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Les points d'accroche dans la capoeira

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Academic year: 2021

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1 Les points d’accroche dans la capoeira :

Quand l’imaginaire vient suppléer les compétences corporelles.

Benoit Gaudin est sociologue, maitre de conférences au Département STAPS (Sciences et Techniques des Activités Physiques et Sportives) de l’Université Versailles St Quentin en Yvelines (France), chercheur à l’URMIS (Unité de Recherche Migrations et Sociétés), actuellement en délégation pour l’IRD (Institut de Recherche pour le Développement), auprès de l’Université d’Addis Abeba, en Ethiopie. Ses recherches portent sur la capoeira, les arts martiaux et, actuellement, sur les coureurs de fond est-africains.

Dans les pratiques culturelles de loisir, l’engagement est généralement volontaire et l’adhésion au groupe de pratiquants relève bien peu de la communauté d’intérêts (Gesellschaft) mais plutôt de la communauté d’affects (Gemeinschaft). On adhère à un groupe parce qu’on « s’y retrouve », c'est-à-dire parce qu’on y retrouve, du moins en partie, une part constitutive de soi-même. Dans les activités physiques et sportives, cette partie de soi que l’on retrouve comprend non seulement une dimension corporelle (hexis (Bourdieu, 1980), culture somatique (Boltanski, 1971) ou technique de corps (Mauss, 1936)1, mais également une dimension

axiologique (liée à des valeurs, mise en évidence par Bourdieu) et culturelle. C’est cette dimension culturelle et symbolique que je souhaite mettre en évidence dans cet article. Celui-ci présente une étude auprès de la population des pratiquants de Celui-cinq academias de capoeira de la ville de Toulouse dans les années 2000. Une enquête par questionnaire a permis de recueillir des données sociologiques, culturelles et sportives sur les pratiquants, et ces données permettent de déterminer plusieurs qualités sociales, culturelles ou sportives qui aident à l’ancrage des individus dans l’activité capoeira.

Le cœur de cet article porte sur les « points d’ancrage » ou « points d’accroche » dans l’activité sportive, ici la capoeira. De la même manière que l’on décroche d’un sport pour différentes raisons (Chevalier, 1995), il existe des points d’accroche qui permettent l’entrée, mais surtout le maintien dans une activité physique. Par exemple, comme nous allons le voir plus loin, parler portugais, être d’origine africaine ou avoir un passé de gymnaste aux agrès peuvent constituer des « points d’accroche » efficaces dans la capoeira. Ces points d’accroche sont plus ou moins forts, plus ou moins puissants. Parfois, un seul suffit. Plus souvent, c’est une combinaison de plusieurs propriétés d’ordre sociologique, culturel et/ou somatique qui permet l’ancrage dans la pratique.

Bien sûr, certaines physionomies paraissent plus ou moins adaptées à certains sports. Mais cette adéquation entre un tel type de « capital corporel » (Pociello 1981) et tel ou tel sport s’applique essentiellement au plus haut niveau sportif. Pour le niveau amateur, cette contrainte pèse moins fortement.2 Le capital corporel, en d’autres termes ces propriétés anatomiques et physiologiques, ne suffit pas à rendre compte d’un ensemble des pratiquants dans une activité sportive donnée, comme le prouve la présence de gabarits atypiques ou divers dans tous les sports, surtout au niveau non professionnel de la pratique.

Pour intégrer un sport et surtout pour y perdurer, il faut aussi être doté d’autres propriétés spécifiques qui relèvent de dimensions sociales, économiques et culturelles. Tous les individus rapides, souples, musclés et ayant le sens du rythme ne deviennent pas capoeiristes, de même

1Lévi-Strauss décrit cela en ces termes : « Chaque technique, chaque conduite traditionnellement apprise et

transmise, se fonde sur certaines synergies nerveuses et musculaires qui constituent de véritables systèmes, solidaires de tout un contexte sociologique ». Lévi-Strauss Claude, "Introduction à l'œuvre de M. Mauss", in Mauss Marcel, Sociologie et anthropologie, PUF, 1989.

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que tous les garçons trapus et musculeux ne deviennent pas haltérophiles, ni demis de mêlée en rugby. Les uns et les autres sont confrontés à une multitude d’activités sportives possibles. Pour intégrer l’une d’entre elles, il leur faut également partager avec la communauté de ses membres un ensemble de valeurs et de façons d’utiliser son corps (« hexis », « culture somatique » ou « techniques de corps ») qui font qu’ils « se retrouvent » dans sa pratique. Cette adéquation passe aussi par le partage d’un imaginaire, d’un ensemble de croyances liées au sport en question, comme vise à le montrer cet article.

Qui sont les capoeiristes en France ?

Quel est leur profil sociologique ? Pour apporter des éléments de réponse à ces interrogations, un questionnaire a été distribué aux élèves des cinq écoles de capoeira de la ville de Toulouse et 72 d’entre eux ont répondu.3 Ce travail d’enquête s’est déroulé sur une période d’un mois environ, d’abord par une prise de contacts directe, puis par l’intermédiaire des enseignants de chaque groupe, ce qui a permis à la fois de diffuser le questionnaire à l’ensemble des pratiquants présents et d’augmenter le degré d’acceptation de la démarche d’enquête auprès des capoeiristes. Ce travail de collecte de données a été complété par une série d’entretiens plus approfondis avec huit pratiquants et avec trois des cinq enseignants de ces academias.

