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SUR L'ADRIATIQUE, LE KOSOVO

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SUR

L'ADRIATIQUE, LE KOSOVO

A

1 u sud de l'Adriatique, du côté italien, Salento - «presqu'île de la péninsule », « talon de la bott e » - semblait vivre i | davantage du passé que du présent. Cette partie des Pouilles s'est soudain retrouvée, situation inusitée, au centre de l'attention. Chaque jour presque, elle est confrontée à des scènes tragiques : de rapides embarcations à moteur et canots pneuma- tiques (dits gommonî) transportent les réfugiés d'une rive à l'autre.

Il n'est possible ni d'accueillir ni de refouler tous ceux qui traversent.

Par temps clair, surtout après les pluies qui lavent l'air et les vents qui chassent les brumes, on aperçoit d'ici les sommets des montagnes albanaises. Ils s'empourprent au crépuscule, puis s'assombrissent avant de s'abîmer dans la nuit. Ces dernières décennies, l'Albanie était beaucoup plus éloignée de l'Italie qu'elle n'est distante en réalité. On peut, en une heure, franchir cette fron-

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tière maritime au passage le plus étroit, entre Linguetta et Punta Palascia, de Valona (Vlorë) à Otrante. Les Slaves du Sud l'appellent la « porte » (vratd), les Italiens, le « détroit » (stretto). Il est difficile de dire quel nom lui convient le mieux - ce passage est l'un et l'autre.

C'est par ce chemin, connu depuis les temps anciens, que l'on fuyait des lieux d'infortune vers ceux qui semblaient moins malheureux. Par là que, ces dernières années, les Albanais tentent de fuir, pour échapper à leur présent et à leur passé, en même temps proche et lointain. D'autres se sont joints à eux : les ressor- tissants des « peuples sans Etats », comme les Kurdes, les exilés et les réfugiés venus des pays lointains - de l'Asie Mineure ou même de l'Est asiatique, de Chine. Finalement, les Kosovars partagent eux aussi leur sort, venus de l'ancienne et de l'actuelle Yougoslavie.

Je suis parti pour Otrante au début du printemps 1999, vers ces rivages qu'abordent quotidiennement des hôtes indésirables.

Comme il n'était plus possible de se rendre au Kosovo même, je suis allé à la rencontre des Kosovars : ils ont vécu dans le même Etat que nous, j'ai eu des amis parmi eux. Ce jour-là, il y avait moins de vent et de vagues, il faisait moins froid, l'Adriatique était moins agitée. Les nuits précédentes, environ quatre-vingts hommes, femmes et enfants d'origine kosovare avaient débarqué.

Ils sont parfois davantage, jusqu'à deux cents, et même plus : depuis les plus jeunes que leurs mères allaitent encore, jusqu'aux plus âgés, que leurs enfants n'ont pas voulu abandonner.

Ils avaient abordé à l'aube, avançant sur les galets, là où ils avaient pied, ou trébuchant contre les rochers. Ils avaient attendu des heures que les garde-côtes les prennent en charge et les diri- gent vers le camp le plus proche - « Campo Don Tonino Bello » (il porte le nom d'un prêtre mort au cours d'une mission de charité).

J'ai passé une partie de la nuit et la journée entière sur le rivage et dans ce centre d'accueil, parmi des gens que l'infortune avait ras- semblés là. Les « gardiens de la plage » séparent aussitôt les Albanais (ceux qui viennent de l'Albanie même), dans l'intention de les refouler - l'asile ne leur étant plus accordé. Je les ai vus et entendus pleurer, demander et supplier qu'on ne les renvoie pas.

Les Kurdes et les Kosovars ont pu rester, on les gardait, eux. Je ne sais comment il est possible de présenter, de décrire les visages

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des parents portant leurs enfants dans les bras, les mains qui serrent leur maigre balluchon, le seul bien qui leur reste. Dans de telles circonstances, les questions relevant de la littérature deviennent soudain secondaires.

