Conclusion
Après ce long parcours au cœur de la question de l’être et de son ordonnancement, il me paraît important de souligner certains aspects essentiels de la suntaxis de l’être, en particulier cette perméabilité propre à la détermination du réel intelligible relativement à l’indétermination de l’Un et à celle de la matière dernière.
L’étude de la notion de système, chez Plotin, nous révèle l’existence d’une double tension au cœur du réel intelligible : il y a, dans l’être véritable, à la fois une tendance à la multiplicité et à l’éparpillement infini, et une tendance à l’unité et à la résorption de toute multiplicité. La « suntaxis » plotinienne représente dès lors l’état d’équilibre entre ces deux tensions antagonistes, un état qui n’est pour autant pas sclérosé, mais bien plutôt vivant et en constant mouvement. C’est de cette vie dont la détermination propre à l’être témoigne à chaque niveau de son déploiement, une détermination qui ne cesse, pour ainsi dire, de se voir différemment « déterminée » en fonction de la plus ou moins grande proximité qu’elle entretient avec l’Un et la matière dernière, c’est-à-dire avec ce double dehors qui l’enserre et la fonde.
Si l’on voulait résumer succinctement la réalité plotinienne au sens large —
celle qui s’étend de l’Un à la matière ultime— par le prisme de la question de la
détermination, on pourrait dire que cette réalité passe par trois phases apparemment
antagonistes : la première, d’indétermination (l’Un), la seconde, de détermination
(l’Être et l’Âme) et, enfin, la dernière, à nouveau d’indétermination (la matière
dernière). Cette présentation, bien que sommaire, n’en reflète pas moins un aspect
saillant de la réalité, à savoir son caractère discontinu : il y a entre l’Un et l’intelligible
et entre l’intelligible et la matière dernière une véritable rupture, puisque dans le
premier cas on passe de l’un au multiple et, dans le second, on quitte l’être pour le
non-être. Cette discontinuité, loin d’être le signe d’un chaos, trouve sa cause dans le
mouvement génératif qui émane de l’Un : non seulement ce mouvement unifie en son
sein les différentes strates de la réalité au sens large, mais c’est lui qui assure à la
suntaxis de l’intelligible une clôture et donc un nombre. La raison en est que ce
mouvement génératif est compris par Plotin comme un mouvement processif, c’est-à-
dire un mouvement d’éloignement relativement à l’Un. En tant que tel, le mouvement
génératif qui émane de l’Un apparaît comme possédant en soi-même sa propre fin,
son propre terme : il est voué, si l’on peut dire, à l’arrêt et est donc, en ce sens, un mouvement fini.
Si l’intelligible forme en lui-même une certaine ordonnance, s’il n’est pas illimité et possède un nombre, c’est donc parce qu’il est lui-même engendré par un mouvement processif fini. Nous avons vu que Plotin explique la procession de l’intelligible selon le modèle de la génération du nombre, à savoir par un « mélange de mouvement et de repos »
1: par le « mouvement », la nature intelligible « fait un comme continûment ( oåon sunex° §na poioèsa ) »
2, c’est-à-dire produit des unités encore indifférenciées, unités qui ne sont déterminées comme unités discrètes que lorsqu’il y a « repos » ; le « repos », cependant, n’est qu’une suspension du mouvement, non son arrêt, de sorte que la procession repart immédiatement après lui et produit un nouvel apeiron, lequel est à son tour circonscrit. C’est ainsi que se produisent les nombres essentiels —donc la totalité des intelligibles— selon un ordre qui va des plus petits aux plus grands :
Comme on le voit, la procession intelligible et l’éloignement relativement au principe génératif qu’elle suppose impliquent la production d’un apeiron de plus en plus grand qui, au fur et a mesure de ses multiples déterminations (ou circonscriptions), donne le jour à des nombres également de plus en plus grands. Cet apeiron, lorsqu’il est envisagé au plus près de l’Un, renvoie à ce que Plotin appelle la
« matière de l’intelligible ». Lorsqu’il a déjà procédé plus avant, il apparaît alors comme la « matière de l’Âme ». Enfin, vient un moment où l’apeiron produit est à ce point important qu’il n’est plus possible de le circonscrire. Ce point ultime et dernier
