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Et si on improvisait ?

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Academic year: 2022

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Et si on improvisait ?

LEVY, Lisa, SOUBEYRAN, Olivier

LEVY, Lisa, SOUBEYRAN, Olivier. Et si on improvisait ? Urbanisme, 2018, no. 408, p. 74-75

Available at:

http://archive-ouverte.unige.ch/unige:106516

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E

T SI ON IMPROVISAIT

?

Article paru dans la Revue Urbanisme n°408, rubrique Controverse Par Lisa Lévy* et Olivier Soubeyran**

Version auteur

Au début était le bruit. Suivant la théorie du chaos, le bruit pourrait bien disparaître de lui- même et faire sens progressivement. Ce n’est bien sûr pas le pari qu’aménageurs et urbanistes ont choisi de faire pour l’avenir des villes, eux qui se sont historiquement donnés pour mission de soigner leurs maux et maîtriser leurs évolutions. Eux qui s’efforcent également de faire face aux incertitudes (environnementales, sociales, démocratiques) auxquelles la ville, fondue dans l’urbain informe, est confrontée, et de les réduire. Qu’ils soient grands ordonnateurs, chefs d’orchestre ou médiateurs, les urbanistes doivent agir dans un monde (toujours plus) incertain. La maxime n’est plus nouvelle : adaptation, co-construction, créativité, flexibilité, sont des mots d’ordre généralisés. Mais se risquer à dire que l’on improvise, il semble qu’il y ait là un Rubicon à ne pas franchir. Comment affirmer haut et fort que l’on peut, que l’on veut, qu’il faudrait peut-être... improviser ?

IMPROVISER, POUR COMMENCER, QUEST-CE QUE CEST ?

Im-pro-visere, c’est d’abord ne pas pré-voir. Abandonner la prévision et la vision prédéfinie, totalisante, surplombante (voire démiurgique). Abandonner jusqu’à la finalité, comprendre l’avenir comme non seulement imprévisible, mais profondément indéterminé. Laisser là toute conception téléologique et opter pour une forme ouverte dans sa signification comme dans le temps, toujours inachevée, en devenir. Une forme ouverte qui brouille les frontières spatiales, entre l’urbain et le non-urbain, et temporelles, en construisant son sens non plus a priori mais a posteriori.

Im-provisere, c’est aussi ne pas se préparer, ou plutôt ne se préparer qu’à une chose : saisir l’occasion. Abandonner le plan d’action et sa temporalité linéaire (élaboration, délibération, programmation, exécution…) et réinterpréter chaque étape de l’action, depuis le supposé début jusqu’à la très incertaine fin.

IDENTIFIER UNE TRAJECTOIRE

L’improvisation, en urbanisme comme ailleurs, ne peut être comprise qu’à travers une analyse balistique, qui permet d’identifier - toujours a posteriori - sa trajectoire. Elle naît souvent d’une forme d’auto-saisine : à l’échelle locale on pense notamment aux formes d’urbanisme tactique portées par des acteurs qui s’engagent sans attendre d’être sollicités par une commande ni d’avoir toutes les autorisations pour se lancer ; à l’échelle du grand territoire, aux formes de gouvernance interterritoriale s’établissant entre les cadres institutionnels et réglementaires. Pourtant, si un geste initiateur est identifié, il n’est que le

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point de départ fixé a posteriori par les acteurs mettant en récit leur action et déjà issu de leur capacité à croiser à plusieurs fils d’action. En réalité, le sens de l’action (sa signification et sa finalité) est émergent, il se précise et se renforce au quotidien et en continu à travers les échanges entre porteur de projet et parties prenantes qui, tour à tour, proposent, écoutent, s’approprient, passent le relais… Ainsi, l’improvisation ne se passe pas de volonté, mais fait bouger les lignes de l’intention, en posant l’indétermination comme principe et ressource pour l’action.

L’improvisation travaille ensuite dans une durée intensive, dans l’alternance entre dynamiques d’ouverture et de stabilisation, entre moments d’accélération, de ralentissements et détours. Elle se construit à travers l’engagement et la collaboration, entre élus et techniciens, autant qu’entre institutions, avec les acteurs privés, les habitants... Le sens de l’action et ses dispositifs sont largement définis par l’aval : en contexte non institutionnel à travers l’implication des habitants en particulier ; lorsque l’action est portée par une institution, par le travail des techniciens de l’aménagement. Ceux-ci jouent un rôle central, notamment dans le travail de mise en récit, en continu, qui permet de tisser l’histoire collective et d’intégrer les occasions. L’improvisation floute ainsi la frontière entre le temps de la composition (traditionnellement associé à la délibération politique) et celui de l’exécution (plus technique). Elle exige écoute et confiance, et nécessite que les acteurs apprennent à gérer le partage de la créativité et la diffusion du pouvoir qu’elle engendre, car celle-ci ne va pas sans risque de dilution et questionne leurs responsabilités. Question d’autant plus prégnante, que l’erreur apparaît comme une composante incontournable de l’apprentissage et de la construction collective et doit acquérir un nouveau statut.