Nous sommes restés des heures assis les uns à côté des autres, dans le « camp », nous levant et marchant tout en parlant, ou bien assis, gardant le silence. Il ne m'est pas venu à l'idée de nous exposer, ni eux ni moi, à une photographie de groupe. Cela me semblait indécent. L'un des trois Chinois, portant des lunettes aux verres épais, a été le premier à m'aborder. Il a pensé sans doute que j'étais moi-même employé dans ce centre d'accueil. Comment était-il arrivé jusque-là ? Il n'avait certainement pas suivi à pied la

« route de la soie », à travers les déserts et les steppes, de Pékin ou Shanghai à Tirana et Valona. Il me dit, dans un anglais haché et approximatif, que grâce à des parents à l'étranger il a pu prendre un billet d'avion jusqu'à l'Albanie et payer le passage en canot.

«J'espère qu'ils ne me renverront pas ! », a-t-il plusieurs fois répété.

Ils ne l'ont pas renvoyé.

C'est ainsi que de temps à autre des groupes de Chinois et autres habitants de l'Extrême-Orient arrivent jusqu'ici. Ils vou- draient aller n'importe où, faire n'importe quoi, quelque part ailleurs, « en Amérique »... Un groupe assez important de Kurdes, débarqués ce matin même, se tient à l'écart : rien que des hommes, de belle prestance, aux grosses moustaches, taciturnes.

Par quelle voie sont-ils venus, où iront-ils ensuite ? C'est peut-être précisément à cela qu'ils pensent - sans rien livrer de leurs pen- sées. Je leur fais un signe de la main, en guise de salut. Je ne les aborde pas, je ne sais pas ce que je pourrais leur dire. Ils ont assez d'eux-mêmes, de ce qui les attend.

J'ai consacré toute mon attention à nos Kosovars. Les plus âgés parlent le serbe, les jeunes le comprennent, les enfants n'en connaissent que quelques mots : pendant dix ans, il n'y a pas eu pour eux d'enseignement dans les écoles du Kosovo - pendant dix ans ils n'ont pas étudié la langue officielle de l'Etat où ils vivaient.

Là aussi se reflète la déraison du satrape : comment gouverner ceux avec lesquels tu ne peux pas t'entendre. Cela, les tyrans n'en

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tiennent pas compte. Les Kosovars se sont divisés en groupes, vrai- semblablement selon leur parenté. Ils se sont restaurés après une nuit éprouvante, lavés, changés. Dans le long couloir du centre d'accueil, il y a une profusion de vêtements et de chaussures déjà portés, chacun a le droit de choisir ce dont il a le plus besoin. Ils prennent surtout des blousons en nylon, qui tiennent chaud et sont imperméables - il n'y en avait pas assez pour tous. Les enfants ont entre les mains des tranches d'un pain sucré et jaune (panettoné), hésitent avant d'y mordre, comme s'ils se demandaient si c'est vrai- ment pour eux.

Après une courte pause et un examen médical superficiel, viennent les contrôles administratifs : arrivent-ils vraiment du Kosovo ou s'agit-il d'Albanais possédant des papiers de là-bas ? Je ne sais pas comment et par quoi ils peuvent être distingués les uns des autres - ils parlent la même langue et se ressemblent. Ils sont tous las et résignés. D'où viennent-ils exactement? Qui ont-ils en Italie ou en Europe ? Où voudraient-ils aller ? On les interroge.

Désemparés, ils répondent, de leur mieux. Il n'est pas facile de se comprendre. Et tout doit être inscrit dans le procès-verbal, sur foi de quoi des papiers provisoires leur seront délivrés. Ce jour-là - et c'était là le comble -, il n'y avait pas de traducteur pour l'albanais.

De temps à autre j'aidais le fonctionnaire, grâce à ceux des Kosovars qui parlaient le serbe. C'est ainsi que, dans une langue qui appartient à ceux qui les persécutent, ils s'aident eux-mêmes.