1 Enn. VI 2 [43] 13, 23-24 : ¤nmÛjeikin®sevwkaÜst‹sevw.
2 Enn. VI 6 [34] 11, 25.
repos ou circonscription (perigr‹fein)
mouvement ou
•peiron Schéma aa
de la procession est annoncé, dans l’intelligible, par la phusis qui, ainsi qu’on l’a vu dans la dernière section du chapitre VII, correspond à l’ « espèce dernière », l’espèce en deçà de laquelle nulle autre espèce ne peut plus advenir. En ce sens, la phusis doit être comprise comme « plus illimitée ( m•llon •peiron ) »
3que les espèces qui la précèdent génétiquement. Pour autant, elle n’est pas pure illimitation (i.e. mouvement d’éloignement relativement à l’Un), puisqu’elle est limitée : à l’instar des autres intelligibles, sa multiplicité (ou illimitation) est en effet « empêchée d’être to tale multiplicité ( kekÅlutai p‹nth pl°yow )… du fait qu’elle s’est retournée vers l’Un et a ainsi trouvé son repos ( Žn¡strece... eÞw §n kaÜ ¦meinen ) »
4. Il en va différemment, en revanche, pour la matière dernière, laquelle est engendrée après la phusis : parce qu’elle « a fui la nature des êtres véritables ( p¡feuge t¯n tÇn Éw ŽlhyÇw öntvn fæsin ) »
5, la matière manifeste l’illimitation pure, à savoir un mouvement de fuite jamais circonscrit. Son éloignement est en effet tel —elle vient, écrit Plotin, « en dernier dans les choses d’en-bas ( ¤n ¤sx‹tÄ toè k‹tv ) »
6— qu’elle se trouve incapable de se retourner vers son principe génératif (la phusis) et qu’elle demeure éternellement sans part à l’un.
La phusis et la matière forment ainsi la limite inférieure de la suntaxis intelligible, limite interne pour la phusis et externe pour la matière : la première indique que l’intelligible est arrivé au terme de son déploiement et qu’il a ainsi atteint la complétude ; la seconde témoigne du mouvement d’altérité et d’illimitation qui a primitivement donné naissance à l’intelligible, mais qui, désormais laissé seul à lui- même, apparaît comme la négation de l’être même.
À côté de cette présentation de la procession par production continue d’apeiron et limitation successive de cet apeiron, Plotin donne également une explication de la procession qui émane de l’Un en termes de particularisation et de partialisation. Cette seconde présentation s’explique par le fait que, selon l’Alexandrin, toute génération implique nécessairement une forme de détermination :
« ce qui est engendré ( tò genñmenon ), si précisément il est engendré, a été engendré comme quelque chose et a reçu une forme appropriée ( ¦dei gen¡syai ti kaÜ
3 Enn. VI 2 [43] 22, 17.
4 Enn. VI 6 [34] 3, 4-9 (trad. J. Bertier, et al., modifiée).
5Enn. II 5 [25] 4, 15-16.
morf¯n ÞdÛan ¦sxen ) »
7. Si le principe génératif est premier, c’est-à-dire non engendré, il devra alors être compris comme n’étant pas « quelque chose », donc comme n’étant pas déterminé. C’est pour cette raison qu’il est présenté comme « sans spécificité » et « sans forme ». Un tel schéma explicatif nous donne ainsi à voir dans la procession qui émane de l’Un un passage de l’indétermination à la détermination, passage non axiologiquement neutre puisque la détermination est présentée comme une forme d’éloignement relativement au Bien (ou Un).
L’analyse de la procession au sein de l’intelligible permet d’éclairer ce qui se perd dès lors que l’on passe du non-spécifique au spécifique, de l’Un à ce qui vient après l’Un.
Au sommet de l’intelligible, la première spécificité à être engendrée est une
« spécificité sans forme ( tò d¢ •morfon eädow ) »
8, laquelle, nous dit Plotin, est véritablement belle. La beauté d’une telle spécificité lui vient précisément de ce qu’elle est « sans forme » : elle n’est pas une beauté particulière parmi d’autres, une beauté qui se distinguerait des autres par une quelconque morphè. Être « sans forme », conséquemment, signifie que la spécificité première, dans l’intelligible, « n’est pas la spécificité de telle ou telle chose, mais la spécificité de toute chose ( kaÜ eàdouw oé tinñw, ŽllŒ pantñw ) »
9. L’indétermination de la spécificité est donc le signe de son universalité : à l’instar de la science totale qui n’est pas la science de tel ou tel domaine du réel, la spécificité première renvoie à ce qui est commun à toutes les spécificités (i.e. à la spécificité de la justice, de la tempérance, de la grandeur, etc.) ; elle est, en somme, la spécificité de toutes les spécificités
10, à savoir ce qui fait de chacune, au-delà de ses particularités, une spécificité.
