L A B E A U T É D E L A L U M I È R E
Fiction & Cie
Etel Adnan Laure Adler
L A B E AU T É D E L A L U M I È R E
Entretiens
Seuil
57, rue Gaston-Tessier, Paris XIXe
c o l l e c t i o n
« Fiction & Cie »
fondée par Denis Roche dirigée par Bernard Comment
isbn 978‑2‑02‑149623‑
© Éditions du Seuil, mars 2022
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Amitié
Elle disait que conduire une grosse voiture sur une auto‑
route traversant le désert américain c’était comme faire de la calligraphie dans ses carnets. Elle disait que si on regarde avec attention et fidélité une montagne chaque jour on peut devenir son amie. Et c’est d’ailleurs ce qui lui est arrivé. Chaque chose qui existait dans le monde provoquait sa curiosité et souvent son émerveillement.
Elle n’était jamais lasse et toujours en éveil, comme si vivre était en soi une telle chance qu’il ne fallait rien laisser filer. Elle aimait les renoncules sauvages et les anémones rouge sang. Elle était aussi l’amie des fleurs.
Je l’ai rencontrée il y a huit ans dans des circonstances un peu mondaines, au milieu d’artistes reconnus et de galeristes importants. Tout le monde parlait sauf elle.
Elle s’était campée dos aux gens, face à une énorme che‑
minée. Et elle regardait le feu sans bouger. Je n’ai pas osé l’aborder, tant elle le regardait avec intensité. J’avais
lu certains de ses textes, dont des poèmes remarquables, et lu un texte d’entretien avec Hans Ulrich Obrist qui m’avait impressionnée par la hauteur de son point de vue sur le monde. Certes c’était une artiste, mais comme disent aujourd’hui les jeunes, « pas que ». C’est ce « pas que » que je voulais apprendre.
C’est avec mon compagnon, Alain, au moment où nous faisions une revue L’Entretien, que nous avons com‑
mencé un chemin d’amitié. Au début nous venions pour poser des questions. Très vite nous sommes revenus pour la voir, pour être avec elle, pour être dans ce bonheur d’être avec elle.
Puis les années ont passé, toujours avec les visites chez Etel, pour parler du sel de la vie et de la beauté du monde.
Quand Bernard Comment m’a demandé à qui je pen‑
serais pour un livre avec un artiste, j’ai immédiatement pensé à Etel. Je savais que je serais dans la joie, dans le vrai, dans l’intensité. Je venais de terminer un livre avec Christian Boltanski, artiste conceptuel s’il en est, qui se révéla être un homme adorable et un bon vivant. On (je) pense un peu trop souvent que les artistes sont de purs esprits et que la chair tient peu de place dans leur démarche.
Avec Etel je savais qu’elle parlerait de ses émotions comme socle de sa création. J’ai été étonnée au‑delà du
possible. Re création. Recréation. Ce fut une série de moments illuminants où, grâce à la complicité de Simone sa compagne, j’entrai dans son univers imaginaire. La suite, vous la découvrirez dans ces échanges modestes, primesau‑
tiers, sincères.
Laure Adler février 2022
1.
Laure Adler : Etel Adnan, vous êtes écrivaine, poète, artiste, vous êtes née au Liban. Dans quelle langue avez‑vous été élevée ?
Etel Adnan : Je suis un peu un cas particulier, surtout pour l’époque. Ma mère était grecque, de Smyrne (aujourd’hui Izmir), c’est‑à‑dire de Turquie, et mon père était né à Damas, il était aussi officier de l’Empire ottoman, donc leur langue commune à eux deux était le turc, on parlait le turc à Beyrouth, chez moi, mais ma mère me parlait grec, naturellement. J’ai ainsi grandi jusqu’à mes 20 ans, jusqu’à mes 24 ans même, en parlant grec et turc, et français parce que les écoles étaient à l’époque strictement de langue fran‑
çaise, on n’enseignait pas l’arabe. J’ai attrapé, comme on dit, l’arabe dans la rue et avec les enfants. J’ai donc grandi dans quatre langues.
