Lycée Faidherbe
Classe de MP
?Cours de Français-Philosophie
Sur le thème de la démocratie
Professeur Cyril Barde
Prise de notes Théophile Cailliau
Année 2019-2020
Table des matières
Introduction générale 4
A – Le caoutchouc et l’asymptote, (ex)tensions de la démocratie. . . 4
1 – Une clarté aveuglante . . . 4
2 – La démocratie comme autonomie . . . 4
3 – Les tensions de la définition de Licoln . . . 5
(a) – Du peuple . . . 5
(b) – Par le peuple. . . 6
(c) – Pour le peuple . . . 6
Conclusion . . . 7
B – L’invention de la démocratie : Athènes (V-IV av JC) . . . 8
1 – Institutions de la démocratie athénienne . . . 8
(a) – La citoyenneté . . . 8
(b) – Les institutions. . . 8
2 – Isonomie et Iségorie : Égalité . . . 9
3 – L’agôn et la délibération. . . 9
4 – Voter et Juger . . . 9
5 – Méfiance à l’égard de la démocratie . . . 9
C – La démocratie libérale (18 – 19ème) . . . 10
1 – Liberté des Anciens vs. Liberté des Modernes . . . 10
2 – Diviser le pouvoir . . . 10
3 – Protéger l’individu contre la tyrannie de l’opinion, de la majorité . . . 10
Conclusion générale . . . 11
Introduction aux œuvres 12 A – Aristophane :Les Cavaliers etL’Assemblée des femmes . . . 12
1 – Théâtre et démocratie : effets miroirs . . . 12
(a) – Le théâtre : une institution civique. . . 12
(b) – Le théâtre comme satire de la démocratie . . . 13
2 – Les Cavaliers . . . 13
(a) – Triomphe de la jeunesse et régénération de la Cité . . . 13
(b) – Le Paphlagonien et le Charcutier : trajectoires croisées . . . 13
3 – L’assemblée des femmes . . . 15
(a) – Le monde renversé . . . 15
(b) – Praxagora, une amie qui vous veut du bien : de l’utopie à la dystopie . . . . 15
Note surLysistrata . . . 15
B – Tocqueville :De la démocratie en Amérique . . . 16
1 – Éléments biographiques . . . 16
2 – L’amérique ou le laboratoire de la démocratie . . . 16
(a) – Une société nouvelle . . . 16
(b) – La démocratie comme fait social . . . 18
3 – Structure du livre . . . 18
(a) – Problématique . . . 18
(b) – Chapitre 1 . . . 18
(c) – Chapitre 2-5 : La démocratie entraîne la centralisation et la concentration du pouvoir . . . 18
(d) – Chapitre 5-6 : Le pastorat/paternalisme démocratique : une tyrannie nouvelle 18 (e) – Chapitre 7 : Les remèdes . . . 19 (f) – Chapitre 8 : Conclusion. Tableau général de la démocratie, craintes pour l’avenir 19
C – Roth :Le complot contre l’Amérique . . . 19
1 – Démocratie du roman, roman de la démocratie . . . 19
(a) – Le roman comme démocratie . . . 19
(b) – Philip Roth, romancier de la société américaine . . . 20
2 – L’irruption de l’Histoire dans une famille sans histoire . . . 20
(a) – Le contexte historique . . . 20
(b) – Autobiographie et uchronie . . . 21
(c) – Enlèvement, arrachement et dislocation . . . 22
3 – La mise en crise des mythes de la démocratie américaine. . . 23
(a) – Le mythe Lindbergh . . . 23
(b) – Le melting pot démystifié : racisme et fragmentation de la société . . . 23
Conclusion : un roman sur le fil... . . 24
Chapitre 1 – Prestige et promesses de la démocratie 25 A – L’imaginaire politique de la démocratie . . . 25
1 – Mythes et pères fondateurs . . . 25
2 – Symboles de la démocratie, des liens et des lieux . . . 26
3 – Do we need another hero ?. . . 27
(a) – La démocratie ou la fin des héros . . . 27
(b) – Les héros humbles de la démocratie . . . 28
Conclusion . . . 28
B – Procédures et processus de la démocratie . . . 28
1 – Confrontation et délibération . . . 28
(a) – Le face-à-face vs. la ruse et le détour . . . 28
(b) – Le champ politique, un champ de forces . . . 29
Conclusion . . . 30
2 – Régulations et médiations en démocratie . . . 30
(a) – L’intérêt général comme repère . . . 30
(b) – Les formes : recours et secours du citoyen . . . 31
3 – Délégation du pouvoir et représentation . . . 32
(a) – Le vote et l’élection : régulation et pacification du conflit . . . 32
(b) – L’élection : une condition nécessaire mais pas suffisante . . . 32
(c) – Les paradoxes du système représentatif . . . 33
C – La démocratie comme manière de vivre . . . 33
1 – Introduction . . . 33
(a) – Démocratie formelle et démocratie réelle : de l’incantation à l’incarnation . . 33
(b) – De la nation à la maison : démocratie à tous les étages . . . 33
2 – Une société douce et apaisée . . . 33
3 – Indépendance et initiative individuelles : liberté, activité, instabilité . . . 33
4 – Une société plurielle . . . 34
(a) – Diversité et inégalités sociales : quelle place pour l’élite en démocratie ? . . . 34
(b) – La place des minorités. . . 34
Chapitre 2 – La démocratie contre elle-même 35 A – De la démocratie à la démagogie . . . 35
1 – La parole dévoyée . . . 35
2 – Mystification et divertissement . . . 37
B – Une nouvelle forme de servitude . . . 37
1 – Une tyrannie douce . . . 37
Chapitre 3 – Langage et fiction en démocratie 38 Annexe A – Textes supplémentaires 39 Introduction générale. . . 39
Marcel Gauchet, «Crise dans la démocratie»,La Revue Lacanienne, 2008, p59-72 . . . 39
Alexis de Tocqueville,De la Démocratie en Amérique, 1835, T. I, Ch. 4 . . . 39
Jean-Jacques Rousseau,Du contrat social, 1972 . . . 39
Alexis de Tocqueville,De la Démocratie en Amérique, 1835, Introduction . . . 39
Discours de Sieyès . . . 40
Rousseau,Le Contrat Social, Livre III, Chapitre 15 . . . 40
Discours de Périclès,Histoire de la Guerre du Péloponnèse, Vème avt. J.-C . . . 40
Platon,La République . . . 40
Benjamin Contant,De la liberté des Anciens comparée à celle des Modernes, 1819 . . . . 41
Alexis de Tocqueville,De la démocratie en Amérique, Tomme II, Partie 3 . . . 41
John Stuart Mill,De la liberté, 1859 . . . 41
Platon,La République . . . 42
Introduction aux oeuvres . . . 42
Alexis de Tocqueville,De la démocratie en Amérique, Introduction, 1835. . . 42
Chapitre 1 : Prestige et promesses de la démocratie. . . 42
Hannah Arendt,Qu’est ce que la politique ?, 1995, L’espace de la politique : l’espace public 42 Hannah Arendt,Qu’est ce que la politique ?, 1995, L’action politique : la parole . . . 42
Hannah Arendt, Qu’est ce que la politique ?, 1995, L’action politique : la multiplication des points de vue . . . 43
Annexe B – Tocqueville : Paradoxes de la démocratie 44 I – Égalité . . . 44
II – Indépendance et liberté . . . 44
Annexe C – Démocratie et Savoir – Tableau Synoptique 46
Annexe D – Dissertation corrigée, Alfred de Sauvy 47
Les éditions utilisées sont les suivantes :
— Alexis de Tocqueville,De la Démocratie en Amérique, édition GF pour les CPGE
— Aristophane,Les Cavaliers et L’assemblée des femmes, édition GF pour les CPGE
— Phillip Roth, Le complot contre l’Amérique, édition Folio
Notation : Les références en gris (e.g [Tp56]) correspondent aux œuvres au programme : [T] pour Tocqueville,[R]pour Roth,[AC]pour Les Cavaliers d’Aristophane, et[AF]pour L’assemblée des femmes d’Aristophane. Ces lettres sont souvent suivies d’un indicateur pour se positionner dans l’œuvre (e.g.
[p67] pour la page 67 de l’édition étudiée).
Introduction générale
A Le caoutchouc et l’asymptote, (ex)tensions de la démocratie.
1 Une clarté aveuglante
Figure 1 – Kim Jong Un, dirigant de la RépubliqueDémocratique de Corée.
Auguste Blanqui dit que la démocratie est un « mot en caoutchouc ». Myriam Revault D’allonnes dit que la démocratie a un « signifiant flottant ». On ne se questionne plus sur sa définition. Elle fait consensus et, par conséquent, on en oublie sa nature même. Pour Fukuyama, après-guerre, la démocratie a triomphé et l’occident arrive à la fin de l’histoire (la démocratie est le régime final, aucun régime ne peut s’y opposer).
