L'instinct maternel ». Précisons d'abord le vocabulaire : Les éthologues modernes, comparant le comportement animal
Anne Sommermeyer, éducatrice de la petite enfance, ayant consacré de nombreuses années aux handicapés mentaux et à l'animation de clubs d'enfants, s'efforce, actuellement, comme directrice de collections et comme écrivain, à por- ter à la connaissance des parents et des éducateurs les résultats des recherches récentes en psychologie et en psycho- pédagogie infantiles.
Elle a publié aux Editions Gamma dans la Collection « Nos Enfants et Nous » qu'elle dirige : « Avant la Parole » ; « D'où viennent les Bébés ? ». — Avec Cl. Duval : « Quelle autorité ? »
— Avec M.D. Duriez : « Il ne veut pas manger » . — Avec F. Sandre (H. Raute) : « Eux aussi grandissent » (Education sexuelle des handicapés mentaux).
(traductions en espagnol, portugais, italien, allemand...).
Elle a traduit de Hans ZULLIGER, dans la Collection « Psy » aux Editions Bloud et Gay : « Chapardeurs et Jeunes Voleurs » ;
Hordes, bandes et communautés » ; « le Jeu de l'Enfant ».
JOUER AVEC LES TOUT-PETITS! mais « ne sait pas jouer qui veut ni quand il veut. Il y faut parfois un apprentissage (Henri Wallon). De plus en plus souvent, parents et éducatrices sont disposés à fournir un tel effort. L'auteur leur propose, à partir des travaux de Spitz, de Winnicott de Piaget et de bien d'autres, non seulement une analyse des difficultés qu'ils ren- contrent à vouloir jouer avec des bébés, mais avant tout une vision dynamique de la progression du jeu des tout-petits et des conditions affectives et matérielles favorisant son évolution heu- reuse.
Les nombreux conseils pratiques de l'ouvrage découlent d'une option résolue en faveur de l ' construction de l'enfant, seule garantie, semble-t-il, de le voir faire face, pas à pas, aux mutations de cette fin du XX siècle.
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