leah hager cohen
point d ’ autre livre
que le monde
leah hager cohen
point d’autre livre que le monde
Ava et Fred, frère et sœur, grandissent en retrait du monde, dans l’enceinte d’une école libertaire expé- rimentale. Peu à peu, Fred manifeste des troubles du comportement. L’environnement progressiste dans lequel il évolue, hostile aux normes, le pro- tège néanmoins de toute sanction.
Dix ans plus tard, Ava apprend que Fred est en pri- son, soupçonné d’avoir commis un crime épou- vantable. Persuadée qu’elle est la seule à pouvoir interpeller son frère et lui faire prendre conscience de son innocence pour la clamer au monde entier, elle met tout en œuvre pour tenter de comprendre ce qui s’est réellement passé.
« Un roman empreint d’empathie et de justesse, qui nous submerge d’émotions. » The New York Times Book Review
« Captivant. […] Cohen excelle dans l’art de dénouer des nœuds émotionnels. Ses personnages sont telle- ment incarnés qu’on pourrait les reconnaître si on les croisait dans la rue. » San Francisco Chronicle
POINT D’AUTRE LIVRE QUE LE MONDE
Leah Hager Cohen a grandi dans l’État de New York. Son père dirigeait une école pour malentendants dans le quartier du Queens. À ses côtés, elle a appris le langage des signes.
Elle a ensuite étudié la littérature au Hampshire College. Après avoir travaillé comme interprète pour malentendants, elle a intégré l’école de journalisme de Columbia University. Elle est l’auteur de cinq romans, dont The Grief of Others qui a reçu un excellent accueil de la critique américaine et a été adapté au cinéma par Patrick Wang sous le titre Les Secrets des autres (projeté au festival de Cannes en 2015). Leah Hager Cohen est également l’auteur de cinq ouvrages de non-fiction et collabore régulièrement à la New York Times Book Review. Elle vit désormais à Belmont, dans le Massachusetts, et enseigne la creative writing au College of the Holy Cross de Worcester.
LEAH HAGER COHEN
POINT D’AUTRE LIVRE QUE LE MONDE
Traduit de l’anglais (États-Unis) par Laurence Kiefé
CHRISTIAN BOURGOIS ÉDITEUR ◊
Titre original : No Book but the World
© Leah Hager Cohen, 2014
© Christian Bourgois éditeur, 2016 pour la traduction française
isbn 978-2-267-02953-6
Aux 10 d’Ocky et à leur G
Point d’autre livre que le monde, point d’autre instruction que les faits.
Jean-Jacques Rousseau, Émile ou De l’éducation
Je sais tout
Une moitié pour de bon Le reste, je l’invente Le reste, je l’invente
Maria Irene Fornés Promenade
I
À Perdu
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J’aimais trop les histoires. Fred et moi les aimions trop. Si je devais comparaître devant un juge, ce serait la première chose que j’avouerais : la vitesse à laquelle je les adoptais, ces histoires, et leur affligeante morale.
Comme un carton de pâtissier emballé trop serré, noué d’une ficelle rouge et blanche.
La deuxième chose que j’avouerais : je suis respon- sable de cette passion chez Fred et, par conséquent, il ne devrait pas être considéré comme coupable.
Oh Fred. Oh Freddy.
Je pourrais, je voudrais volontiers développer. Avec autant de détails qu’il faudrait pour être utile, je décri- rais où cela commença, sur le canapé gris à fleurs où nous nous installions souvent, à moitié enfouis dans ses coussins, un canapé que je n’ai pas revu depuis plus de dix ans, et pourtant je me souviens très préci- sément de sa texture : ce côté frais sur notre peau nue, luisant là où le tissu commençait à s’user et effiloché sur les accoudoirs, là où il était déjà tout effrangé. Je serais prête à en témoigner, c’est la couche fertile dans laquelle s’est enracinée cette passion.
Mais attendez. Déjà – je jette l’éponge. Ce n’est rien de plus qu’une autre histoire, une histoire où Ava
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est coupable, Fred innocent. Avec quel élan les mots prennent forme et s’enroulent autour d’un treillis rigide de sens comme les volutes vrillées de quelque plante – comme, en fait, les tiges squelettiques du lierre enche- vêtrées à la fenêtre ici dans cette chambre qui n’est pas la mienne, mais celle d’une Mrs Tremblay, qui n’est guère heureuse de me la louer.
