UN TEMPS POUR TUER UN TEMPS POUR BATIR
Voici l'histoire d'un enfant juif d'Anvers placé dans un Internat de province où il de- vient la bête noire du directeur.
Il s'enfuit avec l'idée de se rendre en Espagne pour s'en- rôler dans les Brigades inter- nationales : il a quinze ans.
Repris en France, Il est incar- céré pendant un mois puis son directeur d'école le ramène à sa mère, venue d'Anvers, et qui l'attend au collège. Elle décide par la suite de l'en- voyer en Palestine pour étudier l'agriculture.
On le trouve quelques années plus tard, devenu kibboutznik, tour à tour faisant des briques, gardant les moutons, vivant la vie du kibboutz naissant. Il entre en contact avec un mem- bre du groupe Stern et, s'ini- tiant aux différents problèmes qui agitent la population juive de la Palestine sous mandat britannique, il se joint alors au groupe.
Avner narre l'activité du groupe Stern ; d'une part les attentats qui devaient lui four- nir les moyens d'existence, vols, attaques de banques, d'au- tre part la lutte à outrance contre les troupes d'occupation et la police anglaise, puisque tel était l'objet du groupe.
UN TEMPS POUR TUER...
UN TEMPS POUR BATIR...
A V N E R
UN TEMPS POUR TUER...
UN TEMPS POUR BATIR...
R O M A N
JEHEBER, 3, RUE DE BEAUNE, PARIS
I m p r i m é e n f u i s s e
© 1959, Editions de la Baconnière, Neuchâtel (Suisse)
La complexité des termes hébreux représentant les dif- férentes organisations militaires au sein de l'Etat d'Israël pourrait effrayer le lecteur et lui faire croire qu'à l'époque toute la population du pays se trouvait plus ou moins en état de mobilisation. L'explication suivante permettra de constater qu'en fait, les chiffres représentés par ces orga- nismes sont extrêmement faibles.
Haganah (« défense » en hébreu) avait été créée au temps des Turcs dans le but de protéger les colonies agri- coles juives contre les bandes de maraudeurs. Son activité s'accrut encore sous le mandat britannique.
A son apogée cette organisation a compté 70.000 mem- bres volontaires, hommes, femmes et jeunes gens. Elle fut tour à tour tolérée et pourchassée, suivant l'évolution de la politique britannique vis-à-vis du sémitisme. L'Haganah constitua le noyau de l'armée israélienne.
Palmakh (plou-goth makhatz). Troupes de choc de l'Haganah recrutées essentiellement parmi la jeunesse des villages collectifs.
Irgoun Zwai Leumi (organisation nationale militaire).
Groupe créé en 1936 par Z. Jabotinski, leader du parti révisionniste de droite, dans l'intention de riposter aux attaques arabes qui étaient à l'époque fomentées par le Mufti de Jérusalem. Il s'agissait d'effectuer des représailles.
Ce groupe combattit les Anglais suivant des méthodes à peu près identiques à celles du Lehi, c'est-à-dire qu'il ne s'arrêtait pas au meurtre. Il comptait 5000 membres en- viron.
Lehi. C'était une fraction de l'Irgoun Zwai Leumi, créée en 1940 par A. Stern. On l'appela aussi groupe Stern.
A ses débuts violemment antibritannique, malgré la guerre que les Anglais livraient aux Allemands, il fut pourchassé par la population juive en entier, y compris les membres de l'Irgoun. Après la mort de Stern tué au cours d'une rafle de police, la direction politique du Lehi vira vers la gauche sous l'égide de Nathan Friedmann-Yelin et le nom- bre des adhérents du Lehi grossit jusqu'à une centaine environ.
La différence fondamentale des buts d'action de l'Ir- goun Zwai Leumi et du Lehi réside dans le fait que, alors que l'Irgoun aurait à la rigueur accepté un accord avec les Anglais, le Lehi, violemment anti-impérialiste, avait pour seule raison d'être, une lutte à outrance contre le gou- vernement mandataire.
Il y a le moment pour tout,
et un temps pour tout faire sous le ciel : U n temps pour enfanter,
et un temps pour mourir ; un temps pour planter,
et un temps pour arracher le plant.
U n temps pour tuer, et un temps pour guérir ; un temps pour détruire, et un temps pour bâtir.
Ecclésiaste 3 : 1-2-3.
A mon ami Henri
1
LE PROFESSEUR DE HAINE
1938. Soignies est une petite ville près de Mons, en Belgique. Voilà, pour qui connaît le monde, une description évocatrice du cadre dans lequel se trou- vait notre pensionnat.
