Michel Bressolette
LE FRERE PORTIER ET L'ACROBATE
1
Lia correspondance
Cocteau-Maritaina
d'emblée suscité l'attention que mérite ce document sur la vie spirituelle et l'amitié de deux hommes qui savaient se préoccuper jusque dans leurs divergences des questions essentielles. Sans doute, l'accueil réservé par certains chroniqueurs d'hebdomadaires est consternant de superficialité. A lire ces «observateurs expressés»,le seul intérêt de ces lettres réside dans le débat sur l'homosexualité, à condition bien sûr de se munir de préjugés simplificateurs et de répéter les poncifs qu'attend un lecteur prévenu: il faut que Maritain soit présenté comme un prosélyte inquisiteur dogmatique, attardé et naïf, et que Cocteau, fourvoyé momentanément dans l'Eglise, soit une victime de la morale judéo-chrétienne et un gentil poète en quête de libération, qui, après 1927, mettra heureusement finàce lamentable quiproquo par une rupture avec son ami. L'ennui, c'est que cette mise en scène défraîchie ne tient pas dès que l'on prend non la peine mais le plaisir de lire toute la correspondance avec un minimum d'attention. Force alors est de constater que les débats esthétiques et spirituels se prolongent entreles deux amis jusqu'à la mort de Cocteau et que chez le poète demeure toujours ce désir premier et fondamental d'une expérience de Dieu, un besoin de Dieu, sensible au cœur, sensible au corps et par le corps. Et Maritainest là, amical et attentif comme«une espèce de sourciercollant son oreilleà la terre pour entendre le bruit des sources cachées, et des germinations invisibles(1)».Cette correspondance se révèle un té- moignage bouleversant d'un itinéraire spirituel au fil d'un dialogue entre deux âmes mené avec franchise et respect, avec incompréhen- sion parfois, mais avec estime et amitié toujours. Les inédits que nous présentons ne font que le confirmer, à trente ans de distance.
L
a première lettre que nous présentons a été écrite au moment de la mort de Mme Oumançoff, mère de Raïssa Maritain, survenue le 21 mai 1932, à Meudon, où demeuraient les Maritain. Cette lettre est accompagnée d'un mot de Jean Desbordes.Au-delà de l'expression de sa sympathie et de sa douleur à l'occasion de ce deuil, Cocteau redit combien le foyer de Meudon lui est cher.
«Sans votre tendresse, sans Raïssa, sans Meudon, je seraisperdu(2)»,
a-t-il déjà écrit au moment même où le dissentiment était le plus grave.
Voilà l'un des aspects les plus touchants de cette affection de Cocteau pour Maritain : son attachement au foyer de Meudon. Plus d'un contemporain a témoigné de ce rayonnement de Meudon. Mauriac saura le dire de manière émouvante en 1938:«Il en estplusieurs qu'on pourrait croire désespérés qui savent que rien n'estperdu pour eux tant qu'il existera, dans une maison de Meudon que Dieu habite, cet homme et cette femme dont le regard et la voix leur apportent plus qu'unepromesse: laprésence visible de la miséricorde (3).»C'est bien à cette miséricorde que Cocteau en appelle dans cette lettre. Sa liaison avec la princesse Natalie Paley, l'échec qui s'en est suivi, son état de santé lui ont fait traverser«d'étranges aventures»,comme il l'avouera à Richard Thomas. Il réaffirme donc que, malgré les apparences et au-delà de ses comportements, rien ne peut l'éloigner de l'amitié et de l'estime de ses amis Maritain.«C'est ma ligne droite si tortueuse. » Ce bel oxymore pathétique rajouté à la fin de cette lettre, chargée de plusieurs ratures, n'échappera pas à Raïssa, et, dans sa réponse, elle évoquera «ce mystère» de la vie de Jean dont elle souhaite qu'il rejoigne«le mystère de la Vérité de Dieu».
9, rue Vignon mai 1932 Mes chers amis,
Naturellement je voulais venir demain matin, mais je suis très malade nerveusement depuis ces espèces de cyclones - et toutes sortes de misères me clouent dans ma chambre. La nouvelle de votre deuil m'a bouleversé. J'aime votre maison dans le sens le plus ancestral du terme et je sais quelle sorte de blessure on garde après ces fameuses coupes «naturelles» de l'arbre - après ces rythmes devant lesquels des âmes comme les nôtres s'inclinent mais contre lesquels des fibres plus faibles et plus sensibles se révoltent.
