EUGENE ÇHOISY
docteur en théologie, pasteur de l'Église de Genève -te -te il il il
c
, ,
l ' 1
•
CH
E E
. E
È
AU TEMPS DE THEO'DORE QE BÈZE
GENÈVE Ch. Eggimann & Cie
Éditeurs
PARIS Librairie Fischbacher
33, rue de Seine
L'ETAT CHRETIEN CALVINISTE
AU TEMPS DE THÉODORE DE BÈZE
EUGENE CHOISY
doct-eur en théologie, pasteur de l'Égli se de Genève -te -te -te .. ..
L'ÉTAT CI-IRÉTIE
CAL lITE A GE ÈVE
AU TEMPS DE THEO D O RE DE BEZE
GENÈVE Ch. Eggimann & Cie
Éditeurs
PAR IS Librairie Fischbacher
) 3l ruede Seine
D
1 39
INTRODUCTION
E son vivant Calvin avait exercé à Genève une ma- gistrature exceptionnelle qui tenait essentiellement à la force et à la puissance de son génie. Le gouverne..
ment spirituel de l'Eglise de Genève s'incarnait en sa personne. C'est là ce qui a fait croire, à tort, que Calvin était le
prince ou lepape de Genève. Le véritable souverain de la cité, c'était Dieu1, mais Calvin était son ministre, l'interprète de sa Parole, le docteur de sa loi. Calvin avait l'influence prépondérante (surtout à partir de 1555), mais il n'était pas le maître; il ne pouvait rien sans le gouvernement politique, et l'on sait si celui-ci s'est toujours plié à ses désirs et ses volontés! A la fin de sa vie, Calvin était parvenu à établir un équilibre presque parfait entre les deux pouvoirs dans la cité. La suprématie appartenait au pouvoir politique, mais l'influence et la direction effectives appartenaient àl'Eglise, au gouvernement spirituel.
1 Voir notre étude sur la «Théocratie àGenève au temps de Calvin».
Genève, Eggimann, 1897.
- 2
La décision qui fut prise au sujet du droit d'excommunication du Consistoire montre ce fait d'une façon frappante. Le pouvoir politique avait fini par reconnaître implicitement et tacitement au Consistoire la faculté d'exclure les citoyens de la participationàla Sainte-Cène. Nous disons implicitement, car le Conseil se réservaitle droit de l'excom- munication, et ne consentait à laisser au Consistoire que l'exercice de ce même droit. C'est bien l'égalité ou l'équilibre entre les deux pou- voirs. Calvin, on le sait, aurait voulu aller plus loin et attribuer à l'Eglise ce que le Magistrat voulait conserver dans sa juridiction. La décision prise fut donc un compromis entre ces deux prétentions contradictoires.
Il était facile de prévoir que cet équilibre serait éminemment insta- ble et qu'il serait rompu lorsque l'influence personnelle de Calvin aurait cessé de se faire sentir. C'est en effet ce qui s'est produit. Nous voudrions montrer ce changement dans les rapports des deux pou- voirs, l'émancipation graduelle du pouvoir politique, les luttes qu'elle a occasionnées, et l'attitude des ministres dans ces conflits sans cesse renaissants. Nous verrons Théodore de Bèze prendre une position infiniment plus favorable au Magistrat, que son illustre prédécesseur, tandis que plusieurs de ses collègues défendront avec âpreté, et souvent avec une violence outrée, les prérogatives du gouvernement spirituel et seront, à certains égards, les continuateurs de la tradition calvinienne.
Nous pénétrerons ainsi dans la vie même de la cité genevoise pendant la seconde moitié du XVIme siècle et nous aurons l'occasion d'appré- cier le régime théocratique, le légalisme calviniste en vigueur dans Ge- nève, avec ses bons et ses mauvais côtés. Nous verrons que si ce régime était plus judéo-chrétien que proprement chrétien, que s'il reposait sur la loi de vérité et de justice plutôt que sur l'esprit de cha- rité et de liberté, il n'en a pas moins fait à un haut degré l'éducation des consciences et a été un pédagogue menant à Christ, une prépara- tion à l'avènement d'un régime ecclésiastique et social, fondé sur la liberté et la fraternité.
- 3 -
Cette période de1564à1605étant jusqu'ici mal connue1, nous avons dû extraire les matériaux de cette étude des sources originales manus- crites, des registres du Conseil de Genève et de la Compagnie des pasteurs2.Nous présentons par conséquent ici un exposé de faits encore ignorés ou peu étudiés. Nous serons obligés de les relater avec plus de détails que ce n'eût été nécessaire autrement, et nous exprimons l'espoir que ces pages contribueront à faire mieux connaître et mieux apprécier l'œuvre de Calvin et de Théodore de Bèze et le rôle joué par notre cité au XVIme siècle dans l'histoire de la Réformation et du Royaume de Dieu.
1 La belle histoire de l'Académie de Genève du professeur Charles Borgeaud (Genève, 1900), relatant en détail le rôle de la Compagnie et de Théodore de Bèze dans l'Ecole, nous étudierons surtout les rapports des deux pouvoirs dans les affaires publiques, l'exercice de la justice et la discipline ecclésiastique.
2 Nons désignerons par les initiales R. C. les renvois aux Registres du Conseil, et par les initiales R. V. C. les renvois aux Registres de la Compagnie des ministres et professeurs.
PREMIÈRE PARTIE
De la mort de Calvin à l'institution
de la présidence hebdomadaire dans la Compagnie des ministres et professeurs
CHAPITRE PREMIER
Beze succède à Calvin dans la présidence de la Compagnie et à la tête du gouvernement spirituel de la Cité.
m.'
la mort de Calvin, la période d'établissement~ ~. du régime de la -thëocratie calvinienne est terminée. La Cité-Église de Genève a atteint . . .. sa majorité, elle n'est plus dirigée par la per- sonnalité de génie, par l'homme de fer dont elle a reçu l'empreinte. Une ère nouvelle commence.
Que deviendra l'œuvre de Calvin sans Calvin? Est-elle
- 6 -
assise sur des bases assez solides pour durer, pour affron- ter les orages qui ne cessent de gronder au dedans et autour de la petite cité, a-t-elle suffisamment façonné les esprits et les mœurs pour ne pas être bientôt abandonnée et rejetée comme on se défait d'un vêtement qui pèse trop lourdement sur vos épaules? L'État «chrétien» de Genève va-t-il marcher plus ou moins paisiblement dans le che- min qui lui a été tracé avec tant de vigueur et de netteté, ou va-t-il s'en écarter plus ou moins complètement? C'est ce que nous dira l'étude des quarante années qui ont suivi la 1110rt de Calvin.
D'emblée se pose une grave question: celle du succes- seur de Calvin et de la durée de ses fonctions. Il faut décider s'il y aura à la tête du gcuvcrncment spirituel un nouveau modérateur élu à vie, un homme qui occupera officiellement la première magistrature dans l'Église.
La Compagnie des pasteurs et professeurs se réunit le vendredi 2 juin 1564t. Bèze rappelle en termes émus la perte immense que vient de faire l'Église, les dernières exhortations de Calvin à ses collègues dans le ministère,
« tendantes à ce qu'ils persévérassent à faire soigneuse- ment et courageusement leur charge, s'entr'aimer et veiller fidèlement en l'Église encore qu'il se trouvast gens qui s'opposassent, et de fuir toute a111bition.» Puis il ouvre le débat sur la question de la présidence. Ayant été élu l'année précédente pour suppléer Calvin malade , son mandat est expiré: il propose que la Compagnie élise l'un de ses membres et que cette élection se fasse à nouveau chaque année.
Bèze donne lui-même les motifs les plus sérieux pour
J R. V. C. ad diem, - Opera Calvini, t. XXI,p.815-817.
