Connaissances
et entreprise
Le monde dans lequel nous avons été éduqués et avons grandi influence nos modes de pensée et représentations de la réalité. Les chercheurs n’échappent pas à cette règle. Dans cet article, nous tentons de montrer comment la théorie de l’entreprise intelligente, conçue d’après son auteur pour préserver l’avantage des entreprises des pays industrialisés, a paradoxalement conduit à une forme d’aveuglement face à la montée en puissance de champions issus des économies émergentes. Cet article étudie l’idée qu’une conception hégémonique du monde a pu sous-tendre la réflexion sur les sources immatérielles de compétitivité des entreprises occidentales.
PHILIPPE VERY EMMANUEL METAIS EDHEC Business School
Des chercheurs sous influence ?
Réflexion sur la construction sociale d’une théorie
DOI:10.3166/RFG.228-229.203-216 © 2012 Lavoisier
L
es théories que nous, chercheurs, élaborons sont influencées par le contexte institutionnel et social dans lequel nous avons grandi, puisque notre parcours éducatif au sein de la famille, de la communauté religieuse ou encore du système éducatif contribue à forger notre construction sociale de la réalité, nos atti- tudes et comportements, nos modes de pen- sée (Berger et Luckmann, 1966). Cette influence environnementale est trop souvent oubliée. Consciemment ou inconsciemment, le théoricien développe un raisonnement qui est marqué par cette influence. Sa théorie est avant tout « parlante » pour un auditoire ayant partagé la même expérience en matière de contexte socio-institutionnel.Elle ne peut systématiquement être qualifiée comme étant à portée universelle. En témoi- gnent les critiques portées à la théorie des coûts de transaction et à la théorie de l’agence par des chercheurs qui ont mis en doute leur caractère universel et ont argu- menté pour l’intégration, dans ces théories, des influences sociétales et institutionnelles pesant sur les organisations (par exemple Ghoshal et Moran, 1996 ; Lubatkin et al., 2007). Dans cet article, nous poursuivons dans cette voie, en étudiant un problème de champ d’application défini pour une théo- rie. Ainsi, une théorie de compétitivité éco- nomique, conçue essentiellement pour pré- server l’avantage des entreprises d’une région du monde, peut paradoxalement contribuer, une fois appliquée, à affaiblir ces entreprises. Nous avons sélectionné la théorie de « l’entreprise intelligente » (Quinn, 1992a, 1992b). Nous ne remettons pas en cause la théorie ou ses fondements, mais nous intéressons ici à son champ d’ap-
plication. Dans sa formulation écrite, cette théorie s’intéresse essentiellement aux sources de prospérité économique que devraient exploiter les entreprises des pays industrialisés, et notamment celles des États-Unis. Or cette théorie n’a pas néces- sairement abouti aux effets escomptés pour les entreprises et l’économie américaine (Powell et Snellman, 2004). L’analyse du décalage entre théorie et résultats tend à montrer qu’une de ses causes pourrait être liée à l’influence du contexte socio-institu- tionnel sur le champ d’application défini pour la théorie : de façon concrète, notre raisonnement incite à soupçonner une conception hégémonique du monde sous- jacente à la réflexion théorique sur les sources de compétitivité des entreprises occidentales, et notamment américaines.
L’article est organisé de la façon suivante.
Tout d’abord, nous présentons la théorie de l’entreprise intelligente et analysons son champ d’application tel qu’exprimé par son concepteur, James Brian Quinn. Nous dres- sons ensuite un bilan des résultats obtenus suite à l’application de cette théorie. Nous développons alors notre analyse en présen- tant la théorie de la stabilité hégémonique, théorie décrivant l’influence américaine sur le monde politique et économique après la Seconde Guerre mondiale. Puis nous iden- tifions ses traces au sein des écrits initiaux sur l’entreprise intelligente. La mise en perspective du niveau macroéconomique – théorie hégémonique – et du niveau micro - économique – théorie de l’entreprise intelli- gente – nous conduit à supposer une forme d’aveuglement qui a pu occulter la montée en puissance de concurrents sérieux origi- naires des économies émergentes.
