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Le smart lighting : nouvel outil de l'urbanisme lumière ? Exploration de la dimension sensible des ambiances lumineuses

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Academic year: 2022

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Texte intégral

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Master

Reference

Le smart lighting : nouvel outil de l'urbanisme lumière ? Exploration de la dimension sensible des ambiances lumineuses

VETTER, Chantal

Abstract

Ce mémoire est lié à un stage effectué au Service de l'aménagement, du génie civil et de la mobilité de la Ville de Genève. En janvier 2019, la Ville a entamé un projet-pilote pour tester un système d'éclairage public intelligent (smart lighting). Le smart lighting implique l'utilisation de systèmes de gestion informatiques permettant une modulation de l'éclairage, soit par tranche horaire, soit par détection de mouvement ou encore par mesure de la densité de trafic. Il permet donc d'avoir différentes intensités lumineuses sur un même site et se distingue par sa flexibilité et la possibilité de s'adapter aux besoins des usagers. Or, ces différentes intensités lumineuses créent des ambiances nocturnes distinctes auxquelles sont associées des expériences multisensorielles. Celles-ci impliquent un questionnement autour de la dimension sensible. Pour explorer cet aspect de l'éclairage public, le concept d' « ambiance » permet de mobiliser deux méthodes spécifiques : le parcours nocturne, qui situe les paroles des usagers, et le transect urbain, qui synthétise les données récoltées sur des [...]

VETTER, Chantal. Le smart lighting : nouvel outil de l'urbanisme lumière ? Exploration de la dimension sensible des ambiances lumineuses . Master : Univ. Genève, 2019

Available at:

http://archive-ouverte.unige.ch/unige:125201

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Directeur : Prof. Laurent Matthey Experte : Florence Colace

Le smart lighting : nouvel outil de l’urbanisme lumière ?

Août 2019

Aménagement du territoire et urbanisme

Chantal Vetter

Mémoire no 57

Chantal Vetter, 2019

Exploration de la dimension sensible des ambiances lumineuses

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S OMMAIRE

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Résumé

Ce mémoire est lié à un stage effectué au Service de l’aménagement, du génie civil et de la mobilité de la Ville de Genève. En janvier 2019, la Ville a entamé un projet-pilote pour tester un système d’éclairage public intelligent (smart lighting).

Le smart lighting implique l’utilisation de systèmes de gestion informatiques permettant une modulation de l’éclairage, soit par tranche horaire, soit par détection de mouvement ou encore par mesure de la densité de trafic. Il permet donc d’avoir différentes intensités lumineuses sur un même site et se distingue par sa flexibilité et la possibilité de s’adapter aux besoins des usagers.

Or, ces différentes intensités lumineuses créent des ambiances nocturnes distinctes auxquelles sont associées des expériences multisensorielles. Celles-ci impliquent un questionnement autour de la dimension sensible. Pour explorer cet aspect de l’éclairage public, le concept d’ « ambiance » permet de mobiliser deux méthodes spécifiques : le parcours nocturne, qui situe les paroles des usagers, et le transect urbain, qui synthétise les données récoltées sur des tables longues.

Cette méthodologie exploratoire demande une forte participation fondée sur la rencontre entre concepteurs et usagers.

Le projet prend place sur deux sites, soit un tronçon de la rue Voltaire et le parc des Franchises, qui sont très différents en termes d’usages et de temporalités.

L’entreprise Infomir SA est responsable de la pose des luminaires et de leur programmation. Pour la recherche, trois parcours nocturnes ont été effectués avec, au total, une trentaine de participants. Les résultats des marches et de l’atelier de transect urbain sont abordés sur deux niveaux d’analyse : un premier niveau plutôt descriptif, détaillant les récits d’expérience par scénario testé in situ et un deuxième, plus interprétatif, cherchant à tirer des apprentissages de l’expérience. L’analyse se fonde sur les huit thématiques soulignées par les participants et sur leur essai de synthèse sous forme de Guide de l’éclairage public intelligent, réalisé lors du dernier atelier. La démarche de projet a mis en exergue quelques pistes de réflexion pour le futur de l’éclairage public. Elle a notamment traité du sens attribué à la nuit urbaine et de ce qu’est un éclairage public de qualité. L’expérience a aussi poussé à une réflexion sur la notion de

« lumière sociale » qui implique des démarches participatives et innovantes autour de l’éclairage urbain.

Mots-clés

Eclairage public, éclairage intelligent, dimension sensible, ambiance nocturne, ambiance lumineuse, ressenti

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Abstract

This thesis is linked to an internship at the Service de l’aménagement, du génie civil et de la mobilité of the City of Geneva. In January 2019, the City began a pilot project to test a smart lighting system. Smart lighting involves the use of computerized management systems that allow lighting to be modulated, either by time slot, motion detection or traffic density measurement. It therefore makes it possible to have different luminous intensities on the same site and is distinguished by its flexibility and the possibility of adapting to the needs of users.

However, these different luminous intensities create distinct nocturnal ambiences with multisensory experiences related to them. These involve questioning the sensitive dimension. To explore this aspect of street lighting, the concept of

« atmosphere » makes it possible to use two specific methods : night walks, which locate the words of users, and the urban transect, which synthesizes the data collected on long tables. This exploratory methodology requires a strong participation based on the meeting between designers and users.

The project takes place on two sites, a section of rue Voltaire and the parc des Franchises, which are very different in terms of use and temporality. Infomir SA is responsible for the installation and programming of the lighting systems. For the research, three night walks were carried out with a total of about 30 participants.

The results of the walks and the urban transect workshop are discussed on two levels of analysis : a first, more descriptive level, detailing the experience stories by scenario tested in situ, and a second, more interpretive level, seeking to learn from the experience. The analysis is based on the eight themes highlighted by the participants and their synthesis essay in the form of an Intelligent Public Lighting Guide, produced at the last workshop. The project approach highlighted some avenues of reflection for the future of public lighting. In particular, it dealt with the meaning attributed to urban night and what quality public lighting is. The experience also led to a reflection on the notion of « social light », which involves participatory and innovative approaches to urban lighting.

Key words

Public lighting, smart lighting, sensitive dimension, night atmosphere, lighting atmosphere, feeling

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J’aime la nuit avec passion. Je l’aime comme on aime son pays ou sa maîtresse, d’un amour instinctif, profond, invincible. Je l’aime avec tous mes sens, avec mes yeux qui

la voient, avec mon odorat qui la respire, avec mes oreilles qui en écoutent le silence, avec toute ma chair que les

ténèbres caressent.