Comment peut-on alors définir la démocratie ? Licoln la définit ainsi : «La démocratie, c’est le pouvoir du peuple, par le peuple et pour le peuple ». Cette phrase est prononcée lors du discours de Gettysburg.
Dans [Rp101], il est fait mention de ce discours, dans le momument emblématique de la démocratie américaine (mémorial de Lincoln). La définition de Lincoln est reprise dans la constitution française de la cinquième république.
2 La démocratie comme autonomie
Dans sa définition, Licoln dit que le peuple est à la fois la source du pouvoir (du), l’agent du pouvoir (par), et la finalité (pour). Selon cette définition, il est donc nécessaire pour une démocratie de réunir ces trois points pour être légitime. C’est ce triple statut du peuple qui donne sa légitimité à la démocratie.
Cette définition est en adéquation avec l’éthymologie du mot : demos, le peuple, et kratos, le pouvoir, l’autorité.
Remarque: En grec, la racine qui désigne le pouvoir est arkhe, dans les mots comme monarchie, anarchie. Ce mot possède deux sens : le commencement, et le commandement. La légitimité du pouvoir est fondée sur l’ancienneté, le plus ancien a plus de pouvoir. La racinekratos est différente en ce point.
La démocratie, on le voit dans leTexte 1, a deux facettes. En démocratie, le peuple fixe sa propre loi : il estautonome (auto, soi-même,nomos, loi). Cela s’oppose à l’hétéronomie d’autres régimes. Dans
l’hétéronomie, le débat est impossible, le système est vertical (par exemple lois qui viennent «de Dieu »).
Dans l’autonomie de la démocratie, le débat est présent et le système est horizontal. La vérité absolue existe dans l’hétéronomie, pas dans la démocratie (autonomie), puisque dans cette dernière, le débat et l’argumentation sont présents. La vérité peut alors être corrigée. La loi et la politique sont alors des affaires humaines, ça n’est pas la copie d’un ordre imposé de l’extérieur (la nature chez les grecs par exemple). Il n’y a paspar nature, par exemple, de gens qui doivent être esclaves.
Tocqueville, dans le Texte 2, nous montre que la démocratie est le régime du peuple souverain.
Tocqueville craint précisément que dans la démocratie, l’état tout-puissant (pouvoir centralisé) maintienne le peuple dans un état d’enfance (hétéronomie, il n’a plus à se soucier de la politique).
Cette vision de la démocratie comme autonomie fut théorisée par Cornelius Castorialis.
3 Les tensions de la définition de Licoln
(a) Du peuple
La démocratie est le pouvoir du peuple. Mais quel peuple ? Qui est le peuple ? On peut attribuer plusieurs sens au mot.
On peut voir le peuple comme classes populaires (sens social). Souvent opposé à l’élite : c’est le populisme. Par exemple, [ACp64], le charcutier est issu du peuple en ce sens (« des gueux, pas autre chose ! »)
On peut également le voir comme une foule, une masse. C’est alors une agrégation d’individu sans unité. C’est le peuple des émeutes, des révolutions (dans l’histoire française, c’est le peuple qui va à l’assault de la Bastille). C’est un peuple caractérisé par son impulsivité et irationnalité ; guidé par ses passions. Il est manipulable par n’importe quel démagogue. Exemple dans[Tp109]:«révolution violente »,
«tempête », «masse confuse ». Pareil pour[Rp32]:«une vague1d’enthousiasme rédempteur regaillardit les républicains », « investit par acclamation le candidat nationaliste ».
Figure2 –Le Serment du Jeu de Paume, Jacques-Louis David
Enfin, on peut le voir comme corps politique. Il fait unité, c’est une association d’individus. Dans Le Serment du Jeu de Paume, Jacques-Louis David, on voit un peuple se former comme corps politique (création d’une constitution française). La naissance du peuple politique passe par la mise en place d’une
déjà ce qu’est le peuple (passage de la multiplicité, We, à l’unité, The People). Pour Platon, l’art de gouverner, c’est l’art de tisser : la cité est composée de multiples fils, et savoir gouverner c’est savoir les lier, les entrelacer. C’est savoir gérer la multiplicité, la pluralité des composantes de la cité.
(b) Par le peuple
Il existe deux systèmes : la démocratie directe et le système représentatif. La démocratie directe est la démocratie athénienne : il y a une assemblée de citoyens, et chaque citoyen participe effectivement.
Elle nécessite des citoyens particulièrement actifs (nécessité de s’informer, réfléchir, débattre, voter). Le système représentatif apparait plus avantageux à grande échelle (moins de gens impliqués), et nécessite moins d’implication de la part du citoyen : le travail est séparé, entre ceux qui légifèrent et les autres, qui peuvent se consacrer à des affaires privées. En france, le système représentatif entre en vigueur au XVIII-ème siècle, après la révolution. Lorsqu’il est mis en place, le système représentatif est perçu comme une alternative à la démocratie (i.e. il n’est pas démocratique). On le voit dans le Texte 5, discours prononcé à la fin de la révolution. L’élection se fait par l’élection des gens aptes à légiférer : les meilleurs. Il s’agit alors d’aristocratie. Les représentants ne risquent-ils pas de confisquer la souveraineté du peuple ? Une autre dérive s’esquisse : la démission, la déresponsabilisation des citoyens ; ce qui laisse alors la politique entièrement à « ceux qui savent », une apathie citoyenne. Tocqueville le dit «dans ce système, ... 2». Rousseau par exemple expose l’argument selon lequel un peuple représenté n’est pas libre.
Jacques Rancière écrit dansLa Haine de la Démocratie : la représentation est «est, de plein droit, une forme oligarchique, une représentation des minorités qui ont titre à s’occuper des affaires communes.
La représentation est, dans son origine, l’exact opposé de la démocratie. ». Une bonne représentation nécessite une ressemblance entre les représentants et les représentés (il s’agit d’ailleurs d’une critique souvent effectuée à notre démocratie actuelle : 0% d’ouvriers à l’Assemblée nationale, vs proportion dans le peuple français). On retrouve cette quesiton de ressemblance dans[Rp123]: Hermann parle du premier juif à rejoindre la Cour Suprème (Louis D. Brandeis). [Rp123]: première femme a avoir été représentée sur un timbre national.
(c) Pour le peuple
Les questions de l’intérêt général et du bien commun se posent. Théoriquement, le peuple démocratique prend des décisions en vue de l’intérêt général, du bien commun, et non pas en vue de son intérêt particulier. Rousseau insiste lourdement sur ce point, dans la démocratie qu’il théorise, chaque citoyen fait abstraction de ses besoin particuliers, de ses volontés particulières, pour le bien commun. Ce principe, Montesquieu l’appelle la vertu. En politique, la vertu, c’est comprendre que mon intérêt particulier ne s’oppose pas à l’intérêt général, mais ildépend de l’intérêt général. Selon H. Arendt, la démocratie repose sur un «monde commun »: c’est la chose publique (res publica). Or, ce monde commun est menacé par deux risques.
Le premier, c’est le risque de la division et de l’atomisation du corps social, c’est-à-dire que chaque individu est replié sur sa sphère privée, sur sa sphère individuelle. C’est l’individualisme. C’est précisement ce qui se passe dans[ACp110], qui est reproché au Paphlagonien par le Charcutier :«Toi, tu n’as cherché qu’à réduire Athènes à la condition de petite ville, en établissant des cloisons entre les habitants. ».
L’œuvre de Tocqueville[T]est hantée par le spectre de l’individualisme.
Le second, c’est l’uniformisation. Monde commun n’est pas synonime de monde uniforme. Ce qui détruit le monde commun, c’est l’uniformisation des modes de vie, qui étouffe les singularités individuelles, l’originalité. S’il n’y a plus de singularité, il n’y a plus rien à partager. Il n’y a pas de monde commun sans pluralité, il faut du partage pour qu’il y ait communauté. Dans [AFp213], Praxagora veut « Le même genre de vie pour tous. ». Elle dit : « Je prétends faire de notre ville une seule habitation, en renversant toutes les séparations jusqu’à la dernière, de façon qu’on puisse se rendre les uns chez les autres ». La démocratie disparait, puisqu’il n’y a pas de singularité. C’est l’exact opposé du reproche de l’individualisme dans[AC].
Il y a donc destensions entre individus et collectivité : interêt général et particulier, liberté individuelle et appartenance à une communauté.
Conclusion
La démocratie est traversée par de multiples fonctions, ce qui a plusieurs conséquences. D’abord, la démocratie a une fonction d’idéal régulateur (l’expression est due à Kant, c’est la boussole qui nous guide), c’est l’asymptote (on y tend, mais on ne l’atteind jamais). Il y a des écarts entre l’idéal régulateur et la réalité, la démocratie apparait comme une promesse non tenue.
