A L F R E D F A B R E - L U C E
LA CAVERNE DE FREUD
L
'histoire de la découverte freudienne a été souvent racontée, mais par des disciples plutôt que par des historiens. Il n'est donc pas inutile de commencer par établir les faits.1897. Freud a dû renoncer à ses premières théories. Sa clientèle est rare. Il a vainement demandé à être nommé professeur associé à l'Université. E n outre, il vient de perdre son père. Echec et deuil le plongent dans une dépression profonde. Fixons les dates : Jacob Freud (son père) est mort en octobre 1896. Sigmund Freud commence à douter de ses propres vues en février 1897. E n mai, i l renonce à faire reposer la psychologie sur l'anatomie du système nerveux et décide d'écrire un livre sur les rêves. Ce projet va se développer parallèlement à une auto-analyse qu'il engage. D'un même mouvement, Freud notera ses rêves, interprétera son passé et constituera sa théorie.
Au sujet de ses rêves, il faut se poser deux questions : 1°) Sont- ils spontanés? 2°) L u i permettent-ils d'accéder à des souvenirs}
Sigmund Freud, réfléchissant sur la vie de Jacob Freud après la mort de celui-ci, a commencé par lui imputer un acte de séduction (c'était alors sa théorie). Mais le 31 mai 1897 un rêve d'inceste le conduit à n innocenter » son père comme il avait déjà, quelques semaines auparavant, innocenté les pères de ses clientes. Ce parallé- lisme entre ses observations, ses réflexions et la découverte de sa vie u inconsciente » va se poursuivre. Il lira désormais ses rêves comme on continue la lecture d'un feuilleton. «Jusqu'ici, dit-il, j'ai toujours prévu le point d'où allaient repartir les rêves de la nuit suivante. » On pense à ces romantiques allemands qui, près d'un siècle auparavant, s'exerçaient à diriger leurs rêves, préparant les surprises de leurs nuits par les concentrations de leurs soirées.
Corrélativement, 1' « auto-analyse » s'accélère. Freud découvre qu'à l'âge de « deux ans, deux ans et demi », il a éprouvé un atta-
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chement erotique pour sa mère. Soucieux de vérifier ce point, i l interroge celle-ci, mais n'en tire qu'une obscure histoire de nourrice (aussitôt incorporée à sa théorie). Déjà, son imagination galope. Il interprète à la lumière de sa conception naissante les grandes œuvres de la littérature. Il donne même à cette conception le nom de « complexe d'Œdipe », sans remarquer qu'elle s'applique parti- culièrement mal au cas de l'Œdipe légendaire et tragique. Celui-ci n'a pu souffrir d'aucun complexe familial, ni dans son enfance puis- qu'il a été abandonné à sa naissance, ni lors de son retour à Thèbes puisqu'il ignore entièrement sa parenté avec Jocaste. L a révélation tardive de cette parenté l'accable pour des raisons qui n'impliquent aucun recours à la mémoire ou à l'inconscient. Nous sommes donc fort loin du schéma freudien. Mais qu'importe ? Freud identifiant son rapport avec son père à celui d'Œdipe avec Laïos s'empare de la mythologie grecque, reconnaît dans ses héros des clients. Le recours à l'antiquité gréco-romaine était, avant 1914, un excellent moyen d'acclimater et vulgariser une conception. Havelock Ellis avait commencé en créant le mot narcissisme. Freud a continué sur une plus grande échelle.
Que dirait de tout cela un analyste objectif? Ou plutôt (car un analyste — au sens freudien du mot — ne croit qu'aux révélations de l'inconscient), que dirait un juge d'instruction, personnage qui accorde une valeur aux faits ? Il constaterait d'abord que, chez Freud, les erreurs de mémoire sont nombreuses. On trouve dans sa correspondance des lettres démenties par d'autres lettres. Sur le fait essentiel (l'éveil erotique à sa mère), la date et le lieu qu'il mentionne sont incompatibles. Il n'a jamais été à Vienne avant l'âge de quatre ans. Pendant cette année 1897, Freud fait sur un patient des observations qui confirment sa propre auto-analyse. Confirmation ou suggestion ? Comment reconnaître la vérité dans ce jeu de miroirs ? Dans une de ses lettres, Fliess accuse Freud de « ne lire chez ses malades que ses propres pensées ». On pourrait négliger l'imputation si, comme nous l'avons déjà noté, Freud ne l'avait lui- même retenue dans une autre occasion. Ce qui était vrai dans la période de la « séduction » pouvait l'être aussi dans la période de 1'« Œdipe ». Freud a bien compris le mécanisme de son auto- mystification quand i l s'agissait d'une théorie abandonnée par lui.
