Gardes forestiers et gardes-chasse du roi à Versailles : approche d un milieu social

Texte intégral

(1)

HAL Id: hal-03424861

https://hal.archives-ouvertes.fr/hal-03424861

Submitted on 10 Nov 2021

HAL is a multi-disciplinary open access archive for the deposit and dissemination of sci- entific research documents, whether they are pub- lished or not. The documents may come from teaching and research institutions in France or abroad, or from public or private research centers.

L’archive ouverte pluridisciplinaire HAL, est destinée au dépôt et à la diffusion de documents scientifiques de niveau recherche, publiés ou non, émanant des établissements d’enseignement et de recherche français ou étrangers, des laboratoires publics ou privés.

Gardes forestiers et gardes-chasse du roi à Versailles : approche d’un milieu social

V. Maroteaux

To cite this version:

V. Maroteaux. Gardes forestiers et gardes-chasse du roi à Versailles : approche d’un milieu social.

Revue forestière française, AgroParisTech, 1986, 38 (6), pp.573-581. �10.4267/2042/25691�. �hal-

03424861�

(2)

nature,

loisirs et forêt

GARDES FORESTIERS ET GARDES-CHASSE DU ROI À VERSAILLES

APPROCHE D'UN MILIEU SOCIAL (

V . MAROTEAUX

Si sa vocation essentielle est de fournir le bois, matière première longtemps indispensable, la forêt est aussi réserve de gibier . C'était particulièrement vrai pour tous les grands domaines seigneuriaux ou princiers d'Ancien Régime — le droit de chasse faisant partie des prérogatives de seigneurie — et notamment pour les forêts qui environnaient les résidences royales ; des juridictions particulières pour faits de chasse y furent mises en place depuis la fin du Moyen- Âge : les tribunaux de capitaineries . Les capitaineries se sont fixées en gros à la fin du règne de Louis XIV ; elles intéressent surtout la région parisienne . Des gardes, appelés gardes des plaisirs, étaient chargés de la surveillance ; ils étaient souvent en même temps gardes des Eaux et Forêts . Mais les capitaineries couvraient aussi de vastes zones de plaines.

On dispose d'une documentation particulièrement abondante pour les gardes des parcs créés par Louis XIV autour du château de Versailles et qui s'étendaient sur plus de 10 000 hectares, dont la forêt de Marly ; quoiqu'enclavés dans la maîtrise et la capitainerie de Saint-Germain-en- Laye, ils ne relevaient que du gouverneur de Versailles, la connaissance des délits et l'adjudica- tion des coupes de bois revenant au bailliage de la ville(1) .

(*) Communication présentée au Séminaire ., Jalons pour une histoire des gardes forestiers N organisé à Nancy par le Groupe d'Histoire des Forêts françaises . Les Actes du Séminaire peuvent être commandés à : Groupe d'Histoire des Forêts françaises.

École normale supérieure . 5, rue d'Ulm - 75005 PARIS.

AN = Archives nationales ; ADY = Archives départementales des Yvelines ; BMV = Bibliothèque municipale de Versailles AMV = Ar- chives municipales de Versailles.

(1) Il y avait le petit parc, formé en 1662 et agrandi par la suite (1 700 ha) ; le grand parc, créé en 1683 (7 000 ha) ; le parc de la forêt de Marly établi de 1700 à 1714 (2 300 ha) . Sur les chasses de Versailles, on pourra se reporter à mon article : La chasse dans la région de Versailles avant la Révolution — Revue de l'histoire de Versailles, 1985, pp . 59-89.

573

(3)

V . MAROTEAUX SOURCES POUR UNE HISTOIRE DES GARDES

Elles sont de deux sortes . Sources administratives d'abord : le domaine de Versailles jouissait d'une administration particulière, organisée par une déclaration du 6 octobre 1722 . De ce fait, il secrétait ses propres archives, qui occupent actuellement plus d'une centaine de cotes aux Archives nationales (Archives nationales, 0'3871 à 3988) . On trouve aussi dans la série 0' toutes les décisions que le gouverneur soumettait au roi (les « bons >, du roi) depuis le milieu du XVlllème siècle, notamment les nominations, promotions, gratifications du personnel, mine précieuse de renseignements (ibid, 01285 à 290), ainsi que les mémoires de dépenses des officiers et gardes pour les années immédiatement antérieures à la Révolution (ibid, 01807 à 809), la correspondance avec le directeur général des bâtiments, intéressante de notre point de vue pour le logement des gardes (ibid . 011460 à 1465, 1803, 1804).