Ensuite, la démocratie est toujours liée à une forme d’incertitude, d’indétermination. Premièrement, parce que sa nature, sa définition est incertaine. Deuxièmement, parce que l’on est jamais tout à fait sûr du bien fondé de ce qui est mis en place ; la démocratie entraine la délibération permanente, source de l’incertitude. La démocratie est aussi le régime de l’incertitude pour cette raison. Elle est donc source d’angoisse et source de peur. Dans leTexte 4, Tocqueville place la démocratie sous le signe de la peur, il en parle sous l’impulsion de la «terreur ». Cet aspect est retrouvé dans[Rp11] : «C’est la peur qui préside à ces mémoires, une peur perpétuelle. ». On n’est jamais sûr de rien en démocratie, et surtout, on n’est jamais sûr que la démocratie ne va pas finir en tyrannie.
B L’invention de la démocratie : Athènes (V-IV av JC)
1 Institutions de la démocratie athénienne
La démocratie s’oppose à plusieurs régimes : Tyrannie, Aristocratie, Oligarchie.
(a) La citoyenneté
Est citoyen tout individu : de sexe masculin, de père athénien (puis, après Périclès, aussi de mère athénienne), majeur, soit 20 ans et plus, après avoir suivi une formation civique et militaire (éphébie).
Ne sont donc pas citoyens : Les femmes, les enfants, les métèques (qui bénéficient de certains droits, étrangers), et les esclaves (aucun droit, considérés comme des biens)
Il y a 4 classes de citoyens : les plus riches (cavaliers dans l’armée), les cavaliers (classe moyenne supérieure, peuvent se payer un cheval), ceux qui possédaient un attelage de bœufs (hoplites), et les thètes (paysans salariés, rameurs).
(b) Les institutions
Figure 3 – Les institutions athéniennes (boulé, ecclésia, héliée)
L’assemblée de réunit sur laPnyx. Pour participer à la boulé, l’ecclésia ou l’héliée, il est mis en place le misthos : une indemnité versée au citoyen pour le dédommager des journées de travail perdues. Originel- lement d’une obole, portée à 3 oboles par Cléon. L’agora est le lieu central d’échange à Athènes. C’est sur l’agora qu’on placarde la loi : nul n’est censé ignorer la loi. (eventuellement schéma athènes).
Ces institutions apparaissent chez Aristophane. Pour l’assemblée : [ACp51] (démos originaire de la Pnyx) et [ACp102]. Dans [AFp177], Praxagora a habité sur la Pnyx. Mention du mysthos [AFp180]
(triobole). Le conseil (Boulè) : [ACp89] et [ACp96], duel des deux rivaux devant le conseil. L’agora apparait dans[ACp147]: le charcutier révèle son nom (Agoracritos), il a grandi sur l’agora. Il a été formé
à la dispute, au combat et au débat sur l’agora. Mention[AFp215]tous les biens doivent être rassemblés sur l’agora.
Aristophane dénonce le recours abusif au procès, la judiciarisation de la société, lessycophantes2. Exemple [AFp191]et [AFp211]
2 Isonomie et Iségorie : Égalité
Le principe d’isonomie, instauré par Clisthène, est celui de l’égalité devant la loi de tous les citoyens : même droits, même devoirs, même participation à la politique. L’iségorie correspond à l’égalité de parole : tout le monde a le droit, dans la démocratie Athénienne, au même temps de parole. Le temps de parole est décompté, mesuré, et doit être égal pour tous. Ce principe est fondamental en démocratie : en démocratie, ceux qui n’ont pas accès à la parole sont exclus3. Dans [ACp77], le paphlagonien gueule, il occupe la parole et prive les autres de la parole : « Et toi, que bois-tu donc pour que ta langue à elle seule ait pu réduire la ville à son état de mutismeactuel ? ». C’est un tyran, parce que sous son règne, la ville est privée de parole.
Dans la démocratie Athénienne, l’égalité est assurée par tirage au sort. On postule alors obligatoire- mentl’égalité des intelligenceset capacités entre les citoyens, une égale aptitude à la politique. Il n’y avait pas la possibilité de cummuler des mandats, de faire des carrières politiques (le tirage au sort permet une rotation des charges), si bien que dans la démocratie Athénienne, chacun est « tantot gouver- nant, tantot gouverné »(C’est ainsi que Aristote définit la citoyenneté).Ostracisme : les gouvernants qui sortent du lot et sont susceptibles d’instaurer une tyrannie, sont expulsés (au moins temporairement).
3 L’agôn et la délibération
L’agôn correspond à la lutte, le combat, la compétition. La démocratie est fondée sur l’agôn, sur un principe agonistique (c’est-à-dire le conflit). Il n’y a pas de démocratie sans débat, et donc sanscombat4. La délibération est basée sur le logos (parole rationnelle, argumentée).
Habermas (vingtième siècle, contemporain) fonde sa théorie de la démocratie sur le concept de démo- cratiedélibérative. Pour lui, la démocratie est une discussion, une délibération permanente.
4 Voter et Juger
Le citoyen athénien se définit par deux actes primordiaux :voter et juger. La société athénienne est fondée sur un contrôle permanent des magistrats : il y a un contrôle préalable au tirage au sort, pendant, puis ensuite (on vérifie qu’il n’y a pas eu de vol, ...). La démocratie repose donc sur la confiance, mais aussi sur la défiance.
5 Méfiance à l’égard de la démocratie
Dans leTexte 8, Platon prétend que la démocratie risque l’excès de liberté, et l’excès d’égalité. Selon lui, la démocratie est le régime de l’hybris, la démesure. L’excès de liberté conduit à une forme de tyrannie du désir («désire insatiable de liberté »). On cherche une liberté sans limite, sans freins, ce qui conduit à l’anarchie. L’excès d’égalité détruit toutes les hiérarchies, or pour Platon, dans la cité, il faut respecter des hiérarchies strictes. L’égalité des conditions est donc une menace pour lui. Ces deux excès conduisent à une nouvelle forme de servitude, de tyrannie.
Aristote, élève de Platon, distingue trois régimes : la monarchie, l’aristocratie, et le gouvernement constitutionnel. Ces trois régimes diffèrent en fonction du nombre de ceux qui gouvernent. Il ajoute
2. Délateurs, ceux qui gagnent leur vie en dénonçant au tribunal, pour toucher une partie de l’ammende
cependant que ces trois régimes peuvent subir des dégradations, et la démocratie est la dégradation du gouvernent constitutionnel.
Régime Dégradation
Monarchie Tyrannie
Aristocratie Oligarchie Gvt. Constitutionnel Démocratie
C La démocratie libérale (18 – 19
ème)
L’égalité est instaurée par laDéclaration des Droits de l’Homme et du Citoyen et les lumières.
1 Liberté des Anciens
5vs. Liberté des Modernes
Benjamin Constant, dans leTexte 9, montre que chez les Anciens, il n’y a quasiment aucune liberté privée, il n’y a de liberté que dans les affaires publiques. Les droits ne sont là que pour la vie publique.
L’individu privé est alors soumis à la collectivité, et il sacrifie sa vie pour elle.
La liberté des Modernes est inverse, selon constant. Ils ont peu de liberté politique (puisque le système est représentatif), le citoyen moderne exerce peu de pouvoir. En revanche, l’individu moderne est tout entier occupé par ses affaires privées. Tous l’enjeu de la démocratie libérale est de protéger les affaires individuelles des abus de l’État. Le principe d’individualité apparait au 18eme siècle (auparavant, on ne se définit pas comme individu mais par sa famille). La liberté individuelle est protégée de l’État (par exemple, la sexualité ne doit pas être régie par l’État)6. Le but est donc de mettre des barrières à l’ingérence de l’État dans la vie privée, protéger l’individu de l’État.
2 Diviser le pouvoir
Une première manière de diviser le pouvoir est laséparation des pouvoirs (Montesquieu,De L’Esprit des Lois) exécutif, legislatif, judiciaire.
Une deuxième est ledroit à l’insurection (Locke). Hobbes (prédatant Locke) nous dit que dans l’état de nature, «L’homme est un loup pour l’homme »(loi du plus fort). Les hommes passent alors un contrat social7, et créent la société. Les hommes échangent leur libertés naturelles contre la sécurité. Une fois que l’État (Le Léviathan) garantit la sécurité, les hommes sont privés de libertés, soumis. Locke remet en cause cette vision du contrat social : le droit à l’insurection garantit un maintien des libertés individuelles fondamentales.
Enfin, le pluralisme et les corps intermédiaires permettent de diviser le pouvoir. Pour éviter que l’individu ne soit écrasé par l’État, il faut éviter que l’individu se retrouve seul face à l’État. Il faut (selon la philosophie libérale) des corps intermédiaires, qui servent de « tampon », et sont chargés de défentre les droits des particuliers. Les corps intermédiaires (ou secondaires) peuvent être par exemple : des associations, des syndicats, des partis, la presse. Ces corps ont pour fonction de représenter la diversité des opinions, des intérêts de la population, ils peuvent aussi défendre des groupes minoritaires : c’est le pluralisme.