Le lierre avec son ossature délicate, dont le chan- tournement complexe s’accroche à la moustiquaire, résiste en ce moment à un vent en rafales et une pluie diluvienne, comme pour illustrer efficacement mes propos, qui cherchent à décrire mon problème : le danger facile des histoires, leur charme accrocheur.
La façon dont, une fois qu’elle s’agrippe, une histoire commence à boucher l’horizon.
Pour l’heure, j’entends Mrs Tremblay au rez-de- chaussée s’affairer dans sa cuisine. Chaque bruit, aussi anodin soit-il – le robinet qu’elle ouvre et qu’elle ferme, le grincement d’un placard, le claquement d’une cas- serole – ressemble à un reproche. En me louant la chambre hier, elle était plutôt aimable mais ce matin tôt, quand je suis descendue prendre mon petit déjeu- ner, compris dans le prix, elle s’est montrée plus dis- tante. J’imagine facilement que, dans l’intervalle, elle en avait appris davantage sur mon compte.
Fred et moi nous ne portons pas le même nom. Il s’appelle toujours Robbins alors que moi, c’est Man- seau car j’ai pris le nom de Dennis quand nous nous sommes mariés. Mais pourquoi donc, et avec une telle désinvolture, me suis-je dépouillée du mien ? À l’époque, j’étais simplement impatiente d’endosser les habits de la femme mariée. Ava Manseau. Comme si je jouais à me déguiser, pensais-je, bien que, à vingt-cinq
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ans, je ne sois plus une enfant ; j’aurais dû me montrer plus avisée, moins pressée de prendre cette décision.
Mais, parce qu’il rimait avec trousseau, le nom même semblait tourbillonner en se gonflant comme l’organdi couleur crème de la robe imaginaire que j’inventai et modifiai une douzaine de fois durant les semaines qui précédèrent le mariage, où je portai finalement un four- reau blanc sans manche acheté au dépôt-vente. En plus, il y avait l’idée de faire quelque chose qui plairait à mon futur époux. J’étais si désireuse, si impatiente de donner la preuve de ma volonté d’adaptation. Ultérieurement, je m’autorisai à prendre conscience – à avouer – que je l’avais crédité à tort de ce désir. Cela lui était bien égal, à Dennis, que je prenne ou pas son nom.
La différence de noms expliquait pourquoi Mrs Tremblay n’avait pas fait le rapprochement – ni le lundi, quand je l’avais appelée à propos de cette chambre, ni hier quand, après huit heures de route pour venir de Freyburg, j’avais débarqué sur son seuil, ici à Perdu, « tellement loin au nord de l’État qu’on voit pratiquement le Canada par la fenêtre », comme elle l’a annoncé avec une élocution soignée et un geste de la main pour désigner la vitre étouffée par le lierre – même s’il avait tellement été question de Fred dans la presse. Elle avait un accent un peu gargouillant.
« Canada » se retrouvait aplati en « Kyaneda » et « nord » sonnait presque comme « nerf ». Après une rapide visite des lieux, en insistant sur la salle de bains avec le siège des toilettes recouvert d’une housse rose assortie au tapis et sur le vieux téléphone à bouton-poussoir per- ché sur un socle en haut de l’escalier (« Votre portable ne marchera pas. En ville, ça devrait aller mais par ici, aucun réseau ne passe »), elle a accepté mon chèque
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pour un séjour d’une semaine, 196 dollars, à l’ordre de Mrs Oliver Tremblay, prenant le temps de le vérifier avant de le glisser dans la poche de sa veste en laine bouillie. Je pense qu’elle doit être veuve.
La pluie de novembre cingle les vitres en biais.
Qu’est-ce donc qui, dans des conditions météoro- logiques extrêmes, donne l’impression qu’on recule dans le temps ? Comme si, autrefois, la météo était plus impressionnante ; comme si elle faisait partie de ces choses amoindries ou étiolées par la modernité. Il pleuvait aussi, hier, quand je suis arrivée, mais moins fort, des gouttes aussi petites que si on les pressait à travers un carré d’étamine. N’empêche, c’était suffi- sant pour rendre glissantes les dalles de l’allée et quand, alors que Mrs Tremblay avait pris mon chèque, je suis retournée chercher ma valise dans la voiture, j’ai glissé.
