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J'AI PERDU LAGUERRE AVEC EUX

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Academic year: 2022

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Texte intégral

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J'AI PERDU LA GUERRE AVEC EUX

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Il a été tiré de cet ouvrage 100 exemplaires sur Bouffant VII, numérotés de 1 à 100, et 1400 exemplaires sur Bouffant IV, le tout

constituant l'édition originale.

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Jean LEMBLÉ

J ' A I

PERDU LA GUERRE AVEC EUX

Odyssée et souvenirs de guerre d'un Alsacien incorporé de force dans l'armée allemande

ÉDITIONS ALSATIA - MULHOUSE

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Je dédie ce livre aux résistants de France qui conti- nuèrent la lutte contre l'oppresseur du peuple français et qui, cinq ans plus tard, « gagnèrent la guerre contre eux » ;

à tous ceux qui aidèrent à libérer et la France, et notre terre d'Alsace, de l'envahisseur ;

à tous mes compagnons d'incorporation forcée qui fu- rent obligés de subir le sort ignoble et tragique de com- battre dans les rangs de l'ennemi, d'être sacrifiés, tués même, pour le bien de l'Alsace et de la France, afin que leurs parents, femmes et enfants ne fussent point internés en représailles, afin que l'Alsace vive, qu'elle ne fusse point dévastée, afin qu'il y eut une population qui puisse acclamer ceux qui viendront la libérer, car le cœur de ces incorporés de force battait pour la France et leur pensée dominante fut celle de s'évader au moment propice où leur acte ne puisse plus nuire aux leurs ;

à tous les déportés et internés qui souffrirent les pei- nes infernales pour leurs convictions patriotiques ;

à tous les évadés et internés qui refusèrent la contrainte, où qui purent rejeter l'uniforme abhorré ;

à tous les réfugiés qui furent séparés de leurs êtres chers ;

à tous ceux qui souffrirent de la guerre ;

et pour terminer, à tous ceux qui aiment la paix et qui y travaillent dans le monde.

Jean LEMBLÉ.

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PROLOGUE

J'avais quatorze ans à peine, lorsque les « Panzer-Di- vision » du Reich envahirent l'Alsace. Elevé au sein d'une famille qui portait très haut l'honneur d'être fran- çais, je ne pouvais me résigner à cette occupation de notre province. C'est pourquoi, dès septembre 1940, mon frère et moi tentons de quitter l'Alsace. Pierre, de quatre ans mon aîné, avait obtenu un laissez-passer qui devait nous permettre d'aller rendre visite à une tante demeu- rant à Belfort. Nous espérions ainsi rejoindre Paris, où nous comptions de nombreux amis. De cette manière nous pensions nous soustraire au joug allemand et éviter ainsi le jour où peut-être, des Alsaciens devraient endosser l'uniforme « vert de gris ».

Un beau matin, Pierre et moi partirent pour Belfort à bicyclette. Mais les premiers postes allemands installés à Lachapelle-sous-Rougement, nous laissèrent franchir la frontière de fort mauvaise grâce, malgré le laissez-passer de mon frère. Arrivés à Belfort, nous apprîmes qu'il nous serait encore plus difficile de passer le poste de Lure. Pierre abandonna donc momentanément son projet en se répétant, les poings serrés : « Jamais, au grand jamais, je ne coifferai le casque allemand. Pour l'instant, il faut que je rentre en Alsace, mais je n'y resterai pas.

Je veux rejoindre la zone non-occupée, et servir sous le drapeau de mon pays. »

Les mois passèrent et, effectivement, le 19 mai 1941, Pierre passa clandestinement la frontière suisse, afin de

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rejoindre la France non-occupée. C'est encore moi qui dus récupérer la bicyclette abandonnée par mon frère dans une scierie près de Durlinsdorf dans le Sundgau.

Nous apprîmes par la suite, qu'après un internement de huit jours, dans la prison de Porrentruy, pour avoir pas- ser clandestinement la frontière, il avait été envoyé en France non-occupée. Là, il pût continuer ses études à l'Ecole Normale d'Instituteurs de Solignac, d'où il re- joignit le maquis, puis la Première Armée Française. Il prit part à la libération de Dannemarie, passa à Mulhouse pour ensuite se battre près de Strasbourg.