Il faut y ajouter les papiers du bailliage de Versailles . Quoiqu'incomplets, y sont conservés encore les registres de réception des gardes (Archives des Yvelines, 2B 1169 et 1170) . Pour l'étude de l'aspect répressif, on est plus démuni : il n'y avait pas d'audience particulière pour juger les délits en matière de chasse et d'eaux et forêts.

Mais on peut tenter une autre approche sur les hommes, leur milieu social, leurs conditions d'existence à partir des registres paroissiaux, moyen de reconstituer les familles, des fonds notariaux, où l'on peut puiser contrats de mariages, inventaires après décès, partages de successions . Sources très riches : je n'ai pu qu'effleurer l'état-civil - il faudrait multiplier les monographies de familles, comme celle qu'a tentée D .J . Jalabert sur les Boutard (2) , effectuer des sondages chez les notaires de la région.

LE CORPS

Les gardes des parcs se sont multipliés au XVlllème siècle : trois officiers, vingt-cinq gardes en 1746 ; sept officiers, quarante gardes à la Révolution, moitié à pied, moitié à cheval, et trois surnuméraires, sans compter une vingtaine de gardes entretenus par le domaine pour la surveillance des bois que le roi avait acquis hors des parcs (Fausses-Reposes, Meudon) ; cet accroissement va de pair avec un durcissement en matière de chasse, les parcs ne s'étant étendus durant cette période que par l'acquisition de Glatigny en 1766 131. Ils étaient tous nommés sur commission du gouverneur, sauf le commandant des gardes, lieutenant des chasses au XVlllème siècle, qui fut après 1760 pourvu par commission royale . Cette dernière charge — d'autant plus importante que le lieutenant des chasses était aussi depuis le début du règne de Louis XV garde-marteau des Eaux et Forêts et inspecteur des fermes du domaine de Versailles — fut successivement confiée à Geoffroy de la Roche, aussi concierge de la Ménage- rie (1680-1710), qui fut semble-t-il remplacé par un certain Louis Le Roy, sieur d'Annesi !^', puis à Charles-Nicolas Le Roy (vers 1720-1753) et son fils Charles-Georges (1753-1789), auquel succéda le sous-lieutenant Pierre Boullemer de la Martinière (1789-1792) . Elle fut particulière- ment illustrée par Charles-Georges Le Roy, philosophe et physiocrate, ami d'Helvétius et Diderot, auteur de Lettres sur les animaux, collaborateur de L'Encyclopédie (on lui doit notam- ment les articles sur la forêt et sur les chasses : faisanderie, garenne, gibier).

Plusieurs officiers assistaient le lieutenant des chasses : un sous-lieutenant, place occupée pendant la majeure partie du XVlllème siècle par la famille Boullemer de la Martinière — François (vers 1730-1767), Pierre son neveu (1767-1789), puis le fils de celui-ci Pierre-Charles — et un

(2) D .J . JALABERT . — L'administration des plaisirs du roi .. . à travers la famille Boutard . — Revue forestière française, n c 3, 1975, pp. 185-191.

(3) La première liste des gardes conservée date de 1746, BMV ms . 24 P, pour 1790, AN 01 1033 n° 138.

(4)

Nature, loisirs et forêt LES PARCS ET

L'IMPLANTATION DES GARDES AU MILIEU DU XVllle SIÈCLE (d'après un état de personnel de 1765, Bibi . de Versailles ms . 23 P).

Q Implantation des gardes F FAISANDERIES

Bois

puis plusieurs gardes généraux ; à la veille de la Révolution, il y en avait un dans le petit parc, deux dans le grand parc, un à Marly, un à Glatigny, plus un garde traversier pour les bois hors les parcs.

L'avancement se faisait à l'ancienneté . Les gardes commençaient comme surnuméraires, dans l'attente d'une place vacante ; au terme de cet apprentissage, ils recevaient commission du gouverneur et servaient comme garde à pied, puis comme garde à cheval . Certains parvenaient même à devenir garde général . Cette promotion se produisait généralement pour des familles qui avaient fait leurs preuves : Noël Boutard, garde depuis 1709, a servi quarante ans sans dépasser le stade de garde à cheval, mais il aura un fils et un petit-fils gardes généraux . Un bel exemple de carrière est celui de Louis-Alexandre Pain, membre aussi d'une importante famille de gardes : il est placé comme surnuméraire en 1747 à la faisanderie de Rennemoulin où avait déjà servi son père, poste où il reste jusqu'à sa mort ; garde à pied en 1752, garde à cheval en

1761, il obtient les faveurs du gouverneur de Versailles qui lui confie son équipage de chasse, ce qui lui vaut l'habit de garde général en 1770(5). En revanche, les plus hauts postes se sont perpétués dans les mêmes familles depuis le début du règne de Louis XV.

