Article
Marinid and Portuguese houses of Ksar Seghir: continuities and changes in the domestic habitat (14th-16th centuries)
Maisons mérinides et portugaises de Ksar Seghir :
continuités et changements de l’habitat domestique (14
e-16
esiècles)
Joana Bento Torres1, Abdelatif El-Boudjay2,* et André Teixeira3
Abstract
The archaeological site of Ksar Seghir is a medieval settlement on the South margin of the Strait of Gibraltar. Its apogee as a town and a seaport was attained during the Marinid dynasty. In 1458 it was conquered by the Portuguese who stayed untill 1550, living the town totally abandoned until today.
From 1974 and 1981, the site was intervened by a Moroccan-American archaeological mission that excavated near 18% of the town and uncovered a considerable number of Islamic and Portuguese structures. Since 2011 a Moroccan-Portuguese team has also been developing archaeological works at the site.
In this article, we study two domestic spaces from the Islamic and the Portuguese period, while trying to establish a synthesis on the evolution of vernacular architecture at Ksar Seghir between the 14th and 16th centuries.
Résumé
Le site archéologique de Ksar Seghir consiste en un établissement d’époque médiévale qui se situe sur la rive sud du Détroit de Gibraltar. Il a connu son apogée sous les mérinides en tant que ville et en tant que port. En 1458, elle fut conquise par les Portugais qui y demeurèrent jusqu’à 1550, puis après son évacuation l’agglomération tomba en ruines.
Le site a connu une grande campagne de fouille archéologique réalisée par une mission maroco- américaine entre 1974 et 1981, avec l’excavation de 18 % de l’ensemble et le dégagement d’un nombre considérable de structures islamiques et portugaises. À partir de 2011, une équipe maroco-portugaise y réalise des travaux archéologiques.
Dans cette contribution, nous allons examiner deux espaces domestiques conservés dans les niveaux islamique et portugais, tout en essayant d’élaborer une synthèse sur l’évolution de l’architecture domestique à Ksar Seghir entre le 14e et le 16e siècles.
1 CHAM - Centre d’Humanités (NOVA/FCSH), Portugal
2 Site archéologique de Ksar Seghir, Maroc
3 Faculté des Sciences Sociales et Humaines de l’Université Nouvelle de Lisbonne (NOVA/FCSH), CHAM - Centre d’Humanités (NOVA/FCSH), Portugal
* Adresse e-mail de l’auteur correspondant : [email protected]
Introduction
Le site archéologique de Ksar Seghir se situe sur la rive sud du Détroit de Gibraltar, implanté dans l’une des zones où celui-ci est plus étroit, à 19 km de la côte méridionale de la Péninsule Ibérique. Le site se trouve à mi-chemin entre Tanger et Sabta, deux villes historiques importantes de cette région nord-africaine, respectivement à 35 et 37 km, à l’est et ouest (Fig. 1). Il se localise sur la rive droite de l’embouchure de l’Oued Laksar, dans une plaine d’environ 3 km d’étendue. Ici se localise également, à environ 1 km de l’embouchure, l’important site archéologique de Dhar d’Aseqfane, avec une occupation du 5e s. avant J.-C. au 12e s. après J.-C.4 . Il s’agit peut-être du prédécesseur de Ksar Seghir, en tant qu’agglomération principale dans la région.
Fig. 1 : Le Détroit de Gibraltar - Ksar Seghir.
Les niveaux archéologiques les plus anciens attestés à Ksar Seghir remontent au 12e s.5, époque pendant laquelle les sources écrites témoignent de l’existence d’un port, d’un chantier de construction navale et d’une fortification6. L’agglomération a connu son apogée sous les Mérinides : le rempart, les portes monumentales et une grande partie de bâtiments publics y ont été édifiés sous cette dynastie. Ksar Seghir a été doté d’une muraille parfaitement circulaire, qui lui confère une originalité planimétrique et urbaine aussi bien au Maroc qu’en Occident musulman (Fig. 2). La datation du mobilier céramique des niveaux de la base de muraille, centrée aux 12e et 13e siècles, correspond aux informations fournies par la chronique
4 El Khayari A. et Akerraz A. 2012.
5 Redman C. 1986, p. 129-130 ; Teixeira et al. 2016, p. 38-58.
6 Moujoud T. 2012, p. 37 et 39.
d’Ibn Abi Zar’, qui date la construction de 12877. La structure a été interprétée comme la matérialisation des plans stratégiques des sultans mérinides d’intervention dans la péninsule Ibérique8.
Fig. 2 : Le site archéologique de Ksar Seghir - situation des maisons étudiées.
Dans un deuxième temps, Ksar Seghir a connu une présence portugaise d’environ un siècle. L’agglomération a été conquise par les Portugais en 1458 en tant que deuxième position occupée en Afrique du Nord, après Sabta en 14159. Si la première conquête s’inscrivait dans une volonté de dominer le détroit de Gibraltar, l’occupation de Ksar Seghir semble avoir été un moyen d’étendre la présence portugaise dans cette région, avec des objectifs de conquête territoriale. Cette position n’a été abandonnée qu’en 1550, dans le cadre de la redéfinition de la politique portugaise au Maroc sous le règne de D. João III, perturbée par le pouvoir croissant de la dynastie sadienne10.
Les quatre-vingt-douze années d’occupation portugaise de Ksar Seghir ont entraîné des changements radicaux dans la vie quotidienne de l’établissement, avec le remplacement de la population musulmane préexistante par des Portugais. Cette occupation a également modifié la morphologie de l’espace urbain, non seulement les éléments architecturaux les plus importants (tels que les fortifications ou les bâtiments de culte), mais aussi les rues, les espaces
7 El-Boudjay A. et al. 2016.
8 Cressier P. 2012, p. 65-79.
9 Farinha A. 1990, p. 157.
10 Cruz M. 1997.
domestiques, les locaux commerciaux ou artisanaux11. La transformation a été progressive, au cours de campagnes de construction successives, relativement bien documentées en ce qui concerne les bâtiments les plus importants, contrairement aux bâtiments courants.