En 1943 mon second frère, Robert, dut faire son service dans le Reichsarbeitsdienst (R.A.D.), c'est-à-dire le Ser- vice Obligatoire du Travail allemand. En automne, il fut incorporé de force dans l'armée nazie. Il n'essaya pas de s'évader, car il ne voulait pas plonger toute la famille dans le malheur, en l'exposant à la déportation et à l'internement dans un camp de concentration.

Ce camp, nous l'avons d'ailleurs frôlé lors de la fuite de mon frère aîné. Durant les journées qui suivirent son départ, nous vécumes dans un cauchemar permanent, car nous attendions sans cesse le camion qui, au petit jour, nous emmènerait en déportation. Mes frères cadets n'avaient que sept et cinq ans, tandis que ma petite sœur était un nourrisson.

Toujours en 1943, je fus moi-même incorporé au R. A. D., puis libéré le 1 janvier 1944. Je rentrais en Alsace avec la ferme intention de rejoindre la France, comme l'avait fait mon aîné. Je contactai un voisin qui, lui aussi, avait décidé de franchir clandestinement la frontière. Mais mon père responsable d'une épouse et de trois enfants en bas âge, était absolument hostile à ce projet.

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— « Ce serait tout criminel de ma part, me disais-je, si, pour sauver ma peau, j'exposais mes frères et sœurs à perdre père et mère, car après mon départ, mes pa- rents risquaient l'internement ». Je me laissais con- vaincre par ces arguments majeurs.

— « Bon ! dis-je à mes parents, je rejoindrai la Wehr- macht. On ne vous inquiétera pas, mais, sitôt envoyé au front russe, j'essaierai de déserter, puis d'être fait pri- sonnier, et de rejoindre finalement les Forces Françaises Libres. Si par chance les Allemands m'envoyaient en France, il n'y aurait évidemment plus de problème...

— « Fais comme tu voudras, quand tu seras dans la Wehrmacht, » répondit mon père. « Je te demande seule- ment de ne pas t'évader tant que je suis responsable de toi. »

Ma classe (1946) devant être incorporée dans les Waf- fen SS, je ne donnais pas suite à une convocation me demandant de me présenter devant le Conseil de Révi- sion. Et ceci d'autant plus, que je me rappelais fort bien ce qui s'était passé l'année précédante alors que j'étais encore au collège. J'avais été prié ainsi que mes cama- rades de me rendre à une visite médicale à Mulhouse.

N'ayant pas voulu y aller, mes camarades me racon- tèrent ce qui s'était passé. Après qu'ils aient quitté leurs vêtements pour être examinés par un médecin, on leur présenta un papier qu'ils devaient signer, et qui était tout simplement leur engagement volontaire dans les SS.

Ils ne pouvaient repartir qu'après avoir signé le docu- ment. Ils refusèrent. On les garda alors pendant des heures, entièrement nus, en les frappant. Quelques jeunes gens purent prendre la fuite par une fenêtre, mais les autres signèrent...

L'histoire s'ébruita cependant, et finalement l'affaire

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n'eut aucune suite, car les signatures arrachées par la force, furent reconnues comme nulles et non avenues.

...

Et voici que maintenant, les Allemands revenaient à la charge et en voulaient à nouveau à ma classe 1946. C'en était trop ! J'acceptais à la rigueur d'être incorporé de force dans la Wehrmacht, mais dans les SS ? Jamais ! Mon père me raisonna :

« Tu verras, la Gestapo viendra te chercher ! Tu ne saurais lui résister. »

Mais je restais ferme et ne donnais pas suite à la con- vocation. Dans ma pensée, le fait de devenir SS était une énormité telle que je ne pus y songer un seul instant.

Tout, plutôt que cela !

A midi, le 18 janvier 1944, jour de ma convocation, mon père me déclara en rentrant du bureau :

— « J'ai rencontré dans le tram une personne de con- naissance qui travaille à la Kommandantur. La Gestapo, m'a-t-elle dit, a donné l'ordre le matin même, d'arrêter votre fils. En entendant son nom, je me suis levé pour expliquer que je connais bien le jeune en question, qu'il n'avait pu se présenter, car il était malade. »

C'est sur la parole de cet employé et par un hasard vraiment providentiel que j'échappais à l'arrestation par la Gestapo. N'étant pas paru devant le conseil de ré- vision de la SS, je fus incorporé de force dans la Wehr- macht le 24 février 1944.