Sur le plan des résultats, le questionnaire a permis de repérer, dans un premier temps et pour chacune des écoles, une répartition assez similaire de la population en ce qui concerne l’assiduité à fréquenter les cours. On peut schématiser cette répartition sous la forme de cercles concentriques, dont le centre est constitué d’un « noyau dur » de pratiquants réguliers, rencontrés quasi-systématiquement pendant la période de passation de questionnaires. L’effectif de cette population peut être évalué à une vingtaine de participants par école, soit une centaine pour l’ensemble de la ville. Autour de ces assidus gravitent une masse assez floue de pratiquants occasionnels, difficilement quantifiables. Il faut avoir à l’esprit que toutes les écoles ne suivent pas la même pédagogie et ne sont pas régies par les mêmes règles implicites : la pratique occasionnelle peut y être plus ou moins tolérée, plus ou moins proscrite. Reste que, pour des raisons de condition physique, il est assez difficile de pratiquer une telle activité physique en dilettante : tout décrochage temporaire se révèle rapidement définitif et ce cercle d’ « occasionnels » est a priori plutôt restreint. Autour de cette seconde population se situe la nébuleuse formée par le flux constant et régulier de nouveaux venus, de spectateurs, de personnes qui viennent pour voir, qui parfois se risquent à suivre un entraînement et ne reviennent plus… Cette population se rencontre dans tous les salles, signe de l’indéniable phénomène de mode dont jouit la capoeira. Finalement, une dernière strate de population est celle des fichiers d’inscrits, soit ceux qui ont payé leur cotisation mais qui ont décroché et ne viennent plus ou très rarement à l’entraînement. Ce sont pourtant eux qui forment les gros bataillons des chiffres officiels. À titre indicatif, ces registres d’inscrits affichent couramment des effectifs triples par rapport à l’effectif des « assidus ».

Les questionnaires administrés lors de cette enquête ont touché les deux premiers types de population (les capoeiristes « assidus » et « occasionnels »). Ils en sont relativement représentatifs puisqu’une proportion importante d’entre eux a accepté de les renseigner. Les refus ont été relativement rares (moins d’une dizaine). Un premier type de refus, qui s’argumentait sur le « manque de temps » a été contourné en proposant de laisser l’enquêté remplir le questionnaire chez lui. Un second type de refus, plus rare, n’a pu être évité : le refus d’être enquêté, vécu comme une volonté de ne pas être « transformé en statistiques ». Cette

3L’enseignement des pratiques physiques « exotiques » comme la capoeira se rencontre plus facilement dans les

grandes villes que dans le milieu rural. À ce titre, de par son statut de métropole régionale, Toulouse représente un bon exemple de la diffusion de la capoeira à l’échelle du pays. La présence de cinq academias dans cette même ville, forcément en concurrence sur le marché de l’enseignement de la pratique, donne à voir les rivalités qui traversent et structurent l’univers de la capoeira en France.

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attitude s’est surtout rencontrée parmi les groupes de « rebelles », d’artistes ou d’« alternatifs » que nous présentons plus loin. Un dernier type de refus, plus classique, est le refus non argumenté, inévitable ici comme dans toute démarche non contraignante. Ces refus, même cumulés, ne menacent pas pour autant la représentativité de cet échantillon de 72 répondants, qui constitue, par rapport à la population mère, une proportion nettement supérieure à la moitié. Cette représentativité permet de dégager le profil sociologique des pratiquants de capoeira de cette ville à cette date-là, notamment par le biais de questions d’identification sociologiques classiques portant sur l’âge, le sexe, le lieu de naissance, l’état civil, le nombre d’enfants, le niveau d’étude, l’activité professionnelle (fournissant un indicateur sur les revenus), l’activité professionnelle du père et de la mère et le lieu d’habitation. Ces questions d’identification étaient complétées par des questions visant à repérer le degré d’implication dans la capoeira, ainsi que le niveau de compétences dans les diverses dimensions (sportive, artistique, linguistique) de la pratique. Quelques questions d’opinion complètent l’ensemble. Profil sociologique des capoeiristes

Les questions d’identification permettent de dégager les grandes lignes d’un profil sociologique de ces pratiquants de capoeira. Il s’agit d’une population principalement masculine, les femmes ne représentant qu’un quart de l’effectif global. Les âges vont de 11 à 31 ans, pour une moyenne de 22 ans. À quelques exceptions près, tous sont célibataires sans enfants. Cette population est très fortement urbaine puisque les deux-tiers de l’effectif habitent dans le centre-ville et seuls quatre vivent en grande banlieue ou hors de l’agglomération. Pour la moitié, ils sont encore étudiants ou lycéens, alors que l’autre moitié se répartit entre des « petits boulots » et diverses autres professions4 dont une minorité significative d’emplois hautement qualifiés (8 ingénieurs, un interne en médecine) et de professions artistiques (musicien, photographe, etc.). Ceux qui sont en âge d’être à Bac+3 (21 ans) le sont effectivement au deux-tiers et ceux qui ont au moins 23 ans détiennent un diplôme de niveau bac+ 5 ou plus pour pratiquement la moitié d’entre eux.

Sont-ils français ou étrangers ? Le questionnaire ne permet pas de statuer sur leur nationalité, mais une question porte sur leur lieu de naissance. Sur les 65 qui y ont répondu, quatre sont nés au Brésil, deux dans d’autres pays d’Amérique Latine, deux dans des Départements d’Outre-Mer américains (Antilles et Guyane), deux en Afrique, trois sur d’autres continents (Vietnam, Allemagne, USA). Le reste de l’effectif se rapporte à 52 personnes qui sont nés en France métropolitaine, dont 21 dans la région de l’enquête. Une répartition somme toute assez conforme à la population de cet âge dans ce type de métropole étudiante.

