La diffusion cistercienne du Mariale attribuable à Bernard de Morlas: Appropriation ou emprunt ?

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La diffusion cistercienne du Mariale attribuable à Bernard de Morlas:

Appropriation ou emprunt ?

DOLVECK, Franz

DOLVECK, Franz. La diffusion cistercienne du Mariale attribuable à Bernard de Morlas:

Appropriation ou emprunt ? In: Falmagne, T. Les cisterciens et la transmission des textes (XIIe–XVIIIe s.). Turnhout : Brepols, 2018. p. 169-189

DOI : 10.1484/M.BHCMA-EB.5.114618

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http://archive-ouverte.unige.ch/unige:144264

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Extrait de Les cisterciens et la transmission des textes (XIIe-XVIIIe siècles) : [Actes du colloque international de Troyes, 22-24 novembre 2012],

éd. Thomas Falmagne, Dominique Stutzmann et Anne-Marie Turcan-Verkerk, Turnhout, 2018 (Bibliothèque d’histoire culturelle du moyen âge, 18), p. 169-189

LA DIFFUSION CISTERCIENNE DU MARIALE AT TRIBUABLE À BERNARD DE MORLAS :

APPROPRIATION OU EMPRUNT?

La spiritualité mariale à Cîteaux et à Cluny

Avec l’esprit de simplicité et de dépouillement, ce que l’on retient comme le plus caractéristique de Cîteaux est son attachement à la dévotion mariale, illustrée en premier lieu par Bernard de Clair- vaux, mais aussi par ses disciples, à commencer par Guerric d’Igny. L’ordre a travaillé dans le courant du xiie siècle à s’imposer comme le principal tenant du culte de la Vierge, au point de faire croire parfois à un monopole qui n’est qu’apparent, alors qu’il s’agit d’un trait commun à l’ensemble des obédiences bénédictines. Pour s’en tenir à Cluny, dont les relations avec Cîteaux font en partie l’objet de cette communication, la dévotion mariale y est accentuée dès les débuts de l’abbatiat de Pierre le Vénérable, en 1122, par la récitation obligée du Salve Regina aux processions, par l’instauration d’une messe quotidienne à la Vierge ; mais c’est une donnée déjà ancienne de la spiritualité clunisienne, puisque l’on sait que l’abbé Odilon avait pour Marie un attachement particulier1. Les thèmes mariaux développés par Pierre le Vénérable et Bernard de Clairvaux sont substantiellement les mêmes : ils s’attachent l’un et l’autre surtout à ce qui va devenir le cycle des mystères joyeux, l’Annonciation et la Nativité principalement ; le rôle de la Vierge dans la Passion et la Résurrection est abordé en passant, mais ne sera vraiment approfondi qu’au siècle suivant ; les premières traces de cette dévotion doulou- reuse, les planctus de la Vierge, n’ont pas de correspondance dans l’œuvre des deux abbés et de leurs disciples. Par ailleurs, on n’a que peu étudié la manière dont s’est constituée la spiritualité mariale cistercienne ; ces pages voudraient y contribuer, de manière très restreinte, par l’étude de la transmis- sion en milieu cistercien d’une œuvre mariale clunisienne, peut-être la production la plus notable de Cluny en la matière : le Mariale que l’on attribue à Bernard de Morlas2. Cet ouvrage reste assez peu connu : je le présenterai, avec l’état de la recherche quant à son auteur ; à la suite de cela, je résumerai sa tradition textuelle sera de manière à situer dans son contexte une branche proprement cistercienne du Mariale, et à voir comment et dans quelle mesure ce cas concret illustre la constitution du culte marial cistercien.

1. Quelques lignes sur la dévotion mariale à Cluny par G. de Valous, Le monachisme clunisien des origines au XVe siècle : vie intérieure des monastères et organisation de l’ordre, 2 t., 2e éd., Paris, 1970, t. I, p. 362-363. Le développement de l’hyperdulie voulu par Pierre le Vénérable se reflète dans les Statuta Petri Venerabilis, dans Consuetudines benedictinae variae (Saec. XI-Saec. XIV), éd. G. Constable (Corpus consuetudinum monasticarum 6), p. 39-106 ; voir surtout les nos 50, 54, 60, 76.

2. Il faut se référer à l’édition de G. M. Dreves, s.j., Hymnographi latini II, Leipzig, 1907 (Analecta hymnica medii aevi 50), p. 424-456. Je prépare une nouvelle édition critique d’après l’ensemble des témoins, complétant ma thèse pour le diplôme d’archiviste paléographe, Poétique de louange et d’éloge à Cluny au XIIe siècle : édition critique des œuvres poétiques complètes de Pierre le Vénérable et de Pierre de Poitiers, et du Mariale de Bernard de Morlas, Paris, 2011, 2 t., dactyl.

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Introduction au Mariale

Avant d’entrer dans les détails de cette transmission textuelle, il importe de rappeler ce qu’est l’œuvre elle-même, et ce que l’on sait de son attribution et de sa tradition générale.

Dans la forme qui semble être la forme définitive, le Mariale est constitué de quatorze rythmes3, précédés d’une préface en hexamètres léonins et suivis d’un épilogue en strophes saphiques ryth- miques. Les quatorze rythmes qui font le cœur du poème comptent en tout 538 strophes formées de deux vers issus du septénaire trochaïque  : 4p + 4p + 7pp. Les membres courts riment deux à deux, les membres longs riment ensemble :

Ut jocundas cervus undas Aestuans desiderat, Sic ad Deum, fontem vivum, Mens fidelis properat (Dreves I, 1)4.

Le Mariale, œuvre très diffusée du xiie au xve siècle, connu aujourd’hui par plus de soixante témoins manuscrits, doit son succès à sa thématique. Il se distingue pourtant des autres poèmes que l’on pourrait rapprocher par son absence d’ambition rhétorique et son caractère très personnel. Il ne veut ni donner un catalogue des hauts faits de la Mère du Sauveur comme le fait par exemple le grand Liber virginalis qui le suit dans le manuscrit Paris, Bibliothèque nationale de France, ms. latin 2445a (désormais P1), dont le texte, dans un vers proche de celui du Mariale, reste à éditer5, ni donner un traité de théologie mariale. La Vierge | telle qu’elle se dessine dans le Mariale est singulièrement en décalage avec le goût du jour : elle n’a pas la tendresse presque pastorale de la Mère dont parlent Pierre le Vénérable et Bernard de Clairvaux, mais elle n’est pas non plus cette figure chargée de symbolismes et d’analogies scripturaires que propose l’école victorine : les allusions vétérotestamentaires sont plu- tôt rares et toujours lexicalisées, Virga Jesse, Stella maris. Cette prudence dans l’usage des qualificatifs est un gage d’orthodoxie, mais aussi une marque du respect qu’inspire l’infinie précellence de Marie, et cela explique formellement que le poète s’épanche peu et dresse le portrait d’une femme assez hié- ratique — mais c’est une femme et non l’album de vignettes que l’on retrouve trop souvent dans les imitations les plus pâles de la séquence victorine. La Vierge du Mariale n’est pas non plus une sorte de déesse païenne : elle est l’infiniment exorable, mais toujours comme intercesseur auprès de son Fils à qui le poète finit toujours par s’adresser pour formuler sa prière. De ce point de vue, le Mariale est autant un poème de Marie qu’un poème du Christ, mais la figure de chacun des deux est traitée de manière radicalement différente ; le Verbe est très peu incarné : on parle peu de Jésus-Christ, mais beaucoup de la Sagesse divine, Sapientia ou Sophia, du Verbe, de la Lumière. Il ne s’agit pas, bien sûr, de tendances hétérodoxes, d’autant que la nature exacte du Christ est souvent évoquée à tra- vers celle de sa Mère, mais plutôt d’un procédé littéraire visant à augmenter la distance entre Dieu et