- 7 -
ne pas maintenir la présidence à vie : elle risquerait, dit- il, d'introduire une «prééminence» qui engendrerait des abus comme dans l'ancienne Église, et il arriverait que des gens ambitieux ou imprudents, prétendant imiter en France l'ordre institué à Genève «vouldroyent faire ung évesque perpétuel en chascune assemblée de pasteurs »,
On avait nommé Calvin à vie à cause de tant de «grâces et d'authorité» que Dieu lui avait données; si on eût fait une élection chaque année, on n'eût pu lui préférer un autre sans « mépriser l'abondance des grands dons de Dieu» qui étaient en lui. La position exceptionnelle qu'il a occupée ne saurait être donnée à un autre sans les plus sérieux inconvénients. Bèze donne à entendre qu'il n'y a pas à Genève de ministre qui possède autant de grâces réunies, et que s'il y en avait un, il n'aurait sans doute pas la même prudence, modération et humilité que Cal- vin, ce qui obligerait à changer et à en prendre un autre.
Bèze cherche avant tout le bien de l'Église, peut-être aussi veut-il mettre en garde la Compagnie contre l'ambition et le caractère emporté de tel de ses collègues.
Les pasteurs et les professeurs prenant successivement la parole approuvent tous qu'on élise chaque année quel- qu'un pour « parler entre eu lx, proposer les affaires, re- cueillir les voix, porter aussi la parolle devant Messieurs au nom de la Cornpaignie et touchant leur ministère çom- nlung ». Cette charge n'impliquera aucune prééminence.
Les ministres sont encore sous l'influence de l'irrésis- tible ascendant que le grand réformateur a exercé par ses talents et son caractère. Ils désirent que l'élu se comporte comme ({ feu M. Calvin, lequel tant s'en fault qu'il ait usé
« entre eulx d'une puissance ou authorité desmesurée, ({ qu'au contraire, s'accommodant àtous, autant qu'il s'est
- 8 -
« pu faire, il n'a faict sinon soustenir la grande pesanteur
« de la charge, afin que le fardeau en fust plus aisé à
« porter à chascun.» Ils se souviennent que Calvin a sou- vent protesté qu'il se serait volontiers démis de ses fonc- tions s'il n'avait eu égard qu'à « son particulier». Ils lui sont reconnaissants de ce qu'il les a soulagés du poids des responsabilités sans vouloir les courber sous un pouvoir despotique. Et maintenant que le grand homme n'est plus là, les dominant de toute la hauteur de son génie, ils désirent un président qui soit animédu même esprit, mais qui soit élu pour une année seulement.
Les voix des ministres se portèrent sans hésitation sur Théodore de Bèze, «considérans les grâces que Dieu luy a faittes et prians Dieu qu'illuy augmente de plus en plus »,
Bèze accepta la charge, après avoir d'abord refusé, non p our se faire prier, mais par modestie; il sentait son insuffisance en face d'une si lourde tâche. Le 8 juin, la Compagnie rapporta solennellement à Messieurs sa déci- sion1. Bèze en prit occasion de rappeler aux magistrats leurs responsabilités. Les ministres, dit-il, veulent obéir à Messieurs, mais ils les supplient et requièrent «de con- tinuer tous jours en la bonne affection qu'ils ont porté à la religion, et à être unis ensemble et avec le ministère de la parolle de Dieu », Il termine son discours en priant Messieurs, au nom de Dieu, de suivre toujours la doctrine que Calvin, ce « saint personnage », leur a annoncée, comme eux de leur côté y sont résolus.
Le programme du nouveau président de la Compagnie, du nouveau chef du pouvoir spirituel dans l'Etat chrétien de Genève sera donc l'union et l'appui mutuel des deux
1 R. C., ad diem,
- 9 -
pouvoirs dans l'obéissance commune à la parole de Dieu, et dans la fidélité à la doctrine de Calvin. Ce progran1111e n'a rien que de très conservateur; son application sera la continuation du régime établi par Calvin.
Dans leur réponse, Messieurs expriment leurs profonds regrets de la 1110rt de Calvin, cet homme «auquel Dieu avoit fait tant de grâces et imprimé si grande magesté ».
Ils expriment leur joie de la bonne affection des ministres et affirment qu'eux-mêmes ne sont pas « de moindre volonté» qu'auparavant. Ils maintiendront les ministres de tout leur pouvoir, Dieu aidant; ils s'offrent même volontiers à les « pacifier» s'il survenait quelque chose entre eux, car, disent-ils, « le diable ne demande qu'à rui- ner tels estatz »,
Messieurs prévoient-ils déjà les divisions et les troubles qui se produiront dans un avenir rapproché, ou veulent- ils simplement affirmer d'emblée leur autorité et leur suprérnatie P C'est ce qu'il serait difficile de dire, mais certainement, du vivant de Calvin, le Conseil n'eût pas pris une attitude si décidée, il eût parlé avec plus de modestie, il ne se fût pas si carrément posé en protecteur et pacificateur des ministres. «Ce n'est pas là, dit M. Roget, le langage de magistrats qui se jettent aux pieds du clergé1 »,
Le pouvoir politique annonce dès le début qu'il entend user de son autorité plus que par le passé et faire res- pecter sa prééminence. Aussi a-t-il décidé que lorsque Théodore de Bèze viendra au Conseil, on le fera asseoir
au banc du bas".
t Histoire du peuple de Genève, t. VII, p. 8I.
2 R. C., 29mai1564. --Le Conseil cependant n'hésita pJ.s à donner à Bèze la maison que Calvin occupait et le même traitement.
10 -
Quelques iours plus tard les ministres de la ville vien- nent pour remontrer timidement et modestement qu'on se relàche à l'égard des adultères1. Ils désirent très fort qu'on n'ait pas l'air de donner raison aux méchants qui prétendent qu'on n'osait contredire aux avis trop rigou- reux que «balloyt» M. Calvin.
Une demande faite sur un ton si respectueux ne pouvait être prise en mauvaise part. Le Conseil les remercia et promit de mieux faire à l'avenir, Dieu aidant.
Ceux qui voulaient profiter de l'occasion pour provo- quer un adoucissement et un relâchement de la disci- pline ecclésiastique ne devaient pas compter sur l'appui du Conseil. Les ministres en eurent une nouvelle preuve lorsqu'ils se rendirent le 14 septembre au Conseil pour protester contre la gràce faite à un nommé du Fossal et menacer ouvertement Messieurs du jugerncnt de Dieu s'ils continuaient dans cette voie :
« Advertissans Messieurs que s'ils ne font autrement, le jugement de Dieu est prochain de nous tumber sur la teste joint qu'on ouvre la bouche à quelqu'un pour dire que nous avons une balance pour les riches et bien aparentés et une autre pour les paouvres. David ayant fait grâce àJoab en a bien fait réparation honorable àDieu en ses derniers jours, condemnant par ce moyen ce qu'il avoyt fait. Priant Messrs dy adviser, protestans qu'ilz ne se pourront taire qu'ilz ne crient comme leur office le porte, et quand on voudra ainsi continuer, il faudra qu'ilz secouent la poudre de leurs soliez pour donner lieu au jugement de Dieu et le laisser besogner,ce qui adviendra pour certain, au cas que nous ne fassions mieux. Et de fait, si jamais Dieu nous donna occasion de bien faire, c'est maintenant que nous sommes menassés et mesmes desja les verges sont sus nous.2 »
1R. C., 12 juin 1564.
2 Ibidem,addiem,
- I I -
Messieurs protestèrent de leur innocence: ils jugent tous cet homme digne de mort et ont à cœur de le punir, mais ils n'ont pu l'empêcher de faire appel au Conseil des Deux-Cents, selon l'édit, et d'obtenir gràce de la vie. Ils offrent même aux ministres de faire entendre leurs remon- trances aux Deux Cents, maisà la condition expresse qu'on ne remette « plus en doubte ce qui a esté fait »,
Au lendemain de la mort de Calvin, quand la ville était sérieusement menacée, il importait hautement que les deux pouvoirs fussent d'accord. Ils eurent la sagesse de le comprendre et d'agir en conséquence. Plus tard l'har- monie ne sera pas toujours facile à maintenir, ni à réta- tablir lorsqu'elle sera troublée. Il faudra, pour conduire les affaires ecclésiastiques, toute l'autorité personnelle, toute la souplesse conciliante, toute la ferme sagesse de Théodore de Bèze.