De quel milieu social viennent-ils ? La profession des parents est un bon indicateur, même s’il est souvent ressenti comme trop intrusif, vu le nombre important de questionnés « oubliant » d’y répondre. Parmi les 59 professions du père renseignées, la moitié se caractérise par un capital culturel élevé, à savoir des professions intellectuelles, artistiques ou médicales hautement qualifiées : diplomate, chercheur, architecte, chorégraphe, comédien, médecin, pharmaciens, qui s’ajoutent aux nombreux ingénieurs et enseignants.5On est là en présence d’une population au profil socialement et/ou culturellement élitiste, en conformité avec le profil

4Les autres professions citées sont : technicien d’études, informaticien SSII, enseignante, commercial, support

technique informatique, employé de bureau et serveur.

5Question « Profession du père » (n=59, sans réponse = 13). Réponses : Professions intellectuelles : 15 (26%) (7

ingénieurs, 1 diplomate, 1 chercheur, 1 architecte, 1 informaticien, 4 enseignants) ; Professions artistiques : 7 (12%) (artiste, chorégraphe, comédien, créateur, « de la 3D », écrivain-musicien, artiste peintre) ; Professions médicales sup. : 6 (10%) (3 médecins, 2 pharmaciens, 1 pédiatre) ; Inactifs : 4 (retraités 3, chômage maladie grave 1) ; Cadres : 3 (cadre, cadre commercial, cadre SNCF) ; Techniciens et technico-commerciaux : 3 ; Employés : 3 (de bureau, de la poste, d’usine) ; Patrons : 2 (chef d'entreprise, PDG agence de voyage ) ; Ouvriers : 2 ; Autres (une occurrence par profession citée) : agent air France, agent technique, chauffeur, commerçant, commerce international, éducateur, facteur, fonctionnaire, maçon, magasinier, maître de capoeira, métreur.

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classique des publics pionniers dans la pratique des arts de combat importés.6 Les professions des mères sont plus diversifiées, mais affichent également une certaine sur-représentation des catégories sociales hautement qualifiées.7

Parmi ces capoeiristes, on trouve bien sûr des employés de bureau, des titulaires de diplômes d’enseignement technique de type CAP ou des « niveau bac », des filles de maçons et des « jeunes des cités ». Mais ils sont ici en minorité. Le profil le plus courant est celui d’un garçon d’une vingtaine d’année, né en France, vivant en centre-ville, étudiant et dont le père exerce une profession hautement qualifiée.

Un tel portrait de groupe est quelque peu réducteur. Il masque notamment la diversité des différents points d’ancrage qui permettent à chacun de dépasser le cap de la première leçon et de se faire une place dans un groupe de capoeiristes. Ainsi, plutôt que nous en tenir à un tel profil-type forcément schématique, l’affinement de la description sociologique des capoeiristes passe par d’autres outils que l’approche statistique. La piste des points d’accroche, à savoir des compétences spécifiques qui aident à devenir capoeiriste, va permettre d’affiner l’analyse. Les points d’accroche dans la capoeira

Le portrait de groupe qui vient d’être brossé fournit une première image, sans doute un peu floue, des individus en présence. La réalité est bien entendu beaucoup plus complexe et, pour accéder à un niveau de description adéquat, la suite du questionnaire fournit de précieuses informations. Les renseignements sur le lieu de naissance, sur les pratiques sportives antérieures, sur la connaissance de la langue portugaise, les compétences musicales, le nombre de voyages au Brésil sont autant d’indices qui permettent de tracer les contours de groupes relativement distincts dans cette population. Il s’agit de groupes dont la cohérence repose sur le partage d’une propriété ou d’une compétence nécessaire à la pratique de la capoeira : être brésilien, venir du monde des arts martiaux, parler portugais, être danseur ou danseuse, etc. Rarement réunies en une seule et même personne, ces propriétés sont autant de compétences qui rendent possible une insertion réussie dans l’univers de la capoeira. En ce sens, on peut parler de points d’ancrage qui permettent de dépasser le choc du premier contact avec l’activité. Quels sont ces points d’accroche ?

Être « sportif » (ou « en condition physique » ou « en forme physiquement » ou « entrainé »)

Disposer d’un capital corporel développé et être « en forme » physiquement constituent une bonne manière de devenir capoeiriste. Avoir une expérience de plusieurs années dans une activité physique développant la souplesse, la force et l’esthétique, voire l’esthétisme représente pour les jeunes Toulousains un avantage certain pour s’insérer dans la capoeira : ces compétentes corporelles trouvent facilement à s’y reconvertir. Une bonne moitié de notre échantillon correspond à ce profil qui compte pour le moins trois ans (et parfois bien plus) d’expérience dans ce type d’activités. Parmi les filles, nombreuses sont celles qui ont un passé de danseuses ou de gymnastes avec entre cinq et vingt ans de pratique. Elles entrent dans la capoeira par le côté physique, souvent sans avoir la moindre connaissance de la langue

6Sur ce point, voir aussi Stockie, M-L. (2009). The relationship between socioeconomic status and physical activity

among adolescents. Thèse de Master, Wilfrid Laurier University.

7Question « Profession de la mère » (n=57, sans réponse : 15). Réponses : Inactives : 10 (18%) (sans profession 4,

au foyer 4, retraités 2 ) ; Enseignantes : 8 (professeurs 5, institutrices 2, éducatrice) ; Employées : 7 (de la Poste 2, CAF, de bureau, de mairie, France Telecom) ; Assistante sociale : 6 ; Professions médicales sup : 4 (pharmaciennes 2, médecin, orthophoniste) ; Professions intellectuelles : 3 (enseignante-chercheur, chercheur CNRS, inspecteur analyste), Psychologues : 3 (psychologues scolaires 2, psychologue) ; Secrétaires : 2 ; Autres (une occurrence par profession citée) : analyste, animatrice, assistante de direction, assistante maternelle, ATSEM, chef d’entreprise, comédienne, commis à l'éducation nat., cuisinière, enquêtrice, fonctionnaire, informaticienne, manutentionnaire.