3. Il n’y a pas lieu de maintenir la division faite par Dreves entre ses rythmes XIII et XIV ; voir plus bas.

4. Le texte adopté ici est établi entièrement à nouveaux frais en suivant la numérotation de Dreves, complétée, à partir du rythme II, du numéro d’ordre des strophes entre crochets. Un exposant à la suite d’un numéro de strophe indique qu’il s’agit de sa première ou de sa deuxième moitié.

5. Paris, Bibliothèque nationale de France, ms. latin 2445a, fol. 228-238v. La rubrique est à ce titre explicite : « Inci- pit Liber virginalis, continens metro [sic pro rhythmo] illa quę in ęvangelio dicuntur de beata Maria, a Nativitate ejus usque ad ipsius Assumptionem in cęlum, sed et quędam hystorica in fine complectens de latrone scilicet converso, de Theophylo, de Hildefonso, de morte Juliani, de Bonefacio, et plerisque aliis. » La valeur du texte sur un plan littéraire est certes faible, mais les récits de miracles justifieraient une publication au moins par extraits, surtout de la fin du poème : voir H. Barré,

« Un plaidoyer monastique pour le samedi marial », Revue bénédictine, 77 (1967), p. 375-399. Le dernier grand poème rythmique de ce manuscrit, la Passio sancti Dionysii rhythmica (B.H.L. 2190, Walther 14352), fol. 199-217v, devrait prendre place dans le tome 6, 2 des Poetae Latini dans les M.G.H. ; en attendant, voir P. Orth, « Bekanntes neu erzählen : in Versen. Bemerkungen zu zwei unedierten poetischen Bearbeitungen der Vita des heiligen Dionysius nach der Prosa- fassung Hilduins von Saint-Denis », dans Dichten als Stoff-Vermittlung, Formen, Ziele, Wirkungen : Beiträge zur Praxis der Versifikation lateinischer Texte im Mittelalter, éd. P. Stotz, Zürich, 2008 (Medienwandel Medienwechsel Medienwissen 5), p. 99-118. Je remercie M. le prof. P. Orth qui a bien voulu me communiquer le manuscrit de son édition.

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Marie ; cela permet d’éviter de diviniser la Vierge tout en exaltant aussi bien l’honneur qui lui fut fait que l’abaissement absolu de la Divinité venue sauver l’humanité ; et le pécheur ordinaire se sent plus proche de la Mère de Dieu.

Le dessein salvifique de Dieu est le véritable sujet du Mariale, et il est traité dès le prologue. Le choix des hexamètres léonins en fait une page assez solennelle, qui, semblant banale pour un lecteur contemporain, est pourtant virtuose par son souci d’éviter les licences et de masquer la rime par un enjambement de la coupe : la césure syntaxique n’est plus nécessaire puisque la rime y supplée. Le fond ne cherche pas à être original : c’est une adresse à la | Sagesse peu à peu confondue avec la Vierge elle-même, suivie d’une prière conclusive au Christ lui demandant l’inspiration, mais aussi vertu et salut pour le poète et pour ses proches.

Les deux premiers rythmes, après ce prologue, ont valeur d’avertissement au lecteur, comme le montre, outre leur matière, l’absence de doxologies finales. Le premier rythme s’ouvre solennelle- ment sur une paraphrase du Ps. 41, citée plus haut (« Ut jocundas… »). Sedulius Scottus (Carm. 2, 33, 19 : « Quomodo glaucicomas cervus desirat undas ») avait déjà, avec d’autres, paraphrasé l’incipit du psaume, et le poète semble s’en être inspiré.

Substantiellement, ce premier rythme met en avant l’importance de la prière par rapport à la pénitence, qui n’en est qu’un auxiliaire, et décrit la puissance qu’a la Vierge auprès de son Fils. Sur cette conclusion du premier rythme, le second est logiquement une invitation à la louange de Marie.

C’est la partie la plus célèbre du Mariale, et elle a été constamment reprise et réutilisée jusqu’à nos jours ; c’est à cet endroit que commence ce que l’on appelle l’Oraison de saint Casimir, forme sous laquelle le texte est connu à l’époque moderne6 :

Omni die dic Mariae, Mea, laudes, anima ; Ejus gesta, ejus festa Cole splendidissima.

Contemplare et mirare Ejus celsitudinem, Dic felicem Genitricem,

Dic beatam Virginem (Dreves II, 1-2 = str. 34-35)

Les rythmes suivants s’adressent tous à la Vierge et se terminent tous par une doxologie. Dans la plupart, le poète finit en s’adressant au Christ. L’art de la variation fait qu’il n’est pas toujours aisé de déterminer précisément ce qui constitue le cœur de chaque rythme, mais les thématiques prévisibles sont développées : misère de l’homme face à la pureté de la Vierge, prière pour les proches, rappel des événements historiques de la vie de la Vierge (avec la très attendue paraphrase de l’Ave, au rythme IX), action de grâces pour les bienfaits reçus, etc.

L’épilogue, après l’évocation du Royaume dans la doxologie du dernier rythme, se consacre à une description de la cour céleste, en strophes saphiques rythmiques léonines à rimes riches (avec une irrégularité en 12, 3). La Vierge est évoquée en premier, puis ce sont toutes les catégories tradition- nelles qui sont énumérées pour qu’elles viennent au secours des | orants et prient pour eux la Lumière divine — ultime écho de l’invocation initiale7.

Le succès du Mariale a assuré sa transmission mais aussi sa réutilisation ; en particulier, divers extraits ont fourni à partir du xive siècle des proses, et certaines versions redistribuent les strophes de manière à en faire un office de la Vierge ou une neuvaine. À partir du xve siècle, c’est la version de saint Casimir de Pologne qui assure la diffusion du Mariale, jusqu’au xviiie siècle au moins.

6. Sur cet aspect du Mariale, voir Alexandre Przezdziecki, Oraison de saint Casimir à la Très-Sainte Vierge, Cracovie, 1866, qui en retrace l’histoire.

7. Voir aussi l’analyse de ce dernier poème par Sc. Mariotti, « Note di poesia medievale », Rivista di cultura classica e medioevale, 7 (1965) [Studi in onore di Alfredo Schiaffini], p. 628-649, aux p. 633-634.