C'était en février. Couvert de neige, le clocher carré sonnait le coup de huit heures, heure à laquelle se vidait la cour dallée quand, classe par classe, les pensionnaires entraient dans le bâtiment. Lorsque le silence fut total, je sortis des toilettes, traversai la cour d'un pas rapide, ouvris la porte de la loge puis celle qui donnait sur la rue et sortis. J'étais libre.
A cette heure matinale la ville était déserte. La neige des trottoirs n'avait pas été foulée et je la sentais crisser sous mes pas. Dans la poche de mon pardessus, je serrais d'une main la casquette bleue
cerclée du ruban bleu et blanc, à laquelle on recon- naît les élèves de l'athénée municipal de la ville.
La gare. Sur le quai deux voyageurs attendaient le train de Mons en frappant du pied pour se ré- chauffer, et à chacune de leurs paroles un petit nuage de buée s'échappait de leurs lèvres.
Tout ça n'avait plus aucune importance. Bientôt je n'aurais plus froid. Il n'y aurait plus ces murs de brique sombre et Michotte, notre directeur, se demanderait où j'avais disparu. Il demanderait aux autres s'ils m'avaient vu ; il écrirait à ma mère pour lui demander si j'étais rentré à Anvers, il s'in- quiéterait. Michotte très inquiet, ça me faisait sou- rire sur le quai de la gare de Soignies.
Autant Soignies se décrit facilement, autant notre directeur était inclassable, du moins pour le garçon de quinze ans que j'étais : physiquement, c'était l'homme-morse comme il y a l'homme-cheval ou l'homme-chèvre, gros ventre sous le gilet tricoté par sa femme et soigneusement boutonné
L'œil vitreux. Quelques cheveux gris, longs, rejetés derrière une tête bourbonne, mais qui n'au- rait de Bourbon que la sensualité des lèvres souvent humides et le poids d'un nez toujours coulant. Sur- tout morse à cause de cette moustache tombante qu'il voulait peut-être virile ou franque, mais qui, pour nous pensionnaires, était symbole de sévérité.
Ce n'était pas son physique qui déroutait ; il n'était rien de plus que cette description. C'était sa manière d'être.
Ne sachant pas que dire à ma mère il serait donc très embêté.
Moi, pendant ce temps, je serais en Espagne.
Crispé à mon fusil dans une vallée ensoleillée où il n'y aurait que des rochers, pas une herbe, des balles siffleraient par dessus mon abri. Il ferait chaud, j'aurais soif. Un camarade me jetterait sa gourde pleine, je boirais cette eau fraîche en pensant à la classe de Soignies où les cancres font leurs cent lignes pendant que Michotte, très vieilli, se deman- derait où je suis.
Le train entrait en gare. Je sortis la casquette de ma poche et la posai sur ma tête non pas droite, visière parallèle à l'arcade sourcilière, comme l'exi- geait le règlement, mais rejetée en arrière et sur le côté comme quand on part pour l'aventure. Je fis l'inventaire de ma fortune, trente-cinq francs cinquante centimes, deux tartines, cinq pages calli- graphiées des poèmes de Baudelaire que je récite- rais à mes compagnons d'armes.
Rêves enfantins ? Non. Depuis trop longtemps la pluie avait battu les vitres de notre classe. Je ne pouvais plus vivre sans soleil. Et combien d'adultes partaient se battre en Espagne ? Beaucoup, assuré-
ment. Serais-je enfantin pour avoir des besoins de grande personne ? Quant à Baudelaire, il m'avait appris que les enfants maudits sont souvent des poètes. Si Michotte l'avait compris je ne lui aurais pas paru aussi méprisable. Non, cette fugue n'était pas enfantine. D'ailleurs, faire le trajet Soignies- Barcelone est déjà assez compliqué en temps nor- mal ; que dire des obstacles qu'aurait à franchir un adolescent démuni d'argent et sans passeport ? Beaucoup de maturité serait nécessaire pour que ce plan réussît.
A Mons je changeai de train. Vers deux heures j'arrivai à Erquelinnes, sur le côté belge de la fron- tière. En longeant la route de gros pavés, je me dirigeai vers le poste de douane ; tant de fronta- liers passaient plusieurs fois par jour d'un côté à l'autre, que ma casquette d'étudiant et mon jeune âge m'éviteraient sans doute les difficultés.
Je me trompais. La barrière du poste était bais- sée. De loin je vis les cyclistes mettre pied à terre, passer un à un près de la guérite et montrer leurs papiers.
Dépité, je fis demi-tour. La nuit tombée, je pourrais revenir pour contourner le poste en ram- pant dans le champ environnant.