Abandonné, mais tout en conservant les vestiges archéologiques enfouis qui témoignent de ce passé, le site a connu une grande campagne de fouille archéologique réalisée par une mission maroco-américaine entre 1974 et 1981, sous la direction de Charles L. Redman. Les campagnes ont permis d’excaver une superficie d’environ 5000 m2, soit 18 % de l’ensemble du site, et de dégager un nombre considérable de structures de l’époque médiévale islamique et de l’occupation portugaise. À part les fortifications, on souligne la découverte d’une mosquée, des structures d’habitat, un hammam et un marché de l’époque islamique, ainsi que des églises, des maisons, des zones commerciales et artisanales, des places et des ruelles de la période portugaise. Outre les vestiges architecturaux, une importante quantité de mobilier céramique a été mis au jour, déposé aujourd’hui dans les réserves de la Conservation du Site Archéologique. Les publications produites alors sont une source inestimable sur l’ancien bourg12. Cependant, elles n’ont pas tout épuiser du potentiel archéologique mis au jour, face aux possibilités d’interprétation que nous pouvons entreprendre aujourd’hui à bases de nouvelles perspectives de recherches.
Depuis 2007 le Ministère de la Culture du Maroc développe des activités visant la protection et la mise en valeur de ce site, ainsi que des travaux de conservation et de restauration; y sont installés une administration, un Centre d’Interprétation du Patrimoine et un parcours de visite13. À partir de 2011, une équipe maroco-portugaise y réalise des travaux archéologiques sous notre direction (A. El-Boudjay et A. Texeira), en récupérant et étudiant les informations et les matériaux des anciennes fouilles et la réalisation de recherches archéologiques ponctuelles et des activités de conservation et de restauration. Parmi les thèmes abordés par cette équipe, nous soulignons celui du tissu résidentiel de cette agglomération citadine. Il s’agit de comprendre et d’approfondir l’analyse sur le mode d’appropriation de l’espace domestique préexistant par les portugais, tout en tenant compte des habitations préexistantes, notamment celles de l’époque mérinide. Le but était également de comprendre les transformations spatiales et architecturales qui ont accompagnées l’occupation chrétienne, en extrapolant des comparaisons avec la maison portugaise de l’époque. En fait, Ksar Seghir dispose, à ce niveau, d’un énorme potentiel d’informations, permettant de confronter les structures des deux périodes dans cette espace-carrefour de la Méditerranée et de réfléchir, ainsi, aux dissemblances et aux similitudes.
Le but de ce texte est de réaliser une synthèse sur l’évolution de l’architecture domestique à Ksar Seghir, entre les 14e s. et 16e s., dans le cadre de la thèse de doctorat de l’un des auteurs (J. B. Torres) sur ce sujet, à partir de deux études de cas déjà publiés en monographie14, et après
11 Correia J. 2008, p. 150-169.
12 Voir la synthèse de Redman C. 1986.
13 El-Boudjay A. 2012.
14 Teixeira A. et al. 2013 ; Teixeira A. et al. 2016.
avoir produit un premier essai de systématisation15. Nous examinerons deux cas de vestiges archéologiques conservés dans les niveaux portugais et islamique, concernant deux secteurs de fouille (Fig. 2) : l’ensemble défini par les carrés E16N14, E15N14 et E15N15, entièrement fouillé par l’équipe de C. L. Redman (ci-après dénommé E16N14); et l’ensemble défini par les carrés E17N10, E18N10 et E18N9, fouillé presque exclusivement par cette mission, mais où nous avons également réalisé des sondages archéologiques et des travaux de conservation et de restauration (ci-après dénommé E18N10). Nous nous concentrons sur les structures, en laissant volontairement de côté l’approche détaillée de la culture matérielle, déjà abordée dans les deux études mentionnées auparavant.
Les maisons mérinides
Les maisons médiévales islamiques, découvertes lors des fouilles archéologiques à Ksar Seghir, s’inscrivent généralement dans le modèle des structures trouvées en Afrique du Nord et à l’Al-Andalus. Nous signalons cependant que les maisons ont subi des changements substantiels au cours des siècles afin de les adapter aux besoins de leurs occupants. Ainsi, dans l’un des cas étudiés à Ksar Seghir (E18N10, Fig. 3), la maison présente une grande symétrie, traduisant une conception globale de l’ensemble, à l’exception du murs de l’angle sud. La surface de cette habitation est de l’ordre de 66,2 m2 (9,1 x 8,9 m), semblable à la moyenne estimée pour les habitations de Sabta mérinide16, mais inférieure à celle des maisons du « type complexe » de Siyāsa, à Murcie, de la fin du 12e et du début du 13e siècle17. Celles-ci présentent des valeurs proches de l’ensemble des maisons de la kasbah de Mértola, qui datent, elles aussi des 12e et 13e siècles18. Dans l’autre cas étudié à Ksar Seghir (E16N14, Fig. 4), la maison constitue une partie d’une ancienne structure ; il s’agit d’une habitation très réduite, de 38 m2 de surface, légèrement inférieure à la maison 1 d’Huerta Rufino, à Sabta19, avec un plan très irrégulier. Dans les deux cas, nous n’avons pas identifié de vestiges indiquant l’existence d’étages supérieurs.
Les maisons n’avaient qu’une seule porte d’accès, qui communiquait vers le patio par un couloir étroit en coude, revêtu de carreaux en céramique20. Dans la maison la plus grande, l’accès se faisait au nord par une porte menant à la rue (E18N10, Fig. 3). Dans la maison la plus petite, l’unique porte vers l’extérieur, au nord-est, avec 0,9 m de largeur, était signalée par une marche en pierre et en stuc à un niveau considérablement plus élevé que le sol du reste de la maison (E16N14, Fig. 4). Dans la première maison, le couloir avait 2,3 m2 de surface (2,55 x 0,9 m) et une orientation nord-est/sud-ouest, qui se modifie à l’extrémité vers le nord-ouest, formant ainsi un angle droit menant à la cour ; dans la deuxième maison, le couloir possédait 2,7 m2 (3 x 0,9 m) et se déroulait aussi de manière à se diriger vers l’angle nord-ouest de la cour centrale, simulant une entrée coudée. Dans les deux cas, le plancher a été réalisé avec des carreaux en céramique.