3 Protéger l’individu contre la tyrannie de l’opinion, de la majorité
D’après Tocqueville (Texte 10), dans la société aristocratique, il y a des autorités morales, des indi- vidus ou des groupes qui font autorité, qui font référence. Ce sont eux qui prescrivent ce qu’il faut penser
5. Les grecs, les athéniens
6. C’est au nom de ce principe que le PACS, le mariage pour tous, et de nos jours la PMA sont revendiqués.
7. Ce n’est pas le même que celui de Rousseau. Lui théorise un échange de liberté, pas une perte de liberté ; mais la volonté générale et la collectivité sont plus importantes
(par exemple, l’Église, la mode dictée par la noblesse). Avec la démocratie, ces groupes disparaissent (et s’exilent même) : la société perd ses repères, ses références, ses autorités morales. Comment l’opinion se forge-t-il puisqu’il n’y a plus d’autorité morale ? Dans un système d’égalité avec peu de corps intermé- diaires, l’opinion se conforme à la majorité. Il y a alors mise en place d’un conformise intellectuel et moral, il devient très difficile d’exprimer une opinion minoritaire. Les opinions extravagants sont excluants (dans le débat, dans la société).
L’enjeu pour la démocratie consiste alors à donner une place à des voix minoritaires, permettre l’originalité de la pensée et de l’expression.
La démocratie ne se résume pas à un régime mais se retrouve dans toute la société, dans les compor- tements, les modes, les idées, les relations. Il y a une égalisation des conditions.
Conclusion générale
Dans la démocratie libérale, on distingue trois niveaux : l’état, la société, l’individu, et l’enjeu est de faire en sorte que chaque niveau n’empiète pas sur les autres : la société ne doit pas contraindre l’individu (tyrannie de l’opinion), l’état ne doit pas contraindre la société, ni l’individu.
Introduction aux œuvres
A Aristophane : Les Cavaliers et L’Assemblée des femmes
1 Théâtre et démocratie : effets miroirs
(a) Le théâtre : une institution civique
L’affaire de toute la Cité
Le théâtre est une assemblée de citoyens (cf. hémicycle) réunis pour écouter. Si à l’Assemblée les citoyens écoutent les orateurs parler depuis la tribune, au théâtre, ils écoutent les acteurs présents sur l’orchestra (lieu où chante le chœur) ou le proskenion (où évoluent les acteurs).
La représentation théâtrale est une fête religieuse et une fête civique qui implique l’ensemble des citoyens. Des femmes et des métèques pouvaient même assister aux représentations. Deux fêtes principales dans l’année, sous le signe du dieu Dionysos : les Lénéennes et les Grandes Dionysies. Au cours des célébrations sont organisées des compétitions dramatiques (tragédies et comédies).
Les concours sont organisés par un magistrat chargé de désigner les participants au concours et de constituer le jury. Ce magistrat désigne un chorège, riche citoyen chargé de recruter et de financer le chœur (dirigé par le coryphée), composé de citoyens.La participation aux spectacles est l’une des obligations civiques des citoyens.
À la fin des représentations, 10 juges votent pour les 3 pièces qui ont leut préférence (cf.[AFp254]où c’est directement mentionné). C’est le théâtredes citoyens, par les citoyens, pour les citoyens
Théâtralité de la parole
Il y a un autre effet miroir entre le théâtre et la démocratie : le rôle de la parole agonistique. À l’Assemblée il y a échange d’arguments, et des débat contradictoire entre adversaires. La comédie ancienne (e.g.[AC]) est fondée sur l’agôn et notamment le duel verbal. La parole agit, elle est l’action (l’action de convaincre, d’agir sur l’autre).
Dans[AC], la préparation des femmes est marquée par la théâtralité :
— Les femmes sont déguisées en hommes : elles ont les bâtons, chaussures, manteaux et barbes des hommes ([ACp165-166]). Elle ne sont discréditées immédiatement par la description de leur appa- rence (monstres velus). Par ailleurs le travestissement est double puisque les acteurs étaient tous des hommes.
— Les femmes répètent leur texte ([ACp68]). Aristophane met en défaut la citoyenneté, trop démas- culinisée (« Les petits jeunes gens qui se font travailler » sont les jeunes orateurs, les sophistes, qui ont la parole dans l’espace public mais qui sont pourtant engagés dans des relations pédéras- tiques et donc dévirilisantes). Le duel verbal (agôn) au théâtre rappelle la pratique délibérative de l’Assemblée, mais l’art oratoire de l’Assemblée renvoie aussi à la pratique théâtrale.
(b) Le théâtre comme satire de la démocratie
La comédie permet d’interpeller les citoyens rassemblés et de mettre en scène leurs travers. Les person- nages peuvent désigner ou apsotropher le public, rompant l’illusion théâtrale pour rappeler les spectateurs à leurs responsabilités.
— Dans[ACp68], le public est invité à prendre le parti des Cavaliers, contre la Paphlagonien (Cléon).
Une communauté est constituée, impliquant les spectateurs.
— Dans [AFp191], Chrémès prend à parti le public
La comédie d’Aristophane est un spectacle polémique et politique, qui met en scène la crise de la démocratie athénienne et doit provoquer la réflexion, voire la réaction du public. Par exemple, dans[AC], Démos est le double du spectateur, miroir qui leur permet de prendre conscience d’eux-même.
Alors que certains démagogues comme le paphlagonien endorment le peuple, il s’agit pour Aristophane d ele réveiller au moyen de la comédie ! Engueuler Démos «à moitié sourd » ([ACp51]), pour quitter la démagogie et entammer la pédagogie.
2 Les Cavaliers
Il s’agit d’une pièce de jeunesse d’Aristophane, qui remporte le premier prix des Lénéennes. Il pointe la crise à laquelle la démocratie athénienne fait face, pendant la guerre du Péloponnèse menée par la ligue de Délos (Athènes) contre la ligue du Péloponnèse (Sparte). Cette guerre est soutenue par les catégories populaires mais dénoncée par les plus riches, qui doivent financer les trières et dont la classe des Cavaliers fait partie.
(a) Triomphe de la jeunesse et régénération de la Cité
Le thème de la jeunesse est omniprésent :
— Aristophane est un jeune auteur qui plaide sa cause lors de la parabase par l’intermédiaire du Coryphée ([ACp90] « Mais notre poète d’aujourd’hui en est digne, parce qu’il déteste les même gens que nous, et qu’il ose dire les vérités. »)
— Les Cavaliers sont de jeunes gens aisés qui constituent le chœur et sont les ennemis résolus du Paphlagonien.
— À la fin de la pièce, le Charcutier réjeunit Démos, le régénère ([ACp151]) et lui offre une jeune compagne, la Trêve, de 30 ans ([ACp157]). Au début, Démos est présenté comme un « un vieux bonhomme atrabilaire ».
Il y a une réelle nostalgie de la grandeur passée d’Athènes, du temps des héros, du courage (c’est l’«Antique Athènes »).
(b) Le Paphlagonien et le Charcutier : trajectoires croisées
Cléon, modèle du Paphlagonien
Cléon est un homme politique d’origine populaire (son père était tanneur) et un orateur virulent et emporté, assumant un langage populaire, familier et parfois vulgaire.
C’est l’ennemi personnel d’Aristophane, qu’il a attaqué en justice avantLes Cavaliers. C’est un fervant partisan de la poursuite de la guerre contre Sparte, avec le soutien du peuple. Il a profité des démarches de Démosthènes et Nicias pour s’arroger la victoire de Pylos (allusion[ACp52])
Le Paphlagonien est largement inspiré de Cléon (nommément cité[ACp123]) mais aussi une création de la fantaisie d’Aristophane.
Portrait du Paphlagonien : une grande gueule
Le Paphlagonien est décrit comme un être violent et tyrannique, comme son nom le suggère (paphlazein signifie bouilloner, vociférer, mais aussi bredouiller, blablater). Il ne cesse de gueuler et de hurler ([ACp70-72-74]). C’est l’homme des «coups de queule »([ACp89]) et des «tonitruantes paroles » ([ACp96]) dont la voix puissante évoque le torrent1Cyclobore ([ACp59])
Il sème le désordre dans la Cité, la «bouleverse »([ACp70]), la met «sens dessus dessous »([ACp74]).
C’est l’homme du trouble2 et du chaos : voir la comparaison avec lapêche aux anguilles3 ([ACp113]) et la comparaison avec le titan Typhon ([ACp90]).