Un incident caractéristique, la désignation d'un minis- tre pour les pestiférés, montrera bientôt que Bèze a effec- tivement revêtu la magistrature exceptionnelle exercée jus- qu'alors par Calvin.
CHAPITRE II
La Compagnie désigne par le sort un ministre pOUl· les pes- tiférés, Le Magistrat commande au ministre Legagneux de remplir sa charge auprès des malades ( 1564), - Epi- démies subséquentes, Les ministres accomplissent sponta- nément leur devoir.
~~~.'INVASIONfréquente des épidémies de peste à Genève rendait la tâche des ministres parti-
f9jUm
culièrement dangereuse et difficile, et chaque fois on avisait sérieusement aux mesures à prendre pour la consolation des malades.Au mois d'août 1564, le fléau parut à Genève. Les mi- nistres se demandèrent ce qu'ils devaient faire. Les uns (la minorité) voulaient que chaque pasteur visitât les Ina- lades de son quartier, prudemment, avec de bons préser- vatifs, en se recommandantà Dieu; les autres prévoyaient
- 13 -
que ce mode de faire, trop dangereux, ne serait pas auto- risé. La Compagnie, s'inspirant de l'exemple donné par les onze apôtres lorsqu'ils voulurent désigner celui qui rem- placerait Judas et prendrait la charge de douzième apôtret, décida de choisir par le sort un ministre qui demeurerait à part, auquel le Conseil fournirait les drogues nécessaires et un serviteur. Mais il fallait auparavant résoudre cette délicate question: Théodore de Bèze, successeur de Cal- vin, serait-il, lui aussi, soumis au tirage au sort?
Le Conseil décida que non, mais Bèze supplia qu'on ne fît pas d'exception en sa faveur". Quelques-uns des mern- bres de la Compagnie firent valoir que Bèze était ministre aux mêmes conditions que les autres et invoquèrent l'exemple de Bullinger, de Bucer, d'CEcolompade et de Calvin. La majorité leur donna tort, et l'avis du Conseil prévalut.
Au jour fixé, après l'invocation du nom de Dieu, le sort est donc jeté. Les ministres des paroisses des champs sont présents et les plus grandes précautions sont prises pour que tout se fasse avec la plus complète impartialité et la plus irréprochable corrections. On commence par établir par le sort l'ordre dans lequel chaque ministre tirera. Il en résulte une double opération: on met dans un premier chapeau, « confusément », des billets portant les noms des ministres, puis, dans un second chapeau, des billets en même nombre, tous blancs, sauf celui iqui servira à désigner le ministre des pestiférés. Cela fait, un des mi- nistres des champs vient à celui qui tient le premier cha-
1 Actes, l, 15-26.
2 R. C., 18août 1564.
3 R. V. C., [18J août 1564.
- 14-
peau et, sans regarder, tire un des billets. Le ministre dont le nom est sorti se lève, va au second chapeau et en tire un billet; si celui-ci est blanc, l'opération se renouvelle jusqu'à ce que quelqu'un ait tiré le billet portant une ins- cription.
Cette opération compliquée désigna le ministre Jean Legagneux. Celui-ci demanda aussitôt au Conseil de ne pas entrer en fonctions immédiatement, afin que sa mère, qui était sur le point de partir pour Tours, n'eût pas Ina- tière de s'en fâcher". Le Conseil, bien loin de repousser sa requête, se fait subitement scrupule d'exposer au danger
« un si excellent personnage », et propose à la Compagnie de choisir en dehors de son sein un, ou Inê111e deux « su- pernuméraires », l'un pour les malades de la ville, l'autre pour ceux de l'hôpital2.
Quelques ministres auraient assez volontiers accepté cette offre, mais les autres jugèrent que ce serait « expo- ser leur ministère en mocquerie ». Finalement, la Compa- gnie ne voulut pas paraître désireuse de s'éviter l'accorn- plissement d'un devoir pénible, ni revenir sur une décision prise conformément aux préceptes de la parole de Dieu.
Elle ne voulait pas révoquer « l'élection du Seigneur, lequel invoqué à faire le sort, » l'avait fait tomber sur Le- gagneux. Enfin, elle estimait que si le fléau augmentait, il faudrait un ministre régulièremenr élu, qui pût adminis- trer les sacrements aux pestiférés3.
Legagneux n'aurait probablement pas mieux demandé que d'être dispensé de ses dangereuses fonctions; il mit
l R. C., 21 août 1564.
2 R. V. C., 21 août.
aR. C., 25août.
15
.d'abord fort peu d'empresserne nt à les cornmcncer , puis il se contenta d'imiter les notaires, en parlant aux malades de loin, par la fenêtre. Il fallut les exhortations et les ordres réitérés de Messieurs pour le déterminer à entrer et à parler de près1.
Les médecins ne montrèrent pas plus de zèle: malgre les exhortations du Conseil, ils n'avaient pas voulu s'assu- jettir à visiter les malades. Il avait fallu engager et payer un médecin originaire de Thonon.
En l'an 1568, le fléau de la peste sévit de nouveau à Genève. On essaya de l'arrêter en prenant diverses pré- cautions, et l'on établit une patrouille de nuit pour décou- -vrir ceux que l'on soupçonnait de graisser les marteaux des portes et les barrières le long des maisons pour répan- dre la maladie, On crut découvrir plusieurs de ces « en- graisseurs », Les malheureux furent tenaillés et brûlés vifs.
Le ministre Legagneux fut désigné par le sort pour la consolation des malades à l'hôpital. Bèze fut de nouveau exclu du tirage au sort, en dépit de ses instances; ses col- lègues voulant l'épargner autant qu'il plairait à Dieu.
Comme, à la fin de juillet, la peste se « rengregeoit » de plus en plus et qu'un certain nombre de malades étaient morts sans avoir été consolés de la parole de Dieu, les ministres offrirent de leur parler de la fenêtre ou du coin de la maison. Le Conseil refusa et invita la Compagnie à désigner l'un de ses membres, à l'exception de Bèze
2,
pour visiter les malades en ville. Le sort tomba sur Gilles
1 R. C., 7 et II septembre, 2 et 3 octobre 1564.
2 Ibidem, 23juillet 1)68. - Legagneux étant tombé malade, le sort désigna . Charles Perret pour le remplacer (R. V. C., 10 septembre 1568).
- 1 6 -
Chausses, qui fut logé àpart avec un serviteur, en une rue écartée de Saint-Gervais, dans une petite maison que Mes- sieurs lui assignèrent.
Cependant, l'épidémie fut moins meurtrière qu'on ne l'avait craint. Bèze invita le peuple à s'en souvenir,. dans l'allocution qu'il fit au Conseil général, le 2 janvier 15691;
« Dieu, dit-il, luy faisoyt ce 'bien de veoir si grand compa- gnie là assemblée contre ce qu'on heust peu espérer aupa- ravant, ayant Dieu tellement déployé son fléau de peste sur la ville, qu'il sembloyt vouloir frapper rudement, et néanmoings il a modéré le tout en sorte qu'il ny a comme point touché».
Malheureusement, l'épidémierecommença au printemps.
Au mois de juin 1569, le sort désigna Legagneux pour l'hôpital pestilentiel de Plainpalais (c'était la troisième fois), et le ministre Trembley pour la visite des malades de la ville. Le Conseil accorde à chacun 30 florins par mois en sus de leurs gages et souhaite que Dieu, par sa gràce, les bénisse et les préserve2.