Ce qui arrive souvent dans l'émigration. Je l'ai déjà connu moi- même plus d'une fois.

Ils m'ont d'abord regardé avec méfiance, jusqu'à ce que je leur dise que j'étais né en Bosnie, que j'étais « parti moi aussi ».

Que je savais ce que ressent celui qui s'en va. Le premier avec lequel j'engage une conversation s'appelle Isa Alickaj, il a quarante- sept ans, sa femme et ses trois enfants sont avec lui. Il enseignait la chimie à Decani, habitant dans un village voisin, qui a été brûlé.

« Ce n 'est pas une bombe qui a incendié ma maison, mais une main humaine. » Quand je lui ai dit que j'étais né à Mostar, il s'est mis à parler plus aisément. Il a fait son service militaire à Trebinje, a traversé plusieurs fois le Vieux Pont de ma ville natale, y a vu les jeunes gens plonger de cette immense arche dans la Neretva. « Ils l'ont détruit, votre beau pont. » Isa a vécu des jours difficiles avant

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de s'en aller. Pendant plusieurs années il est resté sans salaire ; il enseignait aux enfants albanais dans des maisons privées. Il rece- vait parfois une aide sociale, et ces derniers temps un peu de nourriture fournie par l'aide humanitaire : « Ce n'était plus suppor- table. » Il a payé le passage en bateau pour lui et pour sa femme 800 marks chacun, « et pour les trois petits, le prix d'un adulte ». Ils ont marché ensemble pendant deux jours et deux nuits dans les montagnes albanaises. Ils sont fatigués, épuisés.

Un de ses parents, Ram Alickaj, était également enseignant.

Il travaillait à Pec et habitait dans un village proche, Ljodja (qui s'appelle aussi Ravno Selo), également incendié. « Vous savez ce qu'ils vont faire de nous? », demande-t-il, angoissé. Il a perdu ses dents, et parle de façon indistincte, fait les cent pas. Lui aussi est venu avec sa femme et ses enfants. « Tout ce que nous avons se trouve dans ce ballot. » Il me le montre du doigt.

Bajram Talaj vivait à Prilep. Enseignant, également. Il est accompagné de sa femme, de sa fille et de son fils. A Djakovica sont restés son frère, avec deux enfants, et sa vieille mère. Il n'y avait pas suffisamment d'argent pour tous, « leur maison n'avait pas été incendiée ».

Je m'entretiens longtemps avec un petit groupe qui s'est formé autour de nous. Certains d'entre eux sont venus en traversant le Monténégro, la frontière étant bloquée, minée, entre le Kosovo et l'Albanie. « On ne peut pas s'approcher de ces lieux, ils tirent. » Comment les Monténégrins les ont-ils accueillis ? «Nous ne pouvons pas nous plaindre. Ils nous ont emmenés en autobus jusqu'à la frontière albanaise, nous ont nourris avec un peu de pain et de

confiture, ne nous ont contraints ni à rester ni à partir. Certains des nôtres sont encore là, ils ont de la famille. Là-bas aussi, c'est la pauvreté. Mais en Albanie, c 'est pire. En arrivant sur la côte, on

loue, si l'on peut se le permettre, une chambre chez des particuliers ; cela coûte cher ; on est jusqu 'à vingt dans une seule pièce. » C'est ainsi qu'ils attendent de pouvoir passer du côté italien.

Pendant que nous parlons, la femme de Bajram, Haïria, a un malaise. Elle ressent une douleur à la poitrine, a des nausées, est sur le point de s'évanouir. Francesco Mancarella, un médecin ita- lien qui travaille comme volontaire au centre d'accueil, m'appelle pour que je l'aide, comme interprète, à établir son diagnostic. Mais

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la malade ne sait que l'albanais et nous avons recours à son mari qui, lui, parle serbe. Il est inquiet, regarde, impuissant, sa femme, parle de manière confuse, s'embarrasse et se perd. J'essaie de tra- duire en italien. (Il n'est pas besoin de traduire les gémissements.)