I – LA THÉORIE DE L’ENTREPRISE INTELLIGENTE ET SON CHAMP D’APPLICATION
1. La théorie
« Le développement et l’utilisation de la technologie pour services – que ce soit dans les industries de service ou de fabrication – devrait être la clé de la richesse et de la pro- ductivité futures dans les pays industriali- sés ». Par cette phrase introductrice, Quinn débute son exposé sur une nouvelle théorie de la compétitivité : créer des entreprises intelligentes (Quinn, 1992b, p. 109). Son raisonnement est simple : la performance économique d’une entreprise repose davan- tage sur le développement et le déploiement de ressources intellectuelles que sur le management des produits ou des actifs phy- siques. La pensée de Quinn rejoint celle d’un autre gourou, Peter Drucker, qui affir- mait, en évoquant l’économie basée sur la connaissance, que cette performance était fondamentalement liée à la capacité de la firme à explorer et exploiter les activités créatrices de connaissances (Drucker, 1969). L’origine du raisonnement sur l’en- treprise intelligente réside dans le constat que l’économie est progressivement restructurée par les activités de services.
Dans les pays développés, une part de plus en plus significative du PNB est assurée non plus par les activités de production, mais par les activités de services. Selon Quinn, tout comme la part de l’agriculture a progressivement diminué depuis le milieu du XIXesiècle, la production industrielle va également reculer au profit du service et de l’immatériel. Ce constat l’amène à considé- rer que les entreprises entrent dans une nou- velle phase, dans laquelle l’intelligence et la matière grise seront les principales
sources de compétitivité pour les firmes.
Cette théorie met donc en avant l’intelli- gence humaine, individuelle et collective, comme moteur d’innovation, donc comme source d’avantage concurrentiel. Quinn recommande aux dirigeants d’analyser la nature des activités de leur entreprise pour conserver en interne uniquement les activi- tés immatérielles qui contribuent à l’enri- chissement des connaissances – Quinn les appelle « activités de service » ou « techno- logies de service ».
Quinn conçoit l’intelligence dans un sens large : bien sûr l’intelligence source de créativité et d’innovation dans les unités de recherche et développement, mais aussi par exemple l’intelligence au service de déve- loppements technologiques permettant de connaître les ventes journalières des maga- sins et de réapprovisionner automatique- ment. L’intelligence humaine mise au ser- vice de l’entreprise doit lui permettre d’améliorer sa compétitivité si elle se recentre sur les activités nécessitant cette matière grise. Au-delà, le corollaire de l’ap- proche de Quinn est que la matérialité d’un produit en tant que tel n’a pas réellement de valeur ajoutée. Par conséquent, Quinn estime que les « bricks and mortars » sont désormais d’une rentabilité trop incertaine, et qu’il est préférable de limiter au maxi- mum l’investissement dans les capacités de production. Ce qui compte avant tout est l’immatériel, l’intangible, le savoir, la connaissance, l’image, les compétences, la capacité créative, etc. Le tout bouleverse la structure organisationnelle des firmes, aboutissant à des réseaux globaux de firmes, au sein desquels la compétition s’articule autour de l’intelligence. L’auteur illustre sa théorie avec de nombreux
exemples. Il cite par exemple IBM comme étant au cœur d’un réseau de firmes qui produisent les biens matériels nécessaires au développement de ses idées et de ses ser- vices. Il évoque également le cas de Gallo, producteur de vin américain, qui se concentre sur la production, le marketing et la distribution pour délaisser les vignobles, qu’il sous-traite presque totalement.
Dans la foulée des écrits de Quinn, Drucker et autres théoriciens de l’économie de la connaissance, le façonnage d’entreprises intelligentes a donné naissance aux États- Unis au concept de firmes « fabless », c’est- à-dire sans usines. L’industrie électronique fut sans doute précurseur, car elle a vu appa- raître en son sein, au cours des années 1990, des entreprises purement spécialisées dans le développement de nouveaux composants et faisant fabriquer leurs produits par d’autres compagnies (Monteverde, 1995 ; Macher et al., 2007). La théorie a donc fait sens pour des dirigeants qui ont construit leurs organisations sur des actifs intellec- tuels.
2. Le champ d’application de la théorie La phrase introductrice de l’article publié en 1992 est éloquente : l’entreprise intelligente sera la clé de la richesse future et de la pro- ductivité dans les pays développés.Précisé- ment, Quinn parle de : « advanced industria- lized countries ». Le champ d’application est donc défini par rapport à des pays et à leur niveau de développement économique.
Un examen précis de son livre donne une idée plus précise du champ d’application.