Claire de Lune – Maupassant

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I ntroductIon

La nuit urbaine peut revêtir des formes multiples et procurer un sentiment tantôt positif, tantôt négatif à la personne qui en fait l’expérience. Mais lorsque nous évoquons la ville nocturne, nous tendons à oublier un élément essentiel : l’éclairage public. Perçu inconsciemment, celui-ci est souvent effacé des mémoires. Pourtant, il contribue à transformer l’expérience nocturne : il peut tout autant accentuer les peurs que renforcer le sentiment de plaisir. En effet, parcourir une ruelle faiblement éclairée peut être angoissant. Alors qu’admirer les reflets de lumière scintillant sur un plan d’eau depuis un parc à l’éclairage tout aussi parcimonieux peut être relaxant. C’est une composante du paysage, une dimension de l’ambiance nocturne de la ville, et ce depuis sa généralisation au XVIIIe siècle.

Aujourd’hui, l’éclairage public devient smart : il peut être programmé grâce aux nouvelles technologies de l’information et de la communication. Avec la promesse d’innover, le smart lighting, entre gadget et must, propose une nouvelle approche de l’éclairage public. Les rues ne sont plus forcément éclairées avec la même intensité toute la nuit : elles peuvent être éclairées avec une forte intensité en début de soirée, et au milieu de la nuit, de façon plus faible, grâce à des abaissements prédéfinis. Aussi, grâce à un détecteur de mouvement, l’éclairage d’un parc peut s’allumer seulement par intermittence. Quant à l’éclairage des routes, il peut s’adapter aux conditions externes et, par exemple, augmenter en intensité lorsqu’il neige. Le smart lighting permet ainsi d’adapter l’éclairage public aux besoins des usagers et modifie par conséquent l’ambiance lumineuse du lieu et donc de l’expérience nocturne des individus. Or, l’utilisation du smart lighting en éclairage public est actuellement plutôt technique. Le ressenti des usagers face à ce nouveau dispositif n’est pour l’instant presque pas exploré.

Dans ce mémoire, nous chercherons en premier lieu tout d’abord à comprendre en quoi le smart lighting participe à la création de l’ambiance lumineuse d’un lieu et surtout comment les usagers perçoivent et réagissent à ces différentes ambiances. En d’autres termes, nous nous intéresserons à la manière dont ces variations de lumière affectent le ressenti des individus. En second lieu, nous nous demanderons si le smart lighting peut être envisagé comme un nouvel outil de l’urbanisme lumière permettant de renouer avec la dimension sensible de l’urbain.

Réalisée au cours d’un stage de mémoire à la Ville de Genève, cette recherche propose d’expérimenter in situ différentes ambiances lumineuses. Dans le cadre d’un projet-pilote en collaboration avec Infomir SA, un système de smart lighting a été installé sur deux sites en Ville de Genève. Une trentaine de participants ont tenté l’expérience lors de parcours nocturnes et nous ont fait part de leur ressenti.

Les paroles récoltées permettent de comprendre le vécu des usagers, mais aussi leurs besoins en termes de lumière. Plus généralement, cette recherche tentera de préciser les enjeux du smart lighting afin de réconcilier l’éclairage public avec la dimension sensible de la lumière en ville.

Ce travail s’articule ainsi autour de trois temps. Un premier temps retrace l’historique de l’éclairage public en rapportant quelques expériences nocturnes des différentes technologies d’éclairage utilisées dans le passé. Un deuxième temps recentre la recherche sur le concept d’ambiance et les méthodologies permettant d’aborder le sensible. Finalement, le dernier temps présente le cas d’étude et explore la dimension sensible à travers les récits d’expériences de diverses ambiances lumineuses nocturnes.

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c hapItre 1

Les changements

technologiques et sociaux de l’éclairage public en ville : une histoire émotionnelle des sensibilités

Photo 1

L’aube depuis le Seujet, Auteur : C. Vetter, 2018

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L’essentiel en bref

L’éclairage public est une invention relativement récente dans l’histoire des villes. En Suisse, on peut dire qu’il se généralise au XVIIIe siècle.

Plusieurs techniques le font évoluer : le feu, le gaz et finalement l’électricité. Chacune de ces sources d’éclairage crée une ambiance lumineuse particulière à laquelle sont associées des expériences multisensorielles.

À ses débuts, le caractère exceptionnel de la lumière artificielle est source de fantasmagories. Elle a un côté magique et féerique ; elle crée des illusions et joue avec l’imaginaire des passants. Ces expériences sensibles de la lumière artificielle sont un élément essentiel pour comprendre comment celle-ci est accueillie par la société. Au fil des siècles, les mêmes appréhensions ressurgissent sous forme de débats opposant sécurité et intégrité des mœurs, confort et éblouissement.

L’éclairage public en tant que composante de l’organisation urbaine a traversé différents paradigmes : du fonctionnel à l’identitaire, il aborde aujourd’hui aussi des questions environnementales, énergétiques et économiques. Actuellement, il fait partie intégrante des villes et s’efface même aux yeux des non-professionnels. L’enjeu actuel est de redécouvrir la dimension sensible à travers les nouvelles sources comme la LED et les techniques qui y sont associées.

Le smart lighting est une dimension du concept des smart cities dont le but est d’atteindre une organisation urbaine la plus efficace possible.

Cependant, pour être smart, une ville doit, en plus des moyens technologiques, prendre en compte les citadins, en tant qu’usagers faisant des expériences individuelles des ambiances urbaines.

Répondant à cet enjeu, le smart lighting implique l’utilisation de systèmes de gestion informatiques permettant une modulation de l’éclairage par tranche horaire, avec détection de mouvement ou selon la densité de trafic. Il se définit par sa flexibilité et la possibilité de s’adapter aux besoins des usagers et implique donc un questionnement autour de la dimension sensible. Comment utiliser le smart lighting pour répondre aux besoins des usagers en termes d’éclairage public ?

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Quelques rares travaux se sont intéressés à l’aspect sensible de l’éclairage public d’autrefois, dont, par exemple, l’article de Panu Savolainen sur l’éclairage aux chandelles de la ville finlandaise de Turku. Présenté par Reculin, cet article a pour source principale des documents provenant des administrations publiques de l’époque ou de la presse (Reculin, 2017 : 9).

Pour rendre compte de la dimension sensible de l’éclairage public en ville, il s’agit de « reconstituer les environnements lumineux et les perceptions visuelles » par une recherche qui essaie de comprendre « l’imaginaire des populations urbaines » (Reculin, 2017 : 6). Comme Reculin le souligne, « les périodes de transition technique constituent des observatoires privilégiés pour étudier l’évolution des sensibilités visuelles » (Reculin, 2017 : 10).

