A NNALES DE L ’ UNIVERSITÉ DE G RENOBLE
F ORTRAT
Louis Barbillion - 11 mai 1873-27 mars 1945
Annales de l’université de Grenoble, tome 21 (1945), p. 21-25
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Louis Barbillion
11 mai
1873-27
mars1945.
Discours
prononcé
auxobsèques
de M. BARBILLION. par M. le
doyen
FORTRAT.Ce n’est pas seulement l’Université de Grenoble que la mort de Louis BARBILLION met en deuil
aujourd’hui,
c’est tout le monde del’industrie,
tout lepublic
savant ou lettréqui pleure
l’animateurincomparable qu’il
fut toute sa vie. Et si sa mort est ressentieplus
cruellement dans sa
petite patrie, qui
vivait leplus
dans son rayon- nement, elle sera douloureusement ressentie bienloin,
au delà des frontières duDauphiné,
au delà des frontières de la France et dans le mondeentier,
où le nom de Barbillion avaitacquis
une univer-selle
réputation.
Ne à
Compiègne
eni8 ~3,
Barbillion fit des étudesclassiques qui
semblaient le destiner à une carrière littéraire.
Cependant
ilopta
pour les sciences et,
après
avoirpréparé
et obtenu une licence èssciences
physiques
à laSorbonne,
il sedirigea
versl’École supé-
rieure
d’Électricité.
Sortant de cette école avec legrade d’ingénieur
E. S.
E.,
il entra à laCompagnie
des Omnibusqui préparait
l’élec-trification de
quelques-unes
de seslignes
detramway.
Toute sa vie, il devait s’intéresser à la tractionélectrique
danslaquelle
il avaitfait ses
premières
armes. _Cependant
son travaild’ingénieur
le confinait dans un domainetrop spécial
où il sentait que songénie
nepouvait
sedévelopper
àl’aise, et il
entreprit
le gros travail depréparer
une thèse de docto- rat, cequ’il
fit au laboratoire deLippmann.
Aussitôt docteur es sciences
physiques,
il futappelé
à Grenobleoù M. Pionchon venait de créer l’Institut
électrotechnique
où il avait22
besoin d’être secondé. Maître de conférences en 1901,
professeur adjoint
en1904,
il fut nommeprofesseur
eni go5, prenant
la direc-tion de 1 Institut que Pionchon abandonnait pour aller à
Dijon.
C’estdonc à 32 ans seulement que Louis Barbillion se trouvait en
pré-
sence des
plus
lourdesresponsabilités.
Alors on
put
t assister auspectacle étrange
de la vieille bâtisselépreuse
de la rue duLycée qui
s’animait d’unejeunesse
ardente etdu bruit des machines; Le nombre des étudiants
augmentait rapide-
ment et
exigeait
des bâtimentsplus grands qui
furent édifiés dans l’avenueFélix-Viallet, grâce
àla-générosité
de Casimir Brenier. Les effectifspassaient
d’une dizaine d’étudiants àcinq
ou six cents. Detels résultats ne
s’acquièrent
pas sanspeine ;
il a fallu que Barbillion lutte avecpersistance
etopiniâtreté
pour obtenir les créditsqui
luiétaient
nécessaires,
soit del’État,
soit des industriels.A l’Institut
Électrotechnique
iladjoignit l’École
dePapeterie
fondée suivant une heureuse formule: école libre financée et
gérée
par le
Syndicat
desPapetiers.
A cetensemble,
ébauche de l’InstitutPolytechnique
destiné à la formationd’ingénieurs,
Barbillionadjoi- gnit
des laboratoirespurement techniques :
laboratoire des essaisélectriques,
laboratoire des essaishydrauliques
de la rueDiderot,
etlaboratoire d’essai des métaux, chaux et
ciments,
Ce très bref racconrci laisse deviner ce
qu’une
telle oeuvrerepré-
sente de
réflexion,
deprojets,
deconsultations,
dedémarches,
derapports, combien
elle suffirait à meubler une vie et la bienremplir.
Elle ne
représente cependant qu’un
côté de l’oeuvre de notre émi-nent
collègue
et l’onpeut
se demander comment il a trouvé letemps
de
publier
tant de mémoiresscientifiques
outechniques.