Sur les 318 entreprises citées en exemple et référencées en index, 80,2 % sont basées aux États-Unis, 8 % en Europe de l’Ouest, 7 % au Japon et 1,5 % en Australie. Autre- ment dit, la répartition géographique des
entreprises intelligentes fait référence à la triade (Ohmae, 1985), c’est-à-dire les pays qui étaient à l’époque les plus puissants de la planète, ceux qui avaient les plus forts produits intérieurs bruts, et qui pour la plu- part avaient un long passé industriel. Nous les désignons par l’appellation « pays déve- loppés » dans l’article.
Nous revenons par la suite sur les exemples présentés par Quinn. Mais auparavant, étu- dions si la théorie de l’entreprise intelli- gente a contribué, vingt ans plus tard, à asseoir la richesse et la productivité des pays développés.
II – PRATIQUES LIÉES
À LA THÉORIE ET CONSÉQUENCES Vingt ans plus tard, la théorie de l’entre- prise intelligente, source supposée de pros- périté pour les entreprises des pays dévelop- pés, se heurte à deux constats : l’érosion relative de la compétitivité de ces entre- prises et les conséquences sociétales pour les pays concernés.
Premier constat, de nombreuses entreprises issues des économies émergentes rivalisent avec leurs concurrents occidentaux, offrant des produits ou services à forte valeur ajou- tée pour un coût souvent avantageux. Pour illustrer leur progression, examinons le classement des 500 plus grandes entreprises du monde établi par le magazine Fortune sur la base de leur chiffre d’affaires. On peut raisonnablement penser que bon nombre d’entreprises incluses dans ce clas- sement ont développé des stratégies « intel- ligentes » pour réussir à devenir des géants.
Or, la part des entreprises localisées en dehors de la triade (États-Unis, Europe de l’Ouest et Japon) est passée dans ce clas- sement de 11 % en 1981 à 27 % en 2011
(cf. tableau 1). La Chine compte désormais 61 entreprises dans ce classement, se situant au troisième rang derrière les États- Unis et le Japon. D’un point de vue plus qualitatif, il apparaît que les entreprises des pays émergents ont progressivement accru leurs positions, y compris dans des secteurs à fort contenu technologique. Ainsi, le Chi- nois Huawei et le Mexicain America Movil sont devenus des concurrents sérieux dans les télécommunications ; le Brésilien Vale talonne les deux premiers groupes miniers mondiaux, l’Australien BHP Billiton et le Britannique Rio Tinto. Les pays émergents proposent une concurrence très crédible dans des secteurs considérés encore il y peu comme du domaine réservé des pays déve- loppés : automobile, pharmacie, aéronau- tique, aérospatiale, trains à grande vitesse, haute technologie. En conséquence, l’éco- nomie fondée sur la matière grise, et son corollaire stratégique incitant à la focalisa- tion des entreprises sur les activités intel - ligentes créatrices de valeur, ne semblent pas avoir contribué à creuser ou maintenir
un écart soutenable avec les concurrents des pays émergents.
Deuxième constat, un débat est né aux États- Unis autour de l’économie de la connais- sance, champ englobant la théorie de Quinn.
L’économie américaine a évolué depuis les années 1960 vers une économie de produc- tion de connaissance, une économie de ser- vices, une économie fondée sur les capacités intellectuelles plus que les actifs physiques (Abramovitz et David, 1996) – on retrouve le fondement du raisonnement de Quinn. Le débat porte sur les conséquences de ce virage sur l’emploi national (taux de chô- mage, niveau de compétences requises) et l’accroissement apparent des disparités de revenus entre catégories de travailleurs (Powell et Snellman, 2004).
Ces constats soulignent l’affaiblissement relatif des économies des pays développés et les mutations sociétales en leur sein. Les chercheurs ont aujourd’hui des difficultés à conclure sur le rôle joué par l’économie de la connaissance dans cet affaiblissement : a- t-elle contribué à l’affaiblissement ? A-t-elle
Tableau 1 –Origine géographique des 500 plus grandes entreprises du monde
Nombre d’entreprises Région/pays d’origine
1981 1996 2011
États-Unis 242 162 133
Europe 141 155 163
Japon 62 126 68
Total triade 445 443 364
Autres pays 55 57 136
Pourcentage «Autres pays»/500 11% 11% 27%
Source : magazine Fortune.
au contraire permis de ralentir l’affaiblisse- ment ? L’état des connaissances permet dif- ficilement de répondre à ces questions.
Discuter ce lien de cause à effet ou critiquer les théories économiques et managériales qui ont été traduites en pratiques n’est pas l’objet de cet article. Nous suggérons de poser le débat autrement : est-il possible qu’un biais existe, non pas au niveau de la théorie elle-même, mais au niveau de son champ d’application ? Pour expliciter ce biais, repartons du premier constat évoqué : la rapide montée en puissance de grandes entreprises originaires de pays émergents.