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portugaise, de la culture brésilienne, ni même souvent de compétences en chant et en musique.8 Ce type de profil capoeiristique possède bien sûr sa version masculine, avec un passé plus diversifié dans le monde des sports : ces garçons viennent souvent des arts martiaux (judo, karaté, taekwondo, aïkido, jujitsu), mais on trouve également des boxeurs (boxe française, thaï, anglaise), des gymnastes (agrès et trapèze) et des danseurs (hip-hop, smurf) et même un escrimeur. Dans ce type de profil, il n’est pas rare de rencontrer des anciens compétiteurs, de niveau départemental, régional et même national. Ici, la compétence physique compense toute autre compétence, pour laquelle la personne ne manifeste parfois pas un grand intérêt. Cette attitude (le « tout corporel ») est parfois poussée à l’extrême, comme dans le cas de Marie (10 ans de danse, 2 ans d’équitation) : à la question de savoir ce qu’elle pense de la culture brésilienne, elle répond pratiquer la capoeira parce que c’est, dit-elle, « le seul sport qui me fatigue, le reste je m’en fous ».

En dépit de ce profil « sportif », cette population de capoeiristes ne se distingue pas par des prises de position en faveur d’éléments d’institutionnalisation de la pratique, tels que les ceintures de niveau, la création d’une fédération française de capoeira ou la création d’un diplôme ou brevet pour l’enseignement de la capoeira. Sur ces trois questions, ils ne prônent absolument pas une version sportive de la capoeira et tendent même à être plutôt moins favorables que le reste de l’échantillon à ces éléments de sportivisation. Il semblerait que ces individus dotés d’un capital corporel avantageux recherchent justement dans la capoeira une activité physique qui ne soit pas « dans le moule » des activités codifiées (sports de compétition ou danse classique).

En marge des questions portant sur leur passé sportif, le questionnaire s’intéressait aussi aux activités physiques et sportives pratiquées en même temps que la capoeira. Les réponses suscitent deux commentaires : le premier concerne la quasi-disparition des arts martiaux, boxes et autres formes de combat duel chez les garçons, ainsi que de la gymnastique chez les filles, comme si la capoeira compensait ou remplaçait ce type d’activités. La danse résiste mieux parmi les filles et s’accommode visiblement d’une pratique de la capoeira en parallèle. Le second commentaire concerne les activités physiques et sportives qui continuent à être pratiquées en parallèle avec la capoeira. Les garçons sont nombreux à citer les sports collectifs, qu’ils soient de petit terrain ou grand terrain, le football restant l’indétrônable favori. Plus surprenant, les sports de glisse sont également souvent cités, qu’il s’agisse de glisse urbaine (skate, mais surtout roller), de glisse aquatiques (surf), mais aussi glisse de montagne et le snowboard revient ici souvent. En quoi la capoeira s’apparente-t-elle à une pratique de glisse ? Sûrement ont-elles en commun une recherche d’élégance et d’esthétique, deux qualités particulièrement prisées chez ce public jeune, urbain, aisé et sensible à la dimension « sculpture et entretien du corps » de la capoeira.9

Les capoeiristes français présentent souvent ce profil et les observateurs brésiliens rendent indirectement hommage à leur condition physique en remarquant leur haut niveau athlétique.10

Avoir « des origines »…

Une seconde façon d’entrer en capoeira et surtout d’y trouver sa place est d’avoir ce que le langage indigène appelle « des origines » et de les « retrouver » dans la pratique de la

8On ne décompte ni plus, ni moins de musiciens parmi cette population que parmi l’ensemble de l’échantillon (une

petite moitié dans les deux cas). Tout juste remarque-t-on que les musiciens sont ici plutôt classiques (piano, guitare, violon) et que les percussionnistes sont rares.

9Plutôt que l’expression « culte du corps », perçue négativement, le vocabulaire indigène préfère des termes tels

que « sculpture » ou « entretien ».

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capoeira. L’idéal étant ici d’avoir des origines brésiliennes et, encore mieux, être également noir de peau et originaire de Salvador de Bahia.

On conçoit pourtant aisément que tous les habitants de Salvador, même les plus foncés de peau, ne sont pas nécessairement capoeiristes. Et a fortiori, on est prêt à admettre que tous les Brésiliens ne s’adonnent pas à cette activité, de la même manière qu’un minimum de bon sens nous permet de concevoir que tous les Ethiopiens ne sont pas coureurs de fond, ni tous les Japonais judokas. Etre brésilien, ou noir, ou originaire de Salvador ne confère pas en soi des aptitudes à la souplesse, à la force ou à quelque autre élément nécessaire à la bonne maîtrise de la capoeira : comme dans n’importe quelle activité physique et sportive, c’est l’entraînement qui fait le capoeiriste, tout le monde est prêt à en convenir.