En général, les gardes restaient en fonction jusqu'à la fin de leur vie : en 1772, il faut donner un adjoint à Bourdelet, installé à la Ménagerie dans le petit parc, parce que trop âgé — il meurt en

1773, âgé de 78 ans et presque aveugle(6) ; le garde de la porte de Pissaloup meurt en 1788 à l'âge de 84 ans (') . À condition bien sür que les services soient jugés satisfaisants . Un Chauvel qui a besoin de pénitence ,> est envoyé en 1771 dans un poste lointain, à Sainte-Gemme au bout de la forêt de Marly, avant d'être renvoyé l'année suivante, tandis que les frères Gosset sont placés punitivement au régiment de Noailles (8) .

(5) Voir les registres de réception des gardes, ADY 2B 1169 et 1170 ; sur la promotion de Pain comme garde général, AN 0 1 287 n° 280 . Il n'en a d'abord que le titre, il en aura les appointements en 1773 à la mort de Guillaume-Noël Boutard . AN 0 ' 285 n° 274.

(6) Octroi d'un surnuméraire, AN 0'285 n° 263 pension S la veuve Bourdelet . AN 0 ' 288 n° 312.

(7) AN 0 ' 808 n° 75.

(8) Renvoi de Chauve) . AN 0 1 285 n° 247 et 265 ; des Gosset, AN 0'285 n° 278.

575

2 km

0 Sèvres

de t

~~ MARLY 1arly

r 7

r t

\ Rennemoulin Noisy ~~~ -' r

\ E Villepreux ~

Ô

/

O 1 Boisd'Arcy r~.

Meudon Glatigny 1

r PETIT

PARCE O O

VERSAILLES Montreuil

Trappes

R .F.F. XXXVIII - 6-1986

(5)

V. MAROTEAUX LES ATTRIBUTIONS

Les gardes devaient d'après leurs commissions « veiller à la conservation du gibier dans l'étendue tant des plaines des terres et seigneuries de Versailles, Marly et dépendances que des bois enfermés dans les parcs desdits châteaux . . ., empêcher qu'il ne soit rien coupé . dégradé dans lesdits bois, pris . tué . ny enlevé aucun gibier, ny contrevenu en aucune manière aux ordonnances sur le fait des chasses et plaisirs de Sa Majesté . et en cas de contravention faire les procès-verbaux en bonne forme »

Quoique rapidement évoqué, leur rôle en matière d'Eaux et Forêts était cependant important, dépassant largement la simple police — cette fonction apparaît même comme secondaire, si l'on en croit la faiblesse répressive dont témoignent les archives du bailliage . En dehors des ventes ordinaires, l'entretien des bois se faisait sous la direction des gardes généraux, pour tous les travaux de recépage, essouchage, échenillage ; ils étaient chargés de l'exploitation des chablis, bois morts, ainsi que de petites coupes qui échappaient aux ventes (certaines remises notam- ment) . Ces bois, qui étaient façonnés au chantier des chasses à Noisy, servaient à fournir du bois de chauffage au personnel du domaine et aux indigents, à fabriquer des treillages, des pièges, éventuellement à faire des réparations aux bâtiments . S'y ajoutaient aussi de petits travaux de replantations(10) . Les plantations importantes étaient cependant confiées à des entrepreneurs — près du quart des bois du domaine à la Révolution provenait des plantations royales ; passé le délai d'entretien par l'adjudicataire, la surveillance en revenait aux gardes du triage.

Ces gardes restaient néanmoins surtout orientés vers les chasses, comme en témoignent leurs commissions et leur répartition (cinq seulement pour toute la forêt de Marly) . II fallait bien sûr réprimer les braconnages, veiller à l'exécution des contraintes imposées aux exploitants des parcs (interdiction de nettoyer les grains à partir du mois de mai, de récolter sans l'autorisation des gardes . . .) mais aussi entretenir le gibier pendant l'hiver (enlèvement des neiges, nourriture), détruire les animaux nuisibles, faire des chasses pour la table du roi ou du gouverneur . Des élevages étaient faits pour le petit gibier de plaine sous la direction des gardes des trois faisanderies des parcs.

Pour l'exécution de ces travaux, le domaine employait une trentaine de journaliers, aussi appelés garenniers, qui servaient aussi bien pour les chasses que pour l'entretien des parcs, le façon- nage des bois 111 '.