Il apparaît également commeogre, monstre voracequi cherche à engloutir toujours plus de nour- riture. C’est un «gouffre », une «Charybde de la rapine »([ACp69]) qui «mang[e] les deniers publics » ([ACp69]), se remplit les boyaux au prytanée ([ACp71]), dévore le bien de Démos :voir métaphore de la mauvaise nourrice ([ACp101])
Tyrannique, il cherche aussi à «engloutir »le Charcutier([ACp100]) comme il engloutit les employés qu’il corrompt ([ACp111]). C’est unpersonnage de l’hybris
Enfin, c’est un flatteur et un démagogue(voir [ACp141]: hyperbole avec énumération, séduire de seducere : détourner du droit chemin). Pour parvenir à ses fins, le Paphlagonien doit ruser, duper et tromper Démos :
— Image du cynocéphale([ACp83]) : allusion à la ruse du babouin ?
— Image du chien-goupil ([ACp131]) : conjugue la voracité du chien, la ruse et la perfidie du renard
L’ascension du Charcutier-Agoracritos
Les différents duels qui opposent le Paphlagonien au Charcutier conduisent à la chute du Paphlagonien, condamné à rejoindre les marges géographiques et sociales de la ville ([ACp158])
— Le Charcutier ou la politique du pire
Le charcutier apparaît d’abord comme un super-Cléon : comme lui il est issu des milieux po- pulaires et d’une famille de marchands ([ACp64]). Comme lui, il est capable de violence verbale et physique. C’est même parce qu’il est une plus grande crapule que Cléon qu’il doit lui succéder selon la prophétie ([ACp75]) : il y ainversion des valeurs
Le charcutier est maître dans l’art de touiller et de tripatouiller : la politique devient charcuterie, une cuisine peu ragoûtante. Il suffit de «tripatouiller les affaires, les boudiner toute ensemble », de servir au peuple «une agréable petite cuisine de mots » ([ACp67]). « C’est que moi aussi je sais l’art de parler comme de faire des pâtés »([ACp77])
Le charcutier rivalise de zèle avec le Paphlagonien lorsqu’il s’agit de séduire Démos en lui pro- mettant de l’engraisser (en grec,démos est le peuple etdêmos la graisse) : voir[ACp102-147]
— L’initiation du Charcutier
Le charcutier évolue au cours de la pièce :
— Il devient le héraut des Cavaliers, et fédère autour de lui l’opposition au Paphlagonien
— Il passe de la lutte physique sur l’agora à la lutte politique (métis4)
— Cette initiation politique se traduit par la révélation de son nom et une nouvelle identité : il s’appelle Agoracritos, celui qui gagne à l’agora. Il est celui qui met fin au conflit intérieur (il chasse le Paphlagonien) et extérieur (il met fin à la guerre).
Le charcutier ainsi initié, devient à son tour initiateur de Démos :
— Il réveille Démos et lui fait prendre conscience de son aliénation
— Il régénère Démos et lui offre la paix :[ACp157]La trêve (jeune femme). Il met fin au conflit extérieur puisqu’il offre la paix à Démos.
1. La violence du Paphlagonien est comparée à celle des éléments déchaînés 2. Dans les deux sens : il trouble les affaires pour qu’on n’y voie plus rien.
3. Le thon, les anchois et les anguilles sont des plats luxieux. Dans les représentations de l’antiquité, l’apétit de poisson représente la tyrannie.
4. Savoir s’en sortir, se débrouiller
3 L’assemblée des femmes
La pièce est datée de 392 avt. J.C : Athènes a perdu la guerre du Péloponnèse, la cité est ruinée. Le texte présente une hantise de la pauvreté et de la famine, la pièce est plus pessimiste que Les Cavaliers ([AC])
(a) Le monde renversé
La pièce est fondée sur une inversion carnavalesque : les femmes prennent les rênes de la cité : c’est l’instauration d’unegynécocratie, impensable pour les Grecs.
L’inversion des rôles est le remède grotesque à un mal exposé par Praxagora au début de la pièce ([AFp175]). C’est parce que les hommes se sont dé-saisis de leur rôle de citoyens, qu’ils ont abandonné les affaires publiques, que les femmes prennent en mains le destin de la cité.
(b) Praxagora, une amie qui vous veut du bien : de l’utopie à la dystopie
Le programme de Praxagora repose sur la mise en commun, la collectivisation :
— des biens et des possessions ([AFp204])
— des corps ([AFp204])
— des enfants ([AFp208]) (voir aussiTexte 12)
Cela correspond à une radicalisation du principe d’égalité (isonomie)
Praxagora agit donc au nom du Bien... et prétend faire le Bien des Athéniens malgré eux. La cité de Praxagora ne présente-t-elle pas le visage souriant de la tyrannie ?
— Uniformisation des modes de vie : «J’institue un seul genre de vie commune, la même pour tous » ([AFp204])
— Ingérence de la loi dans la vie privée et dans la sexualité : «C’est trop dur pour un homme aimant sa liberté ! »([AFp236]) (conflit égalité-liberté). Aussi[ACp248]: Trois Parques, triomphe des vieilles (contrairement à[AC]), le triomphe de la mort ; Orphée écartelé par les Bacchantes
— Disparition des échanges et fin de la politique : l’agora et l’Assemblée deviennent le lieu d’un gigantesque banquet. Les échanges politiques, comme les échanges commerciaux, qui constituent pourtant le cœur de toute société humaine sont supprimés. La cité n’est plus que l’espace de la consommation et de la digestion.
L’erreur de Pragaxora, c’est de confondre l’oikos (la maison) et la polis (la cité) : elle transforme la cité en vaste espace privé, sans place pour la politique.
Note sur Lysistrata
C’est une pièce écrite entre[AC]et [AF]. Elle rassemble des thèmes présents dans les deux œuvres.
Pendant la guerre du Péloponnèse, les femmes en ont marre et trouvent un stratagème pour y mettre fin : la grève du sexe jusqu’à la paix. Cela fonctionne et la paix est rétablie.
Deux thèmes importants apparaissent : le désir de paix (fin de la guerre), et le pouvoir pris par les femmes. Ces deux thèmes sont souvent présents dans les œuvres d’Aristophane
B Tocqueville : De la démocratie en Amérique
1 Éléments biographiques
Alexis de Tocqueville (1805-1859) est issu de la haute noblesse normande. Une partie de sa famille est tuée pendant la Terreur. Il est notamment l’arrière-petit-fils de Malesherbes, avocat de Louis XVI et guillotiné en 1894. Ses parents échappent de justesse à l’échafaud.
Tocqueville est donc très marqué par la violence révolutionnaire, dont le spectre hante son œuvre. Il prend soin de distinguer :
— Les citoyens américains qui ont «pris à l’aristocratie d’Angleterre l’idée des droits individuels et le goût des libertés locales »et « n’ont pas eu à combattre d’aristocratie » ([Tp112]). La liberté est bien ancrée dans les mœurs et prévient les excès de l’égalité.
— Les nations européennes, en particulier la nation française, « qui ont vu le principe de l’égalité triompher à l’aide d’une révolution violente »([Tp109]). La liberté n’est pas ancrée dans les mœurs, ce qui favorise la centralisation et la concentration du pouvoir de l’État.
Devenu magistrat, Tocqueville est chargé en 1830 par l’État français de se rendre aux États-Unis pour y étudier le système pénitentiaire. Il s’embarque en avril 1831 pour le Nouveau Monde, avec Gustave de Beaumont. Ils publieront le rapport exigé sur l’organisation des prisons mais ce voyage est surtout un prétexte pour Tocqueville, qui désire étudier la démocratie américaine.
Il publie ainsi le premier tome deDe la démocratie en Amérique en 1835 et le second en 1840.
2 L’amérique ou le laboratoire de la démocratie
(a) Une société nouvelle
Parce que la démocratie s’y est instaurée sans rupture avec un ordre précédent, les États-Unis sont considérés par Tocqueville comme un véritable laboratoire de l’expérience démocratique, le pays permet- tant d’observer la démocratie à l’État pur : voir Texte 13.
La démocratie est un processus inexorable et « providentiel »qu’il est inutile de vouloir enrayer. Il s’agit dès lors de l’étudier objectivement, sans nostalgie, d’en repérer les possibles dérives pour tenter de les prévenir.
Il y a des différences fondamentales entre la société aristocratique et la société démocratique
Société aristocratique Société démocratique Société fondée surl’inégalité et leprivilège
Société fortement hierarchisée
Égalisation des conditions :l’égalité est le
« fait générateur »de la démocratie.
– Égalité des droits
– Égalisation progressive des fortunes
« les grandes richesses disparaissent ; le nombre des petites fortunes s’accroît » ([Tp187])
Système d’interdépendances et de solidarités au sein des ordres et des corporations.
→Liens sociaux peu nombreux, inégalitaire mais très solides et codifiés
L’égalité conduit les individus à rechercher l’indépendance vis -à-vis de leurs égaux.