Il n'a pas vu, ou pas voulu voir, ensuite, que cette histoire recom- mençait.
« J'ai trouvé en moi, comme partout ailleurs, des sentiments d'amour pour ma mère et de jalousie pour mon père, sentiments
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qui, je pense, sont communs à tous les jeunes enfants. » Voilà le point de départ très raisonnable, très banal, de la pensée de Freud.
S'il s'en était tenu là, on n'aurait jamais parlé de lui. Pour réussir, il lui faut poser une « loi », l'établir dans son existence, la vérifier sur ses patients, interpréter à travers elle la littérature mondiale et l'imposer ainsi au respect du public.
A ce processus (à travers lequel Freud, après une période de doute, se découvre et se dupe, est influencé et influence, se dégage d'un conformisme et en esquisse un autre) Ellenberger a donné le nom de maladie créatrice. Quand Freud atteint à sa libération, l'émotion qu'il éprouve lui apparaît comme une garantie de sa valeur intellectuelle. Tout artiste a fait des expériences compara- bles. Des mathématiciens eux-mêmes sont, à l'occasion, séduits par une explication d'une simplicité élégante, qui leur donne une satis- faction esthétique, sans être pour autant la bonne.
L a méthode de Freud contenait un principe de perversion. Un psychanalyste professe que ce qu'il y a de plus vrai, c'est ce qui est refoulé. De là, il passe tout naturellement à ce raisonnement très commode pour lui : « On me conteste, donc je révèle. » Mais il n'ac- cepte pas la contrepartie de ce raisonnement. L a contestation lui paraît légitime quand i l la pratique, mais indiscrète et sacrilège quand i l en est l'objet. Si (comme nous le verrons) Freud n'a pas , « découvert l'inconscient », i l a fait de lui pour l'analyste un allié,
et presque un serviteur. Or, note Manes Sperber, un rapport où l'un (toujours le même) n'a jamais tort et l'autre n'a jamais raison, est l'amorce d'un totalitarisme.
Pour Freud, la résistance d'un patient est à la fois un phénomè- ne intéressant, qui doit l'instruire, et une rébellion qu'il cherche à supprimer. Ce second aspect du conflit n'est pas celui qu'il met en évidence. Il prétend être le témoin d'une libre association d'idées.
Mais il n'y en a pas moins un échange orienté par lui. Quand un de ses clients, Wortis, rapporte à Freud que les idées bizarres qui lui étaient venues se sont enfuies, Freud lui répond : « C'est impos- sible. » On dira que ce témoignage de Wortis n'est pas entièrement satisfaisant, car il est venu chez Freud en étudiant plutôt qu'en patient, et peut-être même avec un certain désir de l'espionner au profit de son maître, Havelock Ellis. Son récit, pourtant, sonne vrai. Un homme qui n'apporte pas à Freud un « matériel » intéres- sant et susceptible d'être exploité par lui est, pour lui, un ennemi qui conspire à sa ruine intellectuelle et financière.
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On pourrait faire, à propos de Freud, une théorie du refoule- ment qui serait exactement inverse de la sienne. Freud tendait à dissimuler non ce qui était inconsciemment enraciné dans sa vie instinctive, mais au contraire ce qu'il avait consciemment vécu mais trouvait gênant pour les besoins de sa cause. Marthe Robert note qu'il ne parle de lui-même que « pour les besoins de sa démons- tration théorique », mais qu'il le fait alors « avec la plus grande franchise, sans édulcorer ou arranger ses propres traits ». Pour les
besoins de sa démonstration ? L a restriction est d'importance. E n se révélant, Freud paraît manifester son impartialité de savant. C'est une humilité au service d'une autorité. Elle lui sert d'alibi. Parce qu'il s'est dénoncé sur des points qu'il a choisis, il pourra, sur d'au- tres, jeter un voile. Nous avons, heureusement, sa correspondance.
