Teuteugne
Le meurtre avait été découvert au petit matin, le corps du propriétaire d'un pub avait été trouvé roué de coups au pied de l'escalier menant à la cave. Pierre Mariller, 45 ans, ne servirait plus aucune pinte de sa fameuse bière irlandaise que les connaisseurs dégustaient seulement en terrasse lorsque la législation liée à la crise sanitaire le permettait.
L'état du corps démontrait d'ores et déjà que l'agresseur n'avait pas pris soin de respecter les gestes barrières ni la distanciation sociale encore en vigueur en ce mois de mai 2021.
L'enquête revenait à l'équipe du commandant Chassagne, ce fonctionnaire pragmatique et avisé obtenait les meilleurs résultats en matière de résolution d'enquêtes criminelles. Sa hiérarchie demeurait dubitative compte tenu des éléments hétéroclites et atypiques placés sous son autorité.
Chassagne se dirigeait vers le bureau de Bhourhetheugnhe (prononcer Bourteugne) lorsqu'une gamine jaillit d'un couloir et le bouscula sans autre forme de déférence, un gaillard en blouson de cuir de motard jeté à ses basques évita de justesse le commandant qui soupira...
La Naine* et son binôme se lançaient dans une traque dont il ne saurait jamais rien.
Le préfet l'avait convoqué il y avait quelques mois et lui avait annoncé la nomination de deux fonctionnaires de police dans son service. Il ne saurait rien d'eux et leur laisserait toute liberté d'action, ils ne seraient jamais requis dans les enquêtes courantes et bénéficieraient d'une totale autonomie puisqu'ils ne rendraient compte qu'au préfet lui même.
Chassagne avait vu débarquer un grand type vêtu de cuir et une fillette qui s'étaient présentés nantis du document préfectoral attestant de la nomination des deux enquêteurs. La gamine avait juste sorti une carte d'identité prouvant que son âge réel ne correspondait pas à son apparence physique.
Les services en avaient fait des gorges chaudes pendant quelques semaines et puis on avait fini par ne plus se perdre en hypothèses fumeuses et questions sans réponse.
L'arrivée de Bhourhetheugnhe (prononcer Bourteugne) avait peu ou prou suscité la même passion. Le nouveau ne ressemblait pas à un jouvenceau, plutôt de type méditerranéen, le regard surmonté d'épais sourcils se rejoignant entre les deux yeux. Il les fronçait régulièrement comme s'il était soudainement assailli par un problème insurmontable. Bourré de tics invraisemblables, on le voyait régulièrement se lécher la lèvre supérieure, se tirer furieusement l'oreille gauche ou encore tambouriner son bureau de ses grands doigts et cela pendant de longues minutes.
Lors de sa prise de contact, Chassagne était resté scotché devant le personnage au point que le lieutenant Amélie Morin s'était permis de toussoter discrètement rompant ainsi le silence pesant qui s'était installé dans la salle de réunion.
Bhourhetheugnhe (prononcer Bourteugne), avait pris ses fonctions et s'était révélé pleinement, il était bordélique au delà des limites acceptables et avait le don de pousser n'importe qui au bord de la crise de nerfs.
Le commandant s'était penché sur le dossier de son subordonné et avait découvert que Bhourhetheugnhe (prononcer Bourteugne) avait débuté sa carrière dans l'Education Nationale.
Un rendez-vous avait été pris auprès de l'inspecteur de circonscription dont il dépendait et Chassagne avait été reçu par un homme encore jeune et au visage empreint de bienveillance.
Quand il eut connaissance de l'objet de cet entretien, le visage de l'inspecteur s'éclaira. « Monsieur Bhourhetheugnhe (prononcer Bourteugne) ! Il est donc fonctionnaire de police !? Si je m'attendais à cela ! »
- Que pouvez-vous m'apprendre sur lui ? S'enquit Chassagne.
« Brave garçon mais totalement incapable de tenir une classe, avec lui, la plus paisible des petites écoles de campagne se transformait en pétaudière ! En plus, il ne possédait aucune spécialité de nature à lui proposer un quelconque poste de conseiller pédagogique... »
-Je suppose qu'il avait tout de même passé un concours ?
« Effectivement ! Et il avait même été reçu avec les compliments du jury ! Vous comprenez qu'il nous était difficile de lui donner congé ! Des éléments particulièrement brillants en situation d'examen se révèlent profondément décevants en activité...