Si la spécificité première marque le niveau le moins déterminé de l’intelligible (ou niveau du « tout »), la spécificité dernière, au contraire, manifeste le degré le plus poussé de la détermination (ou niveau de la « partie »), celui où la particularisation et la différenciation interne sont les plus importantes. Pour rendre compte de la distinction entre ces deux niveaux de l’intelligible, Plotin a recours au couple
6 Enn. III 4 [15] 1, 17.
7 Enn. VI 7 [38] 32, 10-11.
8 Enn. VI 7 [38] 33, 4.
9 Enn. V 5 [32] 6, 3-4.
conceptuel de la puissance et de l’acte : alors que la spécificité première est en acte toutes les spécificités sans être réductible à l’une d’entre elles envisagées séparément, la spécificité dernière est seulement en acte ce qu’elle est et en puissance toutes les spécificités. De cette manière, la procession au sein de l’intelligible peut être entendue comme une diminution progressive de ce qui est en acte au profit d’une augmentation proportionnée de ce qui est en puissance. C’est ce que l’on peut représenter par le schéma suivant :
En rapprochant cette explication de celle qui a été donnée plus haut (cf.
schéma a ), on constate que Plotin utilise la notion d’indétermination en deux sens contraires bien que non contradictoires :
– Selon le premier modèle ( a ), l’indétermination (associée aux notions de
« mouvement » et de « matière ») est considérée comme un mal, du moins si elle est laissée sans part à l’un ; il s’agit de l’indétermination propre à une multiplicité
« incapable d’incliner vers soi-même ( Ždunatoèn eÞw aétò neæein ) » et qui, pour cette raison, « s’écoule et s’étend en s’éparpillant ( x¡htai kaÜ ¤kteÛnhtai skidn‹menon ) »
11; si, en revanche, la multiplicité « se retourne vers l’Un » et se voit circonscrite, elle trouve alors sa perfection dans le nombre et devient une multiplicité une.
– Selon le second modèle ( b ), l’indétermination renvoie à un niveau antérieur de la différenciation et de la particularisation, à savoir au niveau du tout. C’est de cette indétermination qu’est pourvu l’Un du fait qu’il est puissance totale ( dænamiw
10 Cf. Enn. VI 7 [38] 17, 35-36 où il est question de la « spécificité des spécificités premières (eädow eÞdÇntÇnprÅtvn) ».
11 Enn. VI 6 [34] 1, 4-5.
en acte
en puissance tò •morfon
eädow
tò ¦sxaton eädow
Schéma bb
p•sa ) ou puissance de toutes choses ( dænamiw p‹ntvn ). C’est cette indétermination que l’on retrouve associée également à l’Intelligence, à la fin du traité VI 2 [43], une Intelligence qualifiée de « totale » parce qu’elle « ne s’attache à rien en particulier ni n’agit à propos de choses partielles quelles qu’elles soient ( l‹bvmen oïn tòn m¢n eänai noèn oéd¢n ¤faptñmenon tÇn ¤n m¡rei oédƒ ¤nergoènta perÜ õtioèn ), afin de ne pas devenir une intelligence déterminée ( ána m¯ tÜw noèw gÛgnoito ) »
12.
Ces deux formes d’indéterminations ne sont pas contradictoires, puisque leurs significations diffèrent. Elles reflètent, au cœur de l’intelligible, la tension antagoniste existant entre l’Un et la matière ultime. L’Un aussi bien que la matière ultime représentent les deux pôles d’attraction auxquels l’ordonnance du réel est sans cesse soumise. On sait en effet que la suntaxis doit répondre à deux exigences qui peuvent apparaître difficilement conciliables : celle, d’une part, de faire de la multiplicité de l’être une multiplicité une, c’est-à-dire une multiplicité qui ne soit pas pure illimitation et qui trouve sa perfection dans un nombre ; celle, d’autre part, de préserver l’existence de la multiplicité elle-même en veillant à ce qu’elle ne soit pas annihilée par l’unité qui la circonscrit. Il y a donc, dans la suntaxis de l’être, une tension vers l’unité et vers la multiplicité dont l’Un et la matière symbolisent les formes extrêmes : l’Un représente le point ultime de l’unification, là où toutes les particularités et les différences s’effacent, tandis que la matière dernière désigne un état multiple dont les différents éléments sont à ce point mutuellement autres qu’ils ne possèdent plus rien en commun, plus aucune unité susceptible de les rassembler et de les déterminer en un nombre.
Il importe ici de souligner que l’Un comme la matière dernière sont absolument dépourvus de détermination, de sorte que celle-ci apparaît comme le propre de l’intelligible seul. En revanche, l’indétermination, on l’a vu, n’est pas le propre de l’Un et de la matière dernière, puisqu’elle se trouve également activement présente au sein de l’ordonnance de l’être. On peut même dire que c’est cette indétermination qui permet de « déterminer » l’ordonnance de l’être, c’est-à-dire de distinguer l’être en niveaux, et cela en fonction de la proximité du niveau considéré relativement à l’Un ou à la matière dernière. C’est ce que l’on peut constater en
12 Enn. VI 2 [43] 20, 1-3.
examinant l’état de la détermination aux niveaux extrêmes de l’ •morfon eädow et de l’ ¦sxaton eädow . Ces deux niveaux témoignent, on va le voir, de la coexistence d’une double tendance : celle, d’une part, à la multiplicité et à la particularisation et qui correspond à une tension vers la matière dernière ; celle, d’autre part, à l’unité et à la résorption de la particularisation, qui manifeste un désir de l’Un-Bien.