Elle en dit plus long, mais ne dit pas encore tout. Où se niche donc cet orgueil de Freud, qui ne l'empêche pas de se montrer plein de défauts ? Nous pouvons le découvrir en lui appliquant sa propre méthode : en étudiant ses oublis.
Il est exaltant de s'avancer seul sur une terre vierge, et dépri- mant de découvrir que cette terre a déjà été foulée par un autre.
Nous avons vu Darwin faire face, avec élégance, à cette situation. Il y a une deuxième solution, qui consiste à « oublier » l'antériorité (ou simultanéité) de l'autre. Freud présente à Fliess comme nouvelle une théorie de la bisexualité que celui-ci lui avait déjà exposée et pour laquelle il avait manifesté par lettre son enthousiasme. « Cas grave d'amnésie », commente son ami et biographe Ernest Jones.
La mémoire lui revient après une semaine, mais elle le quitte à nouveau lorsque, dans un écrit ultérieur, il parle de la bisexualité.
Des textes de Freud nous ont aidés à démontrer le mécanisme de son automystification. Il était donc, par moments, capable d'au- tocritique (rétrospective). Il est même fascinant de voir coexister en lui, se combattre et finalement s'accorder la sincérité et la ruse, la lucidité et la crédulité, l'esprit scientifique et le charlatanisme.
Comme tous les hommes intéressants, Freud était contradictoire.
Son échange épistolaire avec Fliess, si important pour qui cherche à comprendre la genèse de sa pensée, se situe dans une atmosphère quasi fantasmagorique. Fliess, emporté par sa théorie de la bisexualité, imagine, selon le modèle féminin, un cycle mensuel auquel seraient soumis tous les individus. Freud adopte cette extravagance, commence à additionner les chiffres et, passant bizarrement d'une idée à une autre, croit pouvoir prédire la date exacte de sa mort. A u temps de ses fiançailles, dans une loterie qui
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devait révéler la nature des caractères, il avait choisi le chiffre 17 et tiré le mot « constance ». Dans une lettre, i l mentionne cet épisode sur un ton de plaisanterie, mais en ajoutant pourtant qu'il avait peut-être une signification. On voit souvent Freud se situer ainsi dans l'équivoque, au bord de la superstition. Mais parfois il se montre terriblement sérieux. Ayant rompu son anneau de fiançail- les, il écrit à sa fiancée pour lui demander de lui dire sur l'honneur
« si elle l'a moins aimé à onze heures jeudi passé ». Il écrira à Romain Rolland en 1930 : « Je suis tout à fait sûr d'une chose, c'est qu'il existe certains faits que nous ne pouvons connaître actuelle- ment. » Croyance au fantastique, ou confiance dans le progrès de la science ? Les deux, sans doute.
Le jeune Freud avait d'abord envisagé d'aller dans le sens indi- qué par l'époque, en poussant plus loin les recherches mécanistes qui étaient alors à la mode. Mais cette direction s'accordait mal avec ses dons et ses curiosités. Le psychique, qui l'attirait, contenait encore des domaines mal explorés. On pouvait s'en emparer par la connaissance — et par la suggestion. Le savant-charlatan se donnait les avantages des deux positions.
Vers 1880, on se plaisait à tout expliquer par des facteurs anatomiques, physiques ou chimiques. Les symptômes de la névrose hystérique passaient pour des cas de simulation. Ils l'étaient en effet. Mais la simulation n'était pas seulement le fait du sujet, elle répondait à l'attente de l'expérimentateur. Charcot produisait devant de brillantes assistances, où figurait le jeune Freud, des malades préalablement coiffés de plumes (qui, en tremblant, faisaient ressortir leurs accès). Mais les maladies qu'il décrivait disparurent après sa mort. C'était pour Sigmund Freud à la fois un avertissement et une tentation. Il répugnait à reconnaître un épisode analogue dans sa propre expérience. Fliess le lui fait voir dans une lettre. Ils ne se reverront jamais.