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Forme du Mariale

Le Mariale n’est donc pas, malgré des traits propres, une œuvre à la thématique originale. Ori- ginale, elle l’est en revanche pour la forme, qui s’avère très virtuose et nettement au-dessus de la production courante de poésie rythmique. La syntaxe ne recherche pas la complexité, du moins par comparaison avec l’Hymnaire du Paraclet, qui doit être strictement contemporain, mais progresse, au fur et à mesure du poème, vers la difficulté : l’enjambement entre les deux demi-strophes, par exemple, croît en fréquence, jusqu’à être presque la norme dans les cent dernières strophes.

Cependant, c’est la rime qui fait la substance du Mariale. Elle est toujours riche, et en cela l’esthé- tique du Mariale est bien dans l’air du temps. Pour poursuivre la comparaison, alors que, chez Abé- lard, dont l’usage est archaïsant, la rime est un simple rappel visant à donner de la stabilité à la strophe, dans le Mariale c’est elle qui fait le sens parce que l’auteur veille toujours à ce que, pour riche, elle ne soit pas non plus banale ou facile. Il essaye aussi souvent que possible d’éviter la rime occasionnée par la déclinaison ou par une formulation redondante, et recherche la rime d’un verbe et d’un substantif (Dreves I, 5, 1), de deux cas différents (Dreves I, 2, 1), d’un adverbe et d’un substantif (Dreves I, 24, 1) pour unir deux membres brefs ; les rimes des vers longs sont plus souvent faites de mots de même nature pour forcer le parallélisme et augmenter la cohérence de la strophe : deux verbes (Dreves I, 16), deux substantifs sur le même plan (Dreves I, 18).

Le risque que présente une strophe aussi bien unie est de fragmenter le discours et d’ôter toute cohérence à un ensemble plus vaste, le rhythmus, le « rythme ». Pour éviter cet effet, le poète utilise une syntaxe au souffle long courant sur trois, quatre ou cinq strophes, les anaphores (Dreves I, 17 et 18 puis 21 et 22 par exemple), et surtout le retour cyclique de doxologies invariables selon un principe issu directement de la liturgie, avec ses doxologies interchangeables selon les temps liturgiques. Le système du Mariale n’est | cependant pas parfaitement rôdé : si la première et la dernière doxologies sont très reprises, la première légèrement variée donnant lieu à la seconde, la troisième et la quatrième doxologies n’apparaissent qu’une fois chacune (Dreves X, 43 [= str. 345] et XI, 60 [= str. 405]).

L’auteur

Le Mariale donne ainsi l’impression d’un texte très travaillé ayant cherché à pousser au maximum les possibilités du vers rythmique. Cette virtuosité, alliée à la longueur de l’ouvrage, est l’argument qui a fait proposer de l’attribuer à Bernard de Morlas ; c’est l’hypothèse admise le plus couramment depuis les Analecta hymnica, laissant de côté les attributions fantaisistes des divers manuscrits, à saint Léon, saint Anselme, ou saint Bernard, les deux premiers parce qu’ils ne sauraient être les auteurs d’un poème qui ne peut, pour sa forme, dater que du xiie siècle, le dernier parce que sa production en vers est aujourd’hui reconnue comme anecdotique8. On sait peu de choses de Bernard de Morlas : Bernardus Morlanensis, ou Morvalensis, ou Morlacensis, que l’on connaît en français comme Bernard de Morlas, parfois de Morlaix ou encore Bernard le Clunisien, est l’auteur d’un De contemptu mundi9 très célèbre dans le monde anglo-saxon pour avoir attiré l’attention des Églises protestantes, au xvie

8. Sauf erreur, on ne peut lui attribuer réellement que les hymnes composés pour l’office de saint Victor ; encore souligne-t-il combien il lui a coûté de céder au charme des vers : voir [Bernardus Claraevallensis], Office de saint Victor, Prologue à l’antiphonaire, Lettre 398, éd. Cl. Maître et al., Paris, 2009 (Sources chrétiennes 527), p. 102-103, et p. 124 pour ce que Bernard dit dans la Lettre 398 de son hymne, qui se lit plus commodément parce que d’un seul tenant dans les Analecta hymnica, t. 52, p. 318-320.

9. Il faut se référer à la première édition moderne et seule édition critique : De Contemptu Mundi : A Bitter Satirical Poem of 3000 Lines upon the Morals of the XIIth Century by Bernard of Morval, Monk of Cluny (Fl. 1150), éd. H. Ch. Hoskier, Londres, 1929, en y apportant les corrections préconisées par les deux éditions suivantes : Scorn for the World : Bernard of Cluny’s De Contemptu Mundi, éd. R. E. Pepin, East Lansing (Mich.), 1991 et De contemptu mundi, Bernard le Clunisien : une vision du monde vers 1144, éd. A. Cresson, Turnhout, 2009 (Témoins de notre histoire). Un seul manuscrit a échappé aux recensions de Hoskier, Londres, British Library, Harley 4092, du xiiie siècle : Ch. d’Evelyn, « A Lost Manuscript of the De contemptu mundi », Speculum, 6 (1931), p. 132-133.

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puis au xixe siècle. Il s’agit d’un long poème en tripertiti dactylici, c’est-à-dire en hexamètres dacty- liques sans substitution de spondée (sauf au dernier pied dont la syllabe finale demeure indifférente) et rimés tous les deux pieds : œuvre de virtuosité s’il en est. Dom Wilmart, ayant retrouvé par ail- leurs dans le manuscrit Vatican, Biblioteca apostolica Vaticana, Reg. lat. 134 quatre grands poèmes offrant des caractéristiques génériques et stylistiques semblables ainsi que de nombreux parallèles textuels avec le De contemptu mundi, a proposé de les attribuer également à Bernard de Morlas10. | Un argument supplémentaire, inconnu de dom Wilmart, a été découvert par Scott Bruce : le manuscrit Troyes, Médiathèque de l’agglomération troyenne, 918 contient en addition finale une version abré- gée faite à partir de vers du De contemptu mundi et de l’un de ces trois grands poèmes, le De octo vitiis.

Il s’agit, très certainement, d’une version préliminaire de Bernard de Morlas11. Enfin, dom Leclercq a proposé, de manière convaincante, d’attribuer à Bernard de Morlas une lettre accompagnée d’un sermon envoyée par un clunisien nommé Bernard à Matthieu d’Albano, alors à Rome, datable entre 1129 et la mort du cardinal, en 113412.

C’est de ces ouvrages que l’on peut tirer des renseignements sur la personne de Bernard de Mor- las. Il est inutile de chercher à savoir à quelle ville correspond vraiment l’adjectif qui lui sert de patro- nyme : aucune tentative n’est satisfaisante, et une telle identification n’apprendrait de toute façon rien sur le personnage13. Il s’agit dans tous les cas d’un clunisien, proche, peut-être tardivement, de Pierre le Vénérable à qui il dédicace le De contemptu mundi en précisant qu’ils se sont rencontrés au prieuré de Nogent-le-Rotrou ; il a bien connu Matthieu d’Albano, et est donc actif dans l’Ordre avant 1134 ; il a voyagé à Rome, missionné par Cluny, et a été reçu par Eugène III à qui il dédie le De octo vitiis. Si l’on mêle à cela les éléments donnés par les rubriques les plus autorisées du Mariale, anticipant sur son attribution, Bernard est | « d’origine française », francigena ; d’autre part, le fait que ses œuvres soient très souvent transmises dans des manuscrits anglais et le fait que le philosophe Danielus Morlanensis, qui tire lui son nom de Morley en Norfolk, soit exactement contemporain invitent à penser que Ber- nard a pu passer une partie de sa vie là-bas ; mais rien ne permet de l’affirmer. La dernière hypothèse présentée, due à André Cresson, le dernier traducteur du De contemptu mundi, fait de Bernard de

10. A. Wilmart, «Grands poèmes inédits de Bernard le Clunisien», Revue bénédictine, 45 (1933), p. 249-254, publiant les préfaces et quelques extraits choisis. Voir sa notice du manuscrit dans Id., Bibliothecae apostolicae Vaticanae codices manu scripti recensiti jussu Pii XI. Pontificis maximi : codices Reginenses latini [1-500], 2 t., Rome, 1937-1945, t. I, p.