La Wehrmacht, comparée aux SS, était un jardin d'en- fants ! C'était pourtant une des armées les plus sévères et des plus disciplinées du monde.

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CHAPITRE PREMIER Le départ et les premiers temps

dans la Wehrmacht

Nous sommes le 24 février 1944, date fatidique pour moi et pour beaucoup de mes compatriotes alsaciens. Je viens de recevoir l'ordre pour mon incorporation. C'est maintenant le grand départ pour une aventure tragique qui ne se terminera qu'à la fin des hostilités ou à ma mort.

Ma mère m'accompagne à la gare centrale de Mul- house. Elle fait un effort prodigieux pour retenir ses larmes qui sont prêtes à jaillir. Je suis le troisième fils que la guerre lui prend. L'aîné sert dans les forces fran- çaises libres et combat pour l'instant dans le maquis.

Le second est quelque part en Pologne, incorporé de force lui aussi.

Une foule de jeunes gens est rassemblée dans le grand hall de départ. Chacun d'eux forme, avec les siens qui sont venus l'accompagner, un petit groupe. Je regarde autour de moi pour essayer d'apercevoir quelques vi- sages connus.

Un haut-parleur hurle qu'il faut se rendre immédiate- ment sur le quai n° 1. Nous y trouvons le convoi qui

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nous emmènera en Prusse-Orientale. Ma mère fond en larmes. Pauvre petite mère ! Je la console en l'assurant de mon retour car j'ai la ferme et inébranlable conviction que je sortirai vivant de ce conflit. Les adieux à ma mère me brisent le cœur. J'ai bien du mal, gamin de dix-sept ans, à ne pas pleurer comme un gosse. Je coupe court aux effusions de ma mère. Des sous-officiers et des caporaux de la « Wehrmacht » appellent nos noms et nous forment en groupes. Tout cela prend beaucoup de temps. Il va être midi. On nous distribue une soupe et des rations pour deux ou trois jours, consistant en pain noir, en margarine, en boîtes de conserves, en marmelade et en miel synthétique.

Nous prenons place dans les wagons alignés le long du quai. Puis le départ est donné. Le train s'ébranle lentement et sort de la gare. Nous quittons notre bonne vieille ville de Mulhouse, qui nous a vu naître, et où se sont écoulés, paisibles, les jours heureux de notre enfance.

C'est alors que des drapeaux français, emportés clandestinement, déploient leurs trois couleurs à bien des fenêtres, et flottent au vent de la course de plus en plus rapide du train. Des ordres gutturaux et bru- taux se font soudain entendre dans les couloirs du train. Un bref remue-ménage ; et les emblèmes tricolores disparaissent bientôt !...

Notre voyage dure trois jours. Nous traversons toute l'Allemagne. De temps à autre, le train se gare sur une voie secondaire et s'arrête à cause d'un bombardement des alliés. Nous traversons des villes en ruines. On nous distribue parfois des soupes ou des boissons chaudes.

Dans chaque compartiment nous faisons connaissance ; nous passons le temps en fumant, en mangeant un petit

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morceau de ci, de là, en somnolant ou en jouant aux cartes. On échange des souvenirs, on se raconte des blagues pour tromper l'ennui et le cafard...

Nous arrivons enfin à Kœnigsberg, capitale de la Prusse-Orientale. Une heure d'attente, puis nous re- partons pour notre terminus à une vingtaine de kilo- mètres sur le littoral : c'est une petite ville de garnison qui se dénomme Heiligenbeil.

Notre caserne est moderne et très propre. Maintenant commence pour nous une époque de brimades et d'hu- miliation. Nous sommes des Alsaciens, des Lorrains, des Luxembourgeois et des Polonais. On veut faire de nous, enrégimentés dans les légions du Grand Reich, des esclaves modernes, forcés à servir leurs maîtres à com- battre une cause abhorrée. L'inimaginable, l'inconcevable c'est de nous forcer à lutter contre nos propres alliés avec lesquels nous sommes en pensée et de toute notre âme. L'espoir secret de nos cœurs c'est de déserter à la première occasion l'armée de nos bourreaux et de re- joindre nos alliés. C'est cette pensée d'ailleurs et cette espérance qui m'ont fait accepter momentanément le sort d'être enrolé dans la Wehrmacht.