On cerne probablement d'assez près la réalité en disant que Freud aspirait à renouer sans remords avec la tradition de Charcot.
Ce personnage avait exercé sur lui une véritable fascination.
S'identifiant à lui, il éprouva un moment de bonheur le jour où il découvrit que Charcot était, comme lui, peu habile à nouer sa cravate. Il écrivait à sa fiancée : « Peut-être pourrais-je égaler Charcot. » (Mais i l précisait aussitôt que ce serait seulement s'il rencontrait des circonstances très favorables.) Parti de l'hypnose, Freud l'a raffinée, dépassée, sans l'abandonner entièrement. Nous pouvons saisir le moment du passage. Une de ses premières clientes
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se révélant rebelle à l'hypnose, Freud lui avait demandé de se concentrer sur ses symptômes et de lui dire ce qui pourrait en éclai- rer la cause. Il appliqua alors ses mains sur le front de la malade pour la persuader qu'elle finirait par lui signifier l'essentiel.
Par la suite, il demande à ses clients de s'allonger, posture d'abandon. E n outre, il se tient derrière eux, ils ne pourront donc le regarder. Apparence de « neutralité », réalité de supériorité contre laquelle parfois le patient se rebelle. Le plus souvent, il se tait, ce qui donne à ses rares paroles une puissance, encore accrue par le secret qui doit les protéger. Procédé de mage, mais d'un mage qui donne à son influence personnelle l'alibi d'une théorie. (Des disci- ples vulgariseront cette théorie sans avoir son charisme ; alors quelque chose d'essentiel s'évanouira.) A mesure que les années passent, un curieux rapport s'établit entre Freud et ses patients. Il les traite — bien qu'il s'en défende — par son aura, devenue mal distincte de sa célébrité. Mais tandis que ce traitement opère, i l s'en détache intérieurement, il est tout occupé de sa recherche. Il choisit les clients qui l'intéressent, et trouve même parfois qu'un échec lui apprend plus qu'un succès. Sa domination prend, à l'occasion, des formes impitoyables. Il recommande à ses malades l'abstinence et même, si possible, la chasteté (sans aller toutefois jusqu'à la suppression du désir, car il entend détourner celui-ci à son profit, faire un instrument de son influence).
Le maître a compris qu'il lui faut d'abord dominer, ce qui rendra ensuite la suggestion plus durable. Il exerce une sorte d'hyp- notisme supérieur dont i l est peut-être lui-même inconscient. D ' u n psychanalysé, Freud extrait doucement un acquiescement à son schéma, comme un policier extorque — plus sommairement — un faux aveu à un suspect. E n sollicitant son aide, le patient s'est montré, d'avance, disposé à cette opération. Elle ne va pas, pour- tant, sans complications.
Freud avait été frappé par l'expérience de son collègue Breuer qui eut à subir les avances d'une patiente. Breuer s'était enfui, mais Freud avait réfléchi, et quand la même aventure lui arriva (une cliente mit ses bras autour de lui) i l accoucha d'une théorie sur la parenté du rapport médecin-malade avec le rapport amoureux. Le transfert par lequel le patient passait de l'un à l'autre était pour lui le moyen de revivre de façon libératrice, au présent, un épisode affectif de son passé. Conception fort intéressante, même si elle n'était pas entièrement nouvelle, et dont s'inspire aujourd'hui toute la psychiatrie. Le tort de Freud fut de centrer sa méthode sur des
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épisodes probablement imaginaires de sa première enfance et de généraliser abusivement à partir d'eux. U n chercheur en sciences humaines éprouve presque toujours un certain complexe d'infériori- té vis-à-vis des chercheurs en sciences exactes. Il est exposé à se voir reprocher un manque de précision. D'où, chez lui, la tentation de se
« réhabiliter » en exposant un système. Mais, de préférence, un système difficilement vérifiable. L'inconscient présente à cet égard un terrain très favorable. Freud en profite.