312-314. L’édition complète a été faite par K. Halvarson, Bernardi Cluniacensis Carmina De Trinitate et de fide catholica, De castitate servanda, In libros Regum, De octo vitiis, Stockholm, 1963 (Studia latina Stockhomiensia 11).

11. Sc. G. Bruce, « Nunc homo, cras humus : A Twelfth-Century Cluniac Poem on the Certainty of Death (Troyes, Médiathèque de l’Agglomération troyenne 918, fols. 78v-79v) », Journal of Medieval Latin, 16 (2006), p. 95-110. Le manus- crit est daté de la fin du xie siècle ; il provient de la bibliothèque des Bouhier qui le tenaient des chanoines de Saint-Paul de Besançon (R. Etaix et B. de Vregille, « Les manuscrits de Besançon, Pierre-François Chifflet et la bibliothèque Bou- hier », Scriptorium, 24 [1970], p. 27-39, à la p. 31, no 23). La main qui a copié l’addition est difficilement datable, 1160 au plus tard mais peut-être durant le deuxième quart du xiie siècle. Il n’est pas sans intérêt de noter que le corps du manus- crit est occupé par les Collationes d’Odon de Cluny : l’œuvre, malgré des manuscrits non précisément localisables et un certain succès au xiie siècle dans l’ordre cistercien, a une diffusion pour la plus grande part clunisienne. Sur la transmis- sion des Collationes, voir Isabelle Rosé, « Les Collationes d’Odon de Cluny († 942). Un premier recueil d’exempla rédigé en milieu ‘clunisien’ ? », dans Le tonnerre des exemples : Exempla et médiation culturelle dans l’Occident médiéval, éd.

Marie-Anne Polo de Beaulieu, Pascal Collomb et Jacques Berlioz, Rennes, 2010 (Collection Histoire), p. 145-159, surtout p. 153-154. Sur la collection Bouhier, A. Ronsin, La bibliothèque Bouhier : histoire d’une collection formée du XVIe au XVIIIe siècle par une famille de magistrats bourguignons, Dijon, 1971.

12. J. Leclercq, « Pour l’histoire du canif et de la lime », Scriptorium, 26 (1972), p. 294-300. L’attribution avait en réalité déjà été proposée par Martène, dont l’édition est reprise dans PL 182, col. 661-662 (lettre seule) et 184, col. 1021- 1032. Dom Leclercq ne réédite que la lettre.

13. On a par exemple proposé Morlaix en Bretagne, Morlaás au Pays basque, Morval (auj. Andelot-Morval) dans le Jura ; et, de façon fantaisiste, le château de Murles dans l’Hérault : cf. W. Thompson, « On the Identity of Bernard of Cluny », The Journal of Theological Studies, 8 (1907), p. 394-399.

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Morlas le Bernardus secundus qui fut prieur de Nogent dans le courant du xiie siècle ; mais le rappro- chement d’un prénom et de la mention de Nogent par Bernard sont des éléments trop faibles14.

Le Mariale est donc attribué traditionnellement, à cause de sa longueur et de sa virtuosité, à Ber- nard de Morlas, malgré le fait qu’il ne s’agisse pas d’une œuvre morale, et publique, comme les autres poèmes connus de lui ; au contraire, on l’a vu, c’est une œuvre à caractère intime, où le je est omnipré- sent. On peut apporter quelques éléments neufs en faveur d’une attribution à Bernard de Morlas ; ils sont au nombre de trois : le vers 22 du prologue du Mariale,

Stultus ut herba cadit, modico viget et cito vadit,

et le vers 54 du De octo vitiis,

Flos ruit, herba cadit, et ut haec homo vadit

sont à ma connaissance les seuls, toutes époques confondues, à avoir le groupe herba cadit à cette posi- tion ; par ailleurs, l’expression de sal spiritualis (Prologue 38, Verba sapore salis mea condi spiritualis) est plus rare qu’elle n’en a l’air, et ne se retrouve en vers que dans l’In libros Regum 823-824  :

Quippe boni vita, docti sale spirituali, Tales rite regunt se prius, inde gregem.

Enfin, il existe des rapprochements nombreux et forts entre le Mariale et une prose à la Vierge de Pierre le Vénérable. Le plus important permet de corriger le texte de l’abbé de Cluny, qui est vraisem- blablement mal transmis. Bernard de Morlas a

Recordare quid et quare

Sis a Deo conditus, (Dreves I, 101)

et Pierre le Vénérable

Recordare quis et quare Matrem habes Virginem15 ;

quis ne peut que difficilement se construire ici, au prix d’une subtilité (Recordare quis [es]) dont on trouverait certes des exemples dans la prose de l’abbé de Cluny, mais pas dans sa poésie, dont la syn- taxe est généralement limpide ; il faut donc très probablement émender le consensus des manuscrits de Pierre à partir de Bernard. À ces liens s’ajoute l’attribution donnée par P1, déjà cité pour son Liber virginalis, le manuscrit le plus proche, semble-t-il, de la source : il indique explicitement un Bernardus monachus, qui, vu le titre donné, ne peut être Bernard de Clairvaux, que personne ne qualifierait de moine. Dans le même sens, Paris, Bibliothèque nationale de France, ms. latin 3639, recueil tardif de poésie mariale (début du xvie siècle), s’ouvre sur le Mariale attribué à un Bernardus Francigena : là encore, si l’on veut désigner saint Bernard, d’autres qualifications plus précises existent. Tout cela ne garantit pas le « nom » de l’auteur mais au moins son prénom ; joint aux arguments stylistiques et littéraires, cela crée un faisceau d’éléments qui orientent tous vers Bernard de Morlas. L’hypothèse reste telle, mais davantage fondée.

La tradition : traits généraux

Le Mariale, étant donné la forme même du texte, offre d’infinies possibilités d’erreurs et d’inver- sions, qui cependant ne sont pas déterminantes. Un bon scribe, vu la brièveté des vers, peut facilement combler une lacune, abréger ou augmenter le texte. Je pense qu’il a existé trois versions successives, ou « états », du Mariale, et la contribution des cisterciens, qui ont joué un rôle déterminant dans la diffusion du Mariale, est essentielle pour établir le texte de l’état définitif.

