points de vue
920 Revue Médicale Suisse – www.revmed.ch – 25 avril 2012
Les anciens Romains ne pouvaient pas être plus explicites en affirmant que «Senectus ipsa morbus est», que la vieillesse est en soi une maladie, puisqu’ils n’y voyaient que l’affaiblissement des fonctions vitales, la perte progressive de l’énergie quoti
dienne, l’enlaidissement de la personne par rapport à un modèle fondé sur la jeu
nesse et les idéaux physiques qu’elle était susceptible d’inspirer et de traduire en pra
tique. Une jeunesse, en somme, qui possé
dait de la force musculaire, de l’audace, et qui surtout possédait l’avenir. D’aucuns se donnaient la peine de prendre en compte la contrepartie de cette vision certes laté
rale de l’être humain, la peine ou la volon
té de se pencher sur l’influence des événe
ments tout autant sur les plus jeunes que sur les plus âgés de leurs concitoyens.
Que cela puisse entraîner la notion d’un héritage biolo
gique outrancier ou celle de chance, peu importe. Cela, en tout cas, semblait aller audelà de la richesse économique ou de la noblesse de la lignée, le vieillissement n’était pas esquivé par l’appartenance à une caste, ni par le fait d’exercer tel ou tel pouvoir public. Il ne pouvait donc pas se configurer en tant que processus égalitaire, déferlant sur les bons autant que sur les mauvais, sur les maîtres autant que sur les escla ves.
Toutefois, si l’on se donnait la peine, au
jourd’hui comme hier, de prendre en con si
dération le vieillissement dans toutes ses multiples facettes, on pourrait constater qu’il s’appuie sur une «architectonique» assez bigarrée. Tout d’abord, il semble s’appro
prier, même si d’une façon subtile et pres que imperceptible, une procédure sélective de haute qualité. Rien en définitive ne paraît laissé au pur hasard : la distribution des charges énergétiques est modifiée au fur et à mesure, non seulement par rapport au passage du temps, mais aussi par rapport aux circonstances et aux événements. Ce même vieillissement qui donc est «accusé»
de produire un raidissement incontour
nable, soit en ce qui concerne l’organisme physique, soit au point de vue mental, montrerait au contraire des capacités in
soupçonnées d’adaptation et de prompte adéquation. Si bien qu’un bon nombre de personnes jeunes n’arriveraient pas à un âge avancé, peutêtre à cause de cette inca
pacité à s’adapter au passage progressif du
temps et à la nécessité qui en découle d’une redistribution continue des charges et des investissements énergétiques.
Toujours estil que la personne jeune doit vite renoncer à programmer son avenir ou, si l’on préfère, sa richesse énergétique, et cela non pas à travers d’exclusives propen
sions personnelles, mais doit l’encadrer tant bien que mal dans les exigences collectives.
Vu d’une autre façon, le tout jeune homme ou la toute jeune fille se retrouve d’abord bombardé de propositions alléchantes sur la programmation de son futur. Cela, fina
lement, n’est pas tellement différent d’une procédure publicitaire : politiciens, hommes d’église, économistes, scientifiques et bien d’autres essaient d’obtenir au préalable de
la part des jeunes une forme ou une autre d’engagement. Le but principal se traduit en quelque chose qui n’est pas si loin d’un pacte faustien : «Cher jeune, on te souhaite la bienvenue dans la vie active et sociale, on te garantit, ou plutôt on te laisse entre
voir un bon usage de tes ressources, mais en échange, tu dois, jeune homme, jeune fille, prendre position et en particulier ma
nifester des préférences n’ s’éloignant pas trop des points de vue qu’on te propose».
Etrangement, dans tous ces différents pro grammes existentiels affichés, la durée de la vie dans son ensemble est entièrement escamotée. Tout est conditionné d’avance à un déploiement énergétique consistant, puisque le «contrat social» prévoit qu’en dessous d’un certain taux d’efficience, la personne en cause accepte de se retirer de toute forme de compétition, de toute pré
tention velléitaire de demeurer pleinement active audelà des limites prévues.
Où se trouve exactement cette limite de pleine participation à la vie sociale et à la compétition entre pairs, il n’est pas tou
jours aisé de la fixer. Cela peut dépendre de circonstances historiques d’une société donnée, comme davantage de facteurs cul
turels, de traditions ou d’un désir collectif de briser ces mêmes traditions. L’âge avancé n’est en général pris en compte que comme un âge «résiduel» plutôt sous l’emprise d’éléments statistiques que par rapport à une valeur intrinsèque reconnue.
Et pourtant, alors que les jeunes sont
«condamnés» à exploiter au maximum leur avenir, suspendus sinon à la menace de ra
ter leur vie, les gens ayant atteint un âge
«canonique» finissent par s’émanciper aussi bien d’un passé révolu que d’un futur im
prévisible. Cela leur permet d’apprécier d’une manière inattendue le présent en tant que tel. De l’apprécier presque moment après moment, et cela malgré des inconvé
nients produits en particulier par ce que nous avons appelé une continuelle néces
sité de redistribution des charges énergé
tiques.
Pourquoi alors cette «mauvaise presse»
à laquelle le vieillissement a le plus souvent été soumis ? Son voisinage accentué avec la mort, ou ses tendances spontanées à la retraite devant une compétition insoute
nable avec des gens plus jeunes ? Ou une série de malentendus dont seraient vic
times les gens âgés euxmêmes, comme un rapport de plus en plus complexe avec son propre corps, ou un prétendu affaiblisse
ment de la mémoire ?
Il est grand temps de se ressaisir, de révi
ser des concepts trop facilement acceptés.
Le vieillissement représente dans son es
sence même un triomphe de la vie, une vie capable de relativiser le capital génétique et énergétique du départ. Il représente un processus de personnalisation de chaque individu, qui échappe ainsi à toute tenta
tive sociétaire de «clonage», de nivellement, d’uniformité.
Quant au corps de la personne âgée, il peut subir une réévaluation, toute para
doxale soitelle, à travers une capacité con
servée, voire accrue, en ce qui concerne les différentes fonctions biologiques. Un bon exemple pourrait être entre autres celui de la sexualité : finie ici l’absurde restriction de l’activité sexuelle, réduite souvent à une performance de nouveau compétitive. Une sexualité dans ses multiples aspects et for
mes, transformée au contraire en «luxe bio
logique» se basant surtout sur une sélec
tion personnelle et permettant par là une meilleure gestion du plaisir en tant que tel.
Pr Georges Abraham Avenue Krieg 13 1208 Genève
De senectute
… les gens ayant atteint un âge
«canonique» finissent par s’émanciper d’un futur imprévisible …
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