La théorie de l’entreprise intelligente visait à maintenir une suprématie des firmes des pays développés, objectif qui ne semble pas atteint aujourd’hui. Nous suggérons que le champ d’application défini pour la théorie reflète, probablement de façon inconsciente, une conception hégémonique du monde économique. Cette influence du contexte socio-institutionnel a pu engendrer une forme d’aveuglement, conduisant à négliger la capacité des firmes émergentes à faire preuve, elles aussi, de formes d’intelligence.
III – INFLUENCE SOCIO- INSTITUTIONNELLE :
LA STABILITÉ HÉGÉMONIQUE Le concept d’hégémonie a été introduit dans l’histoire économique pour tenter d’expliquer la domination de certains pays, pendant des périodes données, sur le monde des affaires, à l’instar de la Grande-Bre- tagne au XIXesiècle ou des États-Unis avant et après la Seconde Guerre mondiale.
Watson (1992) définit l’hégémonie comme la capacité d’une puissance au sein d’un système à imposer ses règles d’échanges commerciaux à d’autres pays, sans empiéter
sur leur indépendance en matière de règles domestiques.
L’hêgemôn, terme dérivé du Grec γεμ ʹων antique signifiant « commandant en chef », est un centre – pays ou groupe de pays – puissant qui est capable d’imposer sa conception des échanges marchands à une périphérie. L’hêgemôncherche ainsi à tirer avantage de sa puissance. Il n’est toutefois pas impérialiste, en ce sens que le centre ne contrôle pas, d’un point de vue administra- tif, les pays de la périphérie.
Le corollaire du concept d’hégémonie est la théorie de la stabilité hégémonique. Cette théorie fut principalement développée et soutenue par Kindleberger (1973), Gilpin (1975) et Krasner (1976). Elle soutient qu’un pouvoir hégémonique est nécessaire pour créer un ordre économique mondial stable, et le déclin de ce pouvoir hégémo- nique entraîne une instabilité économique.
Pour Kindleberger, la stabilité économique mondiale est un bien commun. L’hêgemôn est donc prêt à supporter les coûts de créa- tion et conservation de ce bien commun.
Gilpin et Krasner ajoutent que l’hêgemôn possède non seulement la principale puis- sance économique sur la période consi - dérée, mais aussi des forces politiques et militaires permettant d’imposer aux autres pays l’adoption des règles d’échange économique.
La théorie de l’hégémonie n’est en fait pas homogène. Si l’on prend le cas des États- Unis dans la seconde moitié du XXe siècle, trois conceptions s’affrontent (Clark, 2009).
Une première conception considère que l’hégémonie américaine a été continue depuis 1945 (Golub, 2008). Une seconde conception est celle de la discontinuité (Du Boff, 2003 ; Cox, 2002) : les États-
Unis auraient perdu leur hégémonie dès les années 1970, pour la recouvrir dans les années quatre-vingt-dix suite à la chute du mur de Berlin. Enfin, une troisième concep- tion prolonge cette logique de la discontinu- ité pour estimer que les États-Unis ont recouvré leur hégémonie après 2001 suite à l’action de l’administration Bush (David et Gronding, 2006).
Plus généralement, il est possible d’établir une typologie des formes d’hégémonie, en fonction de leur manière d’exercer leur légi- timité. L’hégémonie peut ainsi prendre des formes différentes, selon deux critères (Clark, 2009). D’une part, l’origine de l’hê- gemôn: l’hégémonie peut être singulière (le fait d’une seule nation) ou bien collec- tive (le fait de plusieurs nations qui vont se coaliser pour l’exercer ensemble). D’autre part, l’étendue de l’exercice de l’hêgemôn: l’hégémonie peut être inclusive (tenter de s’exercer sur un maximum de pays) ou exclusive (s’exercer uniquement sur une coalition de pays qui acceptent et recon- naissent cette hégémonie comme légitime).
L’hégémonie des États-Unis dans les années 1950 peut ainsi être considérée comme singulière et exclusive. Elle s’est en effet structurée à partir des États-Unis au sortir de la Seconde Guerre mondiale, et s’est exercée sur une coalition de pays qui, dans une certaine mesure, l’ont reconnue et acceptée.