Laure Adler : À partir de quand avez‑vous compris que vous étiez une artiste ?
Etel Adnan : Bien plus tard, j’avais déjà 30 ans, j’étais en Amérique. J’y étais pour préparer un doctorat à Berkeley et j’ai trouvé deux ou trois ans après un job, un poste de pro‑
fesseur de philo dans un college, et comme j’enseignais la philosophie de l’art, la personne en charge du département d’art – parce que en Amérique, heureusement, on enseigne l’art au même niveau que la philosophie ou la biologie – m’a dit : « Comment pouvez‑vous enseigner la philosophie de l’art sans pratiquer un art ? » Elle m’a encouragée :
« Venez, venez au département, vous y trouverez tous les matériaux pour faire de l’art. » J’y suis allée pendant mon temps libre et au bout de quelques mois, regardant mon travail, elle a déclaré : « Vous savez, votre esprit est formé naturellement, vous n’avez pas besoin de cours. » Et je suis devenue peintre… comme ça.
Laure Adler : Donc une révélation tardive ?
Etel Adnan : Oui, et cela a dû aussi résoudre un problème de langue parce que j’étais allée à la Sorbonne avant, j’ai dû passer du français à l’anglais et j’ai mis quelques années à vraiment penser confortablement en anglais.
Laure Adler : Vous êtes d’une génération où les femmes étaient très peu nombreuses au sein de l’Université puisque vous êtes née en 1925. Comment avez‑vous fait pour par‑
venir dans ces cénacles, vous ne deviez pas être nombreuses, les filles…
Etel Adnan : Vous avez parfaitement raison, à Berkeley en particulier. À la Sorbonne, il y avait beaucoup de jeunes filles, de femmes. Quand je suis arrivée à Paris en septembre 1949, c’était un véritable après‑guerre, les gens étaient encore habités par la guerre, ils en par‑
laient incessamment, peut‑être pas directement mais ils vous disaient : « En temps de guerre, il faut faire ceci ou cela. » La propriétaire de ma chambre, notamment, en parlait souvent.
Il y avait donc beaucoup de filles à la Sorbonne, mais à Berkeley c’était le contraire, il n’y avait que quelques jeunes filles, et très peu de professeures femmes. Par exemple, Laura Nader, la sœur de l’essayiste polémique et homme politique américain d’origine libanaise, Ralph Nader, a été toute sa vie professeure d’anthropologie à Berkeley, et elle a souvent raconté qu’elle était l’une des premières femmes professeures là‑bas. Au milieu des années 1960, il y avait une jeune femme dans mon college qui voulait faire un doctorat en histoire, et le chef du département lui a dit : « Vous savez, je vous le déconseille, on ne veut pas de femmes dans mon département. » J’ai aussi enseigné un an à New Haven, nous n’étions que deux femmes dans le département. Une jeune femme qui s’appelait Annie Scholhar, qui a d’ailleurs écrit un roman sur ces années‑là, et moi. Et nous étions vraiment ignorées. Quand on posait une question, les profs et les étu‑
diants ne répondaient même pas. C’est la révolution du milieu des années 1960 qui a beaucoup changé les menta‑
lités, un peu pour les Noirs et beaucoup pour les femmes.
Laure Adler : Vous étiez une pionnière, une pionnière à la fois en matière de création et en matière d’enseignement de l’histoire de l’art.
Etel Adnan : Absolument, au college il y avait quelques femmes qui enseignaient, mais ce n’était pas au niveau d’une grande université.
Laure Adler : Dans certains de vos livres, vous expliquez que vous n’avez jamais appris l’art mais que vous alliez beaucoup dans les musées, et je crois que le Louvre, plus particulièrement, et la Vénus de Milo ont été déterminants dans votre éveil à l’art ?