LA SITUATION MATÉRIELLE

Le lieutenant des chasses avait une situation enviable : des appointements nominaux de 3 000 livres, que des augmentations et suppléments portaient à 4 800 livres en 1779, plus 1 200 livres en tant que garde-marteau . II y ajoutait des pensions qui lui assuraient 10 000 livres l'an à la veille de la Révolution "2) . Le sous-lieutenant était moins gâté avec 2 000 livres jusqu'en 1785 ; ses appointements furent alors portés à 3 200 livres 1131 . Quant aux gardes généraux, ils recevaient 1 550 livres.

(9) Textes de commissions de gardes pour le règne de Louis XIV en ADY 2B 339 ; pour le XVlllème siècle, voir les registres cités en note 5.

(10) Pour le détail de ces travaux, les certificats de dépenses des chasses constituent la meilleure source : ils sont conservés pour les années 1786 a 1790, AN 0 1 807 a809.

(11) Etats de présence pour l 'année 1788, AN 0 1 808 n " 216 a 242.

(12) On trouvera un état des appointements pour le personnel du domaine tels qu'ils ont etc fixés en 1779 en AN 0 1 3913, dossier 2bis . Le lieutenant des chasses ne recevait que 2 100 livres de pension en 1783 ; elle fut alors portée a 4 000 livres . .. Le sieur Le Roy est fort peu a son aise prècsait-on dans la demande . AN 0 1 288 n° 485.

(6)

Nature, loisirs et forêt

Les gages du simple garde étaient sensiblement inférieurs, et restèrent fixés jusqu'à la Révolu- tion à 25 sols par jour pour les gardes à pied (460 livres par an), 35 sols pour les gardes à cheval (640 livres) . Mais un supplément leur était payé sur le budget des chasses, de 40 à 100 livres en 1788 ; et les plus anciens touchaient une prime dite des « Eaux et Forêts ' qui montait à 150 livres . Plus, pour tous, des fournitures en nature : trois cordes de bois, cinq cents fagots à la veille de la Révolution qui pouvaient équivaloir à plus de 200 livres en argent . Cela faisait un revenu global de plus de 1 000 livres pour un garde à cheval en fin de carrière (14) . Les journaliers des chasses, quant à eux ne touchaient que 18 sols par jour, puis 20 sols après 1779, qui ne leur étaient comptés que les jours ouvrables (t5).

Des gratifications occasionnelles s'ajoutaient aux appointements . Par exemple au moment du mariage : en 1755, le fils du garde général Bonnard reçoit 800 livres avec la promesse de la première place vacante, mais l'argent ne fait pas tout . . . Le mariage n'a pas lieu, la fille o ayant trouvé le prétendant trop laid, le goût nécessaire pour l'union conjugale ne s'étant pas rencon- tré ; une autre fois, quatre à cinq louis (soit une centaine de livres) sont accordés à un Chauve) pour son mariage avec la fille d'un officier des chasses de Saint-Germain (16 ) . Le domaine payait aussi les frais funéraires — on comptait pour cela 50 livres par garde en 1761 (17 ) ; et l'habitude s'imposa en outre au XVlllème siècle de verser une pension aux anciens gardes qui se retiraient ou à leurs veuves, puisque le plus souvent ils restaient en place jusqu'à leur mort . Ces pensions étaient de 150 livres pour les gardes à pied, 200 pour les gardes à cheval et 250 pour les gardes généraux, mais elles pouvaient être augmentées pour des familles peu aisées : la veuve de Chavignac, garde général mort en 1761, ayant cinq enfants et aucun bien, se voit allouer 300 livres dont 100 réversibles sur une fille infirme . Des secours occasionnels pouvaient aussi être accordés, tels ces trois louis que le gouverneur octroyait en 1764 à la veuve Deshaies, de la famille des Soudé, tombée dans l'indigence(18) .

Les gardes étaient habillés et logés . L'habit était renouvelé tous les deux ans ; il était bleu avec parements et collets écarlates, la culotte de même, les guêtres de coutil blanc, la veste de drap écarlate ; par dessus, la bandoulière, au bout de laquelle étaient gravées les armes royales, et un ceinturon en buffle ; sur la tête, un chapeau galonné « demi-castor, bordé d'argent » . Les gardes avaient droit aussi à des surtouts et à des manteaux ; ceux-ci étaient de drap bleu, avec un écusson de soie brodé, ils n'étaient renouvelés que tous les sept ans (19) . Les gardes à cheval recevaient pour mettre sur leurs montures une paire de paniers couverts de veau noir, une plaque de fer numérotée à leur nom, et sous la selle une croupière de drap bleu, galonnée d'argent pour les gardes généraux(2°) .