Nous allons subir une période d'instruction, longue de trois à quatre mois, qui fera de nous des combattants.

Nous avons un « Feldwebel » (1) inhumain. C'est une

« vache » selon le plus pur argot militaire. Il nous en fait baver ! Nous le surnommons le « Papa Lang ».

Nous quittons la caserne presque tous les jours pour le champ de manœuvre, situé sur le littoral, à deux ou trois kilomètres de la ville. Là, le « Papa Lang » et ses

(1) Adjudant.

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séides, les sergents et caporaux, nous font suer de tous les pores de notre peau, trempés et transis de part en part, dans le froid et la neige et nous font courir à perdre haleine. Puis, à bout de souffle, le cœur battant et les jam- bes flageolantes, exténués de fatigue par l'effort, ils nous font alors sauter, le fusil tendu à bout de bras, puis à nouveau ils nous font courir, marcher, sauter, se coucher dans la poussière ou dans la boue. A la fin, nous som- mes rompus, morts de fatigue. Pourtant cela continue sans arrêts. Nos bourreaux nous contemplent, béats de satisfaction, leurs visages expriment une jouissance sadique en voyant souffrir les pauvres hères que nous sommes.

Pour comble, on vient de nous donner l'ordre de mettre nos masques à gaz. Essoufflés comme nous le sommes, c'est absolument inhumain car nous allons étouffer, asphyxiés par le manque d'oxygène. Les Boches le sa- vent, leur jouissance bestiale n'en est que plus forte. Et la ronde continue :

— « Hinliegen — auf — marsch, marsch — springen

— hüpfen — hinliegen — auf — marsch, marsch ... » (1) tonitruent les nazis.

La sueur coule en ruisseaux le long de nos joues, se rassemble au bas du menton formant un liquide tiède et visqueux qui monte peu à peu vers nos lèvres comme une inondation. Nous serrons la bouche afin que la sueur n'y puisse pénétrer; mais malgré cela nous ressen- tons la saveur salée du liquide infect, qui atteint les narines, s'y engouffre. On étouffe, notre visage devient cramoisi, vire au violet. Ce n'est plus tenable. Les yeux (1) Couchez,vous, debout, courez, sauter, sautiller, couchez-vous, debout, courez ...

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se troublent. Mais les ordres continuent à se succéder inéxorablement.

« Hait ! » hurle le Feldwebel-bourreau.

L'un de nous gît inanimé, étouffé. Quelqu'un lui ar- rache le masque à gaz. Nous arrachons à notre tour le masque qui nous torture et nous aspirons avidement de larges bouffées d'air frais. Nos visages reprennent peu à peu leurs couleurs.

Après un court repos, toute la compagnie est à nou- veau rassemblée pour le retour à la caserne. Les jambes encore tremblantes, nous nous mettons en rang, la tête basse. Le départ est donné.

— « Singen ! Ein Lied »—nous crie-t-on. « Zwo drei ! » (1) De nos poumons en feu ne sortent que des sons la- mentables et déformés et qui ont la propriété de mettre nos bourreaux dans une fureur indescriptible.

— « Ach so, Sie kônnen nicht ! Ach was, Sie wollen nicht singen. So, meine Herren, das werden wir ja schon mal sehen, » hurle le « Papa Lang » (2)

La série des « hinliegen, auf, marsch, marsch » reprend de plus belle. Nous nous traînons, pauvres loques hu- maines, sur le sol détrempé du chemin. A bout de forces et désespérés, une soudaine envie, de tuer ce sadique, monte en nous. Un désir effroyable s'empare de nous.

Nous n'avons plus qu'une envie : frapper sauvagement cette brute à coups de crosse de fusil, jusqu'à ce que mort s'en suive. Pourtant un reste de sagesse nous crie à travers le brouillard de notre esprit, étouffé par la haine et la souffrance, de nous dominer. A quoi cela

(1) Chantez ! — Une chanson — Deux, trois !