Trembley fit comme Legagneux, il n'entrait pas et se tenait près de la fenêtre ouverte : les pauvres malades étaient obligés de se lever du lit pour aller lui parler. Il reçut des remontrances du Conseil, mais protesta devant la Compagnie de sa diligence et bonne volonté, et demanda seulement que les dizeniers l'avertissent des cas de maladie, afin qu'il ne courût par la ville les chercher et se fatiguer en vains.
Le fléa~ s'apaisa de nouveau pendant l'hiver, et se ra-
, R. C., ad diem,
2 Ibidem, 2et 3juin 1569.
3 Ibidem. 8 août et 5 septembre 1569.
- 17-
nima à l'approche du printemps. Dès le mois de février 1570, les ministres offrent de s'occuper chacun des mala- des de son quartier et de leur parler de la fenêtre. Voyant l'ire de Dieu déployée, ils proposent la publication d'un jeûne et la suppression des banquets et autres superflui- tés tolérables en d'autres saisons. Ils espèrent qu'on en sera tant plus disposé à invoquer Dieu ardemment. Le Conseil approuve, car il estime, lui aussi, qu'on est par trop froid à servir Dieu, mais il veut que le jeûne soit un dimanche et non un mercredi, parce que les artisans ne peuvent tra- vailler sans manger1.
Le Conseil exige qu'un ministre soit désigné pour la visite des malades et que Bèze soit exempté de subir le sort. Bèze protesta: sa conscience lui reprochait cette ma- nière d'être privilégié « par dessus ses frères », et d'ail- leurs, il estimait que le Magistrat dépassait ses droits en dispensant qui bon lui semblait, Bèze craignait aussi que cette manière de faire ne donnât « ouverture au diable»
pour engendrer quelque schisme entre ceux qui sont«tous apelés à une mesme charge2.» Sur ses instances, le Con- seil suspendit sa décision. Les ministres Pinaud et Colla- don furent désignés, le premier pour la ville, le second, pour l'hôpital. A la fin du mois de juillet, la peste conti- nuant, le peuple fut invité à amendement, abstinence et sobriété; des prières extraordinaires furent instituées les lundi et vendredi, et à cause de la diminution du nombre des ministres, plusieurs sermons furent supprimés à la Madeleine et à St-Gervaiss.
1 R. C.. 13février1570.
~ Ibidem, 2 mars 1570.
s Ibidem, 28 juillet 1570.
2
- 18-
L'année suivante, les ministres se signalèrent par leur zèle et leur dévouement. Il visitaient les malades atteints de la peste aussi bien que les autres, se rendant Inê111e journellement à l'hôpital pestilentiel. Le Conseil, très satisfait de cette bonne volonté, aurait préféré que les 111i- nistres ne fissent pas tous cet office, car les gens atteints d'autre~ maladies faisaient difficulté de les appeler, par crainte de la contagion. Mais les ministres se refusèrent à désigner spécialement un des leurs pour visiter les pes- tiférés et firent valoir qu'ils prenaient toutes les précau- tions voulues, usant de préservatifs et changeant « d'ac- coutrernents1 ». Devant un zèle aussi digne de louange, Messieurs n'insistèrent pas davantage.
La peste revint encore plusieurs fois semer le trouble et jeter l'inquiétude dans la ville. En 1574, elle dispersa les écoliers du Collège et de l'Académie.En 1578,les. 111i- nistres persistèrent à vouloir visiter les malades de leur quartier et se rendirent tour à tour auprès de ceux qui étaient dans les « capites» ou maisons d'isolement. Ils eurent ainsi l'occasion de s'apercevoir que les malades hors de la ville n'étaient pas soignés COInn1e il était dési- rable et ils en firent l'observation à Messieurs2.
Les ministres avaient eu quelque peine à s'acquitter complètement et de bon cœur des obligations de leur charge en telnps d'épidémie meurtrière, mais ils avaient fini par comprendre où était leur devoir et l'avaient ac- compli vaillamment. C'est d'ailleurs une minorité seule- ment qui avait manqué de conscience et de dévouement,
1 R. C., 3et 27 août 1571.
2 Ibidem, 28 août 1578.
- 19-
et dans cette minorité où distingue particulièrement Jean Legagneuxt
Lorsque .ce personnage quitta Genève en 1571 et sans permission, c'était au moment où sévissait la peste, et sa conduite dans cette circonstance fut un des graves repro- ches qu'on formula contre lui. Lorsqu'on le déposa du mi- nistère, les pasteurs de Genève faisaient publiquement preuve de fidélité et d'abnégation dans leurs fonctions. Il s'était formé parmi eux une tradition de noble dévoue- ment. Ils avaient senti qu'il ne suffit pas de faire entendre par la fenêtre la parole de Dieu aux malades, mais qu'il faut la leur apporter dans un esprit de compassion et de renoncement.
La frayeur qu'inspirait ce mal mystérieux et terrible est fort compréhensible, mais on ne saurait qu'approuver le Conseil d'avoir eu une idée aussi juste des devoirs du ministre de J ésus-Christ et d'avoir pris en main la cause des malades contre l'inertie et la trop commode prudence de quelques pasteurs.
CHAPITRE III
Affaire NIer/in. (I564). Les deux pouvoirs sont d'accord' pour maintenir la suprématie ecclésiastique du Magistrat et l'autorité de la Compagnie. - Ils frappent impitoy:a- blement le uiolateur de la loi divine. Exécution de J. Spi- fame (I566).
et
le pouvoir a supré-
matie, et la surveillance des ministres rentre dans ses attributions. Cette subordination du pouvoir spirituel n'était pas faite pour plaire à tous les ecclésiastiques. Ce fut, deux mois après la mort de Calvin, la cause d'un incident caractéristique.
Le pasteur Jean Merlin, avait été prêté par le Conseil de Genève à la reine de Navarre et avait organisé les églises réformées dans le Béarn. Revenu à Genève après la 1110rt de Calvin, le 14 août 1564, il semble avoir apporté du
- 21 -
midi des idées arrêtées et intransigeantes sur le ministère pastoral. Il n'admettait ni la surveillance du magistrat sur les ministres, ni l'obligation pour ceux-ci de se soumettre aux décisions de la majorité de la Compagnie.
Le Magistrat avait intimé au ministre Legagneux d'abord l'ordre d'entrer à l'hôpital pestilentiel - ce à quoi il tar- dait- puis celui d'y entrer en la nef pour consoler les malades - ce dont il se dispensait. Merlin s'indigna de ce qu'il estimait un abus de pouvoir de la part du gouver- nement politique. Bèze se donna beaucoup de peine pour le persuader que le Magistrat avait autorité sur l'Église, et que la liberté du ministère n'était pas illimitée. Merlin se déclara d'accord sur le principe, mais non sur l'appli- cation du principe et prêcha le 18 octobre que Messieurs avaient fait preuve de tyrannie.
Le Conseil, comme on pouvait s'y attendre, prit mal la chose et demanda des explications:
«Pour ce que hier monsieur Merlin en son sermon taxa Messieurs de tirannie et usurper la charge qui appartient àl'église, disant qu'ilz avoient usé de mots illicites, assavoir que si les ministres ne faisoient ainsi et ainsi, à leur fantasie, qu'on leur commanderait et que cela à dire librement est une pure tirannie et s'en .scandalise qui voudra. - Arresté de l'apeller avec tous les autres ministres pour leur declarer le regret que Messieurs en ont et comme jamais leur intention n'a esté de vouloir usurper sur l'autorité de l'église, laquelle ilz prétendent main- tenir, au plaisir de dieu." »
Les autres ministres se hâtèrent de dégager leur respon- sabilité et d'exprimer leurs regrets de cette affaire. Le diable, dirent-ils, « a besogny icy » pour nous « déjoindre
1 R. C., 19octobre 1564.
- 2 2 -
d'avec Messieursret même entre nous, ce que toutesfois nous espérons qu'il n'adviendra pas ».