Votre mère et belle-mère présidait la bonne table où je m'asseyais toujours afin de manger mieux que les plats et me nourrir le cœur. Je vous aime et je souffre de vos souffrances - ne croyez pas que l'espèce de ligne mysté- rieuse, l'espèce de rail dont je m'efforce de ne jamais sortir quitteà sembler dérailler - c'est ma ligne droite si tortueuse- m'éloigne de vous. C'est le contraire. C'est im-po-ssible!
Je vous embrasse
jean"
21 mai 1932 Cher Monsieur,
Etant d'une famille très profondément unie, je suis plus que personneà même de sentir la tristesse et le vide de votre maison. Je tiens à vous exprimer tout de suite ma sympathie respectueuse et à témoigner du contrecoup de votre deuil sur la santé de notre ami Jean. Il voulait que je le conduise à Meudon avec l'automobile et ne peut, hélas! bouger de sa chambre. J'ajoute devinant votre inquiétude que sa maladie n'est que nerveuse et que les résultats merveilleux obtenus par les sérums restent intacts à la base.
Votre Jean Desbordes. (4)
A
près la mort de Raïssa, le 4 novembre 1960, Jacques Maritain se retira à Toulouse chez les Petits Frères de Jésus. En janvier 1961, Cocteau lui envoya un exemplaire du Cérémonial espagnol du Phénix suivi de la Partie d'échecs, paru chez Gallimard en 1961 et dont tous les poèmes sont écrits en alexandrins. La dédicace de Cocteau sur la première page de l'ouvrage fait allusion à sa dernière visite dans la chambre où Raïssa se mourait.A mon Jacques très chéri en souvenir d'une chambre pleine d'amour et de mémoire Jean* (1961) Dans sa lettre de remerciements, Maritain remarque que la forme toute classique des poèmes, loin d'être un carcan, a rendu plus vigoureux le mouvement profond de la voix de Cocteau et que ce mouvement est celui d'une expérience intérieure qui pousse le poète à chercher le sens et l'issue. «Cette porte de sortie », « ce sésame »,«cette beauté qui court )), Maritain ne voit-il pas là chez son ami un désir nostalgique et une quête d'une autre patrie? Dès 1923, dans la lettre XVI du 19 mars, Maritain avait relevé ce thème de la beauté qui boite et citait à Jean Cocteau le texte de saint Thomas :«Jacob boitait d'un pied après sa contemplation parce qu'il faut bien être infirme de l'amour du siècle pour s'affermirà l'amour de Dieu. Et ainsi après l'expérience de la suavité divine il y a en nous un pied qui demeure sain, et l'autre qui boite: car tout homme qui boite d'un pied, ne s'appuie plus que sur celui qu'il garde de bon. ))
Pâques 1961 [2 avril]
Petits Frères de Jésus Toulouse.
Mon très cher Jean,
Je n'ai pas pu vous écrire plus tôt, j'avais trop à faire avec moi-même. Et je me suis beaucoup déplacé. Après
Princeton, l'Alsace; et maintenant je suis parmi les amis de Jésus, tout à coup chez Marthe et Lazare, qui ont accueilli
ma détresse.
Ce que vous avez écrit sur la première page de votre Cérémonial espagnol m'a ému au cœur. Comment oublie- rais-je jamais la façon dont tout le passé a rejailli quand vous êtes entré dans cette chambre où se consommait un tel sacrifice d'amour. Merci encore, Jean, d'avoir été avec nous, d'avoir prié près d'elle.
En lisant le Cérémonial et la Partie d'échecs j'ai admiré la violence de cette sorte de défi contre vous-même dans lequel, par volonté, me semble-t-il, de construction classi- que, vous avez engagé de force la poésie. Elle vous répond avec votre propre voix :
Dois-je cherchant en vain la porte de sortie Suivre les jacquemarts sur le cirque des tours (5) Le mot était Sésame et la grenade ouverte A la Vierge enviait son oursin de poignards(6) Puisque la beauté court je dois courir plus vite0).