Pourtant, en France comme partout ailleurs hors du Brésil, le simple fait d’être brésilien suffit à conférer une légitimité capoeiristique indiscutable : les gens considèrent couramment que si un Brésilien est un bon capoeiriste, « c’est normal, il est brésilien ». La possession de la nationalité joue en soi comme un gage de compétences. Paradoxalement, même si tout le monde est prêt à concevoir que tous les Brésiliens ne sont pas forcément capoeiristes, on considère comme naturel que le Brésilien expatrié ait la capoeira « dans le sang », tout autant d’ailleurs que la samba, ou l’esprit carnavalesque. Il s’agit là d’une croyance culturaliste qui fait passer une compétence apprise comme relevant d’une aptitude innée, du simple fait de l’appartenance culturelle. L’opération procède d’un préjugé identitaire11.

En conséquence de cette croyance socialement partagée, les attentes qu’elle suscite influencent les comportements de ceux qui les subissent : les témoignages d’expatriés brésiliens font effectivement mention d’adolescents qui s’entraînent le soir chez eux pour « être à la hauteur » de ce que les Européens attendent d’eux. Il y a là une réelle pression sociale qui les incite à « coller » à l’image du Brésilien tel qu’on l’imagine en France. Ces stéréotypes possèdent donc une force et une efficacité avérées, par le rôle qu’ils jouent dans la motivation et, partant, dans les performances des personnes concernées. Ainsi pourra-t-on voir un Brésilien produire des prestations capoeiristiques supérieures à la moyenne, par le fait que lui-même, autant que son entourage français, sont persuadés de l’innéité de ses compétences. Et inversement, un Français persuadé d’un handicap lié à sa non-brésiliennité (« ce n’est pas dans sa culture ») aura plus de difficulté à vaincre les divers obstacles de l’apprentissage de l’activité. Être brésilien constitue l’idéal de cette alchimie culturaliste qui joue sur la motivation, l’auto-suggestion et les attentes partagées. Mais à des degrés moindres, d’autres « origines » produisent les mêmes effets et la légitimité capoeiristique s’étend bien au-delà de la seule population brésilienne. Etre black, beur, métis, latino ou même d’origine vietnamienne confèrent eux aussi une place « de droit » dans l’univers de la capoeira. L’important semble ici de pouvoir revendiquer une origine « du Sud » : il faut être né ou, pour la plupart avoir des ascendants issus d’un ensemble de pays très vaste, dont le seul point commun semble d’être ou avoir été des colonies européennes (Guyane, Martinique, Costa Rica, Angola, Maroc, Vietnam, etc.). La légitimité capoeiristique des ressortissants de ces pays (ou de ces descendants d’immigrés) s’appuie sur l’histoire canonique de la capoeira, qui se revendique comme une pratique d’opposition et de résistance au colon. La lutte de l’esclave (et par extension de l’opprimé) contre le colon (et par extension le colonisateur) constitue un récit perçu et parfois revendiqué comme un passé commun, ce qui contribue à créer un lien d’affinité entre la capoeira et ces individus qui se perçoivent et sont perçus comme « venant du sud ».

Dans le contexte français des années 2000, le lien d’affinité des ressortissants de tous ces groupes sociaux relève beaucoup plus prosaïquement de la perception d’un destin commun : celui de ceux qui ne sont pas « français de souche », c’est à dire susceptibles de subir des formes plus ou moins camouflées de ségrégation raciale. De manière symptomatique, on rencontre

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également des « Arabes » ou des Sénégalais dans d’autres activités culturelles qui renversent le stigmate de la couleur de peau, à l’instar de la salsa cubaine dans laquelle être « bronzé » est connoté positivement et symbolise « avoir le rythme dans la peau » face à des « petits Blancs coincés ».12

Dans la capoeira, ce type de légitimité historico-ethnique n’est pas identique pour tous et il existe une certaine hiérarchie de prestige et de légitimité : certains ont besoin de justifier leur passion pour la capoeira, d’autres non. La présence d’un individu dans la capoeira tombe sous le sens et relève de l’évidence dans le cas des Brésiliens (comme on l’a vu plus haut), mais aussi pour les Angolais (du fait de la mythique origine angolaise de la capoeira), ainsi que pour les Antillais, surtout s’ils sont noirs, (descendants « directs » d’esclaves africains). Ainsi, une jeune femme née aux Antilles et de peau bien foncée pratique la capoeira depuis un an et demi sans avoir ni véritable passé sportif (deux ans de handball), ni formation artistique, ni connaissance de la langue ou de la culture brésilienne : la couleur de la peau alliée à la force de l’identification au mythe des origines suffisent. Tel autre garçon, lui aussi d’origine antillaise de la seconde génération, a ressenti la nécessité de revendiquer cette appartenance culturelle en ajoutant, à la question sur le lieu de naissance : « Paris. Origine antillaise » ; heureusement, car rien d’autre, hormis la pigmentation de son épiderme et son capital corporal avantageux, ne permettrait de comprendre son lien avec la capoeira : ni passé sportif, ni connaissances linguistiques, ni compétences musicales ou chorégraphiques. Idem pour notre collègue Angolais, dont le passé sportif se limite à deux ans de basket-ball et deux ans de handball, et qui n’a aucune formation musicale.

Si les Antillais noirs et les Angolais jouissent d’une légitimité sociale telle qu’elle suffit à garantir l’ancrage des individus dans la capoeira, ce n’est pas forcément le cas pour les Métis, les Africains non-lusophones, les Sud-Américains non-brésiliens ou les Nord-Africains ; ils occupent une place moins prestigieuse dans la hiérarchie implicite des origines ethniques. Être « du Sud », descendant d’esclaves ou petit-fils de colonisé constitue donc un point d’ancrage plus ou moins fort selon les individus et selon l’imaginaire social qui entoure leur origine ethnique. Le lien d’affinité entre la capoeira et chaque origine ethnique peut ainsi varier en fonction des stéréotypes liés aux différentes origines : le sens commun considère ainsi que le garçon d’origine vietnamienne aurait des facilités naturelles pour les sports de combats ou le fils d’immigré nord-africain aurait des facilités naturelles pour les percussions. Dans cette logique-là, la fille née au Costa Rica déclare « retrouver ses racines culturelles » dans la capoeira.