Merlin essaye de se défendre : il dit n'avoir pas osé venir faire une remontrance à Messieurs «en particulier», de peur de paraître désuni d'avec ses frères; il dit aussi que s'il a parlé comme il l'a fait, c'est contraint par la commodité de son texte et pour décharger sa conscience;
et que d'ailleurs il n'a pas voulu appeler Messieurs tyrans.
Le Conseil jugea que ce qu'il avait de mieux à faire, c'était de laisser l'Église connaître de l'affaire et y re- médier:
Lesdits ministres sestans retirés àpart, Messieurs ont arresté de leur dire que puisque cecy comme ilz disent depend de l'église, qu'ilz leur en laissent la cognoissance, les priant dy remédier tellement que le scandale se puisse réparer, les asseurant que tant s'en fault qu'ilz vuellent usurper sur leur office, qu'ilz desirent d'obeyr à l'église et maintenir son authorité1.
A la demande de ses collègues, Merlin fut cité devant le Consistoire. On reconnut qu'il n'avait pas appliqué le mot de tyran à Messieurs, mais qu'il avait qualifié leur procédé de tyrannie. Il consentit à faire des excuses et accepta de blàrner en chaire ceux qui avaient mal pris son sermon et avaient cru à une division entre la Compagnie et le Ma- gistrat. On lui demanda en outre de s'engager à suivre dorénavant l'avis de la majorité de la Compagnie, sauf le cas où on exigerait de lui « chose manifestement contre Dieu et son devoir». Il promit d'observer l'ordre de l'Église, mais refusa absolument d'être lié dans ce qui touchait au domaine de son devoir et de sa conscience ;
1 R. C., 19octobre 1564.
- 23-
il préférait être remplacé que de céder sur ce point. On lui rappela le commandement de saint Paul, que les pro- phètes soient sujets aux esprits des prophètes 1. Rien n'y fit. Ses collègues estimèrent qu'un homme aussi opi- niàtre leur serait « intolérable, d'aultant que de schismes on vient aux hérésies et de là à de confusions horri- bles2. »
Le Conseil, peu enclin aux mesures de rigueur, essaya de fléchir Merlin dans des conversations particulières et décida qu'on prierait Dieu pour lui. Ce fut peine inutile.
Les idées ecclésiastiques ressortaient chez Merlin du domaine sacré et inviolable de la conscience et non du domaine des opinions variables et faillibles, dans lequel on peut, sans offenser Dieu, consentir à des concessions dans l'intérêt de l'ordre et de la paix. Merlin s'excusa encore au Conseil de ce qu'il avait une parole bien rude;
il dit lui-même qu'il tenait son naturel pour suspect et consentit à se ranger à « la plus grande voix» pourvu qu'elle n'eût rien contre son devoir et sa conscience.
Mais les ministres voulaient que Merlin promît d'obéir à l'avenir « simplement et sans queue». Merlin n'y put consentir; il lui semblait que de ne pas réserver sa con- science, c'était l'offenser, et par là offenser Dieu3. Devant cette obstination, le Conseil n'hésita pas à le déposer du ministère, suivant l'avis du Consistoire et les Édits., en lui faisant remarquer de quelle douceur on usait en ne le châtiant pas comme il avait bien mérité.
Le ministre qui avait donné lieu à l'incident, Lega-
l 1 Cor. XIV, 32 • 2 R.C., 27oct. 1564.
3 Ibidem, 3 novembre 1564.
- 24-
gneux, et dont Merlin avait pris indirectement la défense, jugea bon de prêcher trois sermons dans lesquels il expri- mait en termes aigres des opinions analogues. Mais il reconnut promptement sa faute et déclara même à ses frères et publiquement dans une prédication, qu'il n'avait jamais voulu approuver la conduite de son collègue1.
La façon énergique dont les ministres désavouèrent Legagneux plut à Messieurs. Ils assurèrent les ministres qu'ils n'avaient aucune intention de leur fermer la bouche, ni de «gloser » leurs sermons; ils les priaient au contraire de leur remontrer leurs fautes, et s'ils ne s'amendaient, ils les autorisaient à « crier en chaire », - Dans ces pour- parlers, le Conseil eut tous les égards possibles pour la Compagnie et ne fit rien sans avoir pris son avis.
Certes la rigueur déployée contre Merlin était grande, et cet homme avait agi par conviction sincère. Mais l'Église de Genève mettait l'autorité de la majorité de la Compagnie au-dessus du sentiment individuel d'un de ses membres, elle craignait que si elle accordait toute la liberté que réclamait l'ancien ministre de la reine de N a- varre, elle ne devînt la proie de la confusion et du dé- sordre. La puissante main de Calvin n'étant plus là, il fallait arrêter tout commencement d'insubordination.
*
-1:
*
Un an après, un procès bien autrement grave, le procès de Jacques Spifame, ancien ministre des églises réformées de France et ancien membre du Conseil des Deux-Cents, émouvait grandement la cité réformée et montrait avec
1 R. C., 30novembre, 4 et 5 déc. 1564.
quelle sévérité et quelle rigueur le Magistrat « chrétien »
sévissait contre le n1ensonge et le faux, quelles que fussent la position sociale et la qualité du coupable1.
Jacques Spifame, seigneur de Passy, successivement haut magistrat en France et évêque de Nevers, avait subi- tement résigné sa charge en 1559 et s'était retiré à Genève ou il avait fait profession de foi de la religion réformée, Le fait qu'il avait quitté de très grands biens pour la religion, joint à son mérite et à sa qualité, lui avait attiré une estime générale.' Reçu bourgeois, il était devenu membre des Deux-Cents et avait vécu sur un assez grand pied, grâce à la pension qu'il s'était réservée sur les béné- fices qu'il avait résignés. Après plusieurs séjours en France, il était revenu à Genève en avril 1565, pour la troisième fois.
Il avait joui jusqu'alors de la confiance de Bèze, des membres du Petit Conseil, de la reine de Navarre, de Condé et de Coligny. Mais dans un second séjour qu'il avait fait auprès de Jeanne d'Albret, il avait mécontenté cette princesse; elle lui reprochait d'avoir trahi ses intérêts comme arbitre d'un litige entre elle et Condé, son beau- frère, et elle avait envoyé à Théodore de Bèze une lettre contenant de vifs reproches à sa charge. En outre, un ancien contrôleur de la maison de la reine, Claude Ser- vin, qui était à Genève, accusait Spifame de malversa- tions devant le Consistoire. Enfin et surtout, son neveu, Jean Spifame, cherchait à faire déclarer ses enfants illé- gitimes en découvrant l'irrégularité de son mariage, dans le but de recueillir éventuellement sa succession.
l '1(oget, Hist. du peuple de Genève, t. VII, pp. 173-187. - Gautier, Hist.
de Genève, t. IV, livre XI.
- 26-
En effet, Spifame, à sa première arrivee à G~nève
(1559), avait amené avec lui Catherine de Gasperne, veuve d'un procureur, avec laquelle il avait eu des relations du vivant de son premier mari. Mais on n'avait pas su cela, et il avait produit au Consistoire un acte de mariage fabri- qué et antidaté grâce auquel son mariage avait été reconnu régulier.
Ne se sentant plus à l'aise à Genève, menacé de perdre tout son crédit auprès des réformés, par le fait des accu- sations portées contre. lui, il chercha à se rapprocher de la cour de France et caressa l'espoir d'obtenir l'évêché de Toul en Lorraine. Il demanda même à Coligny de favoriser ses efforts, l'assurant qu'il avait l'intention d'éta- blir le culte réformé dans l'évêché. L'Amiral avait l'ame trop droite pour tremper dans cette manœuvre et la lettre que lui écrivit Spifame fit un effet déplorable lorsqu'elle vint à être connue.