« Tous les liens de race, de classe, de patrie se détendent ; le grand lien de l’humanité se resserre » ([Tp188])
→Les liens sociaux sont plus nombreux et plus lâches.Société atomisée et individualiste.
«L’aristocratie avait fait de tous les citoyens une longue chaîne qui remontait du paysan au roi ; la démocratie brise la chaîne et met chaque anneau à part» (II, 2) Société fixiste : individu assigné à un lignage
et à une classe sociale.Ordre social immuable.
Mobilité sociale : les familles sortent ou entrent dans la misère, un individu peut changer de classe sociale
Principe de l’honneur : recherche de
l’excellence, de l’exception, de la distinction.
Avec l’égalité, «presque tous les extrêmes s’adoucissent et s’émoussent» ([Tp188]) Tout est moyen (médiocre) et les individus recherchent une vie paisible et tranquille.
→Uniformité de la société : l’individu se perd dans «cette foule innombrable composée d’êtres pareils
Le souverain a un pouvoir limité et partagé avec l’aristocratie :
– Sociétés décentralisées (pouvoir locaux) – Corps intermédiaires entre le souverain
et ses sujets ([Tp87], [Tp120])
– «indépendance des particuliers» ([Tp167])
L’individu indépendant se retrouve isolé, faible et désarmé face au pouvoir central :
– Disparition des corps intermédiaires –Centralisation et concentration du pouvoir – Vulnérabilité du citoyen face à l’État et à
la société
Tocqueville nous dit également : « Les hommes qui habitent les pays démocratiques n’ayant ni su- périeurs, ni inférieurs, ni associés habituels et nécessaires, se replient volontiers sur eux-mêmes et se considèrent isolément. J’ai eu occasion de le montrer fort au long quand il s’est agi de l’individualisme. » Remarque: Les notions d’égoisme et d’individualisme sont distinctes. Pour Tocqueville, l’égoisme est une passion humaine universelle (elle existe dans toute les sociétés) qui consiste à faire passer son intérêt avant celui des autres. L’individualisme caractérise la situation de l’homme en démocratie. Ce n’est pas une passion mais un raisonnement qui consiste précisément à se considérer isolément des autres individus.
(b) La démocratie comme fait social
La démocratie ne peut se réduire à un régime ou à un système d’institutions. Elle est un fait social qui englobe de nombreux aspects de la vie : la démocratie façonne les mœurs, les goûts, les manières d’être, de parler, de travailler et de se vêtir, les relations entre les individus.
Objectifs du Tome II:
— Étudier l’influence de la démocratie sur les sentiments et les mœurs des Américains (parties 1 et 3)
— Développement de l’individualisme
— Recherche du confort matériel
— Étudier l’influence de ces sentiments sur le gouvernement des sociétés humaines (partie 4, cf.[Tp83])
3 Structure du livre
(a) Problématique
La démocratie peut se renverser en despotisme lorsque les conséquences de l’égalité remettent en causela libertéindividuelle. Tout l’enjeu du texte est donc de prévenir ces excès pour«faire sortir la liberté du sein de la société démocratique »([Tp166]), c’est-à-dire d’une société mue par la passion de l’égalité.
(b) Chapitre 1
La démocratie peut nourrir deux craintes :
— Parce qu’elle développe l’esprit d’indépendance et le refus des autorités constituées, beaucoup re- doutent qu’elle conduise à l’anarchie ([Tp84])
— Tocqueville redoute un mal plus insidieux qui «conduit les hommes par un chemin plus long, plus secret, mais plus sûr, vers la servitude »([Tp85])
(c) Chapitre 2-5 : La démocratie entraîne la centralisation et la concentration du pouvoir
— Les individus démocratiques refusant d’accorder à leurs égaux des pouvoirs et prérogatives parti- culiers, se déterminent en faveur d’un «pouvoir unique, simple, providentiel, et créateur »([Tp93]) et préfèrent des lois uniformes s’appliqaund également à tous (Chapitre 2)
— Les citoyens occupés par leurs affaires privées et leur bien-être matériel se désintéressent de la chose publique et ne demandent à l’État que de leur propriété (Chapitre 3)
— Il faut aussi prendre en compte l’origine de la démocratie en France : les Français n’ont jamais connu la liberté et s’en remettent à un pouvoir fort après avoir renversé les anciens pouvoirs qui structuraient la société aristocratiques.
— Les citoyens acceptent également de concentrer le pouvoir dans les mains de l’État en cas de guerre, afin de garantir leur sécurité : «les particuliers [tendent] à sacrifier à leur tranquilité leurs droits » (Chapitre 4)
— Tocqueville met enfin l’accent sur des facteurs économiques :
— L’État accroît sa force en empruntant aux grandes fortunes et utilisant l’épargne des plus pauvres.
— L’État prend le contrôle des moyens de production d’une industrie en plein développement :
«L’industrie nous mène, et ils [les souverains] la mènent »([Tp136]) (Chapitre 5)
(d) Chapitre 5-6 : Le pastorat/paternalisme démocratique : une tyrannie nouvelle
Le pouvoir ne se contente pas d’accumuler ses prérogatives et de vouloir diriger le peuple. Il veut aussi
« le rendre heureux malgré lui-même »([Tp124])
Chapitre 5 Le souverain veut rendre le peuple «heureux malgré lui-même », s’immisce dans ses affaires privées, prétend être «un précepteur5 »et un « guide »([Tp124-125])
Chapitre 6 Tyrannie douce et infantilisation des citoyens se complaisant dans cet état de minorité intellectuelle ([Tp152-157])
— Le pouvoir ne s’impose plus de manière verticale et contraignante mais s’immisce dans le quotidien et le détail des vies. Ce pouvoir s’exerce de manièrehorizontale, diffuse et permanente.
— Le citoyen devient un être passif et apathique dépourvu de tout sens civique. Il est en ce sens complice de son oppression. On peut parler de servitude volontaire6.
(e) Chapitre 7 : Les remèdes
Les corps secondaires (ou corps intermédiaires)
— Le gouvernement local et décentralisé ([Tp169])
— Les associations ([Tp170])
— La liberté de la presse ([Tp171]) Les «formes »
— Les tribunaux indépendants ([Tp172])
— Les procédures administratives qui régulent l’action de l’État ([Tp174])
(f) Chapitre 8 : Conclusion. Tableau général de la démocratie, craintes pour l’avenir
Le livre est hanté par la crainte et l’angoisse. La démocratie se tient sur un seuil historique qui peut porter les peuples vers la lumière ou les plonger dans l’abîme :
— «Le monde qui s’élève est encore à moitié engagé sous les débris du monde qui tombe, et, au milieu de l’immense confusion que présentent les affaires humaines, nul ne saurait dire ce qui restera debout des vieilles institutions et des anciennes mœurs, et ce qui achèvera d’en disparaître. »([Tp186])
— «Les nations de nos jours ne sauraient faire que dans leur sein les conditions ne soient pas égales ; mais il dépend d’elles que l’égalité les conduise à la servitude ou à la liberté, aux lumières ou à la barbarie, à la prospérité ou aux misères. »([Tp192])
C Roth : Le complot contre l’Amérique
1 Démocratie du roman, roman de la démocratie
(a) Le roman comme démocratie
On peut postuler avec Nelly Wolf qu’il existe «une démocratie interne au roman ». Le roman multiplie les voix, confronte les points de vue : le roman est un art polyphonique qui organise «une sorte de débat sans fin, analogique du débat public en démocratie ». Nelly Wolf écrit encore : «Le roman propose une expérimentation fictive du débat d’idées en démocratie »
La polyphonie permet l’expression de points de vue divergents et met en scène le conflit des interpré- tations qui structure toute démocratie. Voir par exemple le débat que suscite le programme «Des Gens parmi d’Autres »au sein de la famille du narrateur :
— Ses parents y voient la menace d’une assimilation qui vise à « séparer les enfants juifs de leurs parents et miner la cohésion de la famille juive »([Rp131])
— Le rabbin Bengelsdorf et la tante Evelyn considèrent ce programme comme le moyen d’une inté- gration réussie et la sortie du «ghetto »dans lequel s’est enfermée une partie de la communauté juive qui peut désormais «participer intégralement à la vie civique [du] pays» ([Rp158])
(b) Philip Roth, romancier de la société américaine
Une grande partie de l’œuvre de Philip Roth (1933-2018) s’attache et s’attaque aux travers de la société américaine. Voir en particulier sa «Trilogie américaine » :
— Pastorale américaine(1997) : histoire d’un homme d’affaires juif bien intégré à la société américaine, incarnation du self-made-man et de l’American Way of Life, dont la fille, militante contre la guerre au Viêt Nam, commet un attentat. La pastorale américaine est un «paradis perdu ».
