IN MEMORIAM
D. Machover1, J.-L. Misset2, M. Schneider3
1Hôpital Paul-Brousse, 14, avenue P. Vaillant-Couturier, F-94804 Villejuif, France
2Hôpital Saint-Louis, 1, avenue Claude-Vellefaux, F-75010 Paris, France
3Centre Antoine-Lacassagne, 33, avenue de Valombrose, F-06189 Nice cedex 02, France Correspondance :[email protected]
Georges Mathé. Un grand maître de la cancérologie vient de nous quitter.
Avec le Pr Georges Mathé disparaît un des meilleurs représentants de la grandeur de la médecine, à laquelle il a consacré son existence. Il est décédé à 88 ans à l’hôpital Paul-Brousse de Villejuif.
Pionnier de la cancérologie en France, Mathé fait partie du cercle très restreint des médecins qui ont inventé cette discipline au plan international.
Georges Mathé est né le 9 juillet 1922 à Sermages dans la Nièvre. Il a fait ses études de médecine à Paris pendant la guerre de 1939–1945. En première année, il est nommé médecin auxiliaire et se retrouve infirmier dans les sous-sols de la faculté de droit. Arrêté par les Allemands, il est envoyé en Pologne d’où il reviendra rapidement au moment de l’arrivée de l’armée russe dans ce pays.
Il est reçu premier au concours de l’internat de Paris en 1948 et choisit le service de Paul-Chevallier à l’hôpital Broussais où il s’initie à l’hématologie. Ensuite, il deviendra interne de Jean Hamburger à l’hôpital Necker avec lequel il a travaillé, dès 1952, sur le métabolisme de l’eau. Hamburger l’incite à passer un an chez Louis Pasteur Vallery-Radot où il a été stagiaire de recherche dans le laboratoire de recherche physiologique que dirigeaient Bernard Halpern et Baruj Benacerraf qui l’intéresseront à l’immunologie, discipline dans laquelle Mathé avait une érudition particulièrement grande. Chef de clinique chez Jean Bernard, Mathé commence à s’intéresser aux leucémies, puis décida d’étudier leurs traitements, alors à leurs débuts à New York, où il devintfellowde recherche pendant un an chez Joseph Burchenal et David Karnovsky au Memorial Sloan-Kettering Cancer Center. À son retour chez Jean Bernard à l’hôpital Saint-Louis, il devint directeur adjoint du Centre de recherches sur les leucémies et les maladies du sang et de l’association de recherche Claude Bernard–Institut national d’hygiène, entre 1954 et 1958 puis, il est nommé professeur agrégé de cancérologie expérimentale à la faculté de médecine de Paris.
En 1959, alors qu’il travaille sur les greffes incompatibles de moelle osseuse, on lui confie six physiciens accidentellement irradiés dans une centrale nucléaire en Yougoslavie. Il décide de les traiter à l’institut Curie. Un des malades meurt. Il traite et guérit par greffe de moelle osseuse les autres qui avaient reçu des doses infralétales d’irradiation ; il a pu prouver que les cellules qui circulaient pendant un certain temps chez ces receveurs étaient bien originaires du donneur (un de ceux-ci était Léon Schwartzenberg qui fut son assistant). Depuis 2007, un institut porte son nom à Belgrade.
En 1961, il intègre l’institut Gustave-Roussy de Villejuif, alors dirigé par Pierre Denoix, où il fonde le service d’hématocancérologie. Quelques mois plus tard, il fera construire à Paul-Brousse un grand centre de recherches sur le cancer qu’il dirigea : l’Institut de cancérologie et d’immunogénétique (ICIG) associant l’unité de recherche Inserm 50, le laboratoire associé 189 du CNRS, un secteur exempt de germes pathogènes de cinq chambres pour les greffes et une grande salle de cours où chaque semaine se tient le certificat de cancérologie expérimentale, sous l’égide de la faculté Paris-XI, recevant les plus grands chercheurs nationaux et internationaux. Ce certificat a été pendant de nombreuses années le seul cours français de cancérologie et la quasi-totalité des cancérologues du pays en ont été les élèves.
En 1963, Georges Mathé, qui le premier a décrit la GvH, réalise la première greffe de moelle osseuse allogénique au monde chez un étudiant en médecine de 19 ans, en rechute d’une leucémie aiguë lymphoblastique, qui reçoit une irradiation corporelle totale puis la moelle compatible d’un de
Cet In Memoriam est à l’origine publié dans le Bulletin du Cancer, Volume 98, numéro 1, janvier 2011
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Oncologie (2011) 13: 3–5
© Springer-Verlag France 2011 DOI 10.1007/s10269-011-1982-3
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ses frères. Il subit une réaction modérée du greffon contre l’hôte et sera pendant 20 mois en rémission complète de la leucémie, avec un sang qui sera la chimère hématologique de son donneur. Il meurt 20 mois plus tard en rémission d’une lésion virale cérébrale que l’on a attribuée à une GvH subaiguë.
Georges Mathé recevra beaucoup plus tard, en 2002, pour ces travaux, le prix Medawar décerné par la Société internationale de transplantation. Ces études sur l’immunothérapie adoptive seront éga- lement suivies d’essais concernant l’immunothérapie active par des stimulants non spécifiques comme le BCG ou spécifiques, avec des cellules leucémiques atténuées, ce qui a permis l’initiation à l’immunothérapie des cancers, aujourd’hui largement utilisée sous diverses formes en thérapeu- tique humaine. Il a également contribué à la description de plusieurs maladies cancéreuses et a largement contribué à l’invention de plusieurs méthodes de chimiothérapie et à la sélection et au développement clinique de nouveaux médicaments aujourd’hui couramment employés.