(2) En français cela signifie à peu près : « Ah ! mes aqneaux, vous ne pouvez pas, mais non, vous ne voulez pas chanter ! N'est- ce pas ? Eh ! bien c'est ce que nous allons voir, messieurs ! »

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servira-t-il ? Nos bourreaux sont les plus forts. Il nous faudra subir leur joug jusqu'au jour de notre départ au front. Là nous pourrons leur échapper et rejoindre les rangs alliés qu'ils soient russes, anglais ou américains.

Tous les samedis a lieu ce que les Allemands nom- ment cyniquement : « Der frohe Samstag-Nachmittag » (1) Normalement, le samedi après-midi est jour de demi- congé pour le 2e classe. Chaque soldat se repose, nettoie ses effets ou va se promener en ville. C'est aussi un temps de brimades pour ceux qui, la semaine durant, se sont montrés indisciplinés et mauvais soldats.

Ceux qui restent sont obligés de subir de plus belle la litanie des « Hinliegen, auf, marsch, marsch, Gasmas- ken auf, hüpfen, Gewehr ausgestreckt », sous peine de subir des brimades plus sévères encore : Par exemple : tenir le fusil à bout de bras. Un soldat ayant subi ce supplice durant des heures, a vu ses muscles et ses nerfs, lâcher, provoquant la paralysie. Le supérieur respon- sable de cet ordre a été puni, mais très légèrement en comparaison du fait que ce garçon va rester paralysé toute sa vie.

Ainsi se passe l'après-midi des punis.

Tout au début beaucoup ont trouvé une excuse à leur indiscipline et au sabotage volontaire des ordres donnés, en donnant comme motif leur incompréhension de la langue allemande. Qu'à cela ne tienne ! Les Allemands organisent des cours du soir. La grammaire et le voca- bulaire de la langue de Gœthe y sont étudiés. Tous ceux qui prétendent ignorer l'allemand, doivent suivre ces

(1) Le joyeux samedi après-midi !

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leçons. Ainsi nul n'aura plus l'excuse de ne rien com- prendre aux ordres donnés.

Mais bien vite, ceux qui connaissent un tant soit peu la langue germanique, abandonnèrent ces cours car ils ont assez de toute la journée d'instruction. Ils préfèrent se reposer après le service. Ceux qui réellement n'ont aucune notion d'allemand continuèrent seuls à les fré- quenter.

Chaque semaine nous sommes obligés de subir des cours d'instruction politique. Un jour on nous posa la question :

— « Qui est Adolf Hitler ? »

Aucune main ne se lève. Personne ne veut répondre.

— « Comment ! » poursuit l'instructeur en politique,

« personne ne connait Adolf Hitler ? Vous là-bas, ré- pondez ! »

C'est moi qu'il désigne ainsi. Je me lève et l'instruc- teur me demande :

— « Savez-vous qui est Adolf Hitler ? »

La question me paraît si stupide, si évidente que j'ai le sentiment qu'on me prend pour un idiot en me la posant, aussi je réponds carrément :

— « Non ! »

Stupéfaction parmi les Allemands ! Y a-t-il encore quelqu'un qui ne connaisse pas le « Führer » du Grand Reich Allemand ? Ils n'en peuvent croire leurs oreilles et me reposent la même question. Je réponds une se- conde fois par la négative d'un ton sec. La surprise reste peinte sur la figure de l'instructeur et sur celle de tous les nazis présents. Pourtant on n'insista pas. Mais à par- tir de ce moment on me prit pour un simple d'esprit et j'eus beaucoup à en souffrir par la suite.

Étant dans une unité motorisée, la « 3 Fla. Kompanie

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Mot. 31 », c'est-à-dire la troisième compagnie motorisée d'une unité de défense anti-aérienne, je devais normale- ment suivre les cours de conduite automobile. Mais vu l'opinion de mes chefs, il ne m'est pas possible d'appren- dre à conduire. Les semaines passèrent. Au bout du deuxième mois d'instruction, trois écoles de conduite se sont déjà succédées. Les noms des participants du qua- trième et dernier cours viennent d'être annoncés. Je ne figure pas sur la liste. La chose est grave. Je dois entre- prendre quelque chose sinon je vais être affecté à une formation de combat sans avoir le privilège d'être chauffeur. Conduire un véhicule sera moins dangereux, moins pénible, le jour où l'on me jettera au front.