«Il y a beaucoup de ce genre de stress », dit le docteur. « Les Kosovars sont résistants, la plupart supportent bien ces pénibles trajets. » Ceux qui ont vécu longtemps en Albanie, où les conditions d'hygiène sont intolérables, arrivent souvent avec des maladies de peau, la gale, diverses infections, des poux.

Dzevad Délie, la trentaine, est arrivé avec sa jolie jeune femme et ses deux enfants. Il était commerçant à Pec mais, depuis quatre ou cinq ans, « le commerce marche mal ». Sa femme a trois frères en Allemagne ; ils sont déjà partis de Hanovre à leur rencontre, mais il ne sait pas exactement où sa famille sera conduite ; il voudrait pou- voir les prévenir, afin qu'ils puissent les retrouver. Il m'a prié de demander aux fonctionnaires - ceux-ci répondent qu'ils partiront au cours de la journée pour Lecce et Squinzano. Ce n'est pas loin d'ici, il ne sera pas difficile de les trouver - je cherche à le rassurer. Mon interlocuteur sourit, retrouvant un peu d'espoir.

J'essaie d'expliquer aux amis italiens qui se sont rassemblés autour de nous, et qui pensent que ces gens en haillons et mal soi- gnés représentent la partie la plus pauvre du peuple du Kosovo, que c'est - hélas ! - la partie « privilégiée » de la population, presque une

« élite » : à quoi ressemblent alors ceux qui n'ont même pas de quoi acheter du pain, et encore moins les deux ou trois milliers de marks, ou davantage encore, nécessaires pour « payer un passage » !

Je saisis, d'après cette conversation, que cette sorte de « voyage au bout de la nuit » comprend plusieurs étapes. Il est difficile de dire quelle est la pire. Il faut d'abord parvenir à la frontière albanaise, à travers le Monténégro ou la Macédoine ; ensuite, gagner la côte, grâce à un quelconque camion ou une charrette, ou même à pied ; puis marchander avec les patrons des bateaux (affiliés à la mafia - alba- naise, italienne, monténégrine - qui gère en grande partie ces trans- ports) ; et, finalement, traverser l'Adriatique. Chacune de ces étapes est éprouvante à sa manière. C'est un chemin de croix.

Certains de ces Kosovars ont vu la mer pour la première fois.

Un vieux poète, né dans les Balkans, ressortissant turc, a laissé jadis ce message : « Quand tu auras franchi bien des monts et des

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plaines, et découvriras soudain une immensité d'eau plus bleue que le ciel, ne sois pas surpris. » Ils ont été surpris. Ils ont eu peur, en pleine nuit, frissonnant de froid et d'humidité, recroquevillés dans une étroite embarcation, agrippés les uns aux autres, serrant leurs enfants sur leurs poitrines, protégeant de leurs corps les êtres chers. Tenaillés, en plus, par l'angoisse : où et comment vont-ils aborder, qu'est-ce qui les attend là-bas, que sera-t-il après ?

Ils ne veulent pas tous se présenter durant la conversation, mais là n'est pas le plus important. « Peut-être rentrerons-nous bientôt, il vaut mieux taire notre nom. » Ils parlent ainsi plus facile- ment, ils ont moins peur. Je n'ai pas entendu un seul reproche concernant « leurs voisins serbes » ; ils mentionnent la police mili- taire et le grand mal qu'elle fait. « Les combattants albanais n'ont pas tiré une seule balle sur les monastères orthodoxes, les églises, les

