• Aucun résultat trouvé

View of Le vin délicat de la gratitude

N/A
N/A
Protected

Academic year: 2021

Partager "View of Le vin délicat de la gratitude"

Copied!
9
0
0

Texte intégral

(1)

LE VIN DÉLICAT DE LA

GRATITUDE

Milan C

HLUMSKY

«... inventer le regard de l’invisible ...» (Jan Baetens dans « La Reprise », 1993) «... Milan aimait bien boire le vin rouge ...» (une note de Jan qui vagabondait pendant des années dans l’internet)

Rien de plus difficile dans la vie que de savoir qu’il n’y a aucune mesure pour indiquer le taux de gratitude : je ne saurais jamais, si dans ce verre qui pourrait recueillir ce vin doux et délicat que l’amitié profonde fait mûrir jusqu’aux vendanges fructueuses, j’ai bien su remplir le sein aussi pleinement que lui. Puisque le sien – celui qu’il m’a jours versé dans ses textes et dans ses poèmes – était tou-jours rempli – à ras. Je me suis toutou-jours gardé de laisser tomber quelques gouttes par terre, pour la gloire des Dieux Parnassiens.

C’est dire : cette qualité extrêmement rare – si l’on convient qu’elle avait vu ses débuts lors d’un colloque sur la photographie et sur la littérature à Calaceite à Teruel en 1989 et que nous en sommes aujourd’hui – 30 ans plus tard – toujours à ce même stade de confiance absolue que j’avais pressentie déjà sur cette terre chaude de Teruel. Là j’ignorais que nous allions nous lancer dans un premier

(2)

projet commun, LA REPRISE. Jan transformait en images poétiques époustouflantes mes photos, moi je le regardais faire cette transformation en images féeriques (et sphé-riques) simplement bouche bée.

Jan ne connaissait de moi que ce livre que j’avais ré-alisé pour la maison d’édition parisienne, MARVAL, qui m’avait demandé de faire une sorte de quête photogra-phique sur Pier Paolo Pasolini. Une quête qui aurait été une sorte d’équation à « l’écriture pasolinienne ». J’avais en tête ses poésies du Frioul, j’ai fini par comprendre ce que ça lui a coûté de quitter cette terre qui était la source de ses inspirations. J’ai fini par comprendre que sa fuite à Rome (à Trastevere plutôt) devait avoir quelque chose de surréel, invisible pour nos yeux. J’avais essayé de m’imaginer ce qu’il avait vu (et peut-être ressenti) en cette fin des années 1940 et quelles étaient ces images lorsque, en descendant à la Gare de Trastevere pour se rendre à Ostia, il ne se doutait pas qu’il avait pris rendez-vous avec la mort.

Jamais donc, je n’aurais eu l’idée que ce livre avec le texte de Max Rombaut et avec mes photos puisse faire naître un texte si dense et aérien à la fois que Jan croyait encore devoir à soumettre à un collègue pour y apporter encore de nouvelles corrections. Je dois convenir que je ne suis nullement sûr d’avoir tout saisi, la seule chose que je sais, c’est que ce texte, comme bien d’autres, a résonné – comme dans une caverne – par milliers d’échos disparates dans mon crâne, et impossibles à décrire, même si j’avais intuitivement senti laquelle de mes photographies lui ser-vait « de point de décollage ». Et j’avais compris qu’il y aser-vait de subtiles correspondances de vues sur la photographie qui me feraient par la suite réfléchir plus profondément sur

(3)

certains aspects de ce que je fais et de ce que nous faisons ensemble.

Depuis Calaceite nous nous sommes rencontrés tant à Louvain qu’à Cologne où il avait à faire et, plus près de nous, à Düsseldorf et à Montréal.