Malgré leurs divergences, les chercheurs s’accordent pour reconnaître l’hégémonie des États-Unis au sortir de la Seconde Guerre mondiale. Cette nation a imposé un ordre international fondé sur une approche
libérale des échanges économiques. Pour Beeson et Higgott (2005), les règles impo- sées par les Américains furent acceptées parce qu’elles favorisaient la reconstruction et le redéploiement des pays européens et du Japon. Ce nouvel ordre ne fut pas élaboré par altruisme, mais plutôt selon une straté- gie servant avant tout les intérêts nationaux à long terme. Hemmer et Katzenstein (2002) indiquent que le nouvel ordre mon- dial reflétait la culture américaine de l’époque, fortement influencée par des con- tingences historiques. Par exemple, en com- plément des aspects économiques, les États- Unis créèrent une architecture de sécurité à deux niveaux : le traité de l’Otan fut signé avec des pays européens, considérés comme des égaux potentiels, alors que de simples accords bilatéraux furent développés avec des pays asiatiques1.
Selon Kindelberger (1973), l’hégémonie est nécessaire à la stabilité économique du monde. L’hégémonie explique l’émergence de périodes de libre-échange, mais aussi leur déclin lorsque l’hêgemônperd son pou- voir. La théorie de l’hégémonie est donc intéressante en ce qu’elle rend compte de déséquilibres de rapport de forces entre nations et donc de rapports de domination.
Au-delà, la théorie de l’hégémonie explique en quoi une situation hégémonique com- porte en elle-même les germes de sa des- truction, matérialisée par le déclin relatif de la puissance dominante. En effet, les théori- ciens des sciences politiques (Gilpin, 1983 ; Krasner, 1976) ont revisité la théorie de l’hégémonie dans une perspective diffé- rente : l’hégémonie amène le libre-échange
1. Hemmer et Katzenstein vont jusqu’à dire que les alliés potentiels asiatiques étaient considérés comme « faisant partie d’une communauté étrangère et, selon diverses perspectives, d’une communauté considérée comme inférieure » (2002, p. 575).
parce que la nation dominante voit son inté- rêt dans le maintien de marchés ouverts.
L’hégémonie semble amener la nation qui l’exerce à pousser son avantage à l’extrême, ce qui paradoxalement peut amener un ren- versement progressif des rapports de forces, d’autant que dans cette quête, elle néglige le fait que les nations qui subissent sa domi- nation vont progressivement chercher à s’extraire du rapport de force (Stein, 1984).
En général, il est admis que le déclin de l’hégémonie amène une hausse du protec- tionnisme. Or, selon Stein, les accords de libre-échange découlant de la situation hégémonique comportent beaucoup d’asy- métries et de concessions, y compris de la part de l’hêgemôn. Stein propose une théorie à contre-courant, sur la base d’un examen minutieux des accords de libre- échange aux XIXeet XXesiècles, concernant l’hégémonie de la Grande-Bretagne d’une part et des États-Unis d’autre part. Selon lui, le déclin de l’hégémonie amène plutôt une baisse des barrières douanières, donc un renforcement du libre-échange, et une augmentation du commerce mondial. Ces périodes de libre-échange n’ont finalement été stoppées que par le conflit armé (la Pre- mière Guerre mondiale pour l’hégémonie britannique du XIXe siècle et la Seconde Guerre mondiale pour l’hégémonie améri- caine du début du XXe siècle). Les Britan- niques ont tenté de (et échoué à) ré-instiller du libre-échange dans les années qui ont suivi la Première Guerre mondiale et y ont définitivement renoncé en 1932. Les États- Unis ont mieux réussi, mais selon Stein ont connu un déclin progressif dans leur hégé- monie, marqué en 1971 par une remontée de leurs tarifs douaniers et un refus d’échanger l’or contre le dollar.
IV – L’HÉGÉMONIE SOUS-JACENTE DANS LES ÉCRITS DE QUINN Le champ d’application clairement stipulé par Quinn est composé des entreprises des pays développés. Quinn souhaite contribuer à aider les entreprises de ces pays à améliorer leur performance économique et, plus globa- lement à maintenir la suprématie écono- mique de ces pays. Sa théorie conduit à cen- trer les entreprises sur les activités dites de service, créatrices de valeur grâce aux capac- ités intellectuelles. Les autres activités doi- vent être confiées, dans la mesure du pos- sible à d’autres entreprises. Un examen plus poussé des exemples cités dans son livre met à jour deux tendances systématiques : – une tendance à souligner l’excellence en matière d’intelligence de certaines entreprises américaines, et dans une moin- dre mesure celle des Européennes, Japo- naises ou Australiennes ;
– une tendance à localiser les activités
« non intelligentes » dans des pays émer- gents, en particulier asiatiques.