14. A. Cresson, Bernard le Clunisien, p. 19-22 et 25-30.

15. Pierre le Vénérable, Poèmes, avec le Panégyrique de Pierre de Poitiers, éd. Fr. Dolveck, Paris, 2014 (Auteurs latins du Moyen Âge), Carm. V, str. 8a, p. 185.

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Un premier état du texte est connu par le seul manuscrit Paris, Bibliothèque nationale de France, latin 2833, où il forme un seul rythme continu, sans prologue ni épilogue, dont toutes les strophes sauf une sont prises à la première moitié du texte reçu16. C’est une version préliminaire, assez similaire dans le principe à la version « brève » du De contemptu mundi et du De octo vitiis découverte par Scott Bruce.

Un second état est connu par des manuscrits exclusivement anglais : Cambridge, Saint John’s College, D. 15 et, de manière très fragmentaire, Londres, British Library, Ms. Add. 21927. Le premier de ces manuscrits a un texte manifestement complet, et cohérent ; le second n’a que des extraits, et en outre la fin de son texte manque par lacune matérielle. Le texte de cet état est plus bref que le texte reçu, mais déjà divisé en plusieurs rythmes. Il intègre en outre, complété de plusieurs strophes du texte reçu, un poème du même mètre, commençant par Virgo gaude, digna laude, qui est également connu par une diffusion isolée. Sa présence ici est un argument très fort en faveur de son attribution à Bernard de Morlas. Ce rythme se caractérise par une certaine exagération dans la description des péchés que le poète s’attribue, et a été, | peut-on supposer, ôté ensuite du Mariale à cause de cet excès, quitte à être publié à part.

Le troisième état du Mariale est de loin le plus diffusé : il concentre tous les témoins connus sauf les trois déjà cités. Il en existe deux familles principales, θ et τ, et des versions qui s’expliquent par contamination mais pourraient être des versions d’auteur : elles sont par malheur toujours transmises lacunaires de la fin (ϗ). Le texte reçu est, sauf quelques détails, le texte de P1 (Paris, Bibliothèque nationale de France, ms. latin 2445a), que je crois être l’apographe des papiers de l’auteur. Il remon- terait donc directement à la source première de l’archétype dont est issu l’ensemble du troisième état, à cette unique exception près. Ce manuscrit, très correct, avec une attribution à « Bernardus monachus » offrant toutes garanties d’authenticité, est aussi le seul à contenir l’épilogue à la suite du Mariale : les deux autres témoins le transmettent soit seul (ms. Città del Vaticano, Biblioteca aposto- lica Vaticana, Vat. lat. 133), soit en tête d’extraits du Mariale (ms. Vendôme, Bibliothèque municipale, 44). Ce dernier manuscrit est difficile à situer dans le stemma : proche de τ, il semble prouver que

l’épilogue faisait partie du dernier état, ou du moins qu’il était transmis avec lui.

Tradition cistercienne

Toute une branche de la tradition de ce troisième état, l’état définitif, est représentée essentielle- ment par des manuscrits cisterciens. C’est elle qui intéresse cette communication, non seulement sur un plan historique, pour l’étude des relations entre Cluny et Cîteaux et de la création de la spiritualité mariale cistercienne, mais aussi sur un plan philologique. Bien que l’archétype dont découle en der- nier lieu cette branche soit très altéré, il s’avère également très proche de la source, et par ce fait même invite à modifier au moins en partie le texte du Mariale qu’il faudrait éditer.

Les manuscrits concernés par cette branche, que l’on désignera par α, sont les suivants :

— Anvers, bibliothèque municipale, B. 417 (7) (An), provenant de la chartreuse de Hérinnes, où il a été copié dans le courant du xive siècle. Il contient exactement les mêmes textes que le suivant.

— Cambrai, bibliothèque municipale, ms. 804 (Ca), ayant appartenu à la Sainte-Croix de Cam- brai au xiiie siècle, même s’il n’y a peut-être pas été copié, au milieu du xiie siècle. Il contient plusieurs collections de miracles mariaux dont une majorité localisés autour d’Arras et d’Anchin17.

16. Cela représente environ deux cents strophes (contre 538 pour la version définitive). La seule strophe prise à la seconde partie de cette dernière version est Dreves XII, 24 (= str. 429).

17. Catalogue général des manuscrits des bibliothèque publiques, t. 17, Cambrai (éd. A. Molinier), Paris, 1891, p. 293- 294.

178

(9)

— Lisbonne, Biblioteca nacional, Alcobacense 149 (Al), copié à l’abbaye d’Alcobaça à la fin du xiie siècle. Bien que sans lacune, il ne contient qu’une partie du Mariale, plus | un rythme copié indé- pendamment et d’une autre tradition. Il s’agit principalement d’un recueil de miracles mariaux, avec un appendice de poésies.

— Paris, Bibliothèque nationale de France, ms. latin 10522 (P5), du milieu du xiie siècle, de pro- venance inconnue, mais passé par Flavigny et Fontenay, incomplet de la fin par lacune matérielle pour ce qui concerne le Mariale. Il est consacré principalement à la Vita sanctae Mariae Aegyptiacae d’Hildebert.

— Paris, Bibliothèque nationale de France, ms. latin 16565 (P11), provenant peut-être de Roca- madour (qui est de toute façon l’origine certaine de la plupart du contenu), dans le courant de la deu- xième moitié du xiie siècle ; il est incomplet de la fin par lacune matérielle. C’est l’intrus du groupe, puisque son origine, à travers Rocamadour, est clairement clunisienne. C’est encore un recueil com- biné de miracles et de poèmes mariaux, quoique sans lien (direct au moins) avec le précédent.

— Saint-Omer, Bibliothèque de l’agglomération, ms. 115 (Or), le « Florilège de Saint-Omer », compilé et copié au cours du xiie siècle au sein de l’abbaye de Clairmarais.

— Troyes, Médiathèque de l’agglomération troyenne, ms. 914 (Tr), provenant de Clairvaux, où il a très vraisemblablement été copié, dans la deuxième moitié du xiie siècle. Pour le Mariale, une lacune matérielle fait qu’une partie importante du poème, au milieu, est perdue. C’est une collection mariale, principalement des prières18.

— Zwettl, Stiftsbibliothek, 55 (Zw), a été copié à Zwettl même vers 1200 ; le Mariale est copié en addition, d’une main un peu moins habile que les mains principales, qui ont copié la Cité de Dieu19.

Tous ces manuscrits sont donc cisterciens, de près ou de loin, sauf Ca et An, étudiés ici seulement dans la mesure où ils éclairent le rôle d’Or, et sauf P11, qui est clunisien même s’il faut entendre le qualificatif au sens large.

Famille α

La famille α, est, dans la tradition du Mariale, la plus facile à délimiter, parce que dans tous ses manuscrits deux déplacements importants ont été effectués : les strophes Dreves IV, 272–V, 34 [= str.

1132-149] et III, 27–IV, 271 [= str. 79-1131] sont inversées, ainsi que les strophes XIV, 10–XV, 10 [= str.