Voici donc ses ambitions de jeunesse réalisées. Comme Anni- bal, il triomphe de Rome (ville qu'il hésitera longtemps à visiter, car elle incarne pour lui le conformisme classique dont i l veut se libérer). Il ne se contentera pas, comme Masséna, de la conquête éphémère d'un royaume de Naples. Comme Schliemann, i l met au jour des trésors cachés. Mais ce n'est pas seulement un espace qu'il occupe. Il s'installe dans des milliers d'esprits qui croiront lire en eux les fantasmes de son propre cerveau. Emprise secrète, auprès de laquelle les dominations politiques apparaissent superficielles.
n voit aujourd'hui monter une vaste curiosité psychiatrique qui se satisfait mal de l'orthodoxie freudienne. Les ressortis- sants de peuples nombreux et pauvres, ou pressés par les exigences de la concurrence, aspirent à être traités vite et bon marché, ce qui est contraire aux exigences traditionnelles de la psychanalyse. On en tire argument, aux Etats-Unis, pour recommander les techni- ques behavioristes, plus faciles à mettre en place, et en Yougoslavie pour demander une psychanalyse plus courte, plus dynamique et plus « existentielle ». Les Indiens déclarent tout simplement que le modèle freudien ne saurait leur convenir. Les Africains ne comprennent même pas bien comment la pensée freudienne peut s'appliquer à une communauté plus large que la famille, ou à une famille où le « père » est un oncle. Si l'on en croit Ruth Benedict, les Japonais sont sensibles à la honte, non au péché ; leur complexe d'infériorité est donc différent. Enfin, dans la plupart des pays d'Amérique du Sud, Freud figure, avec Marx et Lévi-Strauss, parmi les auteurs interdits.
Ainsi le freudisme se dissout ou se relativise dans un monde en transformation où les diverses cultures s'ouvrent l'une sur l'autre et où les préoccupations de groupe sont devenues plus importantes. Il se localise aussi dans le temps. Il appartient à un cycle où se succè- dent presque régulièrement depuis un siècle la défense de l'ego, la
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« découverte de l'inconscient », le souci du comportement, le primat de l'action collective. Il ne peut plus prétendre à un mono- pole de la vérité.
Au cours du Congrès international de psychothérapie qui s'est tenu à Paris en 1976, plusieurs rapporteurs ont fait la même constatation : certaines conditions de confiance étant établies, toutes les méthodes psychothérapiques en usage sont également bonnes. Dire cela, c'est mettre l'accent sur l'influence personnelle du médecin, sa disposition à donner de l'aide et celle du patient à en recevoir, tous facteurs que le freudisme tendait à nier au profit d'une prétendue « neutralité ». De Jérusalem et de Philadelphie arrive la même nouvelle, véritable œuf de Christophe Colomb : la différence entre les personnalités des thérapeutes est plus importante que la différence entre leurs conceptions théoriques. Les débu- tants atteignent parfois des résultats quasi miraculeux, sans rapport avec leurs connaissances ou leur expérience pratique. Ces succès doivent être reliés à des facteurs d'enthousiasme, de surprise, d'in- fluence, que l'apparente impersonnalité de l'analyse freudienne tendait à masquer.
Nous venons de supposer que la psychanalyse, à l'occasion, guérit. Pourquoi pas ? Il serait extraordinaire qu'il en fût autre- ment. Toute conviction et même toute mode peuvent guérir. Des religions absurdes et de simples charlatans ont guéri. Messmer guérissait, sans que le magnétisme animal dont il parlait eût pour autant la moindre réalité. Les placebos eux-mêmes guérissent.
(Religions et placebos présentent au moins, ou devraient présenter, l'avantage de la gratuité.) Mais la « guérison » par la psychanalyse se fait parfois aux dépens d'une activité créatrice. Elle constitue alors un appauvrissement. L a névrose soignée peut même appa- raître rétrospectivement comme un auto-traitement supérieur à celui que l'analyste vient d'administrer. A u terme d'un tel débat, le concept de cure devient purement philosophique, ou même imagi- naire. Le logicien Wittgenstein disait que l'aboutissement d'une analyse pouvait être une illusion de plus. Derrière la « résistance » surmontée par le psychanalyste, il y en avait une autre, d'un ordre différent, qu'une psychiatrie plus profonde eût atteinte et dominée, à la façon d'une cour d'appel révisant un jugement en première instance. U n Szondi prépare cette révision en cherchant dans les vies humaines une « intention fondamentale » reliée à la fois à la physiologie, à la psychologie des profondeurs et à la psychologie consciente.