C’est pourquoi le récit de l’évolution de l’éclairage public permettra d’entrer en matière et identifier comment ces sensibilités sont exprimées. Ce premier chapitre répondra aux questions suivantes : de quand date l’éclairage public ? Comment a-t-il pris place dans l’espace urbain ? Comment était-il perçu par les usagers ? Quelle image de la ville projetait-il ? Quelles sont aujourd’hui les fonctions de l’éclairage public ?

1.1. Les débuts de l’éclairage public :

évolution des techniques et des ambiances lumineuses

1.1.1. Les chandelles : un éclairage pour les citadins privilégiés

On dit de Philippe V, qui a vécu au XIVe siècle, qu’il a pris la « première initiative volontariste d’éclairage public sécuritaire en ordonnant “qu’une chandelle soit entretenue toute la nuit à la porte du palais” au Châtelet à Paris » (Cartier, 1998 : 16).

Mais l’éclairage public, organisé de façon systématique, ne fait son apparition qu’à l’époque moderne. Pour la Suisse romande, nous pouvons retenir la date de 1750 (Dufour, 2014). Auparavant, la ville n’était pratiquement pas illuminée, principalement pour des raisons sécuritaires, le risque d’incendie étant trop élevé, mais aussi pour des raisons économiques, les chandelles étant un article de luxe.

Au Moyen Âge, seules les entrées de certains établissements ou de villas de personnes aisées disposaient de torches ou de lampes à huile. Dans le monde religieux, les madones et ex-voto expiatoires étaient également illuminés. Mais ces moyens d’éclairage étaient « sensibles aux intempéries, difficiles à entretenir et finalement peu lumineux » (Deleuil, 1995 : 17). Ainsi, pour les déplacements, chacun portait avec lui sa chandelle pour éclairer son chemin (Dufour, 2014).

Dans les demeures des classes nanties en France, on utilisait le falot, « grande lanterne, à carcasse de fer ou de bois, recouverte de toile blanche et portée au bout d’une hampe » (Cartier, 1998 : 15). Pour quelques sous, les porte-falot raccompagnaient les usagers des lieux de plaisir à leur maison (Bovet-Pavy, 2017). Les villes étaient donc plongées dans la pénombre, avec quelques rares points lumineux, tel le guet de la cathédrale de Lausanne, « chétif phare urbain », repère dans la nuit (Dufour, 2014).

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Illustration 1

Lampe d’Argand, XVIIIe siècle, Source : Henry René d’Allemagne, Histoire du luminaire, Paris, 1891, dans Schivelbusch, 1983 : 18

1.1.2. Des lanternes à la « magie » de la lumière au gaz

Les premières lanternes sont arrivées dans les villes au courant du XVIIe siècle. À cette époque, l’éclairage devait servir au pouvoir, au commerce et à la sécurité. Il avait donc comme fonction « clarté, sécurité, netteté » (Houdemont, 2003 : 9), des fonctions que nous retrouverons tout au long de son histoire. L’évolution de la lanterne, le réverbère, qui est en soi une lanterne à réflecteurs, a d’abord été accueilli comme une « magnifique découverte », capable de remplacer trois lanternes, avant d’être « méprisé » quelques décennies plus tard lors de l’arrivée révolutionnaire de l’éclairage au gaz (Du Moncel, 1879 : 2, Bovet-Pavy, 2017). En Suisse, le chimiste Armin Argand a participé à un pan de l’histoire de l’éclairage en inventant au XVIIIe siècle une lampe qui, grâce à des vases communicants, ne produisait plus de fumée et éclairait davantage : la lampe d’Argand (HES – SO, 2016 : 16 ; Schivelbusch, 1983 : 18 - 20).

À Paris, quelques endroits sont ainsi peu à peu éclairés sous l’impulsion de Louis XIV avec ces réverbères à chandelles ou à huile (Narboni, dans Masboungi, 2003 : 17), mais c’est seulement avec l’avènement de la lumière au gaz au XIXe siècle que l’éclairage public se développe davantage. Cette découverte est le fruit des travaux parallèles de Philippe Lebon (1801) et William Murdoch, employé de James Watt (Du Moncel, 1879 : 2, Bovet-Pavy, 2017).

L’éclairage au gaz, ou la « magie du gaz » comme l’entend Walter Benjamin, est « depuis le début associé au commerce » (Bressani et Grignon, 2012 : 52).

Il est d’abord installé dans les passages, ces fameuses rues commerciales couvertes par un toit de verre, construites à Paris dès 1822 et « précurseures des grands magasins » (Bressani et Grignon, 2012 : 52).

Une expérience multisensorielle

L’éclairage au gaz dans ces passages commerçants crée une toute nouvelle ambiance (Bovet-Pavy, 2017). Dans son ouvrage Paris, Capitale du XIXe siècle, Walter Benjamin souligne « l’aspect fantasmatique de cette nouvelle appropriation de la lumière » (Bressani et Grignon, 2012 : 51). Martin Bressani et Marc Grignon nous donnent un aperçu de l’ambiance qui y régnait :

Grâce à la luminescence toute spéciale du gaz, les passages parisiens prenaient […] l’allure de grottes féériques où le sifflement des becs faisait office de chant de sirènes. Malgré leur puissance relative, les lampadaires à gaz laissent flotter une douce pénombre. […] Bien que beaucoup plus stable que l’éclairage à l’huile, la lueur rougeâtre du gaz reste vacillante ; les becs dégagent une chaleur douce qui enveloppe l’utilisateur et qui s’accompagne d’un léger susurrement et d’une odeur particulière. Bien que volatile et invisible, le gaz épaissit l’atmosphère et possède ainsi le pouvoir de transformer le lieu qu’il envahit pour en faire un monde à part.

(Bressani et Grignon, 2012 : 53)

La lumière au gaz est une expérience qui implique autant le sens de la vue que celui de l’ouïe et enveloppe le corps tout entier par son halo de chaleur.

Cette description fait référence aux « connotations presque surnaturelles » de l’éclairage au gaz, appelée à ses débuts aussi « lumière philosophique » (Bressani et Grignon, 2012 : 53). En effet, le gaz fait toute la différence et, par contraste, plonge rapidement dans l’obscurité totale les rues qui ne disposent pas de réverbères :

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[…] Une ombre épaisse succède à des torrents de gaz. De loin en loin, un pâle réverbère jette sa lueur incertaine et fumeuse qui n’éclaire plus certaines impasses noires. Les passants vont vite et sont rares […]

(Balzac, 1847, cité dans Bressani et Grignon, 2012 : 62)

Les premières initiatives d’éclairage public sont d’ordre privé ; à Paris, c’est l’entreprise Jules Renaux qui installe les premiers luminaires à gaz. Longtemps considéré comme trop dangereux, l’éclairage a aussi un côté pratique qui lui confère une « dimension spectaculaire ».