Commençons par le cas de la « spécificité première ». La proximité de cette spécificité relativement à l’Un (ou son éloignement relativement à la matière dernière) lui confère une indétermination (de type b ), celle du tout : parce qu’elle se situe au sommet de l’intelligible, elle est antérieure à toute différenciation interne et est, pour cette raison, « sans forme ». Mais la proximité de la spécificité première relativement à l’Un ne l’empêche pas d’être autre que l’Un : à l’instar de tout ce qui est postérieur à l’Un, elle est non Un. Cette altérité se manifeste dans la nature même de la spécificité première, à savoir dans le fait d’être spécifique. L’Un, en revanche, doit être compris comme non spécifique :
« Le <principe des spécificités> ne peut être aucune d’entre elles (deÝ d'aétòeänai toætvnmhd¢§n). Car il serait quelque chose parmi elles et n’en serait qu’une partie (tÜgŒraétÇn ¦staim¡rowte¦stai). Donc, il ne peut être ni une forme (oéd¡...
morf®) comme celles dont nous venons de parler, ni une puissance déterminée (oéd¡
tiw dænamiw) et il ne peut même pas non plus être toutes les formes et toutes les puissances qui ont été produites et qui existent là-haut (oéd’ aï p•sai aß gegenhm¡naikaÜoïsai¤ntaèya), mais il faut qu’il soit au-dessus (êp¡r) de toutes les puissances et de toutes les formes. C’est donc le non-spécifique qui est le principe (Žrx¯d¢tòŽneÛdeon), non pas le non-spécifique qui a besoin de la forme (oé tò morf°wdeñmenon), mais le non-spécifique d’où vient toute forme intellectuelle (Žll' Žf' oðp•samorf¯noer‹) », Enn. VI 7 [38] 32, 5-10 (trad. P. Hadot, modifiée).
Ce texte remarquable nous donne à voir le rapport de l’intelligible à l’Un selon
une perspective à la fois continue et discontinue : d’une part, l’Un apparaît comme le
terme ultime d’un mouvement de conversion où les différences et les particularités
sont progressivement résorbées ; d’autre part, le passage du niveau supérieur de
l’intelligible à l’Un implique une sorte de saut, puisqu’il oblige à abandonner toute
détermination, y compris celle propre à la nature intelligible elle-même, à savoir la
détermination eidétique ou spécifique. Ceci nous donne ainsi à comprendre que l’ •morfon eädow n’est pas exempt de toute détermination, puisque la nature eidétique est par elle-même une forme de détermination dont il faut se soustraire pour atteindre l’Un.
La proximité de la « spécificité dernière » (ou phusis) relativement à la matière ultime (ou son éloignement relativement à l’Un) lui confère une indétermination (de type a ), celle de la partie. La spécificité dernière marque en effet le niveau maximal de la particularisation intelligible, niveau au-delà duquel l’altérité propre au mouvement processif n’est désormais plus déterminable : « ce qui est dernier, en l’âme, est désormais totalement illimité ( tò d¢ ¦sxaton aét°w ³dh •peiron pant‹pasi ) »
13. Cependant, il convient de remarquer que la spécificité dernière n’en demeure pas moins un eidos à part entière. En effet, même si elle symbolise l’état le plus particularisé de l’intelligible, et, en ce sens, le plus indéterminé (au regard des niveaux antérieurs), la spécificité dernière continue à être de nature intelligible, une nature qui est, relativement à la matière ultime, déterminée. Il y a donc dans la spécificité dernière quelque chose qui échappe à la particularisation et à la forme d’indétermination que celle-ci suppose.
La détermination, dans l’intelligible, est donc toujours qualifiée, en quelque manière, par les deux formes d’indéterminations que sont celle du tout et celle de la partie. Où que l’on soit dans l’ordonnance du réel intelligible, on trouve en effet toujours présente une tendance à l’unité et une tendance à la multiplicité et à l’éparpillement infini. Il est intéressant de noter que ce qui est jugé « déterminé » ou
« indéterminé », dans chaque cas, varie selon la perspective envisagée :
– Dans une perspective processive, la nature eidétique apparaît, relativement à l’Un, comme l’avènement de la détermination ; une telle détermination, parce qu’elle marque un éloignement relativement à l’Un, annonce la particularisation ultérieure, celle qui donnera naissance, in fine, à l’indétermination ( a ) de la matière dernière.
– Dans une perspective de conversion, la nature eidétique apparaît, relativement à la matière dernière, comme l’avènement de la détermination et la fin d’une indétermination négative ( a ) ; cette détermination, à son tour, est l’annonce
13 Enn. VI 2 [43] 22, 22-23.