? ? ?Voir dans Le Complot contre l’Amérique : « C’était le plus beau panorama qu’il m’ait été donné de voir,un Éden patriotique, un paradis terrestre américain qui s’étendait à nos pieds, et dont, blottis les uns contre les autres, nous venions d’être chassés en famille» ([Rp102])
— La Tache(2000) : Roth s’en prend au politiquement correct qui règne dans l’Université américaine.
— J’ai épousé un communiste(2001) évoque le maccarthysme des années 1950 et la chasse aux sorcières qui visa les militants communistes aux USA. Le roman décrit la manière dont la vie privée et intime est envahie par les dérives de la démocratie américaine.
−→ Les romans de Roth développent une satire amère et mordante de la société américaine en explorant les épisodes douloureux de son histoire récentes et en déconstruisant certains de ses principaux mythes.
−→ Le Complot contre l’Amérique, publié en 2004, n’est pas dénué de référence au contexte politique contemporain. Etats-Unis de l’après 11 septembre 2001. Le président George W. Bush fait voter dès 2001 le Patriot Act, qui confère de nouveaux pouvoirs aux agences de renseignement et re- met en cause certaines libertés fondamentales. Cf. interventions des agents du FBI dans le roman ([Rp240,252])
2 L’irruption de l’Histoire dans une famille sans histoire
«Et puis l’histoire fit une nouvelle irruption fracassante dans notre vie »[Rp268]
Remarque sur le titre anglais :The Plot against Amercia. Deux sens possibles :
— Le complot contre l’Amérique
— L’intrigue contre l’Amérique. Le roman se présente alors comme une intrigue, un récit qui s’attaque à certains mythes américains, du moins dévoile leurs failles, dénonce leur caractère illusoire.
(a) Le contexte historique
Un pays éprouvé
Au début des années 1940, les Etats-Unis se relèvent à peine de la grande Crise de 1929 ([Rp11]).
Roosevelt y répondit avec le New Deal, politique d’intervention de l’État dans l’économie, de relance de la consommation et de soutien des classes populaires.
Lindbergh semble ramener le pays au temps sûr et glorieux d’avant la Crise ([Rp52,84]). Lindbergh représente un refuge pour un pays éprouvé et traumatisé par la crise.
L’isolationnisme
Les Américains ont soif de normalité et de sécurité. À la veille de la seconde guerre mondiale, le courant isolationniste est très fort dans la société américaine. L’isolationnisme est une doctrine politique qui prône le repli des Etats-Unis sur leurs intérêts propres et l’absence d’interventions à l’étranger.
Dans les années 1930, l’association «America First »est le fer de lance du mouvement isolationniste, qui reproche à Roosevelt de vouloir engager les Etats-Unis dans la guerre qui menace en Europe. Ils
voient donc en Lindbergh le champion de leur cause ([Rp29]). Tout le discours de campagne reposera sur cette alternative : non pas Lindbergh ou Roosevelt, mais «Lindbergh ou la guerre ».
L’antisémitisme
Lien entre isolationnisme et antisémitisme puisque les isolationnistes s’opposent à ce qu’ils considèrent comme un parti de la guerre autour de Roosevelt, sous l’influence de la communauté juive ([Rp29]).
Roosevelt est considéré depuis les années 1930 comme le candidat des Juifs, si bien que le New Deal fut surnommé le «Jew Deal» par une partie de l’opposition. Le narrateur rappelle également que Roosevelt promut des Juifs aux plus hautes fonctions de l’État ([Rp39]).
La candidature de Lindbergh prolonge et réveille l’antisémitisme larvé de la société américaine :
— le narrateur rappelle les discriminations officieuses dont les Juifs sont victimes, en particulier dans les universités les plus prestigieuses du pays (Ivy League) cf.[Rp25]+ figure du pionnier
— Lindbergh reprend la thèse d’un complot juif (cf. titre) pour faire entrer l’Amérique en guerre dans son discours de Des Moines ([Rp28-29,527,528])
— Les visages de l’antisémitisme aux Etats-Unis :
— Henry Ford, qui publie en 1920 un livre intituléLe Juif international. Le plus grand problème du monde.Cf.[Rp50,329]
— Le Bund de Fritz Kuhn :[Rp23,256]
— Les émeutes et pogroms de la fin du roman : «L’histoire américaine enregistrait le premier pogrom d’envergure, incontestablement calqué sur les «manifestations spontanées» contre les Juifs allemands connues sous le nom deKristallnacht» ([Rp383]).
(b) Autobiographie et uchronie
Dans son roman, Roth s’appuie sur la réalité historique pour en faire dévier le cours et imaginer ce qu’il appelle lui-même « le récit d’une histoire alternative », une uchronie.
Cette contre-histoire se mêle à une contre-vie puisque Philip Roth s’appuie sur des éléments autobio- graphiques et présente son roman comme des « Mémoires », écrits à la première personne.
−→ Dans Le Complot contre l’Amérique, tout devient méconnaissable : l’Amérique, la démocratie, mais aussi la famille du narrateur. Tout ce qui était familier et sûr devient étrange et incertain.
Dès le premier chapitre, l’histoire de la famille de Philip Roth et la grande histoire s’entrelacent.
Symboliquement, Lindbergh est le père de Sandy (incarnation, annonciation7)
Survient alors le «premier choc »([Rp11]) de juin 1940, «le premier coup de boutoir contre l’immense capital de sécurité personnelle »([Rp20]) acquis par le narrateur.
— On entre dans l’uchronie : le romancier fait bifurquer le cours de l’histoire en imaginant l’investiture de Lindbergh par les Républicains et sa victoire aux élections présidentielles en novembre 1940 ([Rp83])
— C’est donc aussi le cours de la vie du jeune Philip qui bascule. La famille est alors progressive- ment contaminée par la situation politique et la violence qui gangrène la sérénité de la démocratie américaine.
(c) Enlèvement, arrachement et dislocation
Certains motifs montrent la porosité entre la situation politique et la famille Roth, la perméabilité entre la sphère publique et la sphère privée.
L’enlèvement
L’enlèvement du fils de Lindbgerh défraie la chronique en 1932 ([Rp18]) et ajoute une nouvelle di- mension à la légende du personnage qui devient un «martyr ».
À son retour du Kentucky, Sandy est métamorphosé8 et a incorporé l’habitus des paysans chrétiens (démarche, accents, ...)[Rp138-139]
Sandy, qui devient ensuite sergent-recruteur pour le Bureau d’Assimilation et le programme « Des Gens parmi d’Autres », semble enlevé à sa famille, enlevé à son tour : « Pas la peine de le kidnapper, Lindbergh l’avait déjà ravi, avec tous les autres »[Rp285]
L’arrachement et la dislocation
— La dislocation du pays et de l’unité nationale se reflète dans le déchirement de la famille
? « C’est guerre et paix, une famille. Nous, en ce moment, on vit une petite guerre » [Rp82]: la guerre que Lindbergh semble avoir évité avec l’extérieur semble se déplacer à l’intérieur du pays et des familles.
? Sandy s’en prend à son père qui refuse de le laisser aller à la réception donnée à la Maison- Blanche en l’honneur de Ribbentrop : «Tu n’es qu’un dictateur [...], un dictateur pire que Hitler » [Rp280].
? Bess gifle son fils deux fois, ce qui n’était jamais arrivé. Le narrateur commente : « Elle ne sait plus ce qu’elle fait, pensai-je, c’est devenu une autre femme, ils sont tous méconnaissables » [Rp281]
C’est ensuite Philip qui sera giflé par son père pour s’être rendu clandestinement au cinéma Newsreel pour y voir le reportage sur la réception de Ribbentrop à la Maison Blanche. «D’abord ma mère frappe mon frère, et puis mon père lit les mots de sœur Mary Catherine, et pour la première fois de ma vie, il m’en allonge une, vlan, en pleine figure »[Rp294].
−→ La violence qui gangrène la société américaine contamine la famille Roth. Les conséquences de l’affaiblissement de la démocratie se font sentir jusque dans les relations les plus intimes.
— La mutilation
Importance du motif l’amputation et du moignon d’Alvin, image traumatisante pour le narra- teur.
L’image de la mutilation doit être comprise à plusieurs niveaux :
— elle renvoie à l’arrachement de Sandy à sa propre famille
— mais aussi à la dispersion et le démantèlement des communautés juives organisée par la loi Homestead 42 (cf.[Rp295])
— cette loi conduit la mère de Seldon à la mort et l’orphelin n’est plus qu’un «moignon » à la fin du récit[Rp514]
— la mutilation est aussi celle de la démocratie américaine, symbolisée par la collection de timbres de Philip :
? Philip fait un cauchemar dans lequel sa collection de timbres est contaminée par le nazisme : le visage d’Hitler remplace le portrait de George Washington et une croix gammée recouvre les parcs naturels et les sites emblématiques représentés sur les autres timbres[Rp679- 70]
? Lors de sa fugue, Philip perd sa collection de timbres : « Il avait disparu, cet objet irremplaçable. C’était – et ce n’était pas du tout – comme de perdre une jambe »[Rp339]
8. Cheveux éclaircis, transition juif→wasp (white anglo saxon protestant)
−→ Stump(moignon) etstamp(timbre) se font écho dans le roman. Les deux signalent une blessure irrémédiable, la perte d’un membre qui métaphorise la perte de la confiance inébranlable dans la force de la démocratie américaine.