La rapidité avec laquelle on allume les cierges en tôle vernie qui la décorent fait qu’on passe tout à coup d’une nuit profonde à un jour éclatant […] au moyen de quelques robinets.

(Henry-René d’Allemagne, 1891, cité dans Bressani et Grignon, 2012 : 52)

Mises en scène : une nuit active, sociale et festive

Le gaz a « démocratisé les sorties nocturnes », une pratique d’abord mal vue puis réservée à l’élite (Bovet-Pavy, 2017). Certaines grandes rues de la capitale accueillent de véritables rassemblements de personnes venues admirer ces nouvelles lumières. Simon Delattre, dans son ouvrage Les Douze heures noires.

La nuit à Paris au XIXe siècle, oppose cette nuit « active » éclairée au gaz, qu’il nomme « nuit haussmannienne » à « l’ancien régime nocturne » des couvre-feux (Delattre, dans Reculin, 2017 : 5). L’éclairage au gaz attire les habitants dans les rues à des heures qui leur étaient inconnues jusque-là et leur donne une nouvelle expérience de l’espace urbain, une expérience à « dimension festive ». Ce

« côté divertissant et merveilleux » de la lumière se retrouve également dans les spectacles : l’éclairage au gaz s’établit dans les salles de théâtre, les cabarets, les opéras. Il est aussi utilisé pour des spectacles privés. En 1800, Philippe Lebon éclaire au gaz toute sa maison et son jardin (Bressani et Grignon, 2012 : 55).

Entre initiatives privées et théories haussmanniennes et hygiénistes

En Suisse romande, les premières rues sont illuminées au gaz en 1820. À Genève, de vives controverses opposent les autorités calvinistes pour qui « la pratique de la ville nocturne est suspecte, et l’éclairage public, une incitation à la débauche » à quelques riches propriétaires. Ces derniers « se regroupent et obtiennent la responsabilité d’éclairer leurs rues » (Deleuil, 1995 : 63). Les premières rues genevoises qui profitent de cet éclairage sont la rue des Etuves, la rue Rousseau et la rue de Coutance (Dufour, 2014).

Les villes entrent dans une réelle effervescence lumineuse (Deleuil, 1995 : 18), qui va « de pair avec les égouts ou la numérotation des maisons » (Dufour, 2014). « On est motivé par le souci de mettre de l’ordre » comme l’explique François Walter, professeur et historien de la Suisse urbaine (Dufour, 2014).

Cette remise à l’ordre fait référence aux théories hygiénistes et à la transformation stratégique des villes inspirée de la théorie haussmannienne. En effet, pour Georges Eugène Haussmann, l’éclairage public profite au contrôle de l’espace urbain, plus précisément au contrôle social. Les becs à gaz sont notamment

« plus difficiles à éteindre que les réverbères à huiles » et permettent de contrer ainsi les briseurs de lanternes, pour qui cet acte est un symbole de la Révolution contre les autorités (Bressani et Grignon, 2012 : 62). Le réverbère semble résoudre tous les problèmes, comme celui de la criminalité. La devise « une lanterne coûte moins cher qu’un gardien de la paix » est volontiers répétée par les conseillers municipaux de l’époque (Deleuil, 1995 : 20, Dufour, 2014). Toutes

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sortes de représentations circulent autour du candélabre, vu comme un « phare paternaliste chassant les ténèbres », qui « rassemble et protège ses enfants, les usagers, représentés sous les traits de populations aisées, lumière mi-divine, mi-étatique », des images associées à « la sécurité, l’opulence et la propreté » (Deleuil et Toussaint, 2000 : 55). Pourtant, à peine l’éclairage au gaz s’est-il répandu à travers les centres urbains, que certains regrettent cette obscurité protectrice, qui fait le charme de la nuit :

Autant la lumière oppose sa magie féerique à l’obscurité fétide, autant la pénombre réclame son mystère face à la lumière trop crue des boulevards.

Il y a une fantasmagorie lumineuse, et il y en a une ténébreuse. L’une est engendrée par l’autre, chacune ayant son caractère propre.

(Bressani et Grignon, 2012 : 65)

1.1.3. La féerie de la lumière électrique

C’est finalement l’électricité qui généralise l’équipement des villes en éclairage public et permet aussi d’éviter les nombreux accidents dus au gaz. À Paris, l’incendie mortel à l’opéra-comique du 25 mai 1887 fait basculer l’opinion publique qui réclame dès lors l’éclairage à l’électricité (Bovet-Pavy, 2017). Des évènements similaires ont eu lieu par exemple dans les opéras de Vienne et Nice.

L’éclairage au gaz est d’abord condamné dans les espaces intérieurs, mais le changement de l’éclairage extérieur s’opère plus ou moins en même temps.

Les techniques rivalisent et nombreuses ampoules et machines sont inventées à cette époque (Bovet-Pavy, 2017) ; le choix n’est pas facile et diverses études sont mandatées, dont fait partie également l’ouvrage conséquent de Théodore Du Moncel (1879).

L’éclairage électrique émerveille par la promesse d’une « rue inondée de lumière, où l’on pourrait lire le journal et distinguer les mouches sur les façades des maisons » (Cartier, 1998 : 17), mais aussi celle de pouvoir mieux reconnaître les visages des autres passants. La lumière électrique se distingue de celle au gaz ou celle des chandelles par son homogénéité d’intensité « qui lui confère un caractère quasi magique ». En effet, la flamme produite par la chandelle ou le gaz avait un côté instable et s’affaiblissait au fur et à mesure (Reculin, 2017 : 9).

Les premières rues à être illuminées à l’électricité sont celles des centres-villes, pour une question d’image, mais aussi parce que l’éclairage est d’abord réservé à l’élite économique. Ces avenues éclairées à l’électricité contrastent avec les ruelles adjacentes qui sont encore plongées dans les lueurs du gaz.

À la lumière crue de l’électricité qui impose l’ordre géométrique du modernisme, la flamme vacillante du gaz oppose l’ombre mouvante des quartiers populaires.