icônes... Et eux, en Bosnie, ils ont détruit les mosquées partout où ils le pouvaient... Lis le regretteront. Milosevic devra payer. - Je serais bien le dernier à le défendre, pas seulement ici. Il a menacé - et il met ses menaces à exécution. Il a parlé des prisons - et il empri- sonne. Il a annoncé la guerre - et il la fait. Certains, parmi ceux qui sont ici, accueillent mes paroles avec méfiance. Je suis peut- être en train de les provoquer, va savoir ! Ils regardent autour d'eux si quelqu'un n'est pas là à écouter. Un jeune homme, visible- ment plus au courant et plus ouvert, accuse Tudjman : « Au début, de Zagreb, les journalistes de la radio du Kosovo envoyaient des nouvelles et nous informaient sur tout. Mais lui [Tudjman], ensuite, en accord avec le dirigeant serbe, a ordonné de supprimer ces émis- sions et a chassé nos journalistes. » A propos du séparatisme : « Nous étions les seuls à porter le portrait de Tito pendant les manifesta- tions, au Kosovo, personne ne pensait à se séparer. En Albanie, c'était bien pire. » Sur les conditions de vie : « Pendant des années, ils nous ont chassés de notre travail, fermé nos écoles, nous ont humiliés, emprisonnés, et maintenant ils nous tuent. Cela ne pou- vait pas continuer ainsi. »

J'essaie de leur expliquer que la situation des Serbes au Kosovo n'est pas non plus enviable : eux aussi se sentent menacés, ils représentent une minorité parmi les Albanais, dix fois plus nom- breux ; ils reprennent le chemin de la Serbie, déjà remplie de réfu- giés, où ils ne peuvent pas s'attendre à goûter le sucre et le miel ;

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ils errent d'un endroit à l'autre, habitent dans des casernes, des conteneurs, des cabanes, vivent de secours et d'aumônes. Ils envient ceux qui ont vendu à temps leur terre aux Kosovars alba- nais, et ont acheté des lots dans une contrée plus sûre pour eux.

Que dire alors des Serbes de Krajina, qui sont restés sans rien, ne sachant où aller, chassés de Croatie, fuyant l'opération « Tempête ».

C'est au Kosovo précisément que Milosevic voulait les envoyer, pour rétablir « l'équilibre ethnique ». Mes interlocuteurs se taisent. A chacun sa peine. Qui, dans les Balkans, n'est pas coupable vis-à- vis d'un autre ? Vis-à-vis de lui-même aussi ? Mais une culpabilité ne peut en couvrir ou justifier une autre. Je le vois une fois de plus.

La plupart ici se trouvent dans une situation où la politique n'a guère plus d'importance. Seule la vie compte. « Où irons-nous ? »

« Que ferons-nous ? » « Comment ferons-nous ? - La journée est beau- coup plus longue que le temps mesuré par les aiguilles d'une montre. On doit partir pour Lecce. Haïria s'est levée. Il faut y aller, on n'a pas le choix. Au moment de nous séparer, je veux aider un peu ceux que j'ai ici connus. L'enseignant de Prilep a scrupule à accepter de l'argent. Ces gens n'ont pas perdu leur sens de la dignité, si important dans leur région. Je donne aux enfants ce que j'ai sur moi - c'est la coutume là-bas, cela ne se refuse pas. Un homme âgé demande mon adresse, il me fera signe, de quelque part, dès qu'il le pourra. Une des femmes pleure. J'essaie de retenir mes larmes.

J'ai vécu tant d'années avec ces gens dans le même pays, j'y ai fait avec certains d'entre eux mon service militaire, suis allé je ne sais combien de fois au Kosovo avant que tout cela ne commence.

Je leur souhaite bonne chance !

Ils arrivent ainsi, et repartent ensuite. Plus nombreux de jour en jour. L'un des spectacles les plus tristes que j'ai jamais vus - et depuis ces sept ou huit ans que je vis dans l'émigration, j'ai vu toutes sortes de choses. Les quelques jours que j'ai passés à Sarajevo, dans cette ville assiégée, sous les bombes et les tirs des snipers, m'avaient malgré tout semblé moins durs. Mais ces catégo- ries - « moins dur » ou « plus dur » - n'ont pas la même significa- tion dans la tragédie et dans la vie de tous les jours.