J’aiessayé
de les
compter, j’en
ai trouvéplus
de 200 et mon inventaire nepeut
être
complet. Ils
abordent dessujets
très variés : la traction élec-trique,
souvenir et continuation de ses débuts à la sortie del’École supérieure d’électricité ;
lecouplage
des alternateurs enparallèle, problème important
pour leprofesseur d’électrotechnique,
larégu-
lation des
turbines,
lapropagation
d’ébranlementsélectriques
lelong
deslignes,
lesappareils
et les méthodes de mesure,beaucoup
d’autres
sujets
liés àl’électrotechnique,
mais aussi dessujets
descience pure.
Le
jeune ingénieur, qui
avait délaissé latechnique
en1899
pour étudier lesdiélectriques
à la lumière de la récente théorie deDrude,
objet
de sa thèse dedoctorat,
devaittoujours
maintenir unéquilibre
entre la science et la
technique,
etje
ne citerai que son ouvrage La23
Physique
del’ingénieur qui
eutbeaucoup
de succès etrépondait
àun besoin.
Il se tint
toujours
au courant de lascience,
même des théories lesplus
arduesqu’il
assimilait avec facilité et seplaisait
à exposer sim-plement
dans des conférences ou despublications
devulgarisation.
La rédaction des livres
scientifiques
semblait être unjeu
pour luiet tous les
ingénieurs
connaissent laBibliothèque
del’Ingénieur, publiée
sous sa direction etappelée
couramment la « CollectionBarbillion » ;
elle réunitdans 45
volumes toutes lesquestions qui
peuvent
intéresserl’ingénieur
électricien.Cette abondance
exceptionnelle d’ouvrages
ne suffit pas àdépeindre
l’immense érudition et
l’esprit encyclopédique
de notre illustre col-lègue.
Pourl’apprécier,
il faut avoir lu ses charmants souvenirsd’enfance et de
jeunesse
Lointains etDépliants qu’il
n’a malheureu-sement distribué
qu’à
de rares intimes etqui témoignent
d’une char-mante fraîcheur
d’esprit
et d’unegrande pénétration,
avoir lu aussises ouvrages
historiques
consacrés surtout à l’histoiremilitaire,
mais aussi à des vues d’ensemble et ses ouvragesphilosophiques.
On ne saurait assez admirer la fécondité de cette belle existence
et l’on se demande comment un homme a pu suffire à une tâche aussi immense ! C’est que sa vie toute entière fut consacrée au tra- vail sans aucun
répit.
Il sereposait
de son travail d’administrateurou de technicien par la
philosophie,
l’histoire et les lettres. Il étaitun de ces très rares
esprits qui,
unissant avec la mêmeperfection l’esprit géométrique
etl’esprit
definesse,
ont pu hésiter s’ils choisi- raient une carrière littéraire ouscientifique.
Barbillion avait choisi la voiequi
devait le mieux satisfaire sonesprit
avide de toutconnaître ; par un
privilège
tout à faitexceptionnel,
presque rien des connaissances humaines ne lui étaitétranger.
Il lisait couram-ment non seulement
plusieurs langues
vivantes nécessaires à sadocumentation,
mais aussi le latin et le grec dont les auteurs clas-siques
lui étaient familiers. Son aviditéd’apprendre
etd’enseigner
ne lui laissait pas un instant de
répit,
uneperte
detemps
lui étaitinsupportable
et il se mettait au travailrégulièrement
à une heureoù nous dormons tous encore.
Tout au cours de sa
longue
carrière il ne s’absenta que pour servir la Francequand
elle futattaquée.
Ilappartenait
à lagénération
élevée dans
l’indignation
contre le traité de Francfort et bien décidée à neplus permettre
une nouvelle défaite : enfant il seplaisait
à des-siner des
soldats, homme,
il s’entourait de gravures militaires et24
collectionnait les soldats de
plomb
illustrant notre histoire militaire.Aussi c’est anec une résolution décisive
qu’il
se donna à la défense de la France en mettant tout son savoir à lutter contre l’envahisseur de19 1 -11
trois citations à l’ordre de la division et à l’ordre de l’arméeont sanctionné les services rendus d’abord dans
l’organisation
desréseaux
téléphoniques
de la zone ducombat, puis
commecapitaine inspecteur
des servicesélectriques
del’aéronautique.