(Bovet-Pavy, 2017)

De l’imaginaire des contrastes lumineux

Le phénomène de ségrégation spatiale crée par l’éclairage public est courant dans de nombreuses parties du monde, comme montré avec l’exemple de la petite ville finlandaise de Turku (Savolainen, 2017) et perdurera dans le temps.

Ce contraste lumineux laisse place à l’imagination du passant lors de sa déambulation nocturne. Les personnages des romans de Stefan Zweig sont sujets à cet imaginaire influencé par les éclats lumineux de la ville. Dans La nuit fantastique, « les prostituées […] dont seules les ombres sont distinguables deviennent des « créatures », « ombres fantomales » « semblables à des chauves-

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souris » » (Zweig, dans Affolter, 2006 : 56). À la source de ces illusions sont les jeux de lumière créés par l’alternance des flux lumineux ou leur qualité et sont parfois appelés fantasmagories. Un exemple particulièrement parlant se trouve dans l’ouvrage de Louis Aragon, Le paysan de Paris. Le personnage principal se trouve à l’heure de la fermeture dans le passage de l’Opéra à Paris. Devant une boutique de cannes, celles-ci commencent à se mouvoir « doucement comme des varechs » dans une « lumière verdâtre, en quelque manière sous- marine, dont la source restait invisible ». Le spectacle rappelle au passant son enfance dans le Cotentin. Il est fasciné par « cette clarté surnaturelle et surtout du bruit qui emplissait sourdement la voûte » qu’il assimile au bruissement qu’on entend à l’intérieur d’un coquillage. L’illusion est à son paroxysme quand il aperçoit une sorte de « sirène » qui a les traits d’une fille rencontrée un soir dans une « province rhénane » (Aragon, 1926 : 30 – 32) :

Je ne revenais pas encore de cet enchantement quand je m’aperçus qu’une forme nageuse se glissait entre les divers étages de la devanture. […]

J’aurais cru avoir affaire à une sirène au sens le plus conventionnel de ce mot, car il me semblait bien que ce charmant spectre nu jusqu’à la ceinture qu’elle portait fort basse se terminait pas une robe d’acier ou d’écaille, ou peut-être de pétales de roses, mais en concentrant mon attention sur le balancement qui le portait dans les zébrures de l’atmosphère, je reconnus soudain cette personne malgré l’émaciement de ses traits et l’air égaré dont ils étaient emprunts.

(Aragon, 1926 : 31)

Le concierge du passage le ramène finalement à la réalité et le narrateur se rend compte que la lueur venait des lampadaires.

[…] et je dus passer sur le boulevard, non sans m’être retourné plusieurs fois vers le magasin de cannes où je n’apercevais plus d’autre lueur que, dans les glaces, les reflets incertains des réverbères extérieurs.

(Aragon, 1926 : 32)

Fantasmagories : entre expériences visuelles et théories marxistes

Le terme fantasmagorie a émergé dans la poésie du XVIIIe siècle avec Honoré de Balzac, Charles Baudelaire et Stéphane Mallarmé. Composé de deux mots grecs, phantasma (fantôme, apparition) et agoreuein (parler en public, place publique), la fantasmagorie est « l’art de faire apparaître des fantômes par un procédé d’illusions d’optiques » (Carquis, Cousy, Faivre, 2016 : 6).

Les fantasmagories désignent les visions produites par ce mécanisme mais aussi les spectacles où elles sont montrées. Inventée et brevetée en 1799 par Etienne-Gaspard Robert, dit Robertson, la méthode consistait à « produire dans l’obscurité par un système de projection (sur toile transparente avec des appareils dissimulés) des figures lumineuses diaboliques, qui forment des visions troublantes, fantastiques » (Larousse, 2019), le but étant que le spectateur ne se rende pas compte de la manipulation (Guerin, 2010). Ces spectacles ayant quelque chose d’irréel, de surnaturel, étaient à la mode à la fin du XVIIIe siècle.

Avec Walter Benjamin, la fantasmagorie fait son entrée dans l’espace urbain en prenant cependant un caractère marxiste : la fantasmagorie n’est plus une sorte de vision d’êtres surréels mais une référence aux marchandises. En effet, celles-ci, exposées dans les vitrines, donnent l’illusion de richesse, et à travers leur apparence fantasmatique créent de nouveaux besoins chez le passant.

Illustration 2

Fantasmagories : des jeux de lumière projetant fantômes et esprits, Source : Guerin, 2010

Illustration 3

Fantasmagories : des jeux de lumière projetant fantômes et esprits, Source : Guerin, 2010

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Ces besoins assujettissent le passant et le rendent dépendant du marché capitaliste. C’est pourquoi Benjamin souligne l’importance des passages parisiens qui, avec le verre de leur toit et la lumière de leur éclairage au gaz, donnent aux marchandises une attractivité particulière. L’exemple du Paysan de Paris démontre toutefois encore plus clairement comment l’éclairage public peut exhorter les sens, en rendant les objets vivants et en faisant surgir des visions d’êtres surnaturels qui prennent les traits de nos souvenirs. La lumière peut ainsi stimuler l’imaginaire et donner au passant une expérience particulière.

Si les fantasmagories, projetées grâce à la lumière au gaz, représentaient majoritairement des êtres surnaturels comme la faucheuse, des fantômes, des sorcières ou d’autres esprits maléfiques, la lumière électrique revêt une connotation plus positive, grâce à la clarté et la netteté de son flux lumineux, et on lui donne rapidement le nom de fée. La lumière électrique est envoûtante : elle exerce une fascination, fait naître une sorte d’« émotion esthétique » chez les passants qui se croient dans un « univers magique »

Illustration 4

Illumination d’un grand magasin à Paris, Source : La lumière électrique, 1883, dans Schivelbusch, 1983 : 147

(Savoy, 1987 : 89). L’électricité est très vite mobilisée pour des spectacles. En Suisse, elle est d’abord installée lors de « fêtes patriotiques, de représentations théâtrales ou d’expériences publiques revêtant un caractère de démonstration scientifique » (Savoy, 1987 : 5).

La fée électricité est louée de toutes parts, notamment des commerçants intéressés à mettre en valeur leurs produits. La netteté de cette lumière répond tout à fait aux « stratégies commerciales », car les clients peuvent se dire « [au] moins, là, on voit clairement ce qu’on achète » (Compagnie des Forces motrices des Lacs de Joux et de l’Orbe, dans Savoy, 1987 : 66).

Mais si elle apparait d’abord dans les lieux de spectacle et dans les vitrines commerçantes, la lumière électrique doit encore faire ses preuves avant d’être installée dans l’espace public.