15 Torres J. et Teixeira A. 2020 ; El-Boudjay A. et al. 2019.
16 Hita J. et Villada F. 1996, p. 82.
17 Navarro J. 1990, p. 178.
18 Macias S. 2005, I, p. 390 et III, p. 50.
19 Hita J. et Villada F. 1996, p. 82.
20 Redman C. 1986, p. 80.
Dans la maison la plus petite le couloir donnait accès à un petit compartiment comportant des latrines, un espace avec 1,1 m2 (1,3 x 0,9 m) et une orientation canonique nord-sud21. Dans la maison la plus grande, il est vraisemblable aussi que le couloir donnait accès aux latrines de l’habitation, situées dans le côté est de la maison, mais dont les vestiges sont peu importants, attestés uniquement par une section d’une canalisation. Il faut noter
Fig. 3 : Relevé photogrammétrique de la maison E18N10 en 2015. La plupart des structures visibles date de l’époque mérinide.
Fig. 4 : Maison mérinide du secteur E16N14 en 1977. © Conservation du Site Archéologique de Ksar Seghir.
21 Hita J. et Villada F. 2000, p. 33-34.
que les latrines et les systèmes d’assainissement destinés à évacuer les eaux usées sont des éléments présents dans toutes les maisons islamiques, fouillées jusqu’ici, à Ksar Seghir22.
Le patio est toujours « le pôle sociologique et culturel autour duquel s’organisent et se différencient les cellules d’habitation »23. Ceux-ci sont grands en surface et généralement pavées de carreaux en céramique, parfois avec des zelliges polychromes, mais sans atteindre la profusion décorative des habitations mérinides de Sabta24. La forme rectangulaire des patios, ainsi que l’orientation sensiblement nord-sud, est une adaptation à l’alternance des saisons froides courtes et des saisons longues et chaudes ; cela laisse croire que nous sommes devant des modèles méditerranéens, plutôt que des modèles de l’intérieur du Maghreb25.
Dans le cas de la maison à grandes dimensions (E18N10, Fig. 3) la cour occupait la plus importante surface de la maison, avec 18,9 m2 (5,4 x 3,5 m), identique au modèle inférieur des habitations de « type complexe » de Siyāsa, mais nettement supérieure à celles du type élémentaire de ce site26. En outre, la comparaison avec les maisons mentionnées de Mértola peut nous offrir une idée de la dimension relative de cette structure, car celle-ci est clairement inférieure à celle des deux habitations plus spacieuses, mais dépasse la surface des deux tiers restants27. On note aussi le parallèle avec la maison 1 d’Huerta Rufino à Sabta, de surface légèrement supérieure28. La cour de cette maison de Ksar Seghir occupait, ainsi, 28,5 % de l’habitation, dans une proportion assez proche avec une des habitations de Mértola mais, en général, supérieure à celles-ci29. Il faut souligner que, dans ce cas, le patio disposait d’une zone individualisée qui servait de tinajero (un espace pour une grande jarre), comme ce fut le cas à Murcie30. Cette cour était entièrement revêtue de briques posées sur une couche de mortier à base de chaux très résistant. La zone centrale présentait un modèle de disposition diagonale de briques de 0,2 x 0,25 m, limitée par des pièces identiques ordonnées en rectangle et, finalement, présentant une délimitation avec une rangée de briques implantées verticalement, formant une surface modérément dénivelée. Les couloirs latéraux présentaient des briques identiques avec une disposition quadrangulaire, exposant au centre un petit carreau de mosaïque vitrifié noir de 0,05 m de côté, ou une composition quadrangulaire de carreaux alicatado (losange noir avec des triangles blancs).
Par contre, la maison plus réduite possédait un patio, avec deux zones distinctes, signalées par des revêtements différents (E16N14, Fig. 4). La zone immédiatement contiguë au couloir, au nord-est, était revêtue de pierres, de taille moyenne, aplaties supérieurement et avait 2,9 m2 (1,8 x 1,6 m); dans cette zone existait un puits structuré en pierre et avec une ouverture de 0,56 m de diamètre, définie par des briques et du mortier. La surface restante
22 Redman C. 1986, p. 98.
23 Bazzana A. 1992, p. 189.
24 Hita J. et Villada F. 2000, p. 28 et 32-33.
25 Redman C. 1986, p. 77-78 ; García-Pulido L. 2015, p. 231.
26 Navarro J. 1990, p. 179 et 184.
27 Macias S. 2005, I, p. 398.
28 Hita J. et Villada F. 1996, p. 74.
29 Macias S. 2005, I, p. 398.
30 Navarro J. 1990, p. 183.
de la cour présentait un sol irrégulier, constitué par l’union de petites pierres/cailloux et du mortier ; néanmoins, nous signalons des traces d’un pavement de stuc qui le recouvrait sur une surface de 4,6 m2 (2,9 x 1,6 m). La différence de revêtement de sol est liée au système d’assainissement de la maison : l’eau de la pluie et l’eau du puits était drainée sur des dalles et acheminée vers une conduite en briques sous la latrine, puis déversée directement la rue31. Il faut remarquer que la présence de puits, en tant que conteneur d’eau, est une particularité qui a été relevé dans la plupart des maisons mérinides à Ksar Seghir32, contrairement au site de Belyounech, où les sources prédominent33.
Autour de la cour s’organisaient d’autres compartiments, à savoir la cuisine, avec un espace généreux et naturellement plus important dans le cas de la grande maison (E18N10, avec 12,9 m2, avec 5,6 x 2,3 m) que celui de la maison à dimensions réduites (E16N14, avec 6,6 m2, 4,1 x 1,6 m). Dans la première maison l’accès se faisait par une porte de 1,1 m, avec un seuil de brique, où on peut encore apercevoir le gond de la porte (Fig. 3). Dans la partie est du compartiment, on constate un sol irrégulier formé par des pierres et des briques, probablement le résultat de la réutilisation portugaise de l’espace ; dans la partie ouest, on observe un niveau de dalles de grande dimension irrégulièrement taillées posées sur du mortier, un niveau de circulation comparables aux contextes anciens de l’al-Andalus34 ; au milieu nous avons découvert une structure en pierre, appuyée sur la paroi nord-est, qui correspond à une division du compartiment. Il s’agit probablement de la répartition de la cuisine en deux parties – zone de stockage, d’un côté, et zone de foyer, de l’autre côté – attestée dans des espaces médiévaux islamiques identiques, comme les maisons de Mértola, bien qu’avec une configuration différente35. Dans la deuxième maison l’identification fonctionnelle de la cuisine est justifiée par la présence d’une zone de combustion, qui a livré de la céramique brûlée, du charbon et des cendres, outre un récipient avec des traces de feu conservé in situ (Fig. 4). Cet espace possédait également deux types de revêtement de sol – l’un en pierre, l’autre en mortier et en terre battue – pouvant être observé aussi l’existence d’un tuyau dans le mur ouest qui déverserait dans le système d’assainissement susmentionné. Nous n’avons jamais identifié des fours dans les maisons islamiques de Ksar Seghir. Ainsi, il nous semble que ces populations utiliseraient plutôt des braseros en céramique, mejmar, comme ustensile pour préparer les aliments36. La présence de fours n’est pas courante dans des contextes similaires et les découvertes de la Sabta sont exceptionnelles37.
Une autre pièce annexe au patio correspondait au salon avec l’alcôve, qui présente une surface importante : 12,7 m2 (5,5 x 2,3 m) dans la maison E18N10 et 10 m2 (4,8 x 2,1 m) dans la maison E16N14, dans ce cas étant le plus grand espace couvert. On le trouve dans
31 Redman C. 1986, p. 84.
32 Redman C. et al. 1978, p. 166.
33 Cressier P. et al. 1986, p. 339 et 341.
34 Bazzana A. 1992, p. 115.
35 Macias S. 2005, I, p. 400-401
36 Redman C. 1986, p. 79.
37 Hita J. et Villada F. 2000, p. 34.
les maisons de la même époque à Sabta38 et dans les maisons du « type complexe » de Siyāsa, à Murcie39. En général cet espace se démarque par ses dimensions, son raffinement décoratif et sa distinction dans l’accès40, bien que le cas de Ksar Seghir contraste avec ceux de sa voisine Sabta par la pauvreté des matériaux employés41. Dans le cas de la maison E18N10 (Fig. 3), le salon présentait un revêtement de mortier de chaux avec des agrégats grossiers (des inertes calcaires et céramiques de taille variée), qui couvrait une couche de pierres de dimensions réduites ; la zone de l’alcôve était circonscrite par une rangée de briques disposées verticalement. L’accès se faisait par une porte avec un encadrement de 1,15 m, dont le gond subsiste toujours. Dans la maison E16N14 (Fig. 4), le salon et l’alcôve étaient divisés par un muret en brique et présentaient un sol en mortier de chaux, peint au niveau du salon ; l’accès depuis la cour, avec une ouverture de 0,9 m, était signalé par un seuil en brique avec deux trous pour une porte à deux battants. Nous signalons, au sud de cette maison, avec 5,6 m2 (3,1 x 1,8 m), une pièce interprétée en tant qu’une petite salle avec alcôve ; celle-ci présente des traces d’enduit sur ses murs et le sol, ainsi qu’un seuil en brique.
Il faut souligner que la proportion d’occupation de ces deux pièces dans la maison E18N10 – la cuisine et le salon à alcôve, estimées à 19 % de la surface totale – est rare dans les maisons de cette époque de l’al-Andalus. Les maisons du « type complexe » de Siyāsa présentent un salon avec une dimension toujours plus importante que celle de la cuisine.
Cette différence est moins importante dans le cas des maisons du « type élémentaire », correspondant à l’habitat des populations modestes et où la cuisine présente des fonctions plus variés42. À Mértola, où le cas d’un quartier est largement étudié43, la surface des salons excède au moins de 50 % celle des cuisines, comme c’est le cas de la maison E16N14 de Ksar Seghir. Mais à Mértola la proportion est parfois le double ou le triple et dans certains cas les salons sont quatre fois plus grands que les cuisines.
Enfin dans la maison E18N10, la paroi sud-est de la cour centrale, intégralement composée de briques de 0,25 m d’épaisseur, délimitait une zone d’interprétation difficile.
D’une part, il existe au sommet un espace de dimension réduite présentant un sol réalisé en mortier à base de chaux (0,3 m au-dessous du carrelage de la cour). Cet espace est limité à l’est par un mur en brique de 0,15 m, définissant ainsi une surface utile de 4,4 m2 (2,2 x 2 m). On souligne, également, l’existence de vestiges d’un mur plus épais à cote altimétrique inférieure, contigu à la paroi extérieure de l’habitation, qui pourrait correspondre à une occupation antérieure. D’autre part, il existe un puits aménagé en briques et en pierre, liés par du mortier à base de chaux, entouré d’un pavement bien préservé composée de mortier, identique à celui du précédent sol, sauf que celui-ci se situe au niveau du carrelage de la cour. Nous pouvons proposer une fonction de stockage pour cette partie de la maison E18N10 (Fig. 3).
Dans la maison E16N14, les deux espaces situés à l’est du patio, avec 2 m2 (2 x 1 m)
38 Hita J. et Villada F. 1996, p. 75.
39 Navarro J. 1990, p. 180.
40 Macias S. 2005, I, p. 383.
41 Hita J. et Villada F. 2000, p. 37-39.
42 Navarro J. 1990, p. 180-181.
43 Macias S. 2005, III, p. 162.
et 2,3 m2 (1,8 x 1,3 m), sont aussi difficiles à interpréter. L’équipe de C. L. Redman les a considérés comme zones de stockage (Fig. 4). Ses sols étaient revêtus de stuc, dont le dernier était peint en rouge et accessible par un seuil en brique recouvert de stuc. Il nous semble que, pendant la phase finale d’occupation de cette maison, les deux avaient une connexion évidente avec la cour centrale, comme en témoigne la continuité du revêtement de sol ; cependant, le premier espace vraisemblablement a changé de fonction au lendemain de l’aménagement d’un puits et de son système d’évacuation des eaux. En fait, cette configuration avec deux petits espaces adjacents au patio central, en association avec un puits, semble être un élément caractéristique des maisons mérinides étudiées à Ksar Seghir44.
La technique de construction des murs des maisons mérinides de Ksar Seghir consiste à alterner des rangées de pierres irrégulières (de taille moyenne sur les faces extérieures et de petite taille au centre) et des lits de briques. L’ensemble est lié par un mortier à base de chaux et de sable. Les bâtisses s’encadrent dans le type prédominant des constructions résidentielles musulmanes médiévales, où les appareils réguliers de grande dimension sont rares45. Les deux faces sont recouvertes d’un enduit à base de chaux. Les murs extérieurs possédaient une épaisseur comprise entre 0,4 et 0,5 m et les murs intérieurs étaient généralement plus réduits.
En ce qui concerne l’implantation urbaine de ces deux maisons, la maison E18N10 était entourée par deux voies de circulation publique, probablement en terre battue (Fig. 3) : une rue large de 1,4 à 1,7m, de direction nord-ouest-sud-est, dimensions qui la place dans une échelle intermédiaire dans la hiérarchie des voies publiques de l’al-Andalus ; une deuxième ruelle, perpendiculaire à la voie principale, avec 0,9 m de largeur, faisant partie de la catégorie des voies de dimension plus réduites46. La maison E16N14 était également entourée de deux rues (Fig. 4) : l’une revêtue de pierres de petite dimension et avec un système de drainage au sud – certainement l’une des principales du bourg ; et une ruelle en terre battue secondaire, à l’ouest, qui contournait la maison et donnait accès à la porte de la maison.
L’appropriation de l’espace domestique par les Portugais
L’appropriation de l’espace domestique mérinide par les Portugais semble avoir suivi des modèles différents. Le processus de remaniement des espaces domestiques s’est déroulé sur presque un siècle, d’où les nouveaux occupants de la ville n’ont pas adopté une solution unique. Tout d’abord, si dans certains cas il ne semble pas y avoir eu d’exploitation durable de la maison islamique par les chrétiens au lendemain de l’occupation de la ville, dans d’autres cas les nouveaux résidants ont certainement utilisé la structure préexistante pendant quelques décennies tout en y apportant des modifications modestes. La maison E18N10 correspond à ce dernier cas, car elle n’a pas été profondément transformée pendant les premiers temps de l’occupation portugaise : les nouveaux habitants ont conservé le niveau de circulation et, surtout, la subdivision interne ; l’accès aurait dû continuer à se faire à travers la même porte
44 Redman C. et al. 1978, p. 166.
45 Bazzana A. 1992, p. 67.
46 Macias S. 2005, I, p. 371-372.
et le même couloir, lié à la cour intérieure, intégralement préservé. L’aspect discontinu du revêtement du sol au centre de la cour, avec des briques plus petites et sans organisation, ainsi que les traces de peinture sur les carreaux du sol en chaux, témoignent des actions que nous pourrons attribuer à l’occupation portugaise (Fig. 3). Le sol du salon avec alcôve a été surélevé de 0,1 m et pavé avec un revêtement en mortier ; dans la cuisine on a constaté aussi une surélévation du niveau de circulation par rapport au dallage incontestablement islamique.
D’autre part, il est évident que les Portugais ont procédé à une profonde substitution de l’architecture civile mérinide, avec l’introduction des transformations destinées à adapter les espaces à leurs besoins47, comme cela s’est produit lors de la conquête chrétienne des villes d’al-Andalus, comme Murcie48 ou Grenade49. La taille des lots a été partiellement modifiée à Ksar Seghir, tout en attestant des aspects de continuité dans l’occupation, notamment sur certains flancs des habitations, non seulement ceux qui bordaient les rues et qui ont conservé leur fonction, mais aussi des parcelles foncières qui ont préservé leurs limites. Aussi, on vérifie l’utilisation d’une partie des murs extérieurs des habitations dans un esprit de pragmatisme clair et d’économie de ressources.
En ce qui concerne les cas présentés ici, il faut remarquer que dans le cas de la maison E18N10 (Fig. 5) la restructuration de cet ensemble résidentiel a engendré la suppression complète de la ruelle qui séparait deux unités islamiques ; la rue principale a gardé globalement son tracé d’origine, mais élargie d’environ 0,4 m, surélevée de 0,6 m et couverte d’un pavement en pierre avec une pente légère vers l’est (différence de 0,13 m). Autour de la maison E16N14 (Fig. 6), le tracé de la rue principale a été conservé comme rue Direita (droite), la principale du bourg ; la petite ruelle qui donnait accès à la maison a été complètement annulée.
À propos du processus de réutilisation des structures préexistantes, dans la maison E18N10 seulement une paroi – celle qui la délimitait à l’est, avec son parcours anguleux – a été intégralement réutilisée par les portugais à travers sa surélévation (Fig. 5). Il est probable que la limite ouest de la maison aura réutilisé aussi la paroi extérieure de la maison mérinide, même si la superposition des plans semble indiquer que la structure portugaise a un tracé légèrement oblique comparé au précédent. La façade nord de l’habitation islamique, adjacente à la rue, a été reculée par les chrétiens, élargissant ainsi la voie de circulation. Dans la maison E16N14, la réutilisation est plus extensive (Fig. 6). D’une part, la maison portugaise a réutilisé le mur qui limitait à l’ouest l’habitation mérinide dans le même but, en gardant son tracé irrégulier et donc en maintenant la taille du lot résidentiel dans cette partie. Cela semble conforme à la structure de la propriété du bourg chrétien, où les fractions préexistantes ont été reprises par différents individus en entravant toute opération de rénovation concertée de l’ensemble des parcelles.
47 Redman C. 1986, p. 165.
48 Navarro J. et Jiménez P. 2009, p. 250-252.
49 Díez M. 2015, p. 429-430.
Fig. 5 : Superposition des phases mérinide (en noir) et portugaise (en bleu) du secteur E18N10.
Fig. 6 : Superposition des phases mérinide (en noir) et portugaise (en bleu) du secteur E16N14.
D’autre part, le mur qui limitait la maison au sud a également été maintenu, contigu à la rue principale, bien que prolongé à l’ouest. Les murs extérieurs restants de l’habitation portugaise étaient divergents de la maison mérinide. En effet, nous observons l’élargissement de la parcelle au nord et surtout à l’ouest, annulant la ruelle islamique, comme mentionné, en bénéficiant principalement de la transformation radicale de la structure du terrain à cause de l’implantation de l’église de São Sebastião. L’équipe de C. L. Redman suggèrent même que cette habitation portugaise pourrait être liée au lieu de culte50, datant éventuellement de la même époque de construction. En ce qui concerne les limites extérieures nord et ouest de la maison musulmane, celles-ci ont été simplement démolies, ne conservant que la petite section nord du mur ouest, où existait la porte (qui a été condamnée) comme cloison de l’une des pièces de l’unité chrétienne. Il s’agit d’une attitude pragmatique claire, car il nous semble que la métrique de la maison portugaise, sur laquelle nous reviendrons, aura été appliquée du fait de l’utilisation de cette petite section du mur.
Néanmoins, le changement le plus profond est celui qui concerne la réparation interne des maisons. Des structures portugaises ont été construites sur les cours centrales, les espaces des cuisines ont été modifiées, les latrines ont été annulées, les puits furent condamnés ainsi que des systèmes d’assainissement, les chambres furent transformées et les portes ont changé d’orientation. Il ressort que les nouveaux occupants de la ville n’ont rien préservé de la structure originelle des maisons. Cependant, il est impérativement nécessaire de nuancer lorsqu’on veut approcher ce processus de transformation, car celle-ci se limite à la substitution de la couverture, à l’élévation des sols et à la construction d’une nouvelle subdivision interne.
Cette réalité est commune aux villes d’al-Andalus, tel que Grenade ou Murcie. Les données archéologiques et les sources écrites semblent attester une réalité dans laquelle les maisons musulmanes paraissent être initialement occupées, moyennant des aménagements spécifiques, puis démolies afin de bâtir de nouvelles habitations avec une autre tradition51.
En ce qui concerne les raisons de cette mutation au niveau de la structure domestique à Ksar Seghir, il nous semble, dans l’état actuel de la recherche, prématuré de proposer des causes déterminantes. D’un côté, les motivations socio-économiques auront été importantes : la maison l’E18N10 nous offre un bon exemple, car la rénovation a probablement été entreprise en vue de l’implantation d’un espace de travail, notamment un pressoir. Un cas identique est documenté à Ksar Seghir, mais ici l’installation d’une unité de production n’a pas entraîné une transformation aussi profonde de l’architecture domestique52. Dans d’autres situations, la pression démographique a joué un rôle important, en obligeant une subdivision plus accentuée, l’élimination des zones de repos ou la construction des étages supplémentaires53.
Éventuellement, des facteurs politiques ont pu également avoir contribué au changement des structures domestiques. Bien que, pour le moment, les données n’aillent pas dans cette direction, il est très probable que la Couronne portugaise ait défini des programmes
50 Redman C. 1986, p. 170.
51 Navarro J. et Jiménez P. 2009, p. 250-252.
52 Redman C. 1986, p. 172-174.
53 Boone J. 1980, p. 97 ; Redman C. 1986, p. 165.
urbains conditionnant les habitations, ainsi que la structure foncière. Probablement, le cas E16N14 obéit à ces prémisses, ce qui nous fait songer à une entreprise royale impliquant la structuration de la rue principale de la ville, outre la construction de l’église de São Sebastião, favorisant un changement général du tissu urbain environnant. Dans la péninsule Ibérique les références à l’interférence royale dans le processus de l’appropriation des anciennes médinas sont abondantes. La destruction des maisons musulmanes semblait être liée à la volonté des rois chrétiens ou des pouvoirs des villes afin d’établir une trame urbaine plus homogène, avec des rues plus larges et sans impasses et la construction de résidences plus grandes54. Néanmoins, dans d’autres exemples, il convient de mentionner les exigences militaires, qui peuvent aussi avoir conduit à la transformation des habitations, notamment près des murailles de l’agglomération urbaine.
En définitive, les questions culturels et de mentalité doivent être considérés en tant que toile de fond de ce processus de transformation. En effet, le modèle de maison que les Portugais apportent à Ksar Seghir était déjà loin de l’archétype islamique ou méditerranéen qui prédominait dans la péninsule Ibérique au cours des siècles précédents. Ainsi, dès qu’il y a une occasion ou un désir de reconstruire le lieu de résidence, les modèles appliqués sont ceux devenus dominants au Portugal de l’époque.
Les maisons portugaises
Les maisons portugaises présentées ici illustrent bien certaines des variantes formelles existantes dans les centres urbains portugais des 15e et 16e siècles. La surface des deux maisons – 72m2 dans la maison E16N14 et 56,5 m2 dans l’E18N10 – est bien supérieure à la moyenne de la plupart des structures des villes portugaises à l’époque55. Si dans le cas de l’ensemble E16N14, nous sommes devant un format quadrangulaire plus rare, mais qui a quelques similitudes dans l’architecture portugaise56, le cas de l’E18N10 atteste, quant à lui, le modèle de maison allongée le plus commun à l’époque, caractérisé par une longueur dépassant presque quatre fois la largeur, si l’on ne considère que la partie est de cette structure57. Nous signalons, également, l’organisation des maisons selon le schéma de la « casa dianteira » et
« casa de dentro » (à savoir, la pièce à l’entrée et la pièce à l’intérieur). Le concept repose sur la répartition de l’espace en deux parties fondamentales : une partie à accès moins restrictif, qui communiquait directement vers la rue, et une deuxième partie plus reculée, à fonction privée58. Toutefois, les espaces fonctionnels sont distincts dans les deux maisons, car si, en ce qui concerne l’E16N14 nous disposons d’une maison pluricellulaire à quatre ou cinq compartiments, dans l’E18N10 la multifonctionnalité des espaces s’affirme davantage, avec seulement deux compartiments, outre une zone de travail.
54 Navarro J. et Jiménez P. 2009, p. 239-242 et 251-252 ; Díez M. 2015, p. 428-430.
55 Trindade L. 2002, p. 34-35 ; Conde M. 2011, p. 142.
56 Conde M. 2011, p. 84.
57 Trindade L. 2002, p. 31-32 ; Conde M. 2011, p. 226.
58 Conde M. 1997, p. 245-248 ; Conde M. 2011, p. 212-214.
En effet, la maison E18N10 était composée par trois compartiments, répartis en deux zones à fonction distincte, une zone résidentielle à l’est et une autre de travail à l’ouest (Fig.
5 et 7). La première comportait deux compartiments au sol en terre battue et en mortier : un premier de forme allongée au nord, avec 19,1 m2 (5,45 x 3,5 m) et une zone de feu aménagé à ras du sol en brique délimitée par des pierres sur l’angle nord-ouest ; un deuxième de forme trapézoïdale au sud, d’environ 10,7 m2 (3,4 x 3,5 m). Le premier compartiment possédait un accès direct à la rue, au nord (1,4 m de baie), une porte qui menait à la zone de travail, à l’ouest (1,4 m de baie), et une troisième ouverture qui communiquait vers le deuxième compartiment, au sud (1,8 m de baie). Cette structure résidentielle suivait, ainsi, de façon canonique le modèle de casa dianteira et casa de dentro, avec une zone de dimension plus importante qui communiquait vers la rue, où se déroulaient les activités sociales des résidents au foyer, comme la préparation et la consommation des produits alimentaires, et une autre zone, plus éloignée de la vie publique, réservée aux activités plus privées de la vie familiale, l’endroit pour dormir. En ce qui concerne la zone de travail, celle-ci se composait d’un seul compartiment de forme rectangulaire, avec 26,7 m2 (6 x 4,45 m), où s’élevait un pressoir de 14,2 m2 (Fig. 5 et 8), construit sur une base de pierre et mortier, ayant une surface composée de petites dalles bien taillées, un mur qui la délimitait et un bec verseur en pierre à l’extrémité ; le sol du compartiment était revêtu de mortier et présentait une conduite couverte par des dalles en pierre qui aboutissait dans un élément de meule surement réutilisé.
Cet espace devait s’ouvrir vers la rue au nord, bien que nous ne disposions pas de traces de
Fig. 7 : Maison portugaise du secteur E18N10 en 1978. Un sondage en profondeur était déjà ouvert au fond
© Conservation du Site Archéologique de Ksar Seghir.
Fig. 8 : Pressoir dans la maison portugaise E18N10 en 1977. © Conservation du Site Archéologique de Ksar Seghir.
seuil. Il faut remarquer que ce regroupement des logements et des zones productives ou commerciales a été constant à Ksar Seghir pendant l’occupation portugaise59 et un modèle très répandu dans l’organisation urbaine portugaise des 15e et 16e siècles60.
La maison E16N14 était divisée en cinq espaces, dont le sol était entièrement revêtu en pierre irrégulière façonnée supérieurement (Fig. 6 et 9). La pièce de plus grande dimension possédait 27 m2 (6,75 x 4 m) et correspondait à la partie de l’habitation la plus utilisée, en tant qu’espace de convergence et de sociabilité, la susmentionnée casa dianteira. C’était l’espace qui communiquait vers l’extérieur, à travers une porte ouverte directement sur la rue principale, permettant également d’accéder à deux compartiments intérieurs, l’un au nord et l’autre à l’est. Cet espace assurait aussi la liaison entre l’espace public (la rue) et l’espace privé (la maison), en engendrant une substitution du patio central comme noyau distributeur d’accès aux autres compartiments.
Les deux compartiments intérieurs, les deux de 16 m2 (4 x 3 m), correspondaient à casa de dentro : le premier était certainement une cuisine, à cause de la présence du foyer et le second une chambre à coucher. Enfin, la pièce à l’est, de 10 m2 (6 x 1,7 m), serait une zone de stockage, tandis que la petite pièce au sud-est, de 2,75 m2 (2,75 x 1 m), fruit de la réduction
59 Redman C. 1986, p. 166.
60 Trindade L. 2002, p. 129.
Fig. 9 : Partie ouest de la maison portugaise du secteur E16N14 en 1975. © Conservation du Site Archéologique de Ksar Seghir.
les accès avaient un seuil en pierre avec des trous, sur lesquels reposaient les gonds des portes en bois, composées de deux planches. La communication entre les dernières pièces était singulière, se faisant par une simple ouverture structurée par des carreaux et deux pierres au niveau du sol, sans porte. L’accès à la rue était le plus large, d’environ 1,8 m, mesurant les autres 1,1 m, à l’exception de la soi-disant ouverture entre les compartiments 1 et 4, qui fait 0,6 m.
Un autre aspect qu’il faut souligner c’est que ces maisons ont été conçues avec des unités de mesure en usage à l’époque au Portugal (la vara, correspondant à 1,1 m). Ainsi, dans le cas de la zone résidentielle de la maison E18N10, le compartiment de plus grande dimension (casa dianteira) présente presque huit varas de longueur (8,85 m) et trois varas de largeur (3,5 m), tandis que le plus petit (casa de dentro) présente trois varas de chaque côté. Dans le cas de la zone du pressoir, à l’exception de l’irrégularité de la paroi nord-est, on constate que les parois sud-ouest et nord-ouest possèdent, respectivement, quatre et cinq varas et demi. En ce qui concerne la maison E16N14, il faut souligner la remarquable régularité métrique : d’une part, les deux compartiments intérieurs, cuisine et chambre, avait des surfaces égales ; d’autre part, ces deux espaces avaient ensemble une surface identique à celle de la casa dianteira.
Comme nous l’avons mentionné, la définition de l’axe de séparation de ces compartiments et l’emplacement exact de la maison peut être liée au désir de bénéficier du mur extérieur ouest de la maison islamique, qui a été réutilisé, en lui appliquant ensuite une métrique portugaise.
Les pièces à l’est ne s’inscrivent pas dans ces mesures régulières, car celles-ci sont limitées par
les murs extérieurs est et sud préexistants. En même temps, si l’on observe le périmètre de la maison, on signale que les murs nord et ouest mesurent, à peu près, l’équivalent de huit varas et demie. Si l’on ne considère que la cuisine et la chambre à coucher, on signale précisément sept varas de largeur. Les dimensions des portes sont également cohérentes.
En ce qui concerne les techniques de construction utilisées, nous soulignons que les murs de ces maisons, de 0,5 à 0,55 m de largeur (environ la moitié d’une vara), ont été construits d’une façon assez homogène, en ayant recours à la pierre irrégulière et rarement à la brique, liée par mortier à base de chaux. Dans certains cas, on signale la réutilisation de gros blocs irréguliers, en remplissant les intervalles avec des petites pierres façonnées. La prédilection de l’usage de la pierre nous permet de supposer son abondance dans les zones environnantes. Au Portugal le modèle plus commun était l’utilisation variée des différents matériaux de construction, en laissant la pierre pour le bâtiment des murs porteurs, grâce à sa résistance (notamment au feu), sa longévité et son importance symbolique61. La présence occasionnelle de la brique dans les murs des maisons portugaises pourrait être expliquée par le fait qu’il s’agit d’une réutilisation des matériaux utilisés abondamment dans les bâtiments de la ville islamique médiévale, même si une production locale ou un approvisionnement extérieur ne pourraient être exclus. Nous signalons l’absence dans ces cas de l’architecture en terre crue (le pisé et l’adobe), si caractéristique des zones méridionales ibériques et de l’Afrique du Nord et abondamment utilisé alors au centre et au sud du Portugal, grâce à la facilité de construction et au coût réduit, outre le caractère incombustible et d’isolant thermique62. Les murs étaient presque toujours enduits sur les deux faces. Au niveau de la couverture, la tuile a été largement utilisée et son revêtement intérieur était en bois ou en roseau, encore une fois conformément aux traditions repérées au Portugal63.
Conclusion
Les deux structures d’habitat mérinide de Ksar Seghir réunissent les caractéristiques des maisons urbaines de l’occident méditerranéen : des surfaces et des formes similaires à celles des structures trouvées dans des quartiers résidentiels fouillés au nord de l’Afrique et à l’al-Andalus ; des techniques de construction avec des pierres et des briques, liés par mortier et revêtus d’enduit à base de chaux, avec plusieurs similitudes dans le monde médiéval; une conception de l’habitat à partir d’un patio central pavé avec des briques, qui communique avec la rue par un couloir coudé et qui conduit aux autres compartiments de la maison, la cuisine (proportionnellement grande, subdivisée en deux espaces), un salon avec une ou deux alcôves, des latrines et d’autres espaces d’interprétation difficile.
L’appropriation de l’espace domestique mérinide par les Portugais semble suivre des modèles dans les deux cas analysés dans cet article, bien qu’avec des particularités. D’une part, il semble évident que le processus de remplacement des constructions domestiques a eu lieu au cours d’un siècle, en plusieurs étapes, et les maisons préexistantes n’ont subi que des
61 Trindade L. 2002, p. 79 et 88-92 ; Conde M. 2011, p. 215.
62 Conde M. 1997, p. 252.
63 Trindade L. 2002, p. 92-95 ; Conde M. 2011, p. 217.
changements mineurs dans les premiers temps. D’autre part, il est évident que les Portugais ont procédé à une profonde substitution de l’architecture civile mérinide. La taille des lots a été partiellement modifiée, en constatant également des cas de continuité dans certains côtés des maisons, non seulement ceux contigus aux rues qui ont conservé leur fonction, mais aussi dans des parcelles de terrain qui ont conservé leurs limites. On vérifie, également, la réutilisation d’une partie des murs extérieurs des unités d’habitation, adoptant ainsi une attitude de pragmatisme clair et d’économie des ressources.
Mais le cloisonnement interne des maisons a été profondément modifié: élevées sur les antérieures, les structures portugaises avaient couvert les cours centrales, modifiaient les espaces de cuisine, condamnaient les puits et les systèmes d’assainissement, éliminaient les latrines, transformaient les chambres à coucher et modifiaient la direction des portes.
Il semblerait que, sauf certaines sections de la structure de base des maisons, rien n’a été préservé par les nouveaux occupants du bourg, bien que l’investissement que ces processus ont impliqué doive être nuancé, car il s’est limité au remplacement de la couverture, à l’élévation du sol et à la construction d’un nouveau cloisonnement interne. En ce qui concerne les raisons de ce changement dans la structure domestique, il nous semble prématuré, à ce stade de la recherche, d’indiquer des causes très déterminantes.
Les nouvelles maisons portugaises, présentées ici, sont un bon exemple des variantes formelles présentes dans les centres urbains portugais aux 15e et 16e siècles. Dans un cas, nous avons le format quadrangulaire le plus rare, dans un autre, nous présentons le modèle le plus courant à l’époque de la maison de forme allongée. Nous soulignons aussi l’organisation des deux maisons qui suivent le modèle de la « casa dianteira » et de la « casa de dentro
», le premier espace étant destiné aux activités plus publiques, le second à l’intimité de la famille. Cependant, les espaces fonctionnels sont différents, car si dans le premier ensemble nous avons une maison multicellulaire à quatre ou cinq subdivisions, dans le second la multifonctionnalité des espaces s’affirme davantage.
Il est important de rappeler que notre contribution n’aborde que deux secteurs d’habitat déjà fouillés au site archéologique de Ksar Seghir. Nous espérons qu’à l’avenir, à travers l’analyse des nouveaux contextes archéologiques dont regorge cette agglomération urbaine, formuler des schémas permettant d’affiner nos conceptions concernant l’utilisation des espaces domestiques et la dynamique de la vie quotidienne à la fin du Moyen Âge et au début de l’Âge Moderne, dans ce coin de l’occident de la Méditerranée.
Remerciements : cet article a été soutenu par CHAM (NOVA FCSH / UAc), projet stratégique financé par la FCT (UID/HIS/04666/2019). On remercie également le soutien au projet de la Direction du Patrimoine Culturel.
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صخلم فرع دقو .قراط لبج قيضمل ةيبونجلا ةفضلا ىلع عقت يتلا ةيرثلأا عقاوملا مهأ دحأ ةيطيسولا ريغصلا رصقلا ةنيدم دعت لبق نم 1458 ةنس ،كلذ دعب ،هللاتحا متيل ،ةينيرملا ةلودلا مكح ةرتف نابإ ،ءانيمكو ةنيدمك ،هراهدزا جوأ يرضحلا عمجتلا اذه
.بئارخو ضاقنأ نع ةرابع يرضحلا عمجتلا اذه حبصأ ،هرجهو هئلاخإ دعبو ،ذئذنمو .1550 ةنس دودح ىلإ هب اولظ نيذلا نييلاغتربلا لداعي ام تمه 1981و 1974 يماع نيب ةيكيرمأ-ةيبرغم ةثعب اهتزجنأ ةعساو ةيرثأ تايرفح عقوملا فرع ةيملاسلإا ةيرثلأا تاينبلا نم ديدعلا ىلع فشكلا ىلإ تايرفحلا هذه تدأ امك ،عقوملل ةيلكلا ةحاسملا نم ٪18 .يلاغترب -يبرغم قيرف فرط نم عقوملا اذهب ةيرثلأا ثاحبلأا فانئتسا مت 2011ةنس نم ءادتباو .ةيلاغتربلاو .يلاغتربلاو يملاسلإا نيرثلأا نييوتسملا يف نيظوفحم نيينكس نيءاضف ىلع تيرجأ ةسارد جئاتن ضرع مت ،ةمهاسملا هذه يف .رشع سداسلاو رشع عبارلا نينرقلا نيب ام ريغصلا رصقلا يف لزانملا ةرامع روطت رهاظم دنع فوقولل ةلواحم نع ةرابع ةساردلاو