La croix de guerre et la croix de chevalier
puis
d’officier de laLégion
d’honneur ontrécompensé
ses services militaires et civils.Plus récemment,
pendant
la guerrequi s’achève,
il a encore luttédans la résistance, dans l’Union des Cadres industriels de la France
combattante, jouant
un rôle actif mais caché que peu ont connu.Les honneurs
qu’il
n’ajamais brigués
ne lui ont pas faitdéfaut ;
il fut
président
de la Sociétéscientifique
duDauphiné,
de l’AcadémieDelphinale, président
du groupe du Sud-Est de la Société Fran-çaise
desélectriciens, président
de nombreuxcongrès,
titulaire duprix
triennal internationnalMontefiore,
lauréat de l’Institut.Ces honneurs ne lui avaient rien ôté de sa
grande
modestie et desa
simplicité.
Sapersonnalité
était bien connue de tous les Greno- blois :depuis plus
de L~o ans on levoyait régulièrement
aller à sonbureau tous les
jours
aux mêmesheures,
et c’est làqu’on
le trouvaittout le
long
dujour
enplein
travail.Cependant
l’ardeurqu’il
ymettait ne
l’empêchait
pas de recevoir tous les visiteurs avec affabi-lité,
sa conversation allait droit au but avec lucidité et il tirait la conclusion avec netteté etdécision,
mais dès que lesujet
de la visiteétait
épuisé
et que la conversation devenait sansobjet,
on sentaitque son
esprit
s’évadait et retournait au travail en cours.Ses visiteurs étaient presque tous des solliciteurs
qui
venaientdemander un
conseil,
unservice,
uneconférence,
un article. Il nesavait rien refuser à personne et combien de fois a-t-il donné des
entorses au
règlement quand
les circonstances le rendaientinjuste
aIl
prévenait
alors et écartait les remerciements par un air bourru dont ilessayait
de cacher sa bonté et sasensibilité,
maisqui
netrompait
personne.Rien n’a
jamais
pu limiter l’ardeur de cette âme dontl’enthou-
siasme n’avait pas été entamé par
l’âge
et lesépreuves qui
ne sontépargnées
à aucune existence un peulongue.
Rien n’a pu réduire laprofondeur
et la vivacité de sapensée,
pas même la retraitequ’il
avait
prise
en1941
i etqui
lui laissait toute liberté pour s’orienter versles activités
qui
l’attiraient leplus.
25 Il vivait très retiré
depuis
ces dernières années, mais se tenait aucourant de toute l’activité de sa Faculté et de son Institut : rien ne
lui
échappait
et il nous donnait encore des conseilsauxquels
sagrande expérience
des hommes et des choses donnait ungrand poids.
Il va bien nous manquer, mais son
exemple
restera notre modèle :comment
pourrions-nous
leperdre
de vue, nousqui
marchons surses traces
Quel
meilleurguide pourrions-nous
avoir que son sou-venir, quel
meilleur stimulant que la volonté de ne pas démériter de lui et de tout cequ’il
a fait pour nous ouvrir la voie :’Cher
grand ami,
la Faculté que vous aimiez et àqui
vous avezconsacré votre
vie,
continuera votre 0153uvre et ladéveloppera : j’ai
cru discerner une
grande
satisfaction dans la certitude que vous m’enexprimiez
au cours de la dernière conversation quej’ai
eue avec vousavant votre
maladie,
que rien ne faisaitprévoir,
etje
meréjouirais
si cette satisfaction avait pu
apporter quelque apaisement
à vos der-niers j ours.
Ils ont été adoucis surtout par votre
présence
à sonchevet,
Madame, et par l’affection dont vous l’avez entouré.
Tous ses
amis,
ceuxqui
ont pu venirprier
ici pour lui et l’ac- compagner une dernière fois et ceux bienplus
nombreuxqui
ontété retenus loin de nous, tous s’associent à votre deuil et
partagent
votre douleur :
acceptez l’hommage
ému de leurprofonde
et respec-tueuse