Illustration 5

Phare présenté à l’exposition internationale d’électricité de Paris en 1881, Source : Illustration, 1881 dans Schivelbusch, 1983 : 130

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Des craintes face à la folie des grandeurs

L’éclairage électrique se retrouve au cœur des expositions universelles et coloniales de la fin du XIXe et début du XXe siècle (Cartier, 1998 : 18 ; Deleuil et Toussaint, 2000 : 54), à côté des autres grandes innovations comme le tram électrique. Pour la première exposition internationale d’électricité, en 1881 à Paris, un phare est monté pour présenter la lumière électrique (Bovet-Pavy, 2017).

L’idée du phare fut même poussée plus loin avec un projet de l’ingénieur Paul Sébillot et de l’architecte Jules Bourdais, qui visait à éclairer toute la ville de Paris grâce à la Tour Soleil. L’idée de « chasser les ténèbres » émerveillait certains alors que les opposants soutenaient qu’une lumière omniprésente représenterait la perte du rêve, de l’imaginaire et un contrôle absolu nocif pour la santé morale de la société. Une contradiction fondamentale ressurgit donc à cette époque : symbole de modernité, d’exploit technologique d’un côté, la lumière artificielle est, d’un autre côté, décriée, car elle « entraînerait une dépravation des mœurs » en « supprimant la peur des ténèbres de la nuit » qui « empêchait le “faible de fauter” ». Pour certains, la lumière serait ainsi installée contre « l’ordre divin » (Journal de Cologne, 1819, dans Savoy, 1987 : 51). Cet argument théologique et moral fait écho à l’opposition calviniste lors de l’arrivée de l’éclairage public à Genève. Le projet de la Tour Soleil fut finalement abandonné au profit de celui de Gustave Eiffel. Toutefois, lors de l’inauguration de la Tour Eiffel en 1889, un petit phare fut monté à son sommet pour rappeler le projet de la Tour Soleil (Bovet-Pavy, 2017 ; Schivelbusch, 1983 : 125 - 130).

Concernant l’utilisation de la lumière électrique pour l’éclairage public, Théodore Du Moncel prévenait ses lecteurs une dizaine d’années avant la controverse de la Tour Soleil, que la recherche d’une lumière trop « intense et concentrée » serait « insupportable à la vue quand on s’approche ». Elle ne pourrait s’imposer face aux « lumières disséminées en grand nombre sur des points différents », sans parler du gigantisme de certains inventeurs avec l’exemple ci-dessus de la Tour Soleil (Du Moncel, 1879 : 238). Face à l’effervescence de cette nouvelle technique, bien que Du Moncel semble vouloir sensibiliser ses contemporains à garder les pieds sur terre, il reconnait le pouvoir de l’électricité dans le domaine de l’éclairage public, qui symbolise finalement la modernité :

Aurons-nous le triste courage de n’adopter chez nous cette belle application qu’après tous les autres pays, comme nous l’avons déjà fait pour la télégraphie électrique, les chemins de fer, etc… ? Ce serait dur après avoir fait les premières expériences !!

(Du Moncel, 1879 : 244)

Il a lui-même participé à des expériences qui se sont déroulées à Paris sur une demi-année sans constater une dangerosité de cet éclairage ni pour la vue humaine ni pour celle des chevaux. En comparant une rue éclairée au gaz et une éclairée à l’électricité, il a même l’impression que la première est dans l’obscurité (Du Moncel, 1879 : 245). Il insiste sur la force de l’habitude qui fera accepter aux citadins « l’aspect blafard de la lumière électrique » qui contraste avec les lumières de teinte plus rouge du gaz, en soulevant que le rendu des couleurs est plus naturel avec la lumière électrique (Du Moncel, 1879 : 246).

Avec ces quelques passages, Du Moncel fait référence à la sensibilité visuelle des citadins et à leur perception sensible, notamment en faisant allusion à

« ces beaux effets de clair de lune si vantés par les poètes et les artistes » (Du

Illustration 6

Tour Soleil, Source : Société des ingénieurs civils. Mémoires et compte rendu des travaux, Paris, 1885 et La lumière électrique, 1882, dans Schivelbusch, 1983 : 127 – 129

Illustration 7

Projet d’éclairage public, Source : Société des ingénieurs civils. Mémoires et compte rendu des travaux, Paris, 1885 et La lumière électrique, 1882, dans Schivelbusch, 1983 : 127 – 129

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Moncel, 1879 : 246).

En parallèle à cette dimension sensible, une autre, plus émotionnelle, entre en jeu. En effet, la nuit fut pendant longtemps le temps du repos : on se levait à l’aube et l’on rentrait chez soi au crépuscule. Les personnes qui étaient dehors la nuit étaient malfamées ou vivaient en marge de la société. Certains chercheurs parlent de « relation intériorisée à la nuit par la pratique de couvre- feux et la présence de guets » (Schivelbusch, 1993, 2005 et Mosser, 2007 dans Bertin et Paquette, 2015 : 9), une pratique particulièrement prononcée à Genève jusqu’au milieu du XVIIIe siècle, où, sans « autorisation légitime », il était interdit de transgresser le couvre-feu, « sous peine d’emprisonnement » (Deleuil, 1995 : 63). Cette pratique trouve ses origines au Moyen Âge où les cloches sonnant les vêpres donnaient le signal du repli (Bovet-Pavy, 2017).

D’autres chercheurs qualifient la nuit de « non-temps » (Cartier, 1998 : 84). De nombreuses représentations circulent autour de la thématique de la nuit : c’est le temps des cauchemars, des transformations et des bêtes. Des récits comme Dr Jekyll and Mr Hyde ou Dracula s’en inspirent ou alors contribuent à ces représentations (Cartier, 1998 : 89). Les poètes et les étudiants sont les premiers à s’en affranchir et à sortir de nuit (Cartier, 1998 : 92).

Des appréhensions qui perdurent au fil des siècles

En Suisse romande, l’éclairage public à l’électricité se généralise au début du XXe siècle. Si dans un premier temps des raisons économiques ont ralenti l’arrivée de la lumière électrique dans les ménages, « une lente infiltration des idées véhiculées par les promoteurs au sein de la masse » (Savoy, 1987 : 49) a finalement amené les foyers suisses à s’en équiper dès 1920 (Dufour, 2014).