C'est pourquoi je me rends auprès de notre bour- reau, le « Papa Lang ». C'est un petit homme, court sur pieds, large d'épaule, au faciès de brute, au menton épais, et dont les yeux lancent de temps à autre des lueurs de sadique.

Je l'affronte dans son antre même.

— « Herein ! » crie-t-on de l'intérieur.

Je pénètre dans la pièce. Assis à son bureau, l'adju- dant est en train d'écrire. Devant lui se trouve la photo- graphie de sa femme. Je me dis qu'un restant d'humanité peut encore se trouver en lui. Il se retourne et me re- garde des pieds à la tête, étonné de mon intrusion.

— « Herr Feldwebel, » commençais-je, « comment se fait-il que je ne fasse pas partie de l'école de conduite ? Avant mon incorporation j'ai terminé avec succès des études dans un collège technique de Mulhouse. Je suis capable de conduire des véhicules motorisés. »

— « Il me regarde d'un air tout drôle, semblant dire :

"Mais vous êtes un simple d'esprit". Comment cela se

fait-il que vous ayez pu faire des études ? »

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Je me rends compte qu'il est de mon intérêt de lui mettre les points sur les i. Je lui explique ma formation technique, mes études et en général, ma façon de penser.

La courte expérience de mes relations avec les Alle- mands m'a appris que dans certains cas on gagne à leur parler ouvertement et sans ambages, lorsqu'on se trouve seul à seul avec eux. A la fin de cet entretien, son juge- ment est quelque peu ébranlé.

— « Mais comment cela se fait-il ? » objecte-t-il. « Que vous vous y preniez aussi maladroitement et que vous donniez l'impression d'être un faible d'esprit. Aimez- vous être soldat ? »

Encore une de ces questions idiotes. Comment peut-on demander à un Français s'il aime être soldat dans l'ar- mée des ennemis de son pays. La bêtise de la question me suggère une réaction analogue à celle que je fais d'ordinaire dans ces cas depuis que je suis dans la

« Wehrmacht » : c'est-à-dire me buter et répondre une bêtise à de la bêtise. Mais je me retiens et je lui réponds courageusement et catégoriquement :

— « Non ! Herr Feldwebel. En tant qu'alsacien, je ne suis point dans l'armée de mon pays et il m'est difficile de servir ceux qui nous ont asservis ! »

— « Vous êtes tous bornés, vous autres Alsaciens, » réplique-t-il avec humeur. « Faites en sorte de vous comporter en bon soldat et nous verrons si nous pour- rons vous donner l'instruction de chauffeur de véhicule.

C'est une récompense pour les bons soldats ! Ver- standen ? »

— « Ja, Herr Feldwebel ! »

C'est ainsi que se termine notre entretien. Tout espoir

de passer mon permis de conduire est éteint. Néan-

moins, deux heures plus tard, je rencontre tout à fait par

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hasard le « Feldwebel » dans l'immeuble. Il me regarde, réfléchit un court instant, puis me dit :

« Lemblé ! Montag machen Sie die Fahrschule mit ! Verstanden ? » (1)

— « Ja, Herr Feldwebel ! »

A partir de ce moment là, je suis affecté à l'école des chauffeurs. Ma vie militaire change du tout au tout. Elle devient plus facile et plus supportable. Je me promène la plus grande partie du temps à bord d'un camion

« Krupp » à travers toute la Prusse-Orientale. Je fais la connaissance de villes très pittoresques, telle Marien- bourg, ancienne résidence des chevaliers teutoniques.

Elle est faite de donjons, de tours crénelées, de maisons médiévales. La commanderie aux murs fortifiés, aux tourelles à toits pointus, domine la ville. Je visite El- bing, autre ville typique, et enfin la capitale Kœnigs- berg et son château royal.

J'apprends en même temps la mécanique auto et tout ce que doit savoir un chauffeur-mécanicien. Ma vie est transformée. C'est comme si je sortais de l'enfer. Plus de « hinliegen, aufstehen », plus de masque à gaz à mettre, plus de « Frohe Samstag-Nachmittag ». Je suis rayé des effectifs de mon ancienne section jusqu'à la fin de l'instruction. Je n'ai plus rien à faire avec le « Papa Lang » ni avec aucun de ses séïdes. Je me demande encore maintenant comment cela se fait qu'il m'a lâché de ses griffes !