Un exemple est illustratif de la conception de l’entreprise intelligente : Nike. Selon Quinn, Nike fonde son avantage concurrentiel essentiellement sur l’intelligence : image, sponsoring, marketing, design de ses pro- duits, mais surtout gestion efficace d’un réseau de sous-traitants. Quinn explique en effet que Nike a développé au fil du temps une extraordinaire capacité à gérer ses four- nisseurs. Ces derniers sont regroupés en dif- férentes catégories, selon leur niveau de développement. À un extrême se situent les partenaires les plus développés (« develop- ped partners »), c’est-à-dire ceux capables de fabriquer les produits les plus sophistiqués ; ils sont proches de Nike et participent éven- tuellement à la conception des produits, ils
contribuent à former le premier cercle appelé
« first tier » ; ils sont généralement localisés à Taiwan ou Hong Kong. À l’opposé se situent les partenaires les moins développés, regroupés dans la catégorie « third tier » ; ils sont les plus « éloignés » et sous-traitent pour les fournisseurs de premier rang ; leurs méthodes de production sont « primitives » (Quinn, 1992a, p. 62), ils sont situés en Thaï- lande, en Indonésie ou en Chine. Nike tente de les lier aux developed partners, afin de les faire progresser. Bref, Nike est l’entreprise
« intelligente », qui conçoit et dessine les produits et leur marketing ; les fournisseurs sont souvent de simples exécutants des tâches physiques et matérielles à peu de valeur ajoutée ; ils sont classés et managés selon leur degré d’intelligence, qui corres- pond bien souvent à des zones d’implanta- tion géographique spécifiques.
Le raisonnement de Quinn, bien que centré sur les actifs intellectuels, inclut implicite- ment une logique d’optimisation de la per- formance : le choix de partenaires asia- tiques pour les activités de production correspond à une volonté de minimiser les coûts de fabrication. Les recherches sur la division internationale du travail confir- ment l’existence de cette logique : les pays asiatiques ont initialement été utilisés pour leur main-d’œuvre qualifiée et peu chère par les firmes multinationales des pays développés, à partir des années 1970. Les investissements directs des multinationales ont ensuite favorisé le transfert de technolo- gie et la création locale de nouvelles richesses.
Néanmoins, nous émettons l’hypothèse que la théorie de Quinn est aussi influencée par un contexte institutionnel d’après Seconde Guerre mondiale, marquée par l’hégémonie macro-économique des États-Unis. En
effet, considérées simultanément, les deux tendances émanant de ses travaux souli- gnent une conception du monde très proche de l’ordre économique post-Seconde Guerre mondiale décrit par les chercheurs en his- toire économique et en science politique.
La théorie de la stabilité hégémonique rend compte de déséquilibres de rapport de forces entre nations et donc de rapports de domination. De façon parallèle, la théorie de l’entreprise intelligente apparaît comme une réplication de la stabilité hégémonique à un niveau micro-économique : la firme intelligente est l’hêgemôn, elle tisse sa toile sur le monde, développant des accords de partenariat avec des alliés proches (par exemple les « first-tier » pour Nike) et sig- nant des accords d’approvisionnement avec des fournisseurs de produits peu sophis- tiqués (les « third tier » de Nike). La locali- sation géographique des partenaires des entreprises hêgemôn, telle que décrite par Quinn, est elle aussi similaire aux relations économiques entre nations après la guerre.
Rien que de très logique semble-t-il, d’au- tant que nous analysons ces discours plus de vingt ans après leur élaboration. En effet, tous les développeurs de théorie subissent, souvent inconsciemment, cette influence éducative contextuelle. Néanmoins, le cas du modèle hégémonique sous-tendant la théorie de Quinn pose question : le sujet abordé a trait à l’intelligence humaine et induit une hiérarchie des entreprises, en fonction de leur pays d’origine, selon ce critère. Cette hiérarchie correspond à une typologie assez claire, perçue comme stable dans le temps, aussi stable que la théorie initiale de la stabilité hégémonique. Nous ne jugeons pas cette posture supposée, mais soutenons qu’elle a pu donner l’illusion aux entreprises de la triade que les concurrents
émergents ne parviendraient pas à les rattra- per. La « vraie » concurrence se déployait à l’intérieur de chaque pays développé et entre eux. Les entreprises des autres pays n’opéraient que dans les activités où il con- vient de maîtriser les coûts pour assurer la compétitivité relative de l’entreprise intelli- gente. Et pourtant, les firmes « moins intel- ligentes » ont évolué, comme si elles avaient décidé d’apprendre : leur capacité d’innovation et de progrès rapide semble en effet avoir été largement sous-estimée. Exa- minons les caractéristiques identifiées de cette évolution.