LES QUALITÉS DE LINFORMALITÉ ET DE LÉPHÉMÈRE

L’improvisation, enfin, ne s’arrête pour ainsi dire jamais. Son inachèvement est une part centrale du principe d’indétermination, car en se fixant elle signe sa disparition (sans signer pour autant son échec, simplement sa fin). Elle revendique les qualités de l’informalité et de l’éphémère, en assumant par exemple le caractère instable et informel d’une forme de gouvernance et en se détachant de l’objectif d’institutionnalisation, ou encore, comme dans le cas de l’urbanisme temporaire, en acceptant la possibilité d’un effacement ultime qui ne remette pas en cause l’intérêt de l’action. Le caractère imparfait et ambigu de ses produits, en maintenant l’interprétation toujours ouverte, est également garant de la poursuite toujours possible de l’action. Dans un contexte où transparence et consensus sont largement considérés comme le soubassement d’une “bonne gouvernance”, elle porte l’attention sur la valeur de l’ambiguïté et du malentendu ; ce dernier étant vu comme un ingrédient nécessaire au débat démocratique, condition de la pluralité et du compromis.

L’action improvisée ne cache pas sa nature paradoxale, qui la protège en grande part de toute assimilation à une idéologie a priori. Fondée sur des relations peu hiérarchisées entre acteurs, elle repose sur leur interdépendance, ce qui fait de sa plus grande force, sa plus grande faiblesse. Elle est de fait une action fragile, consciente de ses risques et de sa mortalité

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(comme l’est toute démocratie suivant Castoriadis1). Mais son caractère dialogique ouvre également au perpétuel recommencement. L’improvisation est par ailleurs mélange de réflexe et de réflexion, elle se joue au présent mais se forge hors de l’urgence, lentement, patiemment. Elle est d’ailleurs une action de l’ombre, aux aspects de brouillon exposé au grand jour : il est dans sa nature de n’être pas trop présentable, lissée, standardisée. Action de l’ombre souvent portée, au sein des organisations, par des agents aux comportements quelque peu transgressifs, et en dehors, par des individus dont on tolère l’action à la condition que le désordre introduit ne soit que perturbation temporaire. Autant d’éléments qui rendent sa conscientisation, son affichage et son portage pour le moins difficiles.

ORGANISER LES FORCES DU DÉSORDRE

Les blocages à lever sont de plusieurs ordres. L’absence de vision, d’abord, fragilise ceux qui font profession de prévoir l’avenir, de nous y guider et de réaliser la vision qu’ils promettent, politiciens comme professionnels de l’urbain. Plus profondément, épistémologiquement, ce sont les fondements de notre pensée cartésienne et platonicienne, accordant à l’idée plus de valeur et de réalité qu’à l’action, que l’on met en question. Les nouveaux managers d’un néolibéralisme qui se présente sous ses meilleurs atours (créativité, adaptation, coopétition…) ont toutefois déjà sauté le pas et appris à mettre les vertus du modèle de l’improvisation au service de leurs intérêts. Les acteurs de la ville néolibérale seraient-ils les seuls à pouvoir/capables d’improviser ?

En aménagement, les théories de la ville “alternative” peinent à se traduire en modèles d’action. Or l’improvisation pourrait bien ouvrir une voie pour organiser les forces du désordre, en proposant un cadre d’analyse théorique et pratique capable de mettre en réseau des notions comme le bricolage et l’innovation institutionnelle, l’interterritorialité, la co- initiative, l’urbanisme tactique... Il faut pour cela dépasser une acception de l’improvisation dans la veine de Crozier et Friedberg2, qui la considèrent comme la face plus ou moins cachée (à tous les niveaux) de l’action. Celle-ci participe alors à la perpétuation du système de légitimité et des rapports de force historiques (Etat/collectivité, public/privé, élus/citoyens), là où la vision présentée plus haut nécessite de les bousculer et d’accepter un certain lâcher-prise. Il faut également proposer une alternative à l’acception des acteurs néolibéraux qui en ont pour l’instant le monopole, et retourner pour ainsi dire leurs armes contre eux. Associée à un paradigme basé sur l’émergence et l’auto-organisation, reliée à un réseau de valeurs fondées sur l’écoute, le respect, l’échange, la confiance et animée par des principes de collaboration et d’indétermination, vues comme ressources pour l’action, l’improvisation pourrait venir structurer/fonder une autre vision de la ville et de sa fabrique.

Auteurs :

*Lisa Lévy est maître-assistante à l’université de Genève. Auteure d’une thèse en géographie (2013) sur l’improvisation en aménagement du territoire, elle poursuit ses recherches en

1 Castoriadis C., 1999, L’institution imaginaire de la société, Paris, Seuil

2 Crozier M. Friedberg E., 2014 (1977), L’acteur et le système, Paris, Seuil

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utilisant la notion comme un prisme pour analyser la fabrique des projets de territoire et des projets urbains, mais aussi l’évolution du métier d’urbaniste ainsi que la reconfiguration des dispositifs organisationnels et des modalités de la fabrique de l’urbain contemporain.

**Olivier Soubeyran est géographe, professeur à l’université de Grenoble Alpes et chercheur au sein de l’UMR PACTE. Il s’intéresse à la notion d’improvisation depuis de nombreuses années et l’a introduite en France dans le champ de l’aménagement. Il est notamment l’auteur de Pensée aménagiste et improvisation. L’improvisation en jazz et l’écologisation de la pensée aménagiste, paru en 2015 aux éditions des archives contemporaines.

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