(1) Lemblé ! Lundi vous ferez partie de l'école de conduite ! Compris ?

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CHAPITRE II Été 1944

Au mois de juin nous apprenons la grande nouvelle : le débarquement allié en France, sur les côtes normandes.

Nous sommes remplis d'une grande joie, surtout nous Alsaciens et Lorrains. Nous supputons déjà l'époque où Paris sera repris, la France libérée, la guerre terminée.

Nous nous rassemblons souvent le soir après le service et à nos heures perdues nous discutons des événements qui se déroulent en France. C'est ainsi que je me lie d'amitié avec Pierre Breitenstein, un garçon de mon âge. Nous avons ensemble de longs entretiens. Un très bon ami de Pierre, alsacien lui aussi, se joint parfois à nous.

Fin Juin a lieu la « Besichtigung », c'est-à-dire une sorte de manœuvre servant d'examen à la fin de la pé- riode d'instruction. Tout le bataillon va être examiné sur ses aptitudes et ses capacités combattantes et défensives.

Chaque soldat devra montrer individuellement ce qu'il sait faire. Celui qui échoue doit à nouveau recommencer un nouveau cycle d'instruction, plus sévère et plus dur encore que le premier. C'est pourquoi chaque soldat tremble à la pensée de recommencer ce cauchemar.

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Pourtant l'autre alternative n'est guère meilleure : être envoyé au front ! Cet examen se passe en présence d'un général, et se déroule sur un grand terrain de manœuvre près de Zoppot sur les bords de la mer baltique.

Tout le bataillon est embarqué de bon matin, à bord d'un train spécial, avec tout son matériel. Il fait déjà très chaud et le soleil tape dur.

La « Besichtigung » dure plusieurs jours, une semaine peut-être. Un après-midi, sous un soleil de plomb, nous sommes tellement brimés par les « hinliegen, aufstehen, marsch, marsch » qu'en me laissant tomber de tout mon long, mon genou se met à enfler. Le lendemain matin il m'est impossible de continuer mon service et je me fais porter malade.

Le médecin me confie à son assistant, jeune aspirant, étudiant en médecine. Ce dernier ne sait trop quoi faire pour mon genou enflé. Je lui explique d'où vient mon mal. Il examine le membre malade et diagnostique un amas de sang coagulé dans la région du genou.

— « Il faut ouvrir cela immédiatement au bistouri, » me dit-il, « afin d'évacuer le sang malade. »

Le jeune étudiant, à peine plus âgé que moi, insensi- bilise à l'éther la surface malade et pratique une large incision de la longueur de la moitié d'un doigt. Aussitôt, le sang le plus pur gicle de la plaie béante. L'apprenti- ; médecin est consterné. Il s'en excuse un peu gauche- ment et d'un air très ennuyé :

— « Je ne suis pas encore médecin et j'avoue que votre jambe n'a besoin de rien d'autre que de repos, beaucoup de repos. C'est pourquoi je vais vous faire exempter du service. Vous allez immédiatement vous étendre au soleil en découvrant votre genou. Vous pré- senterez la plaie au soleil afin que ses rayons activent

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la guérison et la cicatrisation. Vous n'avez qu'à suivre ce traitement durant quelques jours et bientôt il n'y paraîtra plus.

Je quitte l'aspirant-médecin, enchanté de la tournure prise par les événements. Les manœuvres sont mainte- nant terminées pour moi. Pendant que mes camarades suent sang et eau sous un soleil torride, le masque à gaz sur le visage, courant, rampant, sautillant, je me prélasse paresseusement au bord de la Baltique dans le sable bien chaud, offrant ma jambe découverte aux rayons réconfortant de « Phébus ». Quelles délices que ce « dolce far niente ». Il est bien vrai « qu'à chaque chose malheur est bon ». Le soir, mes camarades rentrent en nage, exté- nués, par les chicanes et les brimades de la journée et envient mon sort.

La « Besichtigung » terminée avec succès, notre com- pagnie revient à Heiligenbeil. L'instruction est terminée et chaque jour peut voir arriver l'ordre de nous mettre en route pour le front. Quelle sera notre destination : l'Est ou l'Ouest, la Russie ou la France ? Des bruits cou- rent dans les couloirs que ce sera la France. Nous, les Alsaciens, nous nous réjouissons déjà. Nous aurons ainsi l'occasion de déserter l'armée allemande et nous pou- vons nous joindre au maquis français. Mais vite il nous faut déchanter. L'on dit, que l'on ne peut faire confiance aux Alsaciens (et pour cause) et aux Lorrains et que la Russie sera probablement notre destination.