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L'introduction à ce triste récit a été écrite avant que ne com- mencent les opérations militaires de l'Otan, les violents bombarde- ments de la Serbie et de ce qui est resté de la Yougoslavie, de Pristina à Belgrade, après l'échec des négociations à Rambouillet.

D'un jour à l'autre la côte italienne va être bloquée, les vols civils supprimés, l'Adriatique sillonnée par de lourds navires de guerre munis d'armes meurtrières, l'atmosphère tout entière remplie de fracas, d'angoisse, de délire. Il est, pour l'instant, encore possible de visiter les lieux où ont abordé - et où, selon toutes probabilités, continueront bientôt à aborder à nouveau - les infortunés venus de l'autre rive. Mon ami italien a un canot à moteur, il m'emmènera là-bas pour mieux voir ces endroits dont la beauté contraste avec les scènes qui s'y déroulent.

Non loin d'Otrante, du côté sud, se trouve Porto Badisco, dans une crique facilement abordable, entre des rochers sem- blables à des môles, encadrant une grève. C'est un endroit connu depuis des temps reculés. Les lettrés estiment que c'est précisé- ment là qu'a débarqué l'ancêtre des Romains, à en croire la des- cription qu'en fait Virgile dans l'Enéide (« où l'eau salée écume sur deux rochers, le port lui-même restant protégé » - III, 552). Lorsque souffle le sirocco et que les vagues se lèvent, les roches renvoient de forts ressacs : il y a quelques années, un vieux bateau albanais a sombré en cet endroit, les quelque quatre-vingts passagers clan- destins qu'il transportait s'y sont noyés. Non loin se trouve un golfe, appelé Imperia - composé de plusieurs baies, reliées entre elles, et une énorme falaise rocheuse en forme de pyramide (ce qui lui a sans doute valu ce nom d'« Imperia ») ; près du « Moulin à eau » (Moulino d'acqua), on peut en plusieurs endroits aborder quelques restes d'îlots, mais cela est difficile - si l'on ne choisit pas le bon - de grimper le long du rivage escarpé, qui peut atteindre jusqu'à vingt mètres de haut. Il faut attendre, sur ces pierres plates et glissantes, par mauvais temps et dans le froid, qu'arrivent les sauveteurs - dont la tâche est de vous renvoyer là d'où vous venez. A proximité se trouve Frassinato, avec des plages couvertes de galets dont l'abord paraît plus facile. Nous ne connaissons pas le nombre de cas - grossi peut-être par les médias - où, de la proue, des enfants furent jetés à la mer pour attendrir les garde- côtes. Voyant les mères serrer leurs enfants dans leurs bras, je suis

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convaincu qu'il ne s'agit là que de cas pathologiques qui accom- pagnent souvent les tragédies. (Les mieux informés me disent enfin qu'il s'agit sans doute d'un trafic d'enfants - ceux qui les jettent ne sont pas leurs parents...). Près des anciens marécages, désormais taris, et qui portent l'ancien nom grec d'Alimini, la plage s'étend, dirait-on à première vue, sur sept à huit kilomètres. Elle est sablon- neuse et peu profonde - le canot ne peut s'arrêter à proximité de la rive ; il faut marcher dans l'eau tout en portant enfants et ballots ; si les vagues sont fortes, elles vous poussent brutalement, en avant ou en arrière.

Tout autour croisent des patrouilles.

La flotte de guerre était déjà dans les eaux de l'Adriatique, mais ne se manifestait pas. Nous espérions toujours que la guerre pourrait être évitée, que les négociations aboutiraient.

J'ai appris, au moment du départ, bien des choses que je n'avais pas réussi à voir. Les canots servant à franchir le canal (motoscafi, gommoni) sont enlevés à leurs propriétaires étrangers et vendus à vil prix à des « commerçants » locaux, qui les revendent à leur tour. Cela permet de gagner gros. Ils sont d'ailleurs fabriqués en Italie et se vendent assez bien. Ces petits bateaux sont parfois conduits par les Italiens eux-mêmes, parfois aussi par de jeunes Albanais, des mineurs qui, selon la loi italienne, ne peuvent être poursuivis. Jusqu'à présent divers « partenaires » liés à des mafias de diverses origines - transportaient, outre des voyageurs, des « mar- chandises spéciales » (drogue, armes, cigarettes, etc.). D'autres ont écrit à ce sujet, je ne suis pas venu dans cette région pour cela.