Je n'oublie pas que jadis vous avez dit qu'elle boite aussi (8). Elle court en boitant...
Cher Jean, je voudrais bien vous voir. Serez-vous à Paris en début de juin, quand j'irai de nouveau en Alsace? Raïssa continue de m'aider, de m'instruire. je suis sûr qu'elle assiste ses amis.
Je vous embrasse.
Jacques.
L
a lettre qui suit, et dont nous ne possédons que le brouillon dactylographié, répondàl'envoi par Cocteau de ses deuxdernières œuvres: le Requiem et le Testament d'Orphée. Cocteau avait dédicacé le Requiem ainsi :
Mon Jacques
Le long de ce fleuve noir
vous rencontrerez une image du Calvaire Je vous embrasse
Jean Voici la dédicace dans le Testament d'Orphée
A mon très cher Jacques
l'ami de toujours Jean
1961
*
Cocteau voulut donner dans le Testament d'Orphée un exemple de portrait-souvenir cinématographique. Atteint d'une hémorragie profonde, en 1959, il rédigea le Requiem comme un gisant, les yeux fermés et les mains jointes, qui«faitlaplanche sur le fleuve des morts )). La lettre de Maritain témoigne de son émotion devant ce beau recueil et en particulier devant le poème qui évoque le calvaire. A Cocteau qui écrit:
Larrons larrons je vous préfère Larrons mes semblables mes frères
Maritain renvoie une parole d'espérance: c'est uniquement le bon larron, celui qui a reçu la promesse du paradis, c'est celui-là qui le préfère. Toutes les citations qui frappent Maritain suggèrent déjà ce départ vers une autre patrie. Quel meilleur commentaire de cette lettre que les lignes écrites par Maritain dansla Responsabilité de l'artiste(9) :«Nous aimons [le poète]parce qu'il a été un poète, et nous lui sommes reconnaissants, non seulement en raison de notre amour de la beauté, mais aussi en raison de notre qualité d'êtres humains, qui ont souci du mystère de leur destinée. ))
28 octobre
62
Très cher Jean,
D'ici (10) où j'ai pu venir pour cinq semaines malgré l'état de mon cœur, je peux enfin vous envoyer quelques lignes. Depuis des mois je veux vous écrire, mais j'ai été tout le temps malade en Alsace et à Toulouse. Je voudrais que vous sachiez avec quelle affection, plus profonde que jamais, je pense à vous. Approchant de la mort on serre ceux qu'on aime plus étroitement sur son cœur.
Le Requiem et le Testament d'Orphée vont bien au-delà de l'art parfait où«Fils d'un monde insensible» vous êtes passé maître. Trop de choses à vous dire. Une sorte de dépouillement généreux qui nous enrichit. Votre âme se débat avec quels cris, dans quelle grandeur. Ce fleuve de morts qui voudrait tout engloutir rend plus ardent votre défi au «mot d'ordre Rien (11) )).
Oui j'y ai rencontré une image du calvaire dont la beauté est pour moi sans prix. Jean, le bon larron vous préfère (12). (parenthèse: là comme dans la préface, j'ai été frappé de trouver le nom d'Emily Dickinson (13) que j'aime tant).
Et ailleurs quels joyaux :
Et la jroide Pallas (14)
L'art est une jontaine pétrifiante (15) A vous qui n'êtes pas encore (16) Ma très sainte solitude (17) Adieu chers visages pâles (18)
Je cite au hasard.
Le Testament d'Orphée m'a été retourné d'Amérique à Toulouse. J'ai beaucoup aimé et admiré ce texte où se condense tout le mystère de votre vocation.
Hâtons-nous, les coqs du soir chantent... (19)
Non, c'est Iseult. Elle est sur tous les bateaux du monde.
Elle chercheà rejoindre Tristan... (20)
Vous passez votre tempsà vous efforcer d'être, c'estcequi vous empêche de vivre... (21)
Et merci, Jean de l'avoir dit, rut-ce au sein de la cruelle tempête de la poésie.
