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Et pourtant, la France est belle!

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Sociétal N° 35 1ertrimestre 2002

P

Et pourtant,

la France est belle !

A RMAND F RÉMONT *

Pouvions-nous clore ce dossier sans évoquer ce qui reste tout de même le principal atout du

« site France » – sa beauté, sa culture, son art de vivre ? A la différence de nombre de handicaps que nous avons tenté d’évaluer, cet atout-là ne se chiffre pas : nous ne sommes plus dans le domaine du quantitatif. L’éminent géographe auquel nous avons laissé le mot de la fin s’exprime sans doute plus en poète qu’en économiste. Son évocation de nos terroirs et de nos villes, de nos vieilles pierres et du renouveau culturel de nos régions n’en est pas moins roborative et convaincante. Ces richesses ne sont certes pas à l’abri de toute menace : les préserver sera aussi un des enjeux de l’avenir.

LE « SITE FRANCE » EN DANGER

A

les entendre, le plus souvent, les Français vivraient dans le plus triste et le plus épouvan- table pays du monde. Entre les tempêtes, les orages, les inonda-

tions, voire les tremblements de terre, la nature y serait pire que sous les climats extrêmes, avec un service météorologique plus apte à tromper qu’à prévoir.

Les impôts atteindraient les sommets du supportable, tant pour les particuliers que pour les entreprises. Le bulletin d’informa- tion du soir dresse quotidienne- ment le bilan d’ une litanie de grèves, de grognes, de malversations, de turpitudes et d’agressions, propres à ébranler les gouvernements les plus robustes, d’autant que ceux-ci, de droite ou de gauche, innocents ou coupables, sont toujours rendus responsables peu ou prou de ces avanies, météorologie comprise.

Mais ce curieux pays grognard où, dit-on, l’on travaille si peu (les 35 heures ! le chômage ! l’éco- nomie informelle qui concurrence l’autre !), où les préférences se porteraient plutôt sur le manger et sur le boire, dont les étrangers se défient avant d’y risquer quelques sous, et que ses autoch- tones décrient très volontiers…

constitue néanmoins la quatrième puissance économique du monde, exportatrice de marchandises au même rang, dont le produit brut comme le revenu par habitant est parmi les meilleurs, l’agriculture très performante, le tourisme au premier rang dans le monde, ac- crochant en outre à son palmarès

*Professeur de géographie, ancien recteur des académies de Grenoble et de Versailles, actuellement conseiller à la Datar, Armand Frémont a publié notamment France, Géographie d’une société,Flammarion, coll. Champs, 1997, et Portrait de la France, Villes et régions,Flammarion, 2001.

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Sociétal N° 35 1ertrimestre 2002 industriel quelques-unes des plus

grandes réussites du siècle…

Insondable mystère.

Dans les quelques lignes qui suivent, je n’ai pas essayé de comprendre cette contradiction en économiste, même si la dé- monstration pourrait certainement avoir un sens. Mais d’autres le feraient beaucoup mieux que moi. Au risque de la candeur, je n’ai voulu traiter que de cette seule évidence : la France est belle. Menacée certes, et pas seulement de notre temps, célébrée à l’excès par ceux qui veulent trop en faire par nationa- lisme étroit, unique mais non pas universelle comme si elle était seule au monde, la beauté de la France n’en est pas moins là. Ce ne peut être un hasard si plus de 70 millions de visiteurs étrangers s’y retrouvent chaque année. La beauté d’un pays constitue aussi un argument économique, et pas seulement pour le tourisme. Le plaisir de vivre fait partie du développement contemporain, pour les hommes comme pour les entreprises. C’est sans doute ce que les Français veulent aussi exprimer dans leurs grognes maladroites et charmantes, et ce qu’ils ont su construire au cours des siècles.

Car la beauté d’un pays n’est pas seulement liée à la nature, elle est aussi celle de l’histoire, des arts, de la culture, de l’art de vivre au quotidien. Ces quelques lignes voudraient le montrer.

BELLE DE NATURE

A

u sein du continent euro- péen, le plus varié de tous, mais aussi le moins étendu et le plus continûment tempéré, la France est le seul Etat qui ait, par sa position, accès à presque tous les domaines naturels. Elle est, en effet, à la fois méditerra- néenne et atlantique, continentale et maritime, alpine et parisienne ou aquitaine et pyrénéenne. Entre

les deux grandes mers bordières de l’Europe vers le Nord et vers le Sud, entre les massifs montagneux les plus élevés du continent et les plaines et collines du Centre et de l’Ouest, quadrillée par les vallées de la Seine, du Rhône, de la Garonne, de la Loire et du Rhin, partagée entre les climats océaniques, continentaux et méditerranéens, tous tempérés, la France développe une variété de paysages exceptionnelle en Europe et même dans

le monde. En outre, plusieurs millénaires de civilisation paysanne, depuis le Néolithique venu de la Méditerra- née et du Danube, en ont fait tout autre chose qu’une simple nature vierge, comme si cela pouvait exister encore.C’est donc une nature domestiquée p a r l ’ h o m m e q u e l’