La force de ce point d’ancrage est donc fonction de la proximité des origines culturelles de l’histoire officielle de la capoeira. La force de ce lien va également décroissant selon que l’on passe du statut de « étranger », à celui de « né à l’étranger » ou de simple « descendant d’étrangers ». Pour certains capoeiristes, ce lien est donc relativement faible et il ne suffit pas à lui seul à garantir l’intégration de l’individu dans l’activité ; tous les enfants d’immigrés ne deviennent pas capoeiristes. On remarque même que parmi ces jeunes-là, ceux qui perdurent dans la capoeira sont ceux qui maîtrisent une autre compétence, souvent sportive ou musicale qui vient compléter cet ancrage communautaire un peu lâche. Ainsi tel garçon d’origine marocaine, qui pratique la capoeira depuis un an, possède une carrière d’une vingtaine d’année de football. Il prend des cours de portugais et a trouvé sa place dans le groupe en jouant des percussions (on le dit joueur de derbouka alors qu’il informe le contraire dans son questionnaire). Un autre, né à Cayenne, allie son capital « origines » avec le profil sportif puisqu’il est détenteur d’une ceinture noire de judo. Un troisième, né au Vietnam, possède une formation musicale (guitare) et un passé de compétiteur (champion départemental en handball) ainsi que des années de pratique de la boxe et du judo. Enfin, cette jeune femme de 27 ans, née

12Puccio Déborah, « Sous le signe de la salsa – Les danses latino-américaines à Toulouse », Terrains, n° 35, 2000,

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à Cali en Colombie, se révèle être pianiste et danseuse de danse africaine. Ses diverses compétences se complémentent et viennent renforcer un profil ethnique à la légitimité imparfaite.

Être lusophone

Parler portugais est également une compétence utile, mais non suffisante pour « accrocher » dans la capoeira : cette compétence offre un avantage indéniable pour comprendre les paroles des chansons, le vocabulaire du « monde de la capoeira » (les noms d’instruments, les concepts, etc.) mais aussi les interjections et explications de l’enseignant, ce qui rend les apprentissages indéniablement moins difficiles. Parler la langue, c’est aussi avoir accès au double sens ou à la dimension allégorique des messages codés, qui possèdent plusieurs niveaux d’interprétation, comme c’est le cas des paroles de chansons ou des surnoms. La maîtrise de la langue favorise la spontanéité en permettant d’intégrer les diverses dimensions de la pratique (coordination mouvement-chant, « esprit de la capoeira »).

La compétence linguistique élargit la sphère d’attraction de la capoeira à l’ensemble du monde lusophone, dans une communauté de langue assez différente de la francophonie. Cette communauté de langue est davantage centrée sur le Brésil que sur le Portugal. Et elle est davantage marquée par une appartenance affective qu’institutionnelle. Contrairement à la langue française, plutôt porteuse d’un bagage philosophique et littéraire, la langue portugaise cultive le sentiment et l’émotion, qui sont les bases du lien social communautaire. Fernando Pessoa n’écrivait-il pas « La langue portugaise est ma patrie »13 ?

À cette lusophonie s’ajoute le prestige qui entoure la culture populaire brésilienne, relayée dans l’ensemble des pays lusophones par les grand réseaux télévisés brésiliens. Dans cette culture de masse, les manifestations issues de l’héritage de l’esclavage jouissent d’une aura toute spécifique dans les pays africains, au point qu’on peut parler de rapports de fascination réciproque entre Noirs brésiliens et Angolais (tout comme, pour le candomblé, entre Yorubas nigérians et les Noirs brésiliens). Cette dimension n’est sûrement pas étrangère à la présence d’africains lusophones dans la capoeira française.

Pour autant, tous les lusophones, qu’ils soient Brésiliens, Portugais, fils de Portugais (et ils sont nombreux en France) ou Africains ne deviennent pas capoeiristes. Mais pour peu qu’ils possèdent une autre corde à leur arc, leur insertion dans l’univers s’en trouvera grandement facilitée. C’est le cas des deux capoeiristes angolais de la ville (qui jouissent du prestige symbolique de l’Angola dans l’histoire de la capoeira), mais c’est aussi de Tony, dont le père portugais pratiquait déjà la capoeira : ce garçon de 17 ans est dessinateur de bandes dessinées, il publie dans des revues et commence même à en vivre. Ici, la compétence linguistique est renforcée, non pas par une « origine ethnique », mais par une compétence artistique qui renforce une compétence linguistique assez distante, les enfants d’immigrés portugais maitrisant rarement bien la langue de leurs parents.

Être artiste

Les artistes ont toujours été pionniers parmi les importateurs de pratiques culturelles étrangères, et notamment les pratiques corporelles (arts martiaux, danses afro, etc.). Il en est de même dans la capoeira moderne, qui mêle chant, musique et chorégraphie. En toute logique, dans notre échantillon toulousain, on retrouve des créateurs, des artistes, des musiciens dans une proportion supérieure à la moyenne. Bien sûr, une telle compétence ne suffit pas, à elle seule, à garantir une intégration durable dans la capoeira, même si elle a permis l’entrée dans la pratique. Encore une fois, il s’agit d’un point d’ancrage insuffisant. Mais c’est pourtant dans un désir de connaître plus intimement cette culture en s’inspirant d’une certaine image du

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Brésil, que ce soit une chanson de Bernard Lavilliers, une planche de Corto Maltese, une esquisse de Carybé ou une samba de Vinicius de Moraes que des jeunes se plongent dans la capoeira.