V – LA MONTÉE EN PUISSANCE DES CHAMPIONS DES PAYS ÉMERGENTS
Notons en préambule les résultats d’une étude récente sur l’industrie des semi-con- ducteurs. Au cours des années 1990 et au début des années 2000, les entreprises améri- caines ont très peu délocalisé leurs investis- sements en innovation et ont même globale- ment réduit le nombre d’alliances consacrées au développement technologique. Les firmes
« fabless » américaines, construites sur la base de capacités intellectuelles, n’échappent pas à cette règle et ont maintenu leur effort d’innovation sur le sol national (Macher et al., 2007). On retrouve à travers ces choix – sans pour autant postuler que toutes les firmes de l’industrie sont intelligentes – des éléments de la théorie proposée par Quinn : localiser les activités intellectuelles créatrices de valeur dans son pays développé, prospérer grâce à cette stratégie et contribuer ainsi au maintien de la suprématie économique de son pays. Cependant, dès 2002, quatre firmes taïwanaises intégraient le top vingt des plus grosses entreprises « fabless » en s’appropri-
ant 15 % du marché mondial. En 2011, on comptait huit firmes asiatiques (Taïwan, Chine, Singapour) dans ce classement. En bref, l’archétype de l’entreprise construite sur des capacités intellectuelles au sein d’une industrie productive n’est plus l’apanage des pays développés.
Le parallèle avec la théorie de la stabilité hégémonique fournit une piste d’explica- tion à ce rééquilibrage.
– primo, d’un point de vue pragmatique, l’apprentissage, l’exploration et l’exploita- tion des connaissances concernent tout humain quel que soit son niveau présumé d’intelligence, quelle que soit sa national- ité. La géographie de l’intelligence n’existe pas. L’hégémonie de l’intelligence non plus. Les vingt dernières années, marquées par la concurrence croissante venue des pays émergents, l’ont clairement démontré.
Les entreprises performantes de ces pays ne se sont pas contentées d’être les usines du monde développé. Elles cherchent contin- uellement à apprendre (Gupta et Wang, 2009). Elles ont progressé rapidement dans les activités à forte valeur ajoutée intellec- tuelle, par un double mouvement d’appren- tissage : alliances et partenariats avec des entreprises des pays développés ; recrute- ment d’une main-d’œuvre qualifiée de bon niveau, bon marché et motivée, formée au pays ou à l’étranger. Celles qui ont réussi ont su faire preuve d’intelligence en bénéfi- ciant des avantages offerts par leur pays (par exemple le coût du capital et la poli- tique « go global » du gouvernement en Chine, ou le réservoir d’ingénieurs tal- entueux en Inde), en saisissant les opportu- nités offertes par leur industrie (caractère multidomestique ou global, appropriation des compétences du partenaire), et en déve-
loppant de façon systématique leurs propres capacités différenciatrices. Pour Gupta et Wang (2009), la saisie des effets pays, industrie et entreprise, conjuguées à la volonté de devenir une puissance économique, explique par exemple la réus- site de firmes indiennes dans les technolo- gies de l’information et de la communica- tion, secteur typiquement construit sur des actifs intellectuels. L’histoire est une répéti- tion : ce même transfert d’intelligence avait déjà été souligné dans les années 1970 à propos des entreprises japonaises faisant face aux entreprises occidentales.
– secundo, l’aveuglement possible carac- térisant l’attachement exclusif de la théorie aux pays développés pouvait être pressenti en prenant conscience de l’influence sous- jacente exercée par la théorie de la stabilité hégémonique. Les chercheurs en science politique expliquent que le pays dominant propose, pour maintenir son hégémonie, des conditions de collaboration et de compétition qui ignorent les capacités de progrès de ses partenaires et finissent donc par lui être désa- vantageuses, risquant d’amoindrir sa position dominante. Des auteurs comme Stein souli- gnent la capacité des autres pays à se développer à la fois grâce et au détriment de l’hêgemôn. Ils évoquent le déclin prévisible de l’hégémonie fondée sur des accords de libre-échange. En répliquant ce raisonnement au niveau de l’entreprise, la sous-traitance d’activités jugées non stratégiques, la classi- fication des fournisseurs selon des rangs d’importance, ne peut qu’engendrer chez cer- tains partenaires une envie de prendre leur essor, de montrer ce dont ils sont capables, et de venir concurrencer l’entreprise intelli- gente. Le parallèle entre les niveaux macro et micro rend cette conclusion plausible.