En novembre 1565, il jouissait encore de la confiance des autorités genevoises, mais en mars 1566 il n'en était plus de même. Servin renouvelait ses accusations contre lui et Théodore de Bèze annonçait que des lettres de la reine de Navarre le représentaient comme l'homme le plus menteur et le plus ambitieux, et affirmaient qu'il avait intrigué pour obtenir l'évêché de Toul, qu'il avait eu des enfants du vivant du premier mari de sa femme et qu'il avait composé un faux contrat de mariage.
A la suite de ces dénonciations, Spifarne fut mis en prison en même telnps que Servin. Ilse défendit en justi- fiant son projet d'obtenir l'évêché de Toul par l'intention qu'il avait d'y établir la réforme, il expliqua l'animosité de la reine par l'attitude qu'il avait prise dans le différend de cette princesse avec Condé. Mais sur l'accusation d'avoir
- 27-
fabriqué et présenté un faux contrat de mariage, il ne put nier la vérité, bien qu'il eût essayé de soutenir l'authen- ticité de l'acte. Il fut condamné à mort par le Conseil.
Aux yeux des juges, ses torts étaient d'autant plus graves qu'il était un homme opulent, doué de grand savoir,
« tant en droict divin que civil» et qu'il avait fait profes- sion du ministère de la parole de Dieu1.
Le procès dura onze jours. On ne fit aucune enquête régulière sur les faits produits. Coligny écrivit en sa faveur au Petit Conseil et affirma que dans l'affaire de l'évêché de Toul, les intentions de Spifame ne tendaient qu'à la gloire de Dieu et au service du roi. Il demanda instarn- ment qu'on usàt de clémence et de douceur envers un homme déjà àgé qui avait rendu des services aux Églises chrétiennes. Les seigneurs de Berne à leur tour, deman- dèrent son élargissement sous caution et la revision de son procès, mais en pure perte2 : ses crimes, disait-on, étaient trop énormes.
Spifame reçut la nouvelle de sa condamnation avec beau- coup de résignation et de piété et il édifia extrêmement les ministres qui le consolaient. Conduit au lieu du sup- plice il fit de dessus l'échafaud une très belle remontrance au peuple, dans laquelle il reconnut la justice de son jugement, et témoigna une grande repentance de ses fau- tes, puis il mourut très chrétiennement (23 mars l 566)s.
On peut être surpris que Bèze, qui avait été si long- telups ami .de Spifame, n'ait rien tenté pour adoucir
l Livre des Criminels, 22mars 1566.
2 Ibidem, 23 mars 1566.
:1Gautier, ouvr. cité. - Le Consistoire, approuvé par Messieurs, déclara le mariage de Spifame nul, comme étant contraire aux Ordonnances de l'Église.
(Registre du Consistoire, 5 décembre 1566).
- 28-
son sort. Serait-ce, comme le pense Roget, parce que les projets de réconciliation avec l'Église romaine dont Spi- fame était accusé, avaient exaspéré contre lui un huguenot aussi intraitable que le successeur de Calvin? - Il est beaucoup plus probable qu'imbu de l'idée de justice qui ne fait pas acception de personnes, pénétré de la vérité divine de la discipline réformée, qui condamne tout man- que de sincérité, convaincu comme le Conseil, de l'énor- mité des crimes de Spifarnc, coupable de faux et de rela- tions criminelles avec une femme mariée; Bèze a vu dans la sentence de mort un juste jugement, conforme aux exigences de la loi divine renfermée dans les Écritures.
CHAPITRE IV
Nouuelles ordonnances disciplinaires (I564-I568). - E di ts de I568. Les ministres et la poursuite pour dettes. Les ministres et le taux de l'intérët. Etablissement d'un change ou banque deprêts (IS68-IS7o).
lù'3J~~"1t7~.JA période des années 1564 à 1576Inarquera l'achèvement définitif de la législation 1110-
rale et religieuse établie sous l'influence de
~~~ Calvin.
Un premier travail de revision des Ordonnances avait été fait immédiatement après la mort de Calvin. On passa à ce moment quelques édits concernant la réformation des « accoustremens excessifz » (6 et 7 juin). Puis, le 8 jan- viertSôS, le Conseil approuva une addition aux édits ecclésiastiques concernant les mariages, préparée par Bèze.
Sur la demande de lMessieurs, les ministres fixèrent les limites dans lesquelles on autorisait la disproportion d'âge
- 30-
entre les conjoints. On ajouta aussi certaines clauses con- cernant les baptêmes et actes de « papaulté » 1.
Peu de jours avant la 1110rt de Calvin, on avait décidé de revoir les édits, afin de réprimer la débauche, en aggravant les pénalités. Ce travail ne fut achevé que près de deux ans après et approuvé par le Petit Conseil le
l 5 avril 1566. Au Conseil général tenu le 17 avril à 5 heures du matin, le premier chef «concernant les pail- lardises passées » fut approuvé presque à l'unanimité ; mais il y eut opposition et même «quelque crierie» au sujet des deuxième et troisième chefs concernant les adultères. Les perturbateurs furent punis sévèrement et le regain d'audace qui avait reparu chez les malinten- tionnés depuis que Calvin avait fermé les yeux, n'eut pas d'autre conséquence2. - En 1550 une proposition ana- logue avait échoué devant l'opposition et le mécontente- ment populaires. Pour la première fois la récidive du délit d'adultère était punie de 1110rt. Les propositions de Calvin n'allaient pas jusque là3.
En l 567, on eut l'idée de revoir les édits de l543. Ce soin fut confié à une commission dans laquelle figuraient les h0111111es les plus marquants de la république. Le pouvoir politique était représenté par les conseillers Ber- nard, Chevalier, Chateauneuf, et Michel Roset, le pouvoir spirituel par Théodore de Bèze. On leur adjoignit l'érni- nent jurisconsulte Germain Colladon4 Les édits révisés furent approuvés les 26 et 27 janvier 1568 par le Conseil
1 R. C., 4févr. 1565.
2 Rogel, ouvr. cit., t. VII, p. 192 .
3 Wipper, L'Eglise et l'Etat àGenève au XVIe siècle (en russe), ch. XII, p. 568.
4 R. C., 17 février 1567.
- 31 -
étroit et le Conseil des Deux-Cents. Le 29du même 1110is, au Conseil général, les édits politiques furent acceptés sans opposition. Quant aux édits civils, le Conseil refusa d'approuver le projet qui donnait au créancier des droits exorbitants vis-à-vis de son débiteur et rejeta l'article relatif à la contrainte par corps. Il fut stipulé que nul citoyen ou bourgeois ne pourrait être emprisonné pour dettes, s'il offrait une garantie quelconque, mobilière ou immobilière.
Les ministres critiquèrent vivement cette clause parce qu'ils y voyaient un tort vis-à-vis des créanciers étrangers et une occasion de parjure. Quelques jours après, Théo- dore de Bèze et Raymond Chauvet se présentèrent au Conseil ordinaire pour prier le Magistrat, de la part de toute la Compagnie, d'empêcher que les citoyens et bour- geois de la ville ne s'obligent envers les étrangers à prise de corps et profitent ainsi de l'ignorance du privilège dernièrement « passé » en Conseil général1.
On leur promit qu'on y aviserait, mais plusieurs mois s'étant écoulés sans qu'on leur fit de réponse, Nicolas Colladon se mit à crier en chaire contre cette loi2. Le Conseil lui fit des observations, mais ses collègues pri- rent son parti: ils estimaient que «la justice ne debvroyt favoriser à celuy qui ne tient sa promesse». Messieurs se demandèrent ce qu'ils devaient faire. Ils craignirent que si on venait à « remuer » ce qui avait été « passé »
avec grande difficulté, ce ne fût «ouvrir la porte au peu- ple pour changer les autres éditz », Aussi arrêtent-ils
« qu'on se déporte pour le présent d'y toucher
»,
tout1 R. C., 2février 1568.