Même son patronyme jouait contre lui ! Vous n'imaginez pas combien de temps j'ai passé à rechercher d'où pouvait provenir ce curieux nom de famille ! C'est ma passion... Rien trouvé... Mes correspondants à l'étranger ne possédaient aucun élément. Quatre H muets dans un nom, personne n'a jamais vu ça ! Chez nous on le surnommait Teuteugne** ! C'était plus commode et moins dangereux qu'un abus de H ! Hu hu hu ! »
L'inspecteur reprit son sérieux. « Je crois qu'un de ses ancêtres a été victime du mauvais coup d'un secrétaire de mairie ayant trouvé malin de truffer son nom de quatre H muets... »
- Bon... Quelles étaient ses activités dans votre belle institution ? Reprit Chassagne qui avait espoir de trouver solution à son problème.
« Malgré son surnom, Teuteugne n'était pas con ! Il travaillait sur des projets intéressants qu'il n'aurait jamais pu mener à terme avec un groupe d'élèves. Je lui ai donc permis de donner libre cours à son pouvoir de création quand je ne l'envoyais pas en mission dans le département... »
L'inspecteur de circonscription sourit devant la mimique d'incompréhension de Chassagne. « Il arrive souvent que des professeurs efficaces soient pris en aversion par une minorité de parents d'élèves qui s'imaginent assez compétents pour contester leur travail. Trop de notes, pas assez de ceci, trop de cela... La situation se pourrit, s'envenime et se solde par une dépression. Moi, je convoquais l'intéressé, je lui promettais de solutionner le problème en l'incitant à participer à un stage de son choix pour lui permettre de décompresser sans avoir recours à un congé de maladie. Et puis j'envoyais Teuteugne en remplacement !! »
- Et c'était efficace ?
« Et comment ! Une bonne quinzaine de jours plus tard, les mêmes parents me suppliaient de faire quelque chose pour arrêter le foutoir que Teuteugne avait instauré. Je leur répondais alors que l'école publique n'était pas un fast food et que mes professeurs étaient de bons éléments et qu'il fallait les laisser travailler en paix dans la mesure où leurs enfants n'étaient pas en situation de danger physique ou moral. Teuteugne revenait vers nous, le professeur incriminé retrouvait sa classe, la remettait en ordre et ne rencontrait plus aucun murmure de contestation ! »
- Gonflé... Mais efficace, reconnut le commandant. Vous me donnez d'ailleurs une idée...
Puisque Teuteugne avait également passé avec succès le concours d'officier de police judiciaire, Chassagne ne pouvait se montrer moins ingénieux que l'inspecteur de l'éducation nationale. Il savait maintenant comment son subordonné allait contribuer à l'excellente réputation de son groupe.
Le service était en ébullition, on avait serré un petit caïd de banlieue soupçonné de meurtre et il mijotait depuis la veille sans proférer autre chose qu'insultes et menaces. Chassagne réunit le groupe et délégua Teuteugne pour reprendre l'audition depuis le début.
Il n'y eut aucun commentaire, on ne contredisait pas Chassagne. Mais tout le monde se figea devant le miroir sans tain. Ce fut un festival. Teuteugne posa des questions déroutantes, digressa plus que de raison, présenta un florilège de ses tics les plus divers, se perdit dans ses papiers et cela dura de longues heures. Il ne montra aucune lassitude, reprenant des faits établis, émettant des hypothèses, fronçant son unique sourcil géant pour finir par renverser sa bouteille d'eau minérale qui inonda la braguette du prévenu. L e type explosa et se jeta menotté sur le bureau en hurlant « qu'il allait le crever comme ce fumier de Kevin... »
Teuteugne marqua un arrêt et souligna l'évidence : « Vous avez donc bien assassiné Kevin Morpillon... » Deux collègues déboulèrent dans le bureau et remirent le prévenu sur sa chaise avant de rédiger les aveux qui furent signés derechef tant le malfrat avait hâte de sortir de là.
Teuteugne rejoignit le reste de l'équipe en fronçant le sourcil, « Je ne sais pas si j'ai bien mené cette audition... » soupira-t-il.
Le commandant lui tapa sur l'épaule. « Restez vous-même, lieutenant, c'était parfait et nous renouvellerons l'expérience. »
Teuteugne devint donc le spécialiste des aveux consécutifs à une forte crise de nerfs. On prit juste la précaution élémentaire de prévoir deux solides gardiens de la paix pour maîtriser le suspect qui ne manquait jamais de sauter à la gorge de ce policier brouillon excellant dans l'art de faire sortir de ses gonds le plus benoît des individus.