Nous sommes maintenant dans les premiers jours de juillet. Le service s'est beaucoup relâché. La compagnie fait encore de temps en temps quelques exercices mais infiniment moins que durant l'instruction. Le soir, mes compagnons ont souvent permission de spectacle. Quant à moi je suis consigné car je suis encore porté malade.

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Un samedi après-midi pourtant je brise la consigne et je sors avec eux sans permission. Je me promène, avec des soldats de ma chambrée, en ville et comme tout jeune de dix-huit ans, nous cherchons à « baratiner » les jeunes filles.

Voici justement devant nous, deux belles filles, se promenant bras-dessus, bras-dessous. Nous essayons de lier conversation. Bien vite nous nous rendons compte qu'elles sont étrangères. Elles parlent et comprennent difficilement l'allemand. L'une d'elles me plaît beaucoup : elle a les cheveux d'un blond de blé mur, un frais minois, des yeux bleus comme l'eau tranquille d'un lac. Elle a l'air très distinguée et fait très jeune : dix-sept à dix-huit ans, c'est presqu'une gamine. Sa compagne est quel- conque, avec des traits mongoloïdes dans le visage.

J'insiste et j'essaye de me faire comprendre en faisant appel à toutes mes connaissances linguistiques : quelques mots d'italien que je mélange à du français, à beaucoup de français et que j'accompagne de force gestes. J'ap- prends tour à tour qu'elles sont ukrainiennes, déportées du travail et qu'il leur est interdit de s'adresser à des Allemands.

Mes compagnons, la plupart des Prussiens, en appre- nant cela, me disent :

— « Laissons tomber ces filles. Ce sont des Sovjets.

Elles ne présentent aucun intérêt et nous nous attirerons de surcroît que des ennuis. »

« Je m'en balance, » dis-je avec l'insouciance de la jeunesse. « Je trouve l'une d'elles bien mignonne. Je reste. »

« Je te le répète, tu auras des ennuis, tu verras. Allez, viens ! » reprend l'un d'eux.

— « Cela m'est bien égal, » dis-je encore.

(26)

Mes compagnons me tournent le dos et m'abandonnent.

Je reste seul avec les deux déportées. Nous continuons notre promenade et je reprends ma conversation avec la belle ukrainienne. J'apprends encore que ma jolie tra- vaille dans une usine de la ville. Elle est née à Minsk.

Son père y était professeur avant les hostilités. Elle- même a fait des études et a eu l'occasion d'apprendre un peu le français. Je lui explique que si je porte l'uniforme allemand, je suis néanmoins français, forcé de faire partie de l'armée allemande. Nous sommes donc amis d'infortune !

La belle slave est très étonnée mais d'autant plus char- mée, en apprenant ma nationalité. Elle m'envoie un gentil sourire amical, qui découvre toutes ses dents d'une blancheur étincellante, et jolies comme des perles fines.

Ses lèvres, d'un très joli dessin, quoique un peu char- nues, ont la rougeur du carmin. Nous nous entretenons avec beaucoup de joie. Le temps est aboli. Nous sommes heureux de ressentir en l'autre un cœur compréhensif et ami. Nous nous asseyons tous les trois sur un banc.

Je me serre très près de la jeune Russe et je lui parle.

Sa compagne ne prend aucune part à notre conversation.

Elle se contente de nous regarder et de nous écouter.

C'est ainsi que se passe tout cet après-midi.

Le temps file sans que nous n'y prenions garde. Sou- dain, la belle ukrainienne sursaute et regarde sa montre- bracelet. Elle a pu la garder malgré sa déportation et elle me fait remarquer qu'il est grand temps pour elles deux de rentrer au camp. Je lui demande si je la reverrais.

Elle acquièsce d'un signe de tête et me donne rendez- vous pour le lendemain après-midi au même endroit.

En rentrant à la caserne, le bruit court déjà que j'ai parlé à des Ukrainiennes. On m'insulte, on me traite de

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