2 Ibidem, 29 oct. 1568.
- 32-
en protestant que leur intention n'est nullement de fermer la bouche aux ministres ; ils les exhortent 111è111e à ce que:
« Quand ilz trouveront du mal du costé du magistrat, qu'il leur plaise en venir advertir céans et messieurs tascheront à s'amender car s'ilz y voioient du mespris l'hors ilz auroient à bon droit la bouche ouverte pour reprendre et par ce moyen sera osté l'opinion qu'on pourroyt avoir qu'il y ayt dissention de la srie1.»
Les ministres insistèrent encore pour qu'on rernédiàt
à l'édit « en sorte gue le serment preste par les credi- teurs ne fust vain et par la transgression diceluy Dieu offensé ». Et, pour montrer qu'effectivement on ne peut sans offenser Dieu «favoriser à ceux qui contreviennent à leurs pron1eSSeS», ils allèguent, d'après II ChronoXXXVI,
1 2- 18, l'exemple de Sédécias:
« Lequel ayant juré au roy de Babilone par contrainte, est néan- moins menassé de Dieu quand illenfraint le reputant comme s'il avoyt enfraint son nom lequel y estoyt entrevenu.2»
Ils proposent qu'on défende à tous ceux de la ville de s'obliger envers les étrangers à prise de corps, sinon qu'ils déclarent expressément que c'est «jouxte les editz et cousturnes de la ville ». Ils affirment que « tant qu'en eux sera, ilz tiendront cet ordre dadvertir tous jours Ines- sieurs du mal quilz trouveront en eux avant que de s'en plaindre en public », - Le Conseil trouva des inconvé- nients au mode de faire proposé par les ministres et décida de « laisser cecy jusqueà une autrefoisS »,
1 R. C., jernov. 1568.
2 Ibidem) 2 nov. 1568.
3 Ibidem, 4 nov.
- 33-
Un an plus tard le Conseil s'occupait de nouveau de la question. Les ministres, notamment Colladon, renou- velaient leurs remontrances et condamnaient l'édit, «attri- buant à iceluy en partie la cause des afflictions dont Dieu nous visite1». Messieurs sentent alors que c'est leur de- voir de prévenir les « perjuremens2» et le 1 0 octobre ils arrêtent de s'en résoudre dès le lendemain, « afin que nous n'aurions l'ire de Dieu contre nousS », Finalement l'affaire fut examinée au Conseil secret, mais comme on craignait le mécontentement du Conseil général, on décida de laisser les choses en l'état jusqu'à meilleure opportu- nité, en se disant que lorsqu'il y aurait des abus on serait à temps d'y remédier'.
Les édits de 1568 n'introduisirent qu'un très petit nombre de changements; un seul nous intéresse direc- tement. Le Consistoire cessa d'être présidé par l'un des syndics. Ce fut un progrès et la distinction entre les deux pouvoirs fut mieux établie. Du moment que les pour- suites commencées devant le Consistoire se dénouaient souvent devant le Conseil, il n'était guère rationnel que le Syndic- président fût appelé à statuer deux fois sur la même affaire. Les édits de 1568 consacrent l'usage qu'un ministre fasse une exhortation avant chaque élection en Conseil général. Les membres de la communauté, dans l'exercice de leur droit de vote, les syndics et les con- seillers dans leurs fonctions, sont engagés par leur ser- ment à maintenir l'honneur de Dieu et la religion chré- tienne.
1 R. C., 22sept. 1569.
2 Ibidem, 29septembre.
3 Ibidem, 10octobre.
4 Ibidem,17 octobre.
Au commencement de novembre (I 568), les ministres dressèrent, avec le consentement du Magistrat, quelques édits supplémentaires sur les mariages et sur les blas- phërnes, qui furent approuvés à l'unanimité, le 5 novern- bre, en Conseil des Deux-Cents, et le dimanche suivant, en Conseil général assemblé au cloître de Saint-Pierre, au son de la grosse cloche. On avait fait lecture des articles «à voix posée et intelligible». Le premier syn- dic avait expliqué qu'on avait voulu remédier aux désordres signalés par les ministres de la parole de Dieu, et avait terminé son discours en ces termes :
« que chacun donc avise bien à soy et au besoin que nous avons d'entretenir sur nous la faveur de Dieu, par lequel seul nous subsistons et qui nous a délivrés de tant de guerres et dangiers, ce qu'il continuera quand nous tascherons à le faire honorer au milieu de nous».
Les mimstres se préoccupèrent vivement non seule- ment de la question de l'emprisonnement pour dettes, mais aussi de la question du taux de l'intérêt. A la fin de l'année 1565 on proposait d'élever ce taux de 6 2/3%
à 8 "I., Les membres du Conseil n'approuvaient pas ce changement, soucieux qu'ils étaient d'éviter « les calom- nies des voisins et de tant d'églises qui se rangent aux ordonnances de ceste ville 1 », Les ministres, eux non plus, n'en voulaient pas. Ils craignaient que le corn- merce n'en souffrît et que la cherté de la vie n'en fût
1 R. C.,10 déc. 1565 (après disner).
- 35-
accrue. D'autre part ils ne voulaient pas d'un taux trop bas, de peur que les capitaux ne disparussent de la ville 1. - On résolut de conserver l'ancien taux, mais de ne pas punir ceux qui prêteraient à 1 °/0 au-dessus du taux normal, surtout si le prêt était fait à un négociant.
En 1568, lors de la révision des ordonnances, la ques- tion de l'élévation du taux de l'intérêt se posa de nou- veau. Au Conseil des Deux-Cents, plusieurs mirent en avant l'argument des pasteurs qu'un taux trop bas a111è- nerait l'émigration des capitaux. Il fut décidé qu'on demanderait l'opinion de la Compagnie. Celle-ci déclara que l'ancien taux de 6 2/3
010
était suffisant et que l'éléva- tion à 8 °/0 provoquerait plusieurs inconvénients et diffi- cultés, que cela causerait des scandales et engendreraitune mauvaise réputation au dehorsi .
Les ministres concentraient tous leurs efforts sur la répression des cas d'usure. A l'occasion de l'affaire d'un personnage qui faisait métier de prêter à un taux d'in- térêt illégal, le Consistoire demanda une punition plus rigoureuse des usures «dontI'cxcessiveté augmente jour- nellementS». Les ministres proposent qu'en cas de réci- dive, l'usurier soit excommunié en chaire, à cause de sa rébellion. Ou bien, disent-ils, si l'on trouve cet avis trop rude, que le coupable repris et excommunié pour la seconde fois soit tenu de témoigner publiquement sa repentance, dans l'église, avant d'être reçu à la Cène.
Ils ont soin de rappeler qu'ils entendent cela principale- ment de ceux «qui prestent argent simplement à un qui
1 R. C., IIdéc. 1565.
2 Ibidem, 12 déc.
3 Ihidem, 6 mai 1566.
36 -
aura besoin et non pas de ceux qui baillent leur argent aux marchands pour emploier en marchandise 1»,
Selon sa coutume dans les cas embarrassants, le Conseil se contente d'arrêter ({ qu'on y pense un peu »,
Genève pouvait croire àchaque instant qu'elle était à la veille d'entrer en guerre. Aussi avait-on pris la précaution de se procurer de l'argent pour être en état de subvenir aux dépenses qu'il aurait fallu faire si cette éventualité s'était réalisée. Des sommes considérables avaient été empruntées à Bâle et à Berne2. On prit le parti de les- faire valoir par le n10yen d'un change ou banque de prêts. Le Conseil, après avoir consulté les ministres
8,
fixa le taux de l'intérêt à 10 0/0. L'essai réussit et après deux ans d'expérience, en février 1570, l'établissement devint une institution régulière, avec des règlements approuvés par les deux Conseils, et deux directeurs nom- més par le Petit Conseil sous l'approbation de celui des Deux-Cents. Le grand profit que l'on retirait de ces opérations fournissait au gouvernement les ressources nécessaires à l'État, en l'absence d'un système régulier d'impôts. Aussi l'augmentation du taux de l'intérêt, de dix à douze pour cent fut-elle décidée avec le consente- ment des ministres.