Chassagne trouva Teuteugne en train de changer la cartouche de l'imprimante. « Bonjour lieutenant, attention de ne pas prendre un coup de foudre ! »
- Un coup de jus ? J'ai débranché la bécane... « Oui mais vous avez le toner dans les mains ! »
Teuteugne fronça les sourcils et se mit en mode pause. Chassagne éluda d'un geste et le ramena dans la réalité de l'affaire en cours.
« On a un suspect pour le meurtre de Mariller, le patron du bar à smoothies jouxtant le pub, il est entendu depuis hier, prends la main, ok ? »
Teuteugne acquiesça avec enthousiasme, il se rendit aussitôt dans la salle d'audition où il découvrit un type bronzé et coiffé en brosse dont l'élégance affectée commençait à s'étioler après une nuit de garde à vue. Teuteugne s'assit et commença à consulter les documents relatifs au dossier en fronçant son sourcil. Il se lécha la lèvre supérieure avec application tout en pianotant ce qu'il imaginait être une Polonaise de Chopin sur le bois ciré de la table.
« Bon, reprenons... Nom et prénom... » - Franck Mariage...
« Tiens ?... C'est bizarre... » - Qu'est-ce qui est bizarre ?
« La victime s'appelle Mariller et vous Mariage... »
- Cela ne m'a jamais interpellé soupira le type qui semblait au bout de sa vie. « Alors de quoi vivez-vous, Monsieur Mariage ? »
- Je tiens un bar à smoothies et je loue deux yourtes.
Teuteugne fit une très belle prestation de sourcil froncé, il se donna quelques pichenettes à son oreille droite.
« Oh ?... Mais qui peut donc bien vouloir louer des yaourts ? On les achète, on les mange ou on les jette si la date est dépassée mais les louer... Jamais vu ça ! »
- Pas des ya-ourts ! Des your-tes !! Ce sont les tentes des Mongols ! »
« Vous louez des yaourts à des mongoliens ! D'abord, on dit trisomiques, maintenant. Et puis merde, si ce n'est pas de l'escroquerie ! »
- Putain ! Mais vous êtes demeuré ou quoi ? La yourte est l'habitat traditionnel en Mongolie ! C'est une grosse tente ronde ! J'en ai fait installer deux dans ma propriété et je les loue comme d'autres accueillent les touristes dans des cabanes dans les arbres ou une roulotte !
Chassagne buvait du petit lait de l'autre côté du miroir sans tain. Il ne ratait aucune audition menée par son lieutenant, surveillant le bon déroulement de l'enregistrement en vidéo tout en dégustant une tasse de moka. De l'autre côté de la glace, dans une dimension dont Teuteugne était le chef d'orchestre l'interrogatoire se poursuivit et Chassagne en apprit énormément sur les Mongols, les yourtes et les smoothies que le lieutenant s'obstina à confondre avec les milk-shakes pendant une trentaine de minutes qui semblèrent des siècles à Franck Mariage.
Dans la salle d'audition , la partie allait se conclure car le prévenu était mûr pour cracher le morceau.
Teuteugne se claqua le front : « Mais voilà ! J'ai compris !! » dit-il en surlignant fiévreusement quelques lignes du document qu'il consultait depuis des heures.
Fanck Mariage s'écroula : - Je ne voulais pas le tuer ! Nous étions en désaccord à propos de la terrasse, en ce moment, travailler est compliqué et il s'obstinait à installer des tables là où je devais dresser les miennes... J'ai voulu lui faire entendre raison et puis comme il se fichait de moi, j'ai frappé...Encore... Et encore.
Teuteugne parut surpris : « Ah bon ? Je pensais que cela venait des noms ! » -Des noms ?
« Oui, mon inspecteur avait la passion des noms de famille, or vous vous appelez Mariage ! » - Et ?...
« Lui, s'appelait Mariller et malgré tout, avait déjà divorcé trois fois ! Je pensais que votre désaccord était lié à ce détail. » conclut le lieutenant en hochant la tête d'un air navré.
Franck Mariage pâlit, et se jeta en direction du lieutenant qui se recula précipitamment tandis que les deux agents de service maîtrisaient le prestataire de boissons aux fruits ou aux légumes. Il y aurait pénurie de smoothies et de bière irlandaise pendant quelques temps soupira Chassagne qui n'avait pas douté un seul instant de voir cette affaire bouclée dans la soirée.
Il eut une pensée reconnaissante envers l'inspecteur de l'éducation nationale et se promit de rechercher l'étymologie de son propre patronyme.
Pour le moment, il avait de bons arguments à opposer à ses supérieurs qui étudiaient depuis quelques temps l'éventualité de permettre à Teuteugne de sévir sous d'autres cieux.
* Lire « Train pour un monde meilleur »