Des logements leur étaient attribués, aux portes des parcs (une partie, principalement sur les grands axes de circulation en était occupée par des gardes suisses), dans les faisanderies ou dans d'anciennes fermes suffisamment écartées des villages, comme celle de la Grange-Lessart dans le petit parc, près de Satory, où logeait le sous-lieutenant . On possède les projets pour un logement établi sous Louis XVI à la nouvelle porte du Chesnay (1779) : le logement est à deux étages, avec au rez-de-chaussée la cuisine et une chambre, et deux chambres à l'étage, l'escalier au milieu ; l'écurie et une étable sont attenantes ; autour de la cour close de murs, on

(14) D'après les comptes du domaine (AN 0 1 3983 pour 1788) et pour les gratifications sur le budget des chasses, AN 0808 n° 26

a 114 . On trouve une liste des fournitures de bois au moment de la Révolution en ADY 1Q 666.

(15) AN 0 1 287 n° 459.

(16) AN 0 1 287 n° 87, 90, 198.

(17) AN 0 1 287 n° 141 . C'est encore la même somme qui était payée en 1788 pour l'inhumation de Butand, garde de Pissaloup, AN 0 1 808 n° 76.

(18) Tous les octrois de pensions sont conservés en AN 0288 (pour celle de la veuve Chavignac, n° 162) . Pour le secours accordé

a la veuve Deshaies . AN 0287 n° 202.

(19) ,. Prix que peut revenir un habillement complet pour les gardes des chasses des parcs „ : l'évaluation monte à 420 livres, AN 0 1 3974 dossier 5 . Mémoires de fournisseurs, AN 0 1 807 n° 257, 258, 266, 267.

(20) AN 0 ' 807 n° 270 .

577

(7)

V . MAROTEAUX

trouve encore une grande grange, un toit à porc, des lieux d'aisance 12') . Mais c'était un peu un projet idéal ; les logements étaient souvent très petits : Pierre-Etienne Pain, garde à la fausse porte de Trappes, pouvait se plaindre, en 1778, de n'avoir qu'une seule pièce pour toute sa famille, et il n'avait pas de grange, ce qui l'obligeait à louer une maison au village voisin pour serrer ses grains . Même son de cloche dans une lettre de Charles-Georges Le Roy de 1781 sur le logement du Valjoyeux : « Le bâtiment est on ne peut plus mal construit . On est toujours prêt à se casser la tête en y entrant. On peut à peine se tenir debout dans une très petite chambre ; il n'y a pas assez d'espace pour séparer les filles d'avec les garçons » (22) . Au logement vint s'ajouter une surface croissante de terres, complément très appréciable de revenu, puisque chaque garde disposait au moment de la Révolution de 6 à 10 arpents de terre (3 à 4 hectares), plus un droit de pâturage sur les terres de la ferme voisine, ce qui leur permettait d'entretenir quelques têtes de bétail ; à l'occasion, ils n'hésitaient pas à les mettre dans les bois même non défensables, si l'on en croit les habitants de Vaucresson et des paroisses voisines : en 1790, ils se plaignent des gardes-chasse « qui prétendent seuls avoir le droit de faire manger par leurs bestiaux non seulement les herbes qui croissent sous ces grands bois (où ils avaient été pris en délit), mais même les bois au-dessous de cinq ans . . . »1231.

Les garenniers étaient aussi logés, dans des conditions extrêmement précaires dans d'anciens poulaillers de la Ménagerie : « Il est inconcevable, rapportait l'architecte Heurtier en 1777, que des hommes puissent habiter un endroit dont vous ne voudriés même pas faire un chenil s'il

vous appartenoit » ; ce à quoi le lieutenant des chasses répondait, non sans un certain cynisme : Les garenniers y sont sans doute fort mal logés, mais ils y vivent, y vivent même longtemps et y peuplent beaucoup . Il n'y a guère que la population des lapins qui aillent au-delà . Ces deux objets essentiels de la nature humaine étant remplis, il paroît inutile de changer l'état des choses » (24(

Le lieutenant des chasses avait quant à lui un grand logement près du château (dans l'hôtel dit de l'ancien gouvernement), ainsi qu'un pavillon et un jardin à la lisière du petit parc, à la fausse porte de Buc

LE MILIEU SOCIAL

Au sein des autres classes rurales, les gardes formaient-ils un milieu spécifique ? Ils se définissaient déjà en quelque sorte négativement par rapport aux populations villageoises, par des relations souvent conflictuelles . Leur rôle était en effet perçu comme oppressif, on leur reprochait leur arbitraire (ils étaient crus sur parole) : « Personne n'ignore que la parole d'un simple garde dirigée contre un particulier suffit pour conduire en prison le soutien de toute une famille » `"" . D'où les violences dont ils étaient parfois l'objet : en juin 1789, un Boutard fut même assassiné par deux braconniers qu'il avait surpris '27 '.