Etel Adnan : Tout à fait. Quand j’étais étudiante à Paris, j’habitais à la Cité universitaire au début, et ensuite rue de Tournon, et je séchais souvent les cours. J’étais dans la rue, pour moi Paris c’était la ville, la vie, les études ne m’intéressaient pas autant que d’autres étudiants qui y consacraient leurs journées. Moi je passais mes journées dans la rue pour parcourir la ville, à pied, et je finissais souvent au Louvre. Je n’avais jamais vu de peintures avant, il n’y avait pas de musées à Beyrouth. Aujourd’hui il y a des expos, mais à l’époque il n’y avait rien.
J’ai grandi dans une maison où il n’y avait pas de téléphone, pas de radio, on allait à pied partout… Je ne regrette pas tout cela, c’est juste pour expliquer la révélation que la peinture a été pour moi en France, d’autant plus que je suivais des cours d’esthétique avec le professeur Souriau.
Aller au Louvre, pour moi, c’était comme aller au cinéma, je ne pensais pas à la peinture d’une façon spéciale, je regardais tout simplement, et je me souviens de ma toute première visite, à l’entrée il y avait la Victoire de Samothrace en haut de l’escalier, et ce fut la révélation. Et puis la Vénus de Milo, les premières fois, je tournais autour comme un papillon autour de la lumière, c’est une œuvre extra ordinaire, une révélation aussi. Comment cet objet pouvait‑il être de chair et de pierre en même temps ? C’est le génie de la sculpture grecque.
Laure Adler : Et puis il y a eu très vite aussi, à cette même période, la révélation Miró ?
Etel Adnan : Miró était partout dans Paris au début des années 1960. Dans une galerie de la rue Bonaparte, quatre peintures sur cinq, surtout des estampes, des lithos… étaient de Miró. Miró et Picasso étaient les deux grands peintres qui dominaient Paris quand j’étais étudiante.
Laure Adler : D’où vient chez vous le désir de peindre ? Etel Adnan : Je sais que quand, dans ce fameux dépar‑
tement d’art à l’université américaine, la professeure m’a dit de venir y travailler, elle m’a installée dans une pièce tout en fenêtres, avec une table qui prenait tout le mur, et de l’autre côté il y avait un petit ruisseau, en pleine nature.
Les campus américains ont cette particularité merveilleuse d’être construits au milieu des arbres, le plus souvent. Dans
la pièce, il y avait des toiles, des papiers, des pinceaux, des couteaux. Quand j’ai pris une feuille de papier, pas une toile, elle m’a donné des tubes de couleur, des petits tubes jetés par terre. J’ai trouvé instantanément ce que l’on appelle un palette knife, un couteau de peintre, pas de cuisine, et je crois que l’objet lui‑même, par sa nature, vous permet de ne faire que des aplats, je n’ai donc pas commencé la peinture avec un pinceau, le pinceau est venu plus tard pour les dessins, j’ai commencé vraiment avec ce couteau et c’est resté mon instrument. L’outil que vous utilisez dirige pas mal ce que vous faites. Il y a une collaboration entre les objets que vous utilisez et c’est vrai au‑delà de la peinture, c’est vrai même en cuisine, c’est vrai avec les habits, si vous avez une étoffe en soie, c’est une autre robe que vous allez faire que si votre étoffe est en lin. C’est pareil dans l’art, si vous utilisez un couteau de peintre, vous n’allez pas faire des petites lignes très pré‑
cises, et c’est la même chose en musique, si vous jouez du violon, ce n’est pas comme jouer du piano. Moi je suis très sensible au rôle des objets dans notre vie, à l’impor‑
tance de cette collaboration. C’est comme ça : le fait que j’utilise toujours un couteau explique que j’ai fait des aplats. Au début j’ai fait des aplats tout naturels, comme ils venaient, et d’instinct. C’est comme les enfants, on ne leur apprend pas le dessin, ils peignent naturellement, on peint naturellement comme on parle. C’était d’ailleurs la philosophie de cette professeure, elle disait : « Tout le monde peut peindre comme tout le monde peut parler »,