491-521] et XIII, 142–XIV, 9 [= str. 4592-490]. Je n’ai trouvé aucune explication satisfaisante à ce dépla- cement, étant entendu qu’il ne peut être qu’une erreur, comme la comparaison des deux versions produites le confirme : même si la continuité rhétorique du Mariale est faible, le texte dans l’ordre adopté pour l’édition est nettement préférable, et, dans tous les cas, des coupures au milieu d’une strophe ne sont pas admissibles. Quelle que soit la manière dont on compte les lignes (habituellement, une strophe prend deux lignes dans les manuscrits), en supposant une voire deux lignes blanches pour des titres, qui pourtant ne sont | attestés nulle part, on n’arrive pas à trouver un diviseur commun qui pourrait correspondre à un nombre de lignes par page ; il doit donc falloir supposer une erreur plus triviale et moins repérable du scribe de l’archétype.

Ce défaut du modèle est néanmoins très instructif sur les pratiques des copistes des monastères cisterciens, parce que chaque filiation a une manière différente de corriger les irrégularités du texte.

Deux exemples suffisent, dont le premier n’a rien à voir avec ces déplacements mais a l’avantage d’être sans complexité et d’illustrer aisément les interventions des différents copistes. L’archétype α n’avait que la première moitié de la strophe 25 :

18. Description par Jean-Paul Bouhot dans A. Vernet (dir.), La bibliothèque de l’abbaye de Clairvaux du XIIe au XVIIIe siècle, 2 t. parus, 1979-… (Documents, études et répertoires publiés par l’I.R.H.T. 19), t. 2, p. 485-490.

19. Ch. Ziegler, Zisterzienserstift Zwettl, Katalog der Handschriften des Mittelalters, 4 t., Vienne-Munich, 1985-1997 (Scriptorium ordinis Cisterciensium), t. I (1992), p. 109-110.

179

180

(10)

Si te doles ferre moles Culparum prementium, [Hanc precare ut placare

Possis ejus Filium] ; (Dreves I, 25)

Face à ce problème, Zw est le plus fidèle : il laisse le texte en l’état, incomplet ; P5, plus radical, sup- prime cette moitié restante de strophe. Al et P11 n’ont pas cette partie du texte. Les manuscrits Or, Ca, An et Tr complètent par ces vers :

Ad Messiae Matris piae Confuge auxilium.

Ces tendances propres à chacun se trouvent confirmées par le cas un peu plus complexe de la strophe Dreves IV, 271 [= str. 1131]. Elle se présente ainsi dans le texte reçu :

Dominator et Salvator Mundi benignissime, Da virtutem et salutem Corporis et animae.

Face aux problèmes, l’habitude de P5 est de supprimer la difficulté : la strophe Dreves IV, 28 [= str.

114] ayant par hasard les mêmes rimes aux vers longs, il en a supprimé la deuxième partie pour n’avoir qu’une strophe au lieu d’une et demie. Là où arrive la strophe IV, 271 [= str. 1131] seule, il l’a supprimée purement et simplement. Tous les manuscrits restants laissent la deuxième partie de cette strophe en l’état, sauf Tr et Al qui la font précéder de

Corde prono te in throno Poscimus, Altissime ;

En revanche, tous les manuscrits (sauf P5) complètent IV, 271 [= str. 1131] : Or, Ca et An font suivre cette demi-strophe de

Nos clientes te colentes Salva Rex aequissime ;

Al ajoute

Fac consortem me post mortem Cohortis celsissimae ;

Enfin, P11 et Zw ajoutent

Nos a malis tuearis Semper clementissime.

Tr est lacunaire à cet endroit ; on ne connaît pas son texte mais, à partir d’autres endroits, on peut affirmer sans hésitation qu’il cousine avec Al.

On peut à partir de là regrouper aisément les manuscrits, et le tri ainsi fait se confirme partout ailleurs, grâce au nombre assez important de grandes variantes relativement similaires visant à com- bler des lacunes. Le stemma est présenté en annexe (annexe 2). L’archétype α donne naissance à trois manuscrits, P5, β et γ. γ donne naissance à P11, le témoin clunisien, et à Zw, étant exclu que l’un soit copié sur l’autre. β donne naissance à deux sous-archétypes ; β1 donne Or et Ca (et ce dernier engendre, via une copie perdue, An : il est nécessaire de supposer un intermédiaire parce que le copiste d’An, qui corrige aussi souvent qu’il le peut son texte quand il est mauvais, a gardé des leçons qui vont contre le rythme et qui étaient de fausses corrections faites sur Ca, où le texte de départ reste lisible ; sans aucun doute, le copiste d’An, vu ce que l’on peut saisir de ses usages, aurait choisi la leçon avant cor- rection). Un deuxième sous-archétype, β2, donne Tr et Al.

Il y aurait tout lieu de penser que β2 n’existe pas : le monastère d’Alcobaça, fondé par Alphonse Ier en hommage à Bernard de Clairvaux quelques mois avant la mort de ce dernier, en 1153, et en com- mémoration de la victoire sur les Maures à Santarém, a constitué une bonne part de sa bibliothèque 181

(11)

en copiant des manuscrits qui étaient à Clairvaux20. La supposition évidente, puisque les collations montrent que Tr et Al sont très proches, serait que le second soit issu du premier, ce qui en outre aurait permis de combler les lacunes matérielles de Tr ; seulement, Tr a quelques lacunes qu’Al n’a pas. Néanmoins, les liens entre les deux abbayes rendent très vraisemblable l’hypothèse d’un modèle claravallien malgré l’absence d’attestation dans les catalogues anciens ; en effet, il est très rare que le Mariale soit signalé, surtout s’il est pris dans une anthologie de miracles ou de poèmes. Il n’est pas exclu que l’on retrouve ce modèle un jour.

La famille α qui se reconstitue ainsi est donc largement défectueuse ; pourtant, à la fois malgré ces défauts et grâce à eux, elle est la seule à transmettre des éléments essentiels. Le premier est le fait du témoin P5 : il est le seul | de tous les témoins subsistants à proposer un découpage du texte du Mariale à deux niveaux, le premier indiqué par des chiffres romains rubriqués, le second par des lettrines. La relative complexité de ce double système, dans la mesure où, par ailleurs, les découpages présentés par les manuscrits ne sont pas stables, permet de définir un principe éditorial logique, qui a tout lieu de correspondre à l’état auctorial du texte : est rythme toute portion de texte se concluant par une doxo- logie, exception faite des trois premiers qui ne sont pas des prières à strictement parler ; à l’intérieur de chaque rythme, les parties doivent s’articuler au changement d’interlocuteur, c’est-à-dire, dans la très grande majorité des cas, entre une première partie adressée à la Vierge et une seconde, conclusive, adressée au Fils.