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Nous avons dit que l'histoire de Heinrich Schliemann, l'ex- épicier qui révéla les trésors de Troie et de Mycènes, avait fait rêver le jeune Freud. Les deux hommes ont eu en commun la fascination de l'Antiquité grecque et la découverte d'un monde souterrain.
Mais en fait, quand, le 15 juin 1873, Schliemann découvrit une caisse de bijoux, estima qu'ils ne pouvaient être que ceux de la belle Hélène, en para son épouse et proclama qu'il venait de pénétrer dans Troie, il se trompait de couche géologique. Il avait seulement cambriolé un roi qui vécut mille ans avant Priam. On dit aujourd'hui que la véritable Troie était beaucoup plus* bas. Freud n'a-t-il pas vécu une aventure analogue ? Et l'homme explorant sa psyché ne cherchera-t-il pas éternellement un trésor que d'autres croiront saisir un peu plus loin, jusqu'à s'aventurer dans des régions à jamais mystérieuses ?
L
a psychothérapie moderne est une relation humaine à deux partenaires, où un rapport affectif antérieurement vécu par le sujet et plus ou moins refoulé dans son inconscient est revécu à deux (patient et médecin) jusqu'à être pleinement assumé. Freud nous a familiarisés avec ce rapport, mais en lui donnant une formu- lation trop étroite. Aujourd'hui déjà, on parle moins de sexualité et plus de personnalité, moins de neutralité et plus de sublimation. L a réduction à la psychanalyse apparaît même comme un piège que la psychothérapie doit éviter. Par un curieux contretemps, alors que le grand public, toujours retardataire, tend à confondre la première avec la seconde, celle-ci reprend son autonomie.Après Freud, les disciples ou dissidents les plus bruyants se sont efforcés d'ébranler le « surmoi » et même le « moi » pour majorer le « ça ». Wilhelm Reich a dénoncé dans le freudisme une nouvelle affirmation des valeurs familiales. Deleuze a poussé des recherches vers ce qu'on appelait naguère la folie. D'autres auteurs ont cherché à établir, entre langage et sexualité, des liens que la poésie trouve mieux. Je ne me suis pas attardé à étudier leurs travaux, car je ne crois pas que l'Histoire les retiendra.
Ellenberger pense que nous allons peut-être maintenant voir succéder aux psychanalystes des hommes plus forts, qui effaceront ces rêves sur des rêves, et se préoccuperont à nouveau de valoriser le « surmoi ». A leur tour, comme les freudiens, ils se prendront, abusivement, pour une élite. Mais ils seront plus qu'eux capables de préserver, ou de reconstruire, notre civilisation. Ils rappelleront aux
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esprits des vérités premières que l'humanité avait déjà trouvées et que Freud a, pour un temps, occultées. Ils diront qu'il y a des rêves non signifiants, et une mémoire « motivée » qui nous fait retenir ce que notre jugement a considéré comme essentiel (en ce sens, contrairement à la doctrine de Freud, la mémoire est plus signifian- te que l'oubli). Ils redécouvriront les aspects positifs de la répression et lui donneront sa part (mesurée) dans la création de l'homme. On voit aujourd'hui des jeunes revendiquer à la fois la responsabilité et l'innocence. Ils disent : « On m'a culpabilisé. » C'est une attitude d'enfant. S'ils étaient, comme ils prétendent le souhaiter, a traités en adultes », il leur faudrait, à l'occasion, se culpabiliser eux- mêmes. Or ils y répugnent. Qui saura, demain, leur en rendre le courage ?