Les prêts à des particuliers, à courte échéance, furent particulièrement avantageux pour la banque. Mais prêter
t R. C., 9mai1566.
2 Gautier,ouvr. cit., t. V, p. 20.
a R. C., 26mars 1568.
pour un mois à raison de douze pour cent d'intérêt, ou exiger l'intérêt de l'Intérêt, parut aux ministres un abus intolérable. Ils en firent remontrance au Conseil1 et se plaignirent de ce qu'on prêtait quelquefois à des débau- chés, ce qui leur donnait « matière de se ruiner». Le Conseil tint compte dans une large mesure de ces obser- vations i.
Le change fournissait une grande partie des revenus publics, mais ne suffisait pas à toutes les dépenses de l'État et aucun impôt nouveau ne pouvait être établi sans l'assentiment du Conseil Général. Le 'Petit Conseil, avec l'approbation du Grand Conseil, conçut le projet d'enlever au Conseil général ses prérogatives en matière fiscale. Le 2 avril 1570, il demanda au Conseil général assemblé à Saint-Pierre qu'il lui fût accordé pleins pou- voirs pour soumettre aux Deux-Cents toute proposition' tendant à l'augmentation des impôts. La proposition fut acceptée sans opposition, cependant des citoyens sortirent par troupes pendant le vote, sans doute en signe de mécontentements. - Désormais, le gouvernement pouvait se passer du Conseil général pour établir des impositions nouvelles.
l R. C., 25septembre1570.
2 Gautier, ouvre cit.,t. V, p. 47.
3 H. Fary, Les Constitutions de la République de Genève, p. 61-63.
CHAPITRE V
Affaire Pertemps. -IJrocès de Geneviève Bertram (1570).
- Les ministres, gardiens de la justice protestent contre l'indulgence accordée à l'auditeur Pertemps, coupable de malversation et insistent pour la punition du blasphème de Geneviève Bertram.
a
E considérant comme les gardiens de la jus- .. . tice, inexorablement hostiles à tous les actes de favoritisme, anxieux de voir les coupables
~ punis selon la gravité de leurs fautes, qu'ils mesuraient à la lumière de la parole de Dieu, les ministres surveillaient avec un soin jaloux les décisions judiciaires du Conseil. Au printemps de 1570,ils s'émurent de l'issue donnée au procès de l'auditeur Pertemps.
Cet homme, convaincu d'avoir malversé dans sa charge, à l'occasion de l'expédition des biens d'un nommé Jordan Jarruba, avait été condamné à demander pardon, à payer
une amende de 50 écus, à être suspendu de toutes ses charges. Les ministres jugèrent cette sentence trop douce et, le dimanche 2 avril, prêchèrent contre le Magistrat, l'accusant d'avoir montré « du support excessif et de l'iné- galité en justice toutte manifeste1. » En protestant contre ce scandale ils voulaient le « réparer» et faire leur devoir, car ils n'entendaient pas rester « chiens muets », Le Con- seil estimait, au contraire, avoir procédé en bonne et droite conscience. A leur point de vue, les ministres avaient par- faitement raison et, comme ils le dirent à Messieurs, ils suivaient l'exemple de Calvin, lequel avait excellé dans le rôle du chien de garde qui aboye quand on attente à l'hon- neur de son maître. N'avait-il pas prêché et crié « tant seulement pour une chappe papistique qui auroyt esté ven- due par autorité de la Seigneurie? »
L'instruction du procès avait démontré que Perternps avait refusé de mettre en vente publique des carrons, dans l'intention de les acheter lui-même, ce qui lui était dé- fendu comme magistrat , et qu'il avait taxé et expédié plusieurs choses à trop vil prix. En effet, un mémoire rédigé par un vinatier, un apothicaire et un menuisier qui avaient assisté à la vente, rapportait qu'on disait: pour la première, pour la deuxième, pour la troisième, en faveur de ceux qu'on voulait favoriser, tellement qu'il semblait que ce fussent « meubles provenant de pillage, si peu de compte on en faisait2 ». Enfin, une femme qui avait acheté un pot vernissé de bleu avec son couvercle, se plaignait qu'on eût échangé son pot contre un autre qui était cassés.
1 R. C., 6 avril 1570.
2 Procès criminel no 1589 (15-20 mars 1570).
3 R. C., 6 avril 1570.
- 40 -
Bèze et l'avocat Colladon, consultés sur cette affaire, avaient proposé de démettre Perternps de son office pour trois ans et de lui infliger une amende minimum de cent écus. Au lieu de suivre leur avis, le Conseil s'était con- tenté de suspendre le coupable et de le condamner à cin- quante écus d'amende. Messieurs s'étaient laissé incliner à la douceur à cause de la qualité de Pertemps, qui appartenait à une famille haut placée; ils avaient craint que trop de sévérité n'eût jeté ce personnage dans une mauvaise voie. Aucune des deux parties ne convint des torts dont elle était accusée par l'autre. Messieurs préten- daient avoir procédé en bonne conscience; les ministres affirmaient qu'ils n'avaient nullement « excédé» et qu'ils regretteraient de s'être tus1.
Cette même année, deux membres de la Compagnie firent à leur profit l'expérience de l'indulgence dont avait bénéficié l'auditeur Pertemps. La nièce de Théodore de Bèze, femme du professeur d'hébreu, Corneille Bertram, était accusée d'avoir commis adultère avec un chirurgien qui l'avait soignée lorsqu'elle avait été atteinte de la peste.
Le Conseil, dans une affaire aussi délicate, voulut s'en- tourer de toutes les lumières désirables: il délégua deux de ses membres pour prendre des informations, consulta l'avocat Colladon, et demanda encore l'avis de deux au- tres juristes2. Madame de Bèze prit très mal la chose, se répandit en propos violents et accusa Messieurs de cher- cher des faux témoins contre sa nièce. Elle en aurait répondu en prison, si le Magistrat n'avait voulu la mé-
1 R. C., I Iavril 1570.
2 Livre des affaires criminelles, 19et21 septembre, 6 octobre 1570.
- 4
1 -nager à cause de la situation de son man « en ceste ville et église ' ».
La condamnation du chirurgien, le 20 octobre, à trois heures de « collart » (carcan) devant l'Hôtel-de-ville, et au bannissement à perpétuité à peine de fouet public, ne mit pas fin au procès. On accusait Geneviève Bertram d'avoir causé la mort de l'enfant qu'elle avait mis au monde dans la prison, et d'avoir proféré des paroles blasphématoires en disant «qu'elle ne voulait pas qu'on priât Dieu parce qu'il ne lui aidait point. »On ne pouvait, semblait-il, laisser impunis des propos aussi graves et l'avis des ministres fut demandé. Bèze et Bertram n'y trouvèrent aucun blasphème et invoquèrent à l'appui de leur opinion cer- taines paroles de Job et de David~ Les autres ministres, Legagneux en tête, tinrent le blasphème « au rang des plus notables et exquisa », Le premier syndic, voulant ménager Bèze et sa famille, chercha inutilement à obtenir un avis plus modéré s. Appelés le 30 octobre au Conseil, les ministres déclarent qu'ils trouvent étrange que Mes- sieurs leur aient si souvent demandé leur avis: il leur sem- ble qu'en cela il y ait quelque acception de personnes, car, disent-ils, on n'a pas coutume de leur communiquer les procès et ~e n'est pas à eux à les voir. Ils maintiennent que le blasphème est «punais, » abominable, et « contient blasphème en deux sortes: « il dépouille Dieu de sa bonté, vérité et providence » et puis il renferme:
« Ung esprit à l'encontre de la majesté de Dieu avec malice tendante comme à se vouloir venger de luyen ne voulant qu'on le prie, allé-
1 Livre des affaires criminelles, 13octobre 1570.
2 Ibidem, 26octobre.
3 Ibidem, 27octobre.