Le deuxième point sur lequel cette famille renseigne est l’attention que l’éditeur doit prêter, ou non, aux pièces liminaires et finales. Le prologue n’est transmis que dans six des manuscrits du Mariale (mais il existe des manuscrits qui le transmettent indépendamment), ce qui est très peu et peut faire douter de son authenticité, d’autant que les critères stylistiques, en soi, ne sont pas utili- sables étant donné la différence de forme. Or le prologue se trouve, pour la famille α, seulement dans Zw, et la place de ce manuscrit dans le stemma fait que l’on doit nécessairement supposer la présence du prologue et dans γ et dans α. Cela permet de s’assurer que ce prologue est bien d’origine ; mais sur- tout, cela permet d’en déduire des conséquences pour l’épilogue, dont l’attestation est encore moins bonne : il n’est connu que par trois manuscrits21, dont deux seulement transmettant le Mariale, et encore l’un des deux est-il partiel. On le voit, dans la famille α, à toutes les étapes, les copistes sauf deux (ceux de γ et de Zw) ont supprimé le prologue, le jugeant sans doute étranger. Dès lors, il s’est sans doute produit exactement la même chose pour l’épilogue, à un degré supérieur. C’est un argu- ment suffisant pour certifier son authenticité, d’autant que l’autorité du témoin P1, qui remonte très certainement aux papiers de l’auteur, est forte. Zw, finalement, est un manuscrit fautif, sans doute le moins bon de sa famille, mais il est très conservateur, et a seul maintenu ce que, à tort mais non sans bon sens, les autres ont jugé étranger.

Cette conclusion, pour innocente qu’elle soit, bouleverse le texte reçu. En effet, Zw intercale un

« intermède » au milieu de l’œuvre, entre les rythmes VIII et IX de Dreves, soit après la strophe 265, un bref poème dans un mètre étranger, sept strophes de quatre vers 4p + 4p rimés deux à deux22. Ce petit texte, qui n’est pas sans charme au demeurant, offre, en sa sixième | strophe (vers 3-4), une curio- sité supplémentaire, un rapprochement textuel assez probant avec Pierre le Vénérable. Les vers

Ora, Mater, pro me Natum, Poenam tollat et reatum,

correspondent de manière très proche à ce que l’on peut lire dans une prose à la Vierge de l’abbé23 :

20. Voir notamment François Dolbeau, « Le légendier d’Alcobaça : histoire et analyse », Analecta Bollandiana, 102 (1984), p. 263-296.

21. Le principal est le témoin P1 ; le ms. Vendôme, Bibliothèque municipale, 44, ne contient que des extraits du Mariale, dont l’épilogue, qui y est cependant en position de prologue ; le ms. Vatican, Biblioteca apostolica Vaticana, Vat.

lat. 133, ne contient rien d’autre du Mariale que l’épilogue.

22. Dreves l’édite en apparat, éd. cit., p. 463 ; j’en redonne le texte, d’après le manuscrit, ci-après (annexe 3).

23. Carm. IV, str. 8, 1-2 ; éd. cit., p. 175.

182

183

(12)

Ora, Mater, Deum natum, Nostrum solvat ut reatum.

En vertu de la fidélité démontrée de Zw, cet intermède est de manière quasiment certaine authen- tique. On l’a vu, les copistes ont presque tous douté de l’authenticité du prologue ; tous sauf deux ont douté de celle de l’épilogue, dont la nécessité économique devait leur être moins évidente ; à plus forte raison une interruption, un entr’acte, a-il dû leur paraître inconvenant. Mais Zw, lui, ne s’est pas posé la question : il a tout copié ; étant donné le peu d’originalité dont il témoigne, il est invraisem- blable qu’il ait introduit en plein milieu du texte un apport étranger, qui plus est avec une présomption clunisienne ; s’il reste possible qu’il s’agisse d’une interpolation, qu’il faudrait alors imputer à l’un des ancêtres de Zw, ce n’est pas l’hypothèse la plus vraisemblable. Un point tout de même peut faire objection, l’absence de cet intermède dans P1, qui est le plus autorisé des manuscrits. Il ne faut cepen- dant pas perdre de vue que ce manuscrit est une copie qui semble posthume : la rubrique, Egregium Bernardi monachi opus, ne peut pas être de l’auteur ; en revanche, j’y vois la mention d’un « héritier », au sens large, admiratif de l’œuvre de Bernard. Pourquoi n’aurait-il pas, lui aussi, bien qu’il soit plus confiant dans le modèle qu’il lit, rejeté, pris de doute, l’intermède ? À ce stade, on ne peut prétendre à la certitude, mais la balance penche en faveur de l’intermède, à résonnance clunisienne et présent dans Zw sans que ce soit, vraisemblablement, le fait d’une interpolation ; je crois donc qu’il faudra, dans une édition future, le réintroduire.

Conclusion

Le texte du Mariale que transmettent les cisterciens est un élément crucial pour l’histoire et pour l’édition de ce poème, et la richesse des apports de cette branche fait regretter la perte d’un manuscrit connu à date ancienne à Pontigny, qui, sans doute, aurait aidé à comprendre encore mieux ces rela- tions24. Par ailleurs, il se trouve que le Mariale illustre à soi seul un certain | nombre de constantes de la transmission en milieu cistercien. Le témoin Al est représentatif, au fond, de la transmission classique d’abbaye-mère en abbaye-fille, ici Clairvaux vers Alcobaça, même si l’on est réduit à sup- poser l’existence du manuscrit claravallien d’origine. C’est le cas « typique » ; cependant, l’origine ultime de la famille n’est peut-être pas cistercienne : il est instructif, à ce titre, que le témoin P5, le plus haut situé, ne soit sans doute pas, d’après les conclusions de Dominique Stutzmann25, originaire de Fontenay, qui l’a vraisemblablement acquis ailleurs, peut-être dans l’obédience clunisienne ; l’ironie du sort veut qu’en outre il soit ensuite passé à Flavigny où il était à la Révolution. Le cas de Zwettl rappelle aussi la nécessité de ne pas forcer les rapports de filiation : Heiligenkreuz, abbaye-mère de Zwettl, avait un Mariale, ou du moins en a vu passer un, puisque le manuscrit 108 de sa bibliothèque possède le début du poème, copié en addition ; mais il est issu d’une famille complètement différente.

En réalité, le modèle de Zwettl est probablement bourguignon : on sait par d’autres sources que, de manière assez fréquente, à la fin du xiie siècle, l’abbaye s’est fournie en modèles directement dans le berceau de son ordre26 ; dans le cas qui nous occupe ici, c’est en outre la manière la plus économique d’expliquer la proximité entre Zw et P11. La famille α renseigne également très bien sur l’ampleur des réseaux pris en compte, qui ne se résument pas à ceux que nous connaissons : l’archétype α était sans doute clunisien d’origine ; il s’est diffusé dans toute l’Europe cistercienne mais se retrouve finalement

24. M. Peyrafort-Huin, La bibliothèque médiévale de l’abbaye de Pontigny (XIIe-XIXe siècles) : histoire, inventaires anciens, manuscrits, Paris, 2001 (Documents, études et répertoires publiés par l’I.R.H.T. 60 ; Histoire des bibliothèques médié- vales 11), dans le catalogue E, no 70, p. 321, et à partir de là les renvois aux autres catalogues. Seul ce catalogue cite l’incipit du Mariale. Voir aussi une reproduction tirée de la partie conservée du manuscrit (Paris, Bibliothèque nationale, n.a.l.

1978), pl. 31.

25. Communication privée ; D. Stutzmann, La bibliothèque de l’abbaye cistercienne de Fontenay (Côte-d’Or) : consti- tution, organisation, dissolution (XIIe-XVIIIe siècle), thèse pour le dipl. d’archiviste paléographe, Paris, 2002, dactyl.