Les premiers disciples de Freud créditaient volontiers la psychanalyse d'un triple succès : elle facilitait la satisfaction génitale, elle aidait à supporter les frustrations, elle délivrait de la « cul- pabilité ». Force est aujourd'hui de constater qu'une satisfaction
génitale trop facile provoque, elle aussi, une frustration (qui, à la différence des frustrations antérieures, ne prête pas à sublimation) et que l'affaiblissement de la « culpabilité » crée un désordre social.
On peut tenir Freud pour responsable de cette situation, dans la mesure où il a contribué à ébranler la famille, système d'autorité qui provoquait certaines névroses, mais défendait contre d'autres, plus graves.
Freud a consacré sa vie à l'analyse. Quand on lui parlait de synthèse, il écartait la question. Pour lui, cette partie-là du problè- me était facile. Après une analyse bien faite, la synthèse viendrait d'elle-même ! Il écartait même l'idée de la fixation d'un but à l'exis- tence. Des adlériens, il disait : « Ces bouffons, qui publient des livres sur la signification de la vie. » Pour lui, ce but était dévoilé par le comportement : l'homme cherche le plaisir, ou plutôt l'absen- ce de douleur. Freud est même passé à la postérité comme un homme qui avait pris parti pour les instincts contre la « répres- sion ». O n cite volontiers ce propos du maître : « L'humanité a toujours su qu'elle avait de l'esprit, j'ai dû lui montrer qu'elle avait aussi des instincts. » Pourtant, à mesure que Freud approfondissait sa réflexion, i l voyait mieux que la répression n'était pas liée seule- ment aux abus de la civilisation, mais aussi à sa grandeur. Son regard aigu lui faisait discerner, à l'intérieur du plaisir lui-même, une force insolite qui réclamait la répression.
rr Quelque bizarre que cela puisse sembler, je crois qu'il faudrait envisager la possiblité que quelque chose dans la nature
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même de l'instinct sexuel s'oppose à la réalisation d'une satisfaction totale. » Freud voyait dans cette insatisfaction le facteur fondamen- tal du progrès de la civilisation : « Cette incapacité dont témoigne l'instinct sexuel, dès qu'il se soumet aux premières exigences de la civilisation, à nous donner une pleine satisfaction devient la source des plus magnifiques créations culturelles, lesquelles sont dues à une sublimation toujours croissante des composantes instinctuelles.
Pour quel motif, en effet, les hommes useraient-ils à d'autres fins leurs forces instinctives si celles-ci étaient capables, en quelque mesure que ce fût, de leur fournir un plaisir total ? Ils ne se libére- raient pas de ce plaisir et ne parviendraient plus à progresser, » Il a inclus discrètement cet avertissement dans son œuvre, comme Keynes avait inséré dans la sienne quelques lignes de précaution contre l'inflation — mais le public ne devait retenir de l'enseignement du premier que la libération des instincts et de l'en- seignement du second que l'expansion du crédit.
Freud considérait aussi la répression comme socialement inévi- table : « Il faut naturellement qu'il y ait une éducation, disait-il, elle doit même être sévère. » Bien plus : il se sentait appartenir à une élite d'hommes capables de réprimer leurs instincts et qui, en raison de cette frustration volontaire, étaient fondés à s'attribuer une supériorité. Il le disait déjà dans une lettre à sa fiancée, où l'on trouve même une note de léger mépris compatissant pour les « pau- vres », incapables de cet exploit. Il le redit à la fin de sa vie dans son Moïse : « Peut-être l'homme attribue-t-ilplus de prix à ce qui lui est le plus difficile à atteindre, et sa fierté tient-elle à un narcissisme accru par la conscience de la difficulté vaincue. » Le plus grand plaisir viendrait finalement de la plus grande victoire sur la sensua- lité ? Voilà bien le contraire de la nouvelle morale (ou « amorale ») qu'on a développée en son nom.
Il y avait dans la pensée du maître des virtualités que ses disci- ples, mis en présence des désastres de la permissivité, auraient pu développer. Mais ils se sont le plus souvent contentés de ressasser ou caricaturer le reste de son enseignement.
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Extrait de Les demi-dieux meurent aussi, à paraître aux éditions Fayard.