3 La mise en crise des mythes de la démocratie américaine
Le roman est une mise à l’épreuve des grands mythes de la démocratie américaine et de la confiance que les personnages placent dans ses institutions.
(a) Le mythe Lindbergh
Lindbergh est une figure mythique de l’Amérique conquérante et héroïque.
— «Le jeune aviateur dont l’audace avait fait palpiter l’Amérique, et le monde entier avec elle, dont l’exploit annonçait des progrès aéronautiques inimaginables »[Rp17]
— «Lindy l’intrépide, juvénile et pourtant grave dans sa maturité, l’individualiste à la beauté virile, le type même de l’Américain légendaire qui accomplit des prouesses en ne comptant que sur lui-même
»[Rp52]
— «ses allures de sportif délié »s’opposent «aux handicaps physiques de FDR, séquelles de la polio
». « Et puis il y avait le miracle de l’aviation et du nouveau mode de vie qu’elle promettait » [Rp84]
Lindbergh est doncl’imagede :
— l’audace individuelle du self-made-man
— une figure providentielle et charismatique mythifiée
— le progrès technique et social, la confiance en l’avenir
— le dynamisme et la virilité
−→ Mais c’est l’homme qui sera le fossoyeur de la démocratie américaine en s’alliant avec Hitler (accords d’Islande,[Rp85]) au nom même de la démocratie, dans un effarant renversement des valeurs (voir discours[Rp127]).
(b) Le melting pot démystifié : racisme et fragmentation de la société
Depuis le début du XXe siècle, l’expression «melting pot »désigne aux Etats-Unis un processus d’in- tégration permettant aux diverses vagues d’immigration de se fondre en un tout harmonieux et cohérent.
Or, le roman fait voler en éclats cette apparente cohésion sociale et culturelle.
Le divorce entre américanité et judéité ou l’assignation à une identité particulière
La famille de Philip, comme l’ensemble de la communauté juive de Newark, semble parfaitement intégrée aux Etats-Unis, dont elles partagent les valeurs et les symboles. Lire [Rp14-16]. L’identité juive du narrateur n’est jamais opposée à l’identité américaine – qui semble primer sur tout particularisme religieux ou culturel – et n’est jamais revendiquée comme telle.
« Leur judéité n’était pas une infortune ou une misère dont ils s’affligeaient et pas davantage une prouesse dont ils tiraient fierté. [...] Leur judéité était tissée dans leur fibre, comme leur américanité » [Rp317]
Une fois au pouvoir, Lindbergh exalte à son tour «l’américanité » mais lui confère un sens ethnico- religieux en la réduisant à la majorité blanche et chrétienne.
l’administration Lindbergh sous-entend que ces minorités ne sont pas intégrées et les désigne du même coup comme en marge de la société américaine. Lindbergh oppose américanité et judéité là où Philip ne voyait aucun hiatus : «voilà qu’on nous contraignait à devenir autre chose que ces Américains que nous étions »([Rp160])
— La mise à mal des valeurs démocratiques révèle et accroît la communautarisation de la société en renvoyant chacun à son particularisme ethnique, culturel ou religieux.
• Ex.1 : lire[Rp141]. Le rythme de la phrase montre l’omnipotence et la prééminence historique de la majorité Wasp alors qu’il semble reléguer et expulser le père juif dans la clausule et la négation restrictive. La politique de Lindbergh met au jour la réalité d’un pouvoir aux mains d’une majorité qui refuse de le partager avec les autres composantes de la population.
• Ex.2 : le narrateur, qui se définissait avant tout comme un jeune Américain se découvre Juif parce que la société l’assigne/le réduit à cette identité particulière et lui interdit toute autre identification. Lire[Rp197].
• Ex.3 : polarisation de la société entre eux/nous
Herman : «Nous sommes chez nous, ici »/ Bess : «Nous sommes chez Lindbergh, chez les goyim, nous sommes chez eux »[Rp326]
Herman : «je t’avertis, mon fils, tu répètes une seule vois « vous autres »et tu prends la porte »[Rp332]
La loi Homestead 42 : le retournement du mythe de la conquête et de la Frontier
La loi Homestead 42 fait écho à la loi de peuplement promulguée par Lincoln en 1862. Il s’agissait alors à encourager les colons à s’installer dans les territoires plus reculés et hostiles de l’ouest. Mythe fondateur de la conquête de l’Ouest et de la Frontier, exaltation de l’aventure et de l’effort individuel (cf.
[Rp295-296]).
Mais alors que la loi de 1862 visait l’expansion et l’extension du territoire américain, la loi de peu- plement de 1942 vise au contraire à enfermer les familles juives dans des territoires majoritairement chrétiens.
−→ Double processus d’enfermement et d’étouffement dans le roman
— la politique isolationniste des Etats-Unis qui se replient sur eux-mêmes
— le rétrécissement de l’espace de vie des familles juives
Conclusion : un roman sur le fil...
Roman de l’insécurité où tout menace de basculer. Le regard de l’enfant se tient sur le fil du rasoir, au bord de la tragédie, et vit ces années sur le mode du cauchemar et de l’hallucination ([Rp70]et[Rp245]).
Dans ce tissu social qui menace de se déliter, ne faut-il pas un nouveau M. Taylor pour renouer le fil de l’histoire et de la démocratie ?
Chapitre 1
Prestige et promesses de la démocratie
A L’imaginaire politique de la démocratie
Toute société est fondée sur un imaginaire politique, qui passe en particulière par des récits, des mythes fondateurs qui lui donnent sa cohésion. Ces mythes sont d’autant plus importants en démocratie (auto instituée, sans autre fondement qu’elle même), ils sont des figures tutélairespour assurer la cohésion, la certitude dans certaines valeurs. La démocratie ne repose pas que sur la raison, elle ne relève pas d’une adhésion purement rationnelle mais plutôt d’une forme de foi ou de croyance en des valeurs fondatrices (égalité, liberté, ...) et en un certain nombre de figures et de mythes fondateurs. John Dewey dit que la démocratie repose sur une foi : chaque individu peut assurer son rôle de citoyen.
«J’ai tendance à croire, dans une large mesure, l’exubérance avec laquelle moi et les autres enfants juifs de ma génération avons saisi notre chance après la guerre (...) venait de notre foi dans le caractère illimité de la démocratie où nous vivions et à laquelle nous appartenions » (Phillip Roth, Les faits.
Autobiographie d’un romancier)
1 Mythes et pères fondateurs
Chez Aristophane. L’autochtonie est un mythe fondateur centrale pour la démocratie Athénienne.
Démos est décrit comme un autochtone1 : « naïf enfant de Cécrops2 » [ACp129], qualifié d’Erech- téide3 [ACp126-127]. Les cavaliers, lors de la parabase, parlent des pères fondateurs : « nous voulons rendre hommage à nos pères, parce qu’ils se montrèrent dignes du pays et du peplum » [ACp93]. Réfé- rence à Thémistocle (l’un des pères fondateurs d’Athènes, qui lui donne son port, rôle central dans les guerres médiques) [ACp110]. Plus largement, Aristophane est nostalgique de l’age d’or d’Athènes, au moment où Athènes a triomphé contre les perses (batailles de Marathon, Salamine), il est nostalgique de l’ancienne gloire d’Athènes. Pour Aristophane, la bonne démoratie est celle qui respecte les traditions ancestrales. [ACp157] Démos renoue avec sa vie traditionnelle à la campagne. Dans L’Assemblée des Femmes, [AFp176], Praxagora explique pourquoi il serait bon de donner le pouvoir aux femmes : elles procèdent selon «l’antique usage », et ne sauraient innover, elles font les choses « comme autrefois ». Il y a valorisation de la tradition. C’est paradoxal puisque les femmes elles même vont innover.
Chez Philip Roth. [Rp90]« Nous comptions bien sur cette histoire de l’Amérique, ici représentée sous sa forme la plus exaltante, pour nous protéger de Lindbergh. ». [Rp89] Mention des timbres de la démocratie. [Rp457] Les personnages qui incarnent les valeurs démocratiques, en qui le narrateur fait confiance, sont divinisés, ils font l’objet d’une foi. Les auteurs de la déclaration d’Indépendance (Founding Fathers) sont évoqués comme des références sacrées pour la démocratie américaine. La femme de lindbergh est elle-même sanctifiée, incarnant les textes même de la démocratie. [Rp259] Roosevelt
1. Né de la terre, il appartient à la cité