En synthèse, la réorganisation des activités proposée par Quinn dans les années 1990 pour assurer la compétitivité future des entreprises des pays développés a probable- ment contribué à faire naître des concur- rents redoutables issus de pays émergents.
Cette conséquence inattendue et contraire à l’objectif initial est probablement due, entre autres facteurs, à un effet d’aveuglement initial quant au champ d’application de la théorie. L’influence du contexte socio-insti- tutionnel, marqué par l’hégémonie améri- caine, a conduit à négliger les stratégies des firmes des pays émergents et leur capacité à faire, elles aussi, preuve d’intelligence à leur façon.
CONCLUSION
Les théories que nous développons sont influencées par nos modes de pensée, eux- mêmes émergeant de notre vécu, de notre propre construction sociale de la réalité. En posant que la théorie de l’entreprise intelli- gente, dont le champ d’application annoncé est confiné aux pays développés, repose implicitement sur une conception hégé- monique de l’ordre économique mondial, nous souhaitons souligner que nos modes de pensée peuvent conduire à des phénomènes d’aveuglement. Nous ne con- testons pas le contenu de la théorie élaborée par Quinn, nous ne contestons pas le fait que des entreprises américains aient su développer des organisations intelligentes à l’instar d’IBM, nous signalons simplement que l’élaboration de la théorie sur les terres de l’hêgemôn États-Unis a certainement conduit à négliger les velléités et capacités de concurrence issues des pays émergents.
Les analyses présentées apparaîtront peut- être provocatrices. Dans notre esprit, nos
conclusions sur l’influence hégémonique doivent être considérées comme des propositions plutôt que des résultats validés. Signalons que plusieurs écono- mistes travaillant sur la division internatio- nale du travail ont cité un concept plus fortement connoté que l’hégémonie pour parler de la stratégie américaine : ils ont parlé d’impérialisme à propos des nou- veaux accords sur la propriété intel- lectuelle (accords ADPIC) mis en place par les États-Unis et qui risquaient de con- finer les dividendes de cette propriété à un cercle restreint d’entreprises des pays développés (voir par exemple Vercellone, 2004). Notons aussi que nous aurions pu examiner d’autres théories que celle de Quinn, elles aussi influencées par un con- texte américain emprunt de stabilité hégé- monique, notamment en matière de théorie d’internationalisation.
Puisqu’il est impossible de décontextualiser notre façon de raisonner, en oubliant notre héritage éducatif, notre raisonnement milite pour une réflexion profonde du chercheur quant à l’influence, sur ses théories, du con- texte socio-économique dans lequel il ou elle a grandi et évolue aujourd’hui. Une telle réflexion analytique est difficile à mener seul puisque nos modes de pensée sont « infectés ». Une solution possible réside dans la confrontation des idées à d’autres perceptions de la réalité : par
exemple, confrontation avec des chercheurs étrangers, dans le cadre de collaborations sur des projets de recherche ou dans le cadre de présentations lors de conférences internationales, confrontation avec des diri- geants d’entreprise pour évaluer la largeur ou l’étroitesse du champ d’application per- tinent pour une théorie, confrontation avec des experts d’autres disciplines. De tels échanges et collaborations aideraient à tester si des théories universelles existent dans le domaine du management straté- gique. Car les théoriciens parlent rarement du champ d’application de leurs paradigmes et théories. Trop souvent, leur théorie est implicitement – et parfois abu- sivement – considérée comme universelle.
Ou au contraire, comme dans le cas étudié, la théorie apparait malencontreusement réservée à une population particulière.
Enfin, l’échange et la collaboration sont aussi susceptibles de contribuer à faire évoluer la représentation de la réalité chez le chercheur, et donc à enrichir son réper- toire de réflexion. La prise de conscience de nos biais sociocognitifs et notre désir, en tant que chercheur, de les limiter autant que possible, constituent finalement l’amorce d’un processus d’apprentissage délibéré qui ne peut qu’enrichir nos futures réflexions théoriques. Nous serons de meilleurs chercheurs si nous avons envie d’apprendre sur nous-mêmes.
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