Sans trop me presser je marchais maintenant dans un chemin qui s'éloignait de la ville. Les mai-
sons s'espaçaient de plus en plus ; bientôt il n'y en eut plus du tout. J'étais arrivé au bord d'une rivière.
N'ayant pas perdu mon orientation, il me sem- blait que l'autre rive devait être française. Il serait plus facile d'y arriver à la nage que de ramper autour du poste. Pourtant l'autre côté ressemblait tellement à celui où je me trouvais ! Je me remis en route, et au bout d'un certain temps je croisai un, puis deux cyclistes qui venaient d'un village qu'on apercevait de loin. J'avais soif. Hâtant le pas j'ar- rivai bientôt dans la grande rue et me mis à la recherche d'un café discret. Et puis, soudain, je vis le drapeau français flottant au dessus d'une caserne.
Etait-ce possible ? Cherchant d'autres indices, je découvris des panneaux publicitaires pour des ciga- rettes ou des boissons inconnues en Belgique. L'uni- forme d'un facteur mit fin à mes doutes ! J'avais traversé la frontière sans m'en apercevoir.
L'immense joie que m'apportait cette première prouesse ne me fit pas perdre mes esprits. Je chan- geai mes francs belges et m'en fus à la gare afin de prendre un billet pour Paris. Ma fortune n'y aurait pas suffi, c'est donc pour Maubeuge que je m'embarquai. J'y passai la nuit dans un hôtel, me réveillant plusieurs fois pour ricaner en songeant à Michotte furieux, distribuant des punitions à ses sujets tremblants.
J'avais dormi jusqu'à neuf heures, pris mon petit déjeuner au lit puis, empruntant la route qui mène à Paris je marchai jusqu'en bordure de la ville pour attendre qu'une voiture veuille bien s'arrêter. Ce ne fut pas très long. Un chauffeur de camionnette me cria le nom d'une ville que je ne connaissais pas mais comme il allait dans la bonne direction je montai quand même à l'arrière du véhicule.
Ainsi, changeant plusieurs fois de conducteur, par petits tronçons j'arrivai jusqu'à Hirson. A partir de là les automobilistes se firent plus rares et moins généreux. J'attendis longtemps sous la pluie qui s'était mise à tomber. Au bout d'une heure une voi- ture élégante s'arrêta. C'était un jeune couple d'as- pect très engageant. Le siège arrière étant encom- bré de valises, ils me firent une petite place dans laquelle je me nichai en les remerciant de leur ama- bilité. Quant la voiture démarra la dame se tourna vers moi, me sourit agréablement et me demanda jusqu'où je voulais aller.
Jusqu'alors j'avais observé une grande prudence vis-à-vis de mes conducteurs. C'est la gentillesse de cette femme, son accent si différent de ceux aux- quels j'étais habitué qui me fit sortir de ma réserve.
— Je vais trop loin pour vous... répondis-je avec un sourire malin. Je vais jusqu'en Espagne ! Elle me jeta un coup d'œil étonné puis un autre
interrogateur vers son mari qui, lui, me lorgnait dans son rétroviseur.
J'étais content de mon effet. La dame m'inter- rogea sur les raisons d'un si long voyage chez un si jeune garçon. Je lui dis tout : Michotte, la fugue, l'affaire du dessin, la guerre d'Espagne, la Brigade Internationale.
— Je comprends... dit-elle lorsque j'eus terminé ma confession. Mais ne crois-tu pas mon petit que ta maman va s'inquiéter autant que ton direc- teur ?...
Ma réponse ne dut pas lui paraître satisfaisante car elle ne me posa plus de questions et nous rou- lâmes longtemps en silence.
Une heure plus tard la voiture s'arrêta.
— C'est tout pour aujourd'hui... dit l'homme sur un ton assez froid. Je te conseillerais de ne pas faire de bêtises et de retourner au pensionnat avant qu'il ne soit trop tard.
Nous étions à Vervins. Il était midi. Je sortis de la ville pour reprendre ma faction au bord de la route. Vingt minutes plus tard une Juvaquatre stoppa à mes pieds. Un gendarme en sortit, me posa quelques questions et me ramena à Vervins.
Au pensionnat de Soignies, nous étions enfer- més sans le savoir. La conscience d'être prisonnier
n'effleurait personne. Pourtant, même sans l'affaire du dessin qui n'était au fond qu'un prétexte, ma claustrophobie rendait cette vie murée insoutenable.
C'est donc amorphe de frayeur que le 8 février 1938, un jour après ma fugue, accompagné de deux gen- darmes, j'entrais à la maison d'arrêt de Vervins.