Être « rebelle »

Philippe, 30 ans, relate qu’à la fin des années 1980, un dessin de capoeiriste ornait les tracts du groupuscule militant Scalp (Section Carrément Anti Le Pen) : activisme politique de gauche et capoeira faisaient bon ménage, de manière très précurseuse pour la capoeira qui venait juste alors d’arriver en Europe. Très tôt en France, le mythe et l’image de l’esclave rebelle ont été associés à la capoeira. Cette image rebelle correspond à une certaine tradition française, qui voit dans le Brésil un pays canaille, roublard et astucieux. L’image du petit malin en marge du système a toujours suscité de la sympathie parmi les routards et autres aventuriers baroudeurs. Dans le mythe de la capoeira, on retrouve, outre cet idéal de rébellion, celui de résistance et de contestation, si chère à une population pétrie par ailleurs du mythe d’Astérix, le petit rusé qui tient tête aux armées et aux puissants.

Cette image forte d’indépendance et d’insoumission n’est sûrement pas étrangère à la présence de certaines catégories de jeunes femmes, en lutte, elles aussi, pour leur indépendance : jeunes filles de couleur ou issues de l’immigration nord-africaine trouvent ici une activité qui symbolise bien leur volonté de s’émanciper, de secouer un joug trop pesant. Elles trouvent dans la capoeira un moyen d’afficher leur volonté d’être « modernes » et indépendantes.

C’est parmi ces profils « rebelles » que l’on trouve des individus très assidus et qui s’impliquent fortement dans les diverses facettes de l’apprentissage, par exemple en prenant des cours de portugais. Ici encore, ce profil « politique » ne suffit pas à rendre une personne capoeiriste, mais il peut y contribuer en complétant par exemple un profil artistique ou un lien avec la culture brésilienne (un voyage, un ami, etc.) ou la culture africaine (danse afro ou un voyage).

Deux cas en apparence atypiques

Les points d’ancrage ici présentés (être sportif, avoir « des origines », être lusophone, artiste, rebelle, etc.) ne sont pas tous égaux. Certains se suffisent à eux-mêmes pour assurer la durabilité de l’ancrage dans l’activité capoeira. Mais dans la majorité des cas, mieux vaut combiner plusieurs de ces propriétés pour ne pas décrocher.14 Par exemple, avoir un passé de pratiquant d’arts martiaux et être d’origine chilienne, comme l’enseignant d’une des academias étudiées. Ou allier des compétences de gymnaste et de musicienne avec l’expérience d’un voyage au Brésil, comme telle pratiquante assidue d’une association du centre-ville.

Peut-on devenir capoeiriste, et surtout le rester, sans correspondre, même partiellement, à l’un ou l’autre des profils présentés ici ? Sûrement, mais il s’agit de cas exceptionnels car cela signifierait que ces individus ne retrouvent dans la capoeira aucun des éléments constitutifs de leur personnalité, de leur culture somatique ni de leurs aspirations. Au cours de cette enquête réalisée à Toulouse, j’ai rencontré deux de ces cas limites : un garçon et une fille, qui ne possédaient aucune des propriétés d’accroche repérées chez les autres capoeiristes par le biais de mon questionnaire d’identification sociologique et sportive. Les ressorts de leurs motivations apparurent au fil des entretiens qualitatifs que je menais avec eux. Dans le cas de la jeune

14L’immense majorité, pour ne pas dire la quasi-totalité des capoeiristes de France rentrent dans l’un ou l’autre de

ces profils, généralement en combinant plusieurs de ces compétences et de ces propriétés. Pour autant, tous ces profils ne sont pas équivalents : les groupes qu’ils constituent n’ont pas les mêmes attentes vis à vis de la capoeira, ni la même façon de se l’approprier. Ils n’ont pas le même rapport à la pédagogie, ni à l’exercice physique, ni à la culture brésilienne. De façon assez logique, on ne les retrouve donc pas dans les même lieux, ni dans les même cours, ce qui explique la diversité des styles et plus largement la diversité de l’offre de cours de capoeira.

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femme, la forte admiration, et même l’attirance passionnelle, qu’elle portait pour l’enseignant de capoeira venait compenser l’absence de toutes les autres propriétés d’accroche.

Pour le second cas, la découverte des motivations fut plus ardue à déceler. Rappelons d’abord que l’adolescent en question ne possède aucune des propriétés d’accroche repérées ci-dessus : il est français, blanc de peau, non-lusophone, n’a pas de passé sportif particulier, n’est pas artiste, ni rebelle. Plus étonnant encore, il n’a pas non plus la physionomie idéale pour un capoeiriste, étant un peu « rond » et plutôt trapu. En revanche, il est très à l’aise dans la roda15, sans complexe et très en souplesse. Comment diable un tel garçon s’est-il retrouvé dans la capoeira ? Qu’a-t-il trouvé dans cette activité qui corresponde si profondément à lui-même ? Ou plutôt : qu’y a-t-il en lui qui corresponde à cette activité ? La réponse est dans son histoire personnelle. Au fil des entretiens, il confie qu’il est né au Brésil de parents brésiliens et qu’il a été adopté dès son plus jeune âge par un couple de Français. Sa place dans la capoeira, selon lui, découle de ce lien avec le Brésil. De sorte que, quand on lui demande : « Comment as-tu connu la capoeira ? », sa réponse est : « Je suis né avec ». Et, à le voir évoluer dans la roda, on est prêt à le croire.