Le plus souvent, on était garde de père en fils : une bonne partie des places était au XVlllème siècle monopolisée par des dynasties comme celles des Boutard ou des Pain . Pourtant, il y avait régulièrement de nouveaux venus . Le recrutement se portait volontiers sur d'anciens militaires : le premier des Boutard, Noël, fut d'abord garde française, et on peut aussi citer Didier Junot, né

(21) AN 0 ' 1803 n" 55 et 56.

221 AN 0 ' 1804 7 37 et 160.

(23) ADY A 41 : plainte des habitants de Vaucresson . ADY 2B 1069.

(24) AN 0'1803 n° 494 et 495.

25) Almanach de Versailles, annee 1775 . Pour le pavillon de la porte de Buc attribué au lieutenant des chasses, AN 0 ' 287 n " 507.

26) M . THENARD . — Bailliages de Versatile et Meudon les cahiers ]de doléances] des paroisses . — Versailles . 1889 . p . 87 (cahier de Rennemouhn).

(8)

Nature, loisirs et forêt

en 1735, qui fut maréchal des logis, entra au régiment de Noailles, avant d'obtenir en 1785 du prince de Poix, gouverneur de Versailles (qui était un Noailles), une place de garde dans le

parc(28) .

Souvent aussi le gouverneur pourvoyait ses familiers : un de ses postillons avait en 1746 l'expectative d'un poste(29) ; Claude Charlot nommé en 1754, de même que Jacques Noël, traversier des dehors en 1786, étaient d'anciens piqueurs du gouvernement (30) ; peu avant la Révolution, le lieutenant des chasses plaçait son cocher, Lapierre, à la porte du Trou-Salé 13U . Aux postes supérieurs, les Le Roy comme les Boullemer de la Martinière appartenaient à des

familles de receveurs seigneuriaux ; un Boullemer était en 1679 receveur général de la seigneurie de Chantilly — des cousins y occupaient d'ailleurs au XVIllème siècle la charge de lieutenant des chasses des Condé (32) Charles-Nicolas Le Roy et son frère Adrien, garde général des parcs jusqu'à sa mort en 1741, étaient fils d'Adam Le Roy, receveur de la seigneurie de Charmont près de Magny-en-Vexin (33) . II y eut même un garde d'ascendance noble, de Charry, ce qui lui valut le titre de garde général en 1761, quoiqu'il ait eu « plus de noblesse que de talens pour être officier des chasses . l'expérience ne fut pas renouvelée(34).

Géographiquement les familles de gardes ne semblent pas avoir été souvent originaires de la région : Noël Boutard était fils d'un laboureur de Saint-Martin de Boscherville en Normandie, les Chauve) étaient issus d'un faisandier des environs de Falaise(35)

Quand ils se mariaient, c'était très souvent dans des familles de gardes, parfois, ils s'alliaient aussi avec les Suisses qui gardaient les châteaux et les parcs (36) . Il en est cependant qui arrivaient à se trouver de bonnes alliances chez les fermiers royaux, comme Noël Boutard qui épousait en 1713 Marie Robine, fille de François, marchand-laboureur à Rennemoulin, ou Louis- Alexandre Pain, marié d'abord lui-aussi à une Robine, puis en secondes noces en 1776, à la fille d'un riche fermier de Villepreux, Jacques Bon, qui ne lui apporta pas moins de 22 000 livres (37) .

Avec Louis-Alexandre Pain, ou avec ce Pierre Pardon qui épousait en 1713 la fille d'un entrepreneur

300 livres de Cela se reflète dans précieuses indications, fonds et immeubles .

le cas du lieutenant des chasses : pour Charles-Nicolas Le Roy, un 23 800 livres et une fortune totale évaluée au moment du partage à 150 000 livres ; pour son fils, mort en novembre 1789, un inventaire de plus de 25 000 livres,

(28) D'après un certificat de service de Junot de décembre 1792, ADY 10 666.

(29) BMV ms . 24P.

(30) Sur Charlot, « connu de M . Le Roy pour excellent sujet », AN 0 1 285 n° 71 . Noël est mentionné dans le certificat de service de Junot.

(31) AN0 1 1804 n"414.

(32) Chantilly. archives du Musée Condé . B 64 . Une tille du sous-lieutenant Pierre Boullemer épousa en 1786 son cousin Jean- Alexandre, lieutenant des chasses à Chantilly, AMV mariages Notre-Dame, 1786, fol . 34.

(33) D'après le contrat de mariage d'Adrien Le Roy . AN minutier central LXXXV n°424 (5/6/1728).