La prison est avant tout une administration. Un monsieur assis devant un encrier trempe sa plume et marque soigneusement qui vous êtes. Je m'atten- dais à une brute velue m'assénant des coups de ma- traque pour me faire avouer des crimes compli- qués ; je vis le frêle directeur de la prison de Ver- vins, cumulant la fonction de greffier, froncer les sourcils parce qu'un petit fil attaché à sa plume l'empêchait d'écrire fin.
— Vous êtes célibataire ?... me demanda-t-il.
Vous n'avez pas d'enfants ?... Et de nombreuses autres questions aussi incongrues dont il consignait les réponses dans un énorme livre en tirant des traits à l'aide d'une plume spéciale, plus épaisse.
Ce qui m'a frappé ensuite, c'est l'importance que prennent les sons métalliques des portes qui s'ouvrent, des trousseaux de clefs qu'on agite. J'ai- mais ce bruit qui présageait toujours une coupure dans l'ennui de ma solitude, un repas, une visite chez le directeur, un interrogatoire.
Pendant toute la durée de mon séjour je vécus
seul dans une cellule claire, chauffée par un poêle dont l'alimentation faisait mon principal divertis- sement, une table et un banc. La nourriture tran- chait heureusement, et par sa préparation, et par sa variété, avec celle du pensionnat.
Si j'ajoute qu'un lit confortable m'attendait chaque soir au premier étage, que les gardiens me traitaient avec compréhension, on s'imagine diffi- cilement le supplice que m'infligea cette période.
L'incertitude quant à la durée de ma réclusion, me donnait des cauchemars qui me faisaient hurler la nuit, et le jour me poursuivaient dans ma cellule où je me roulais par terre pour chasser la vision de mon corps vieilli, de ma bouche édentée par vingt ans de prison. L'ennui, blotti dans les coins du plafond, m'attendait chaque matin à sept heures pour s'abattre sur moi deux heures plus tard, tel un vautour qui couvre de ses ailes molles la proie qu'il dévore. Je me roulais de nouveau par terre en gémissant pour attirer les gardes ; mais après quel- ques jours de ce manège, leur curiosité apaisée, mon râle ne les intéressa plus. J'étais seul. Michotte, certainement, voulait se venger du souci que je lui avait causé. En tant que directeur du pensionnat municipal de la ville de Soignies il en avait les moyens, le temps et sans doute l'expérience. De plus, il y avait cette « affaire de dessin », momen-
tanément dépassée par ma fugue mais à l'origine de celle-ci, et combien plus noueuse.
Cette affaire avait débuté quelques jours plus tôt dans l'escalier qui mène à la salle d'étude.
Comme chaque soir, après le repas, nous nous ap- prêtions au rite de l'ascension. Formant une double haie silencieuse le long des marches, nous attendions que Michotte enfilât sa robe de chambre et montât de son pas lourd, en soufflant fort, nous ouvrir la porte de la salle.
D'habitude les pensionnaires redoutaient cette lente ascension, car au passage Michotte s'arrêtait, cherchait des yeux une victime et infligeait une peine toujours méritée, puisque nous enfreignions tous la règle du silence à table ou celle des cris dans la cour. Mais ce soir-là, l'excitation collective, suite d'une épique bataille de neige, enlevait à la cérémonie ce cachet de terreur que Michotte goû- tait particulièrement. Il s'en rendit vite compte, ainsi que du fait qu'il n'était pas en mesure de lutter contre le courant.
Des petits rires et des grognements fusèrent à son passage, mais pas une fois il ne se retourna, même lorsque à l'apothéose du rite, l'ouverture de la porte, un petit Flamand bien caché au bas de l'escalier introduisit deux doigts dans sa bouche et lâcha un long sifflement. Pour la première fois,
Il est ensuite envoyé en Eu- rope où il a pour mission de supprimer le ministre anglais Bevin. C'est alors le récit de ses voyages, de ses démar- ches, de ses longues attentes, des tentatives, des échecs, des amitiés et des déceptions d'un partisan lucide et passionné.
Isræl libéré, le terrorisme n'a plus de raison d'être.
Avner, retourné dans son pays, est disponible et mal adapté.
De Tel-Aviv où Il exerce diffé- rents métiers, il se rend à Eilat, sur la mer Rouge, où il devient pêcheur de coquillages. Il les vend à des marchands de sou- venirs, jusqu'au jour où sa con- dition lui paraît intolérable quand il la compare à celle des bâtisseurs de la ville fu- ture : « Il y a un temps pour tuer, un temps pour bâtir », dit l'Ecclésiaste.
Roman remarquable par sa sensibilité, sa clairvoyance, sa limpidité d'écriture et sa com- préhension d e l'inquiétude hu- maine.
JEHEBER 3, rue d e Beaune
Paris Vie I m p r i m é e n
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