Ici l’autosuggestion s’allie aux croyances que les autres ont sur la capoeira pour renforcer une vision à la fois culturaliste et innéiste de l’activité : la capoeira serait « dans le sang » en même temps que « dans la culture » brésilienne, culture étant ici entendue dans un sens proche de Volkgeist : une nation unique, une culture unique, un sang unique. Faut-il rappeler que des millions de Brésiliens sont, eux aussi, nés au Brésil de parents brésiliens sans pour autant avoir la moindre affinité avec cette activité ? Dans le cas de ce jeune Toulousain en revanche, l’équation fonctionne à plein. Lui-même ne sait pas bien expliquer pourquoi ni comment, si « c’est dans le sang », s’il s’agit d’un héritage ou d’une hérédité, si cela relève du biologique ou du culturel, mais en tout cas, il en est convaincu et il est sincère : la capoeira, il l’a en lui et il se retrouve en elle.

Ce lien entre « être Brésilien » et « être bon en capoeira » témoigne d’une conception culturellement située, française (et peut-être occidentale). Une telle correspondance n’existe pas bien sûr au Brésil, où l’équation joue plutôt entre « être bon en capoeira » et « être Noir ». L’adopté vit et pense comme un Français, il est culturellement français et son discours sur le Brésil et sur la capoeira véhicule les mêmes poncifs que n’importe lequel de ses concitoyens.

Le cas de cet adopté est un cas limite, dans la mesure où son implication dans la capoeira est sans doute d’autant plus forte qu’elle constitue le seul repère identitaire qui lui permette de vivre sa brésiliennité et de se « rapprocher de ses origines ». Mais cette situation révèle que le point d’accroche « avoir des origines » peut être étonnamment puissant puisqu’il suffit, à lui seul, à garantir la solidité de l’ancrage de ce garçon dans la capoeira. L’auto-suggestion et les attentes d’autrui seraient-elles un point d’accroche suffisamment fort pour fonctionner à elles seules, sans être associées à d’autres points d’accroche ? Serait-ce une source de motivation plus puissante que les autres points d’accroche ?

Conclusion

Le sport, c’est aussi dans la tête que ça se passe. L’acquisition des compétences motrices et le développement musculaire qui leur est associé ne sont en effet possibles que si certaines conditions sont remplies au préalable. Ces conditions portent sur la possession de propriétés sociales et culturelles qui sont bien souvent dotées une forte dimension imaginaire. Que signifie les expressions « avoir des origines », « l’avoir dans la peau », « être né avec », si ce n’est créer un lien mental, imaginer une correspondance, tisser des réseaux d’interactions et de causes à effets entre d’un côté des compétences corporelles (dont on oublie volontairement ou non le

15La roda (‘roue’, en portugais) est le cercle constitué par les capoeiristes autour de ceux d’entre eux qui

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processus d’acquisition) et des appartenances communautaires, des « communautés imaginées » ?

Les profils des capoeiristes, réguliers ou occasionnels, décrits dans cet article montrent l’importance, dans l’ancrage de longue durée dans la pratique, de ces liens communautaires reposant très souvent sur une dimension symbolique : la lusophonie, les « origines » ethniques ou culturelles, l’« esprit rebelle », etc. Autant de qualités, de propriétés qui, a priori, sont distantes des compétences somatiques nécessaires à l’exercice de la capoeira (force, souplesse, sens du rythme, esthétique), mais qui sont nécessaires à leur acquisition. Ces propriétés socioculturelles sont, pour près de la moitié de la population étudiée, les conditions qui ont permis à ces individus non pourvus d’un passé sportif suffisant, de trouver leur place, et surtout de ne pas décrocher, dans une activité physiquement exigeante.

Qu’en est-il dans les autres activités physiques et sportives ? Une forte sensibilité écologique peut-elle compenser une faible condition physique dans des activités telles que le kayak de rivière ou l’escalade à main nues ? Le goût de la « jungle urbaine » est-il un point d’accroche aussi efficace que la souplesse et la force dans une activité comme le parkour16 ou que la souplesse et l’élégance dans les randonnées à rollers ? D’autres recherches le montreront peut-être. Mais il y a fort à parier que la dimension imaginaire qui entoure un sport soit efficace bien au-delà de la seule motivation à intégrer cette activité et qu’elle agisse comme un « point d’accroche » aussi puissant qu’une propriété somatique dans l’ancrage de certains individus dans des activités souvent perçues comme exclusivement physiques.

Bibliographie :

- Boltanski Luc, « Les usages sociaux des corps », Annales, Economies, Sociétés, Civilisations, vol. 26, n° 1, 1971, pp. 205-233.

- Bourdieu Pierre, Le sens pratique, Minuit, 1980.

- Chevalier Vérène, « Carrières et abandons dans les pratiques de l'équitation : analyse longitudinale de fichiers de licenciés », In : Sport, relations sociales et action collective, Actes du colloque interdisciplinaire, Bordeaux, 14-15 octobre 1995.

- Lévi-Strauss Claude, "Introduction à l'œuvre de M. Mauss", in Mauss Marcel, Sociologie et anthropologie, PUF, 1989.

- Mauss Marcel, « Les techniques du corps », Journal de Psychologie, XXXII, 3-4, 15 mars - 15 avril 1936.

- Gaudin Benoit, « La codification des pratiques martiales – Une approche socio-historique », Actes de la Recherche en Sciences Sociales, n°179, 2009/4, pp. 4-31. - Pociello Christian, Sport et société – Approche socio-culturelle des pratiques, Vigot,

1981.

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