Je marchais avec assurance sur mes deux pieds, lorsque le droit a dérapé carrément et le gauche s’est retrouvé dans une position telle que plus rien ne me permettait de conserver la station debout. L’espace d’un intermi- nable moment, le monde gris-brun a paru saturé de couleurs et j’ai attrapé une bouffée d’une odeur vive, gaie : citrons, oignons. Battant des bras, j’ai réussi à me redresser mais cet étrange et revigorant instant de désé- quilibre m’a marquée. Hier soir, alors que j’essayais de m’endormir, il m’a traversé l’esprit à plusieurs reprises et chaque fois, loin d’être plus effrayant, il devenait plus doux, plus exubérant, et finalement presque agréable, comme dans ces rêves où l’on vole.
La pluie est maintenant vraiment diluvienne. Je boirais volontiers une tasse de thé – le petit déjeuner remonte à des heures – mais même si hier Mrs Trem- blay m’a montré le plateau qu’elle laisse à la disposi-
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tion des hôtes dans la cuisine, chargé de thé Tetley, de chocolat Swiss Miss, de faux sucre et de crème longue conservation, je n’ai aucune envie de descendre. Lundi, quand j’étais chez moi à Freyburg, une chambre d’hôtes me paraissait plus confortable qu’un motel, sans parler du fait que c’était moins cher et plus pratique, le motel le plus proche se trouvant à trente-cinq kilomètres de l’endroit où est Fred – mais je m’étais imaginé autre chose que ce pavillon à un étage avec sa façade tachée, tapi stoïquement au bord de la route départementale. Je m’étais représenté un endroit avec plus d’une chambre à louer et une savonnette sur le lavabo qui ne soit pas déjà entamée et crevassée, et une propriétaire qui n’ait pas l’air aussi dérangée par, eh bien, son hôte.
Ce n’est pas que je sois coincée. J’ai la voiture, je peux aller en ville.
La perspective n’a rien d’alléchant. Six kilomètres sous la pluie par une route en lacets à une seule voie et puis le snack solitaire où j’ai dîné la veille. Voilà la ville, pour ce que j’en ai vu : un snack, deux bars, trois églises, une poignée de vitrines, une douzaine d’en- seignes accrochées dans les vérandas – soins dentaires pour toute la famille, chiropracteur, toilettage pour chiens, comptable – et, coulant derrière la rangée de vieilles bâtisses en brique qui bordent la grand-rue, une rivière banale, couleur trombone, étroite et mal- odorante.
De toute façon, une fois là, qu’est-ce que j’y ferais ? Je m’installerais au comptoir sur un tabouret recouvert de vinyle et j’examinerais les gâteaux dans leur vitrine, tout en étant observée par les autres clients qui, à tout le moins, verraient que je viens « d’ailleurs » même s’ils ignoraient les détails de ce qui m’amène là. De celui
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qui m’amène là. Je pourrais sans doute demander un gobelet à emporter. Et puis quoi ? Le boire dans la voiture. Derrière le pare-brise ruisselant sous l’averse, avec le tambourinement des petits poings de la pluie sur le toit. Ou je pourrais revenir ici, remonter le thé dans la tranquillité aseptisée de cette chambre tout en angles sous les combles. Comme Mrs Tremblay trou- verait cela étrange.
Elle est bâtie, je l’ai remarqué, comme une auber- gine, elle a la bouche pincée en permanence, avec les lèvres en saillie comme pour retenir une bille d’amer- tume. Elle relèverait la tête de – quoi ? son repas- sage, ses coupons de réduction, son point de croix –, me regarderait entrer avec mon gobelet en carton, les épaules noires de pluie et, une fois de plus, regretterait d’avoir accepté mon chèque.
Je fouille dans mon sac à la recherche de l’enve- loppe déchirée sur laquelle j’ai noté les coordonnées de l’avocat commis d’office et l’heure du rendez-vous qu’il a accepté de m’accorder : seize heures. Il a un de ces noms inversés – Bayard Charles – qui donne de lui l’idée d’un juridisme très formel. Son cabinet ne se trouve pas à Perdu mais à Criterion, le siège du comté. J’ai décidé de compter une heure pleine pour m’y rendre, cela signifie qu’il me reste encore trois heures à tuer avant de partir, et la météo est de mèche pour me garder prisonnière ici.
Donc je reste là, sans thé, dans cette chambre glaciale qui, sans doute, a dû être autrefois celle d’une fille ou d’un fils mais désormais débarrassée de tout indice ; un espace rendu neutre, réduit à l’essentiel avec quelques incohérents efforts de décoration : au-dessus du lit, une reproduction décolorée de géraniums ; sur le mur d’en