En 1966, il est nommé professeur de la chaire de cancérologie expérimentale, et sa leçon inau- gurale en 1967 a été magistrale.
Quelques années plus tard, il quitte l’institut Gustave-Roussy et fonde le service des maladies sanguines et tumorales à l’hôpital Paul-Brousse qu’il dirigera jusqu’à sa retraite en 1990.
Au début des années 1960, Georges Mathé savait que le renouveau de la médecine et de la recherche biomédicale française, qui étaient alors dans un grand dénuement, nécessitait la création de structures organisées adaptées à son développement. Il a pu en tant que conseiller technique du ministre de la Santé, Raymond Marcellin, entre 1964 et 1966, organiser un système associant la clinique, la recherche et l’enseignement. Il a largement contribué à la création de l’Inserm dont il a été vice-président et membre du conseil scientifique entre 1964 et 1974. Il a été aussi un des importants créateurs de l’Organisation européenne pour la recherche et le traitement des cancers (OERTC). Il a également participé à la création, à Lyon, du Centre international de la recherche sur le cancer (CIRC).
Il a créé, à Nice en 1975, la Société de médecine interne cancérologique (SMIC) qu’il transformera en 1980 en European Society for Medical Oncology (ESMO) qui compte actuellement plus de 15 000 membres. Il est porteur de très nombreuses distinctions scientifiques : il est commandeur de la Légion d’honneur, grand officier dans l’ordre national du mérite, commandeur de l’ordre national du mérite de la République italienne et membre de l’ordre du drapeau yougoslave.
Il a été à l’origine de plus de 1 000 travaux scientifiques sur les leucémies, l’immunothérapie adoptive et la maladie secondaire (GvH) et l’immunothérapie active dans les hémopathies et les tumeurs solides, les cytokines, les défenses immunitaires, la chimiothérapie, la stratégie thérapeu- tique dans de nombreux cancers…
Il a assuré la formation de nombreux élèves qui grâce à lui ont pu gravir les échelons universitaires et hospitaliers et s’exprimer dans plusieurs endroits en France ou à l’étranger, prolongeant l’envie de leur maître de guérir les malades atteints de cancer.
Racontée ainsi, la vie professionnelle de Georges Mathé pourrait paraître austère. Or, elle ne l’était pas du tout. Malgré la gravité du sujet qui nous préoccupait, l’ambiance du service était particuliè- rement sympathique et stimulante. Il avait inventé les « Symphagiums », forme inédite d’exutoire savant fait de réunions quasi quotidiennes où l’on parlait de médecine et de biologie autour de plats bio inventés par le patron et d’un peu de vin de Saint-Pourçain dont il se plaisait à prononcer le nom, à défaut de le boire. Au milieu de tout cela étaient données les conférences scientifiques les plus sérieuses. Sa préoccupation constante était en effet d’intégrer, de transférer les données du labora- toire à la clinique, toute innovation ou tentative qui ne trouvait pas sa justification dans des bases expérimentales solides étant pour lui vaine. C’est pourquoi il attachait sans doute plus d’importance encore à sa fonction de chef de laboratoire qu’à celle de chef de service. Il était cependant toujours disponible pour voir les malades et donner un avis, mais corrigeant ses collaborateurs qui cher- chaient et lui demandaient une « recette », les renvoyant à la recherche d’une compréhension et d’une connaissance plus approfondie au besoin en passant par le laboratoire. Avec les patients et leurs familles, il était d’une très grande humanité, toujours disponible, annonçant les mauvaises nouvelles avec une infinie douceur, franc sans jamais tuer l’espérance, présent et actif jusqu’au bout. De ce qui précède découle son aversion pour les conventions et les contraintes, sa détestation de la tyrannie des procédures et des statistiques. Il se voulait libre, libre de chercher des solutions plutôt que de renoncer, là où la médecine n’en n’avait pas encore, libre d’innover, d’essayer pour peu que la tentative ait une base scientifique et expérimentale sérieuse. La nature de Georges Mathé était celle d’un homme généreux et fidèle et qui savait comment séduire. Il nous manifestait son ouverture et sa confiance, son affection, avec, implicitement, le souhait d’établir une relation professionnelle forte et durable. Il était également fier des équipes infirmières et aides-soignantes qu’il avait contri- bué à former, dont il restait extrêmement proche et qui lui sont toujours restées fidèles.
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Nous, ses nombreux élèves, nous rappelons son adresse aux étudiants lors de sa leçon inaugu- rale en 1967 :
« Vous voyez donc, messieurs les étudiants, que le cancer sera la grande affaire des médecins de votre génération. Vos aînés n’ont pas résolu le problème, mais lui ont fait perdre son caractère monolithique et décourageant. Des voies d’abord sont maintenant reconnues. Nulle entreprise humaine n’offre aujourd’hui autant de possibilités à chacun d’entre vous d’exprimer ce qui en fait le plus irremplaçable des êtres. L’excitation intellectuelle, l’acharnement dans le perfectionnement, le plaisir de l’expérimentation, la satisfaction du geste thérapeutique se conjuguent pour former une équipe capable de ne rien laisser d’inexploré ou d’inutilisé. »
Maître, vous nous avez transmis votre envie de vaincre le cancer, et nous transmettons cette envie à nos descendants. Nous ne vous oublierons jamais.
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