Je note néanmoins certaines observations de mes amis ita- liens. Le contrôle médical est tout à fait superficiel et insuffisant.

Etant donné les conditions de vie en Albanie, où les Kosovars s'arrêtent parfois plusieurs semaines, il y a des risques de graves contagions - avant tout l'hépatite et la tuberculose. Hors du champ d'action humanitaire, se sont créées des « structures » prêtes à profi- ter du malheur d'autrui. Dans cette région, une fois l'été et les vacances terminés, il n'y a pratiquement plus de travail pendant huit mois. Les Pouilles ne peuvent prendre la place de l'Italie, l'Italie ne peut se substituer à l'Europe, l'Europe, elle, est ce qu'elle

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est. C'est ici « l'étroite trouée » de notre continent à travers laquelle se faufile celui qui arrive dans l'espoir d'aller ailleurs. Et pour aller plus loin, les routes ici, de diverses manières, se croisent, s'ouvrant ou se refermant.

J'ai rencontré dans cette région comme ailleurs des gens qui s'efforcent réellement d'aider les malheureux qui ont vécu et vivent encore la tragédie du postcommunisme et de l'ancienne Yougoslavie. Ils considèrent toujours ce pays voisin dans son inté- gralité, bien qu'il ne soit plus possible de réunir les parties qui le composaient. Ils s'étonnent parfois que moi-même, malgré mon constant attachement à tous ceux qui y vivaient ensemble, je ne pense plus qu'un Etat commun soit possible. « Et pourtant, peut-être un jour... », me dit un ami proche. Je n'entrevois une telle possibilité ni au cours de cette génération ni de la suivante ; et celles qui nous succéderont décideront elles-mêmes - nous n'avons pas le droit de le faire pour elles.

« Et pourtant, un jour peut-être... »

Dans le pays où je vis actuellement, j'ai connu en fait deux Italie : l'une officielle et bureaucratique, inerte et indifférente ; une autre cordiale et ouverte, méditerranéenne, capable d'enthousiasmer et parfois aussi de décevoir. D'aucune autre partie du monde, de nul autre rivage, autant d'associations humanitaires ne sont venues aider et soutenir les victimes, sans égard pour leur nationalité ou religion.

Je rentre par Brindisi, sur l'un des derniers avions : les lignes aériennes dans l'Adriatique se ferment, «pour opérations militaires », va déclarer le communiqué. Devant ce port se dressent encore les anciennes colonnes marquant la fin de la via Appia - c'est ici que l'on débarquait, avant de reprendre la mer vers l'autre rive. Là-bas, la via Egnatia ouvrait la route vers les Balkans. Cette péninsule massive a été une fois le berceau de l'Europe. Je conçois difficile- ment l'Union européenne sans ce berceau. Je suis fier d'être né dans les Balkans et défie volontiers ceux de mes compatriotes nationalistes qui renient leur origine.

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Je n'avais pas encore réussi à mettre de l'ordre dans ces notes et à organiser ce récit lorsque les bombes ont commencé à s'abattre sur la Serbie, le Kosovo, le Monténégro. J'ai toujours été opposé au bombardement de lieux où vit une population dont la plus grande partie n'est pas responsable des actes de ses dirigeants. Je n'ai jamais cessé de considérer le peuple serbe comme un peuple frère, malgré tout ce qui s'est passé au cours de ces années en Yougoslavie. Je méprise ceux qui, en Croatie ou ailleurs, se réjouissent de ce qu'on le frappe. Le patriotisme exempt d'humanité, la foi ignorant la pietas, comme ils sont indignes !