Il y a deux ans, Jan avait choisi – suite à un certain nombre de ses textes – parmi les photographies que je lui avais toujours envoyées lorsque j’étais d’avis que l’une des séries sur laquelle j’avais travaillé pendant un certain temps était arrivé à son terme. Parce qu’à un moment donné le sentiment semblait prévaloir que de continuer telle ou telle de ces séries signifiait se répéter et amenuiser leur impact et leur signification.

Ainsi pour le recueil de ses poèmes qui avaient trait à ce tableau « La Lecture » de Henri Fantin-Latour j’avais d’abord proposé à Jan toute une série de photos qui avaient trait à la peinture, poésie surréaliste et aussi l’écriture répon-dant au contenu possible de la lettre que les deux femmes que Fantin-Latour avait peintes pouvaient lire. Mais Jan allait bien plus loin dans la réflexion sur le lecture possible : « Par le changement d’un volet à l’autre, les images donnent à voir ce que les textes aident à lire dans le registre des mots et des phrases : la capacité d’un tableau qui lui-même se transforme dans le temps, de faire naître une suite. Plus généralement, ces correspondances veulent toutes rendre hommage à une certaine idée de la lecture, espace de li-berté inconditionnel. » (Jan Baetens dans la Préface). Faut-il ajouter que c’est en cela que mes deux séries « Feu » et « Mouvement » semblaient participer à cet espace infini que les mots, les phrases, les rythmes et les résonances peuvent évoquer dans cet univers bi-dimensionnel qu’est toute

(4)

photographie. Il en résulte que tout photographe digne de ce nom transforme l’univers tout comme un poète lorsqu’il change un mot de sa poésie ; et c’est ainsi que chaque vrai texte poétique transforme non seulement l’imaginaire de l’écrit, mais aussi du dit et du rêvé.

Raison de plus pour surprendre Jan, le 26 mai 2017 à Montréal, où il avait présenté La Lecture (HO.ST 1494, rue Ontario Est, Montréal, H2L 1S3) aux étudiants et col-lègues de l’Université de Laval. Le hasard voulait que j’aie atterri la veille à l’aéroport de Montréal et que j’aie pu en-tendre sa lecture de plusieurs textes et voir la projection de quelques unes de mes photos. J’aurais aimé qu’une discus-sion avec une mise en relation texte/photo s’en suive, car Jan aurait eu bien des choses à dire à propos de ses textes et

de l’imaginaire qui est à l’origine de sa création ...

Ce n’est donc qu’un petit pas que j’ai fait vers lui, sa-chant que le rôle que j’ai joué dans nos projets communs était plutôt moindre sinon négligeable : cela était dû à mes autres activités (journaliste, auteur d’expositions histo-riques sur la photographie, de nombreux textes pas uni-quement sur l’histoire de la photographie, engagements artistiques – en tant que Président de l’association des ar-tistes de Heidelberg, membre du Groupe artistique Q de Brno – Moravie du Sud, Président de l’Association de la Dotation-Willibald-Kramm à Heidelberg, etc.) mais aussi

au fait que Jan m’a souvent mis devant un fait accompli. C’est ainsi que j’ai su que notre dernier projet : Ici, mais

plus maintenant avec des photographies de la Lune et de

Vénus sur lesquelles j’avais travaillé plus de 8 ans, allait sor-tir prochainement. Et en effet trois petites semaines après l’annonce faite par Jan, j’ai trouvé ce livre de poésie

(5)

incom-parable dans ma boîte à lettres. Ici, Jan était parti de mes photographies, ce sont donc elles qui sont à la base de ses textes souvent magiques.

Il ne me reste donc qu’à lever mon verre rempli de vin de la gratitude (qui grise un peu tout de même) : et j’aime-rais que Jan sache, à quel point j’apprécie, j’admire même son imagination, sa maîtrise incomparable de la langue française (qui m’est également chère) ainsi que sa droiture et son caractère humble. C’est un privilège que de l’avoir pour ami.

Heidelberg 12 mai 2019

(6)
(7)
(8)
(9)

Références

Documents relatifs