(34) AN 0 1 285 n" 151 : 0 1 288 n° 218 : '. Le comte de Noailles [gouverneur de Versailles] ne proposera plus jamais aVotre Majesté de gentilhomme pour garde de son parc, cela est sujet à trop d'inconveniens

(35) Sur 3outard, Jalabert, art . cit sur les Chauve), ADY étude Bekelynck 24/2/1727 (mariage d ' Henri Chauvel).

(36) Dans la famille Chauvel par exemple, Henri épouse une fille d'André Dumontier, garde à la Ménagerie (contrat cité note précédente), son frère ( ?) Nicolas une fille de Noël Boutard (cf . son inventaire après décès, ADY étude Huber, 17/8/1753) . En 1763, comme on l'a déjà vu, un autre Chauvel se marie avec la fille d'un officier des chasses de Saint-Germain, AN 0 1 287 n° 198.

On pourrait citer aussi plusieurs exemples d'alliance avec les Suisses ; le sous-lieutenant Pierre Boullemer lui-même avait épousé la tille d'un Suisse, Catherine Dessingy, AMV mariages Notre-Dame, 1758, fol . 19.

(37) ADY étude Huber . 5/2/1713 : étude Vidier (à Villepreux), 12/6/1780.

(38) ADY étude Huber, 13/7/1713 . En 1715, ce Pierce Pardon et son père, tous deux gardes a la faisanderie de Moulineau, prenaient à bail la ferme du Trou-d ' Enfer dans le parc de Marly pour 2 800 livres. AN 0 3933.

579

des bâtiments du roi dotée de 12 000 livres — lui-même recevant de son père rente'33 ) —, on se hisse au niveau des villageois aisés, sinon du grand laboureur.

les fortunes, pour lesquelles les inventaires après décès apportent de quoiqu'ils ne portent que sur les biens mobiliers à l'exclusion des biens-

Il faut mettre à part inventaire montant à

(9)

V. MAROTEAUX

avec une bibliothèque de quelque 3 000 volumes . Ce dernier avait à Montreuil une maison de plaisance, dans le jardin une orangerie, une serre chaude ; il entretenait deux domestiques, un cocher, une cuisinière, un jardinier, témoignages d'un train de vie tout « bourgeois 1391 . Mais avec près de 20 000 livres de meubles, argent et dettes actives, la succession de Louis- Alexandre Pain n'était pas très inférieure . Autre bel inventaire, celui dressé à la mort de sa femme pour Pierre Quinebaux, successeur de Pain à la faisanderie de Rennemoulin (mais il n'était pas garde général), en 1788, s'élève à environ 13 000 livres . Tous deux, ils étaient à la tête d'une véritable petite exploitation agricole, avec un train de culture, plusieurs têtes de bétail . Chez Pain par exemple, quinze vaches et un veau, huit agneaux, trois chevaux ou juments . . . ; et il laissait à sa mort (survenue au mois de juin 1780) onze arpents de terre semés en grains d'hiver, trente arpents en grains de mars, vingt en prés ou fourrages : si l'on ajoute les terres déjà dépouillées, il devait exploiter une quarantaine d'hectares . Les inventaires témoignent au surplus d'intérieurs assez cossus, même s'ils ne pouvaient rivaliser avec ceux du lieutenant des chasses, avec des attiques de cheminées, des trumeaux et des dessus de porte peints, des fauteuils tendus de velours d'Utrecht, des tapisseries d'indienne ; ils montrent aussi l'existence de liquidités importantes (3 000 livres pour les deux) 1401

Ce sont deux cas semble-t-il exceptionnels . La plupart des inventaires de garde retrouvés s'avèrent en effet sensiblement inférieurs : un groupe autour de 6 000 livres témoigne encore d'une relative aisance (successions d'Adrien Le Roy, frère de Charles-Nicolas, d'Henri Chauvel, garde à la faisanderie de la Ménagerie, de Jean Germain, garde à la porte de la Boulle) 1411 Étienne Pain, père de Louis-Alexandre, laissait déjà moins (3 300 livres en 1747) . Et nombre de gardes n'avaient que des biens fort modestes, 1 600 livres pour Noël Boutard mort en 1753, à peine plus de 1 000 livres pour Jacques-Paul Lecomte, garde porte de Saint-Cyr, en 1757, et pour le vieux Bourdelet de la Ménagerie en 1773 1421 .

Chez tous ces gardes, guère de différences au point de vue du mobilier ou des ustensiles de ménage ; les concessions au superflu sont rares, le seul meuble parfois un peu coûteux est le lit qui avec sa courtepointe pouvait atteindre 150 livres ; quand il y a des tentures, ce sont de vieilles tapisseries d'Elbeuf ou de Bergame et la décoration se limite souvent à quelques estampes en général sur des sujets de dévotion (chez Germain, ce sont deux Saint-Suaires brodés en soie et or sur satin, petite touche de « luxe >>), sujets de dévotion qu'on retrouve dans les rares livres qu'ils pouvaient posséder.