La terre après tout n'est pas votre patrie (22) Je vous embrasse
Votre ami de toujours
Jacques P.-s. IlJe ne suis pas ton fils, Paris... (23) ))
Moi non plus. Vous vous rappelez peut-être qu'une jeune femme qui pendant presque dix ans a correspondu avec Raïssa et que j'aime beaucoup, Madame de O. (24), avait eu l'idée (touchante mais absurde, étant donné que je suis vraiment retiré du monde) d'organiseràmon sujet une sorte d'hommage - ce à quoi je me suis opposé dès que j'en ai été informé. Elle m'a montré la page (25) que vous avez eu la bonté de lui envoyer à cette occasion. Que vous pensiez de moi des choses si imméritées m'a grandement ému mon cher Jean, je vous en remercie de tout mon cœur.
Michel Bressolette
1.Carnet de notes, in Œuvres complètes, volume XII, Editions universitaires, Fribourg, 1992.
2. Correspondance Jean Cocteau-facques Maritain, 1923-1963, Gallimard, 1993.
3. Article paru dans le Figaro du 30 juin 1938.
4. On se souvient que le livre de Jean Desbordesj'adore avait provoqué une grave dissension entre Maritain et Cocteau en 1928.
5. Citation des vers 40 et 41, dixième strophe du poème qui compose le Premier Mouvement du Cérémonial espagnol.
6. Citation des deux premiers vers de la première strophe du poème qui compose le Cinquième Mouvement.
7. Citation du premier vers de la huitième et dernière strophe du poème«Finale» : Puisquela beauté court je dois courir plus vite
Je plains qui la veut suivre ou peine à son côté La mort m'est douce-amère et son amour m'évite Phénix l'ennui mortel de l'immortalité
8. Allusion à la lettre de Cocteau à Maritain du 16 mars 1925, dans laquelle le poète déclarait :«Dieu aime la boiterie. »Cf la Correspondance.
9. La Responsabilité de l'artiste in Œuvres complètes, volume XI, Editions universitaires, Fribourg, 1991.
10. Princeton.
11. Le Requiem,Gallimard, 1962. Poème «Halte finale» : Je reste seul avec ma honte
Puisque le mot d'ordre est Rien
12. Maritain fait allusion au poème de la Deuxième période précédé de l'exergue d'Emily Dickinson«Impératrice du Calvaire».
13. Poétesse américaine (1830-1886), que Maritain appréciait et dont il cite un poème,«The Chariot », dans son ouvrage l'Intuition créatrice dans l'art et dans la poésie,paru en traduction française en 1966, mais publié dès 1953à New York.
14. Et la froide Pallas qui jamais ne s'assoit Coupait en deux le ciel de soie
Ouvrait et fermait ses ciseaux
Et remplissait le soir d'un ouragan d'oiseaux.
15. Chaque chose aura son tour Dit-il l'art est une fontaine Pétrifiante l'homme y plonge Rêves confuses pensées Et durs objets il en sort
16. A vous qui n'êtes pas encore A vous qui tels que je suis Serezà vous les sans visages C'est à vous que je m'adresse A vous que parle ma nuit 17. Ma très sainte solitude Au bord de ton île déserte Le naufragé lève la main Et passent passent les navires 18. Adieu chers visages pâles Adieu poteau des supplices Mon chant de cygne je le chante Sur la glace d'une eau polaire Qui s'enfonce jusqu'aux grottes Où gravent leurs initiales Les amoureux de l'avenir
19-20. Le Testament d'Orphée, Editions du Rocher, 1961.
21. Au poète qui demandait:«D'où venait-il? Où allait-il?»Cégeste répond:«Voilà les questions qui recommencent, il est probable qu'il va d'où vous venez et que vous allez d'où il vient. Vous passez votre temps à vous efforcer d'être, c'est ce qui vous empêche de vivre. Allez, hop! les dieux n'aiment pas attendre. »
22. Dernier cri de Cégeste. Dansle Requiem, on lit un vers semblable :
«La terre après tout n'est pas ma patrie.» 23. Je ne suis pas ton fils, Paris
De la terre pas davantage Plutôt d'un cinquième étage
D'où je poussais mes cris écrits, (le Requiem.)
24. Il s'agit de Mme Josette Arrazola de Onate, qui a raconté la forte impression que produisit sur elle le livre de Raïssa Maritainles Grandes Amitiés,voirles Cahiers Jacques Maritain, n- 7-8, septembre 1983.
25. Ce texte figure à la p. 250 de laCorrespondance.