Nous regardons des images tragiques sur les écrans. Hommes, femmes et enfants fuient, en masse. On avance le chiffre de plu- sieurs centaines de milliers d'Albanais expulsés du Kosovo. La police militaire de Milosevic les prend impitoyablement pour cible. Ils s'efforcent d'atteindre la frontière albanaise. Ils marchent par groupes, dans les montagnes enneigées, soutenant vieillards et enfants, sur les routes boueuses des Balkans. La Macédoine a ouvert ses frontières à un certain nombre d'entre eux, puis les a soudain refermées : on y craint l'afflux de Kosovars, le •< déséquilibre ethnique ». Les navires de guerre qui croisent dans l'Adriatique ren- dent le passage des canots quasi impossible. Peu d'entre eux - beaucoup moins qu'avant - ont pu, ces dernières nuits, gagner l'autre rive. A Vlorë et Durrës, tout le long du littoral albanais, des dizaines de milliers de réfugiés se sont rassemblés dans les camps, nommés tendopolis. L'Italie demande à l'Europe de l'aider à les accueillir. L'Europe tarde. Le reste du monde hésite. Les Pouilles sont pauvres. J'entends enfin quelques voix raisonnables : transportons les réfugiés sur nos propres bateaux, empêchons la vile contrebande et les risques que courent ces malheureux. Toutefois, les politiciens préfèrent les garder là où ils sont, « à proximité de leurs foyers », c'est-à-dire à distance. L'Otan bombarde entre-temps ses cibles, en les ratant de temps à autre. La catastrophe continue et augmente.

Je vois à la télévision le discours adressé par Milosevic à la nation serbe. (Nos pauvres nations balkaniques ont dû écouter et supporter tant de choses écœurantes !) J'arrive, après plusieurs ten- tatives, à joindre par téléphone un ami à Belgrade. Je reconnais difficilement sa voix, rauque et résignée. Il vitupère contre Milosevic mais est également indigné par les bombardements. « Ne

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pense pas que les insurgés de l'UCK soient tous des anges, me dit-il.

Certains d'entre eux ne cachent pas leur attachement à Staline, Mao ou Hoxha. »

Une pensée me revient, transformée déjà en souvenir. Un an avant le début de la guerre et l'attaque contre Vukovar et la Croatie, j'avais écrit et publié une Lettre ouverte au « patron » de la Serbie, qui devenait de plus en plus populaire chez lui. Elle se ter- minait par le message suivant : « Une démission peut encore sauver votre honneur. Demain seul un suicide pourra le faire. » (« Borba » - Combat, Belgrade, 8 septembre 1990). Même le suicide ne pourrait plus suffire, ai-je ajouté dans un livre qui n'a pas pu paraître dans ma langue.

Dans de telles conditions, chacun de nous devrait s'interro- ger sur sa propre responsabilité. Qu'a-t-il fait ? Aurait-il pu faire plus ? Il est presque toujours possible de faire plus que l'on ne fait.

Les Albanais fuiront encore longtemps le Kosovo, avec ou sans canots pneumatiques. Je n'oublie pas non plus les deux cent mille Serbes qui paieront pour ce que la plupart d'entre eux n'avaient probablement pas voulu, ou ce dont ils ne sont pas les seuls coupables. Il y a des conflits qui commencent et se terminent sans véritable victoire ou défaite. Ils durent d'ordinaire plus que les autres, restent pendant longtemps inscrits dans les mémoires. Les persécutions et les bombes ne peuvent que les prolonger.

Dans les Balkans - et l'espace que l'on pourrait qualifier de

« parabalkanique » - le mot « compréhension » a perdu sa significa- tion. Les drapeaux noirs flotteront encore longtemps sur nos façades. Bien des discours funèbres seront prononcés au-dessus des catafalques. Beaucoup partiront, peu nombreux seront ceux qui retourneront.

77 est difficile de revenir sur les décombres.

Predrag Matvejevitch

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