Tous ont également quelques bêtes, vaches, moutons, porcs, volailles — Bourdelet avec seule- ment six poules fait exception — voire des abeilles comme Chauve) qui a cinquante ruches dans son jardin, quelques muids de vin de pays ou de cidre dans la cave (jamais pour plus de 70 livres ; à titre de comparaison, Charles-Georges Le Roy avait dans sa cave pour près de 6 000 livres de vins de toutes provenances), sans compter les équipements indispensables à leur métier comme les fusils et autres couteaux de chasse.

C'est surtout la capacité à thésauriser qui fait la différence entre les uns et les autres, soit en liquide (pas moins de 2 605 livres chez Chauve)), à un moindre degré en argenterie (on en compte pour 900 livres chez Germain) : Bourdelet n'avait qu'une avance de 6 livres en monnaie et son argenterie n'était pas évaluée à plus de 20 livres ; Lecomte et Boutard étaient endettés et n'avaient pas un sol de liquide.

(39) ADY étude Bekelynck . 25-28/9/1753 . 11-26/11/1789.

(40) ADY étude Vidier, 12/6/1780, 6/9/1788 . Un grand fermier pouvait laisser des successions bien supérieures : Jacques Lévéque, fermier du roi à Rennemoulin, laissait en 1773 pour 42 700 livres de biens meubles, ADY étude Bekelynck, 15/12/1773 en revanche le fermier de Voluceau, Jacques Bobine, beau-frère de Noél Boutard, ne laissait que 17 320 livres, ADY étude Huber, 14/12/1759.

(41) Inventaire de Le Roy, ADY étude Savouré, 16/6/1741 Chauve), ADY étude Bekelynck, 19/5/1749 ; Germain, ADY étude Savouré, 29/5/1760.

(42) Inventaire de Pain, ADY étude Bekelynck, 23/8/1757 Boutard, etude Huber, 17/8/1753 Lecomte, même étude, 6/6/1767

(10)

Nature, loisirs et forêt

Il ressort de cette étude que les gardes constituaient un milieu assez fermé, quoique les fortunes traduisent une hétérogénéité à l'origine de laquelle des origines sociales souvent disparates ne sont sans doute pas étrangères . Il y avait déjà un monde entre l'intime ami de Diderot et fin lettré qu'était Charles-Georges Le Roy, au train de vie mondain, et le commun des gardes à l'écriture souvent incertaine et dont la fortune s'affichait rarement si elle n'était pas toujours négligeable . Mais au sein des gardes mêmes, certains s'élevaient à peine au-dessus des journaliers — ainsi Bourdelet qui a d'ailleurs deux petits-fils journaliers aux Loges, au sud de Versailles, et un fils employé à la manufacture des toiles peintes de Jouy — tandis que d'autres par leur mode de vie et leur fortune étaient beaucoup plus proches du milieu des grands fermiers, ainsi Pain ou Quinebaux.

Incontestablement, certains partaient avec plus de chances que d'autres de devenir un jour officiers ; on a vu le cas du garde général de Charry, dont la promotion n'était due qu'à la noblesse ; de même, les Le Roy et Boullemer, qui ont monopolisé les premières places, étaient issus des couches supérieures du monde rural . L'exemple de familles comme les Boutard, les Soudé, les Pain, parvenus, en général après une génération, à des places de gardes généraux montre malgré tout une relative possibilité d'ascension.

Et la situation de ces gardes reste dans tous les cas relativement privilégiée (comment expliquer autrement la permanence des familles au XVIllème siècle ?) : ils avaient le logement, quelques hectares de terres, ils disposaient d'un emploi stable ; l'administration du domaine était attentive à son personnel, mais aussi aux familles (au travers des pensions et secours, des aides apportées en cas de mariage ou de décès) . C'était beaucoup par rapport à la plupart des villageois du cru, dans une région où le roi détenait la majeure partie des propriétés et où les trois-quarts de la population étaient constitués de journaliers et d'indigents, c'était sans doute aussi une situation supérieure à celle du sergent-garde moyen d'une maîtrise . La comparaison s'imposerait plutôt avec les gardes d'autres grands domaines princiers ou seigneuriaux.

V . MAROTEAUX Conservateur aux Archives nationales

13, rue Gallieni 78000 VERSAILLES

581 R .F .F. XXXVIII - 6-1986

Figure

Updating...

Références

Updating...

Sujets connexes :