26. Ch. Ziegler, Zisterzienserstift Zwettl, t. I, p. xlii-xliii.

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(13)

de nouveau dans l’obédience clunisienne à Rocamadour. Cela prouve aussi que, quelles qu’aient pu être les querelles entre Cîteaux et Cluny, les manuscrits n’ont jamais cessé d’y circuler, dans un sens, dans l’autre — et même ici de manière circulaire.

À ce titre, quelques considérations d’histoire littéraire sont permises ; on l’a vu, le Mariale relève d’un genre complètement différent des autres poèmes de Bernard de Morlas, sans que cela remette en cause son attribution ; c’est en outre l’œuvre de toute une vie et sans doute un projet très person- nel. Cette piété mariale n’a pu qu’attirer les lecteurs cisterciens, d’autant que, si, aux yeux modernes au moins, Cîteaux détient un monopole de la piété mariale, fondamentalement, rien ne distingue le culte que l’on y rend à la Vierge de celui qui se pratique à Cluny ; et cela unit les deux ordres contre les nouvelles tendances d’origine parisienne et victorine, qui n’ont jamais | vraiment rencontré un franc succès dans les réseaux bénédictins entendus au sens large. Que Cîteaux ait si largement dif- fusé un texte clunisien, et d’un auteur qui ne cache pas par ailleurs son opposition aux moines blancs, peut sembler curieux ; pourtant, il faut noter que jamais à Cîteaux, alors que l’on devait connaître, au moins à certaines étapes, l’origine du texte, on n’a cherché à en forcer l’autorité. Le Mariale a été attribué à plusieurs reprises à Bernard de Clairvaux, sans doute sur une confusion des prénoms, mais jamais cela n’a été le cas dans les manuscrits cisterciens. Il n’est pas impossible que la diffusion sans nom d’auteur relève de l’auteur lui-même : peut-être l’anonymat était-il un moyen de réunir dans la prière commune à la Vierge, au-delà de divisions relevant du siècle, Cluny et Cîteaux.

ANNEXES

1. Liste des manuscrits connus du Mariale

L’astérisque signale les manuscrits cisterciens, ou ayant un lien avec des monastères cisterciens ; les manuscrits entre crochets droits n’ont pas été collationnés. Cette liste exclut les manuscrits des rema- niements tardifs sous diverses formes liturgiques ainsi que les manuscrits n’ayant que de très brèves portions du texte.

* Al Lisbonne, Bibl. nac., Alc. 149

* An Anvers, Bibl. mun., B. 417 (7)

[Augsbourg, Staats- und Stadtsbibl., 8o 15]

[Avignon, Bibl. mun. (anc. bibl. du Musée Calvet), 342]

Ar Avranches, Bibl. mun., 213 Be Besançon, Bibl. mun., 140 [Brno, Bibl. Jiří Mahen, R 349]

* Ca Cambrai, Bibl. mun., 804

Cb1 Cambridge, St John’s Coll. Library, D.15 (90) Cb2 Cambridge, Jesus Coll. Library, Q. B. 4 (21) Cb3 Cambridge, Univ. Library, Ff. vi. 14

K Copenhague, Kongel. Bibl., Fabr. 81 in-8o

D Darmstadt, Hess. Landes- und Hochschulebibl., 2777 [Florence, Bibl. Laur., Plut. 25.3]

* Hk Heiligenkreuz, Stiftsbibl., 108

[Karlsruhe, Badische Landesbibl., Aug. 36]

185

186

(14)

L1 Londres, Brit. Library, Add. 21927 L2 Londres, Brit. Library, Ar. 201 L3 Londres, Brit. Library, Harl. 2882 L4 Londres, Brit. Library, Roy. 2 A. ix.

L5 Londres, Brit. Library, Roy. 7 A. vi.

L6 Londres, Brit. Library, Roy. 8 B. i.

Ly1 Lyon, Bibl. univ., 42 (14) Ly2 Lyon, Bibl mun., 623 (540)

[Munich, Bayerische Staatsbibl., lat. 19824]

[New York, Columbia Univ. Libr., Plimpton 80]

[Oxford, Bodl. Library, Laud. misc. 22]

[Oxford, Bodl. Library, Lyell 30]

[Paris, Bibl. nat. de France, lat. 1196]

P1 Paris, Bibl. nat. de France, lat. 2445A P2 Paris, Bibl. nat. de France, lat. 2833 [Paris, Bibl. nat. de France, lat. 3638]

[Paris, Bibl. nat. de France, lat. 3639]

* P5 Paris, Bibl. nat. de France, lat. 10522 P6 Paris, Bibl. nat. de France, lat. 11867 [Paris, Bibl. nat. de France, lat. 13285]

P8 Paris, Bibl. nat. de France, lat. 13571 [Paris, Bibl. nat. de France, lat. 15161]

[Paris, Bibl. nat. de France, lat. 16499]

* P11 Paris, Bibl. nat. de France, lat. 16565 [Prague, Bibl. nat., XII. D. 10]

[Prague, Bibl. nat., XIII. B. 5]

Rn Rouen, Bibl. mun., 651 (A. 289)

* Or Saint-Omer, Bibl. mun., 115

* Tr Troyes, Bibl. mun., 914

V Vatican, Bibl. apost. vat., Vat. lat. 133 Va Valenciennes, Bibl. mun., ms. 828 (610) Ve Vendôme, Bibl. mun., 44

* W Vienne, Öst. Nationalbibl., 815

[Wolffenbüttel, Herz. Aug. Bibl., 168 noviss. 8o]

* Zw Zwettl, Sitftsbibl., 55 187

(15)

2. Stemma

Ne sont classés que les manuscrits collationnés personnellement.

Cb1

L1 P2

P5

Zw P11

L4 L5

P6

Ly1 D

α

γ δ

ζ

P1

Ve τ

μ

ν Hk P8 ϗ

1re recension (brève)

β

L2 Va

π rec. interm.

Υ

définitiverec.

Ψ

ϑ

Cb3 ε

Or

β3 Ca β1

Tr Al

β2

An

L3 Φ

188

(16)

3. « Intermède de Zwettl»

1. O Maria, stella maris Naviganti salutaris, O Maria, caeli porta,

Per quam mundo lux est orta ; 2. O Maria, virga Jesse,

Digna Dei Mater esse, Quae tulisti germen justum Rubum servans incombustum, 3. Interpella Jhesum Christum, Navigantem regat istum27 ; Ut ab isto tam benignus Invocetur non est dignus : 4. Semper egit malam vitam, Vitam malam malis tritam ; Sed qui Matrem deprecatur, Christus eum miseratur.

5. Splendor Patri coaequalis Homo factus est mortalis Sumpta carne verae Matris Ex amore Dei Patris, 6. Ut deleret nostram sordem Tradens se mi- sericordem.

Ora, Mater, pro me Natum, Poenam tollat et reatum, 7. Quia dixit : « Mortem nolo28 Peccatoris, vitam volo. » In virtute sanctae Crucis ‹ Sequar stellam29 › tantae lucis.

27. interpella — istum] om. Dreves 28. nolo mortem a.c. cod.

29. sequar stellam] scripsi, sequatur stella cod., sequitur stella Dreves

189

Figure

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