Ainsi, à chaque transition technique, des craintes et un certain rejet se cristallisaient chez la population, notamment la crainte d’être aveuglés par les nouveaux luminaires. Cette appréhension se matérialise à travers divers jugements : à Paris, le narrateur de L’an Deux mille quatre cent quarante, de Louis-Sébastien Mercier (1771), s’estime heureux que les lanternes récemment installées ne soient pas nocives pour la vue des usagers ; le gaz est d’abord jugé « plus adapté aux espaces publics qu’aux espaces privés et intimes » (Du Moncel, 1879 : 3). Au XIXe siècle, Du Moncel s’insurge de la méfiance face à l’éclairage électrique qu’il considère comme exagérée. Il est lui-même convaincu par les avantages de l’électricité en maintenant toutefois que le gaz ne disparaîtra jamais totalement de l’espace urbain (Du Moncel, 1879 : 3).

En Suisse, les mêmes préoccupations concernant l’éblouissement et la santé des yeux sont vivement discutées. Les partisans de l’éclairage électrique s’appuient sur les études de docteurs et expliquent que le rendu des couleurs est nettement meilleur avec ce type de lumière qui est plus blanche et donc plus proche de la lumière naturelle du soleil (Savoy, 1987 : 86). Aussi, la Compagnie vaudoise des forces motrices des lacs de Joux et d’Orbe répète que « […] les lampes sont faites pour éclairer et non pas pour être regardées […] ; le soleil est bien autrement éblouissant et cependant il ne vient à l’idée de personne de le regarder en face et de dire que sa lumière est malsaine » (Savoy, 1987 : 87).

La discussion ne s’arrête pas à cette époque et à l’arrivée de la lumière électrique après l’éclairage au gaz. Ce même rejet s’observe lors de l’arrivée des néons, dotés d’une lumière « jugée trop criarde et vulgaire ». Les publicités lumineuses sont alors principalement installées en dehors des centres urbains (Reculin, 2017 : 10). Pourtant, le néon, associé au verre, devient rapidement le symbole de la « modernité idéalisée » (Bovet-Pavy, 2017).

Or, la lumière est devenue une composante essentielle de l’espace public

Photo 2

Installations au musée du néon à Varsovie, Auteur : C. Vetter, 23.06.2019

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nocturne ; les citadins ne sont plus habitués à s’équiper de leur propre lumière.

Ainsi, au début du XXe siècle, on trouve dans les bulletins du conseil communal de Lausanne des récits d’expériences traumatisantes de personnes qui ont dû parcourir la ville un soir de mauvais temps (autour de la pleine lune, quand l’éclairage public n’était pas en fonction). De nombreuses chutes sont rapportées.

Les attentes des citadins sont claires : pour des raisons de sécurité, la ville ne peut plus être plongée dans l’obscurité totale que ce soit pour les voyageurs, les noctambules ou tout simplement pour les personnes qui cherchent en urgence un médecin ou une sage-femme (Savoy, 1987 : 50 et 54). Avec le XXe siècle, l’éclairage public électrique devient donc un réel besoin :

Tout comme le pain, le lait, le riz, les pâtes, le gaz, l’électricité qui nous fournit la lumière doit être considérée comme une denrée de première nécessité, dont on ne peut se passer.

(Bulletin du conseil communal de Lausanne, 1918, p.95 dans Savoy, 1987 : 47)

Si l’éclairage public ne s’étend pas davantage, voire régresse, pendant les deux Guerres mondiales, il est institutionnalisé dans la période d’après-guerre : la distribution de gaz et d’électricité est nationalisée (Deleuil, 1995 : 23). Les lampes à décharge prennent rapidement possession des routes, puis des trottoirs (Bovet- Pavy, 2017).

1.2. Du fonctionnel au sensible : de 1950 à nos jours

1.2.1. L’éclairage fonctionnaliste : les années 1950 - 1970

Entre 1950 et 1970, les réseaux d’éclairage public s’étendent rapidement. D’une part, les coûts de l’électricité et du pétrole chutent, ce qui permet un éclairage bon marché. D’autre part, l’éclairage doit désormais garantir la praticabilité des voiries et la sécurité des automobilistes, selon le paradigme « plus la route est éclairée, plus son usage est sûr », un paradigme dont les techniciens d’aujourd’hui se distancient de plus en plus. L’éclairage public est donc étroitement lié à la théorie fonctionnaliste qui compte répondre à des besoins rationalisés. Cette logique se traduit notamment par « l’alignement rigoureux et monotone de luminaires identiques » le long des routes (Mosser et Brusque, 1998 : 78 ; Mosser et Devars, 2000 : 65). De plus, l’éclairage de cette période est fortement lié à la circulation automobile. En effet, la voiture a non seulement formé les villes d’aujourd’hui en termes de distance et de mobilité, mais elle a aussi accaparé, pour un certain temps du moins, l’éclairage public. La ville se retrouve donc « quadrillée par un éclairage fonctionnel banal » (Cartier, 1998 : 24). En outre, ce n’est plus seulement le centre-ville qui est éclairé, mais aussi la périphérie « étoilée d’autoroutes et ponctuée d’échangeurs » (Deleuil et Toussaint, 2000 : 53). En 1979, le choc pétrolier entraîne un changement technique : la lampe à vapeur de mercure utilisée jusqu’alors est remplacée par l’éclairage au sodium à haute pression, caractérisé par sa lumière orangée (Bovet-Pavy). En résumé, l’éclairage public suit les contraintes économiques ; on ne peut pas dire que la lumière, et donc la nuit, fait vraiment l’objet d’une planification globale à cette époque : « […] la nuit reste l’impensée des urbanistes » (Bovet-Pavy, 2017).

Certaines voix s’élèvent contre cet éclairage fonctionnaliste. En particulier, avec comme projet politique « l’amusement », l’Internationale Situationniste propose

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en 1955 un manifeste intitulé Projets d’embellissements rationnels de la ville de Paris. Truffé de satire et de réflexions dénonçant le caractère fonctionnaliste attribué à l’espace urbain et son éclairage, le texte appelle à une réflexion plus approfondie de l’éclairage public et de la nuit. Selon les membres du mouvement, l’éclairage public doit appartenir aux usagers et ils proposent de « Munir les réverbères de toutes les rues d’interrupteurs » pour qu’il soit à la disposition du public (L’Internationale Situationniste, 1995). Si leurs propositions peuvent sembler risibles et exagérées à cette époque, elles ont pourtant un côté avant- gardiste comme nous le verrons plus tard avec l’éclairage public intelligent.

1.2.2. L’éclairage identitaire et l’émergence des questions environnementales, énergétiques et économiques : des années 1980 à aujourd’hui

Si le fonctionnalisme vise à rendre la ville praticable, le changement de paradigme qui s’opère dans les années 1980 a pour but de la rendre plus agréable (Cartier, 1998 : 29). « L’urbanisme de voirie » (Mosser et Brusque, 1998 : 78) se mue en urbanisme plus identitaire, qui utilise la pratique de projet pour mettre en valeur la ville, et en particulier son patrimoine à travers l’illumination de monuments historiques : « la lumière se doit de magnifier l’image urbaine » (Cartier, 1998 : 29). Un des buts sous-jacents est notamment de renforcer l’attractivité touristique des villes. « La nuit des villes » devient séduisante et profite à la naissance du tourisme nocturne (Cartier, 1998 : 95 et 102). En France, quelques grands évènements ont participé à ce changement. En 1985, la tour Eiffel se vêt d’une nouvelle illumination créée par Pierre Bideau. En 1986, Jean-Michel Jarre époustoufle le monde entier avec ses concerts qui mettent en scène les villes de Houston, Texas (à l’occasion du 25ème anniversaire de la NASA) et de Lyon (pour la venue du pape). Puis, pour le bicentenaire de la Révolution française, plusieurs monuments historiques sont illuminés (Cartier, 1998 : 30).

Le fonctionnalisme laisse place aux émotions en privilégiant la qualité et l’intensité des illuminations. A cette époque apparaissent également les premiers « plans lumière », d’initiative institutionnelle, qui selon Deleuil « rimai[en]t bien souvent avec valorisation du patrimoine historique – et touristique – ou bien sécurité […] » (Deleuil, 2009 : préface). C’est la naissance de « l’urbanisme lumière » qui prend ses racines à Lyon (Cartier, 1998 ; Narboni, 1995), porté par un nouvel acteur : le

« concepteur lumière » (Cartier, 1998 : 11). « Le métier change, l’éthique aussi » : le concepteur lumière travaille dans un « souci de verbalisation », il y a une « volonté de réflexion et de recherche » derrière chaque projet (Deleuil et Toussaint, 2000 : 56). On recherche principalement le « confort et le bien-être des usagers » (Bertin et Paquette, 2015 : 3) par une approche plus esthétique et scénographique. D’autant que les nouvelles techniques d’éclairage permettent plus de finesse, un éclairage indirect et une meilleure prise en compte du contexte (Deleuil et Toussaint, 2000 : 57). Les projets lumière se multiplient, chaque ville cherche à se mettre en avant. Or, certains plans sont appliqués de manière parfois trop enthousiaste : d’après Christine Ruelle et Jacques Teller, la pratique des années 1980 était un « remplacement “linéaire” du matériel existant » qui avait comme résultat une « banalisation de l’espace nocturne » (Ruelle et Teller, dans Deleuil, 2009 : 217).

À la fin des années 1980, la première génération de « master plans » (LUCI, nov. 2015 : 2) est déjà ancrée dans la pratique de l’éclairage public de certaines villes. Ces plans lumière sont « la colonne vertébrale de la stratégie et du développement de la lumière urbaine des villes » (LUCI, novembre 2015 : 13,

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traduction personnelle)1. Les premiers sont effectifs à Lyon et à Édimbourg en 1989 (Narboni, dans Masboungi, 2003 : 20). En parallèle des plans lumière, la France dispose d’un autre outil institutionnel : le SDAL (Schéma Directeur d’Aménagement lumière), « une stratégie globale […] destiné[e] aux élus et aux maîtres d’ouvrage » (Cartier, 1998 : 115). Un premier SDAL a été conçu à Montpellier en 1988 par Roger Narboni (Narboni, dans Masboungi, 2003 : 21).

Le savoir-faire des concepteurs lumière français s’exporte peu à peu dans le monde entier, ils sont notamment consultés pour le plan lumière de Singapour datant de 1992 (Narboni, dans Masboungi, 2003 : 22). La Ville de Genève s’est elle aussi dotée d’un plan lumière, mis en application dès 2009. Actuellement, ces documents entrent dans leur première, voire deuxième phase de révision.

Au cours des derniers siècles, la nuit des villes a ainsi changé de caractère.

Comme le souligne Johnny Cartier, « la lumière dans les villes [de nuit], c’est aujourd’hui, une présence évidente qu’on n’interroge pas. Il s’agit presque d’un fait “naturel” » (Cartier, 1998 : 14). Or, l’éclairage public a beaucoup évolué en termes de technologies, mais aussi autour des questions environnementales (impact de la lumière sur la flore et la faune) et des questions énergétiques (développement durable, réduction de la consommation et minimisation des coûts) (Cauquil, dans Deleuil, 2009 : 284). Aujourd’hui, un projet d’éclairage public se doit de soulever en priorité la question des usages, comme c’est aussi le cas pour les projets urbains en général.

Dans le cadre de son plan lumière, la Ville de Lyon a cherché à mieux comprendre comment les usagers perçoivent l’éclairage public et a mené plusieurs études dans ce but, dont le projet EvaLum. Ce projet s’est déroulé en trois phases : EvaLum (2005) portait sur la sensibilité du grand public in situ face à diverses sources lumineuses ; EvaLum 2 (2006) cherchait à « observer l’impact de diminution d’éclairement dans différents contextes » et EvaLum 3 (2008) mettait l’accent sur les performances visuelles à travers des tests d’acuité visuelle et de reconnaissance d’objets (Deleuil, 2009 : 37 – 84). D’autres études ont été menées à Rouen entre 1997 et 1998 avec comme objectif de comprendre les exigences des usagers en termes d’éclairage public (Mosser et Brusque, 1998), à Albi entre 2002 et 2004 avec comme but d’« améliorer l’efficacité lumineuse des sources ainsi que leur rendu » (Zissis et Sajous, dans Deleuil, 2009 : 13 – 34) et à Toulouse entre 2003 et 2004 pour « caractériser les perceptions nocturnes et les usages du lieu » (Narboni, dans Deleuil, 2009 : 127).

Toutes ces études ont été menées sur différentes sources lumineuses (mais pas encore la LED). Elles s’intéressaient en partie à la sensibilité des usagers, principalement visuelle. Or qu’en est-il de leur ressenti ? Il semble que cette dimension n’ait été abordée qu’en partie, d’autant plus que ces dix dernières années, l’éclairage public a encore évolué et permet de créer de nouvelles ambiances lumineuses. Avant de préciser le fonctionnement et les enjeux des technologies d’éclairage public actuelles, nous présenterons d’abord le type de lampe qui reprend le marché et ferons un rapide retour sur les fonctions de l’éclairage public de manière à avoir un meilleur aperçu des enjeux actuels et à recadrer le rôle de la lumière en ville.

1.1 « Lighting master plans are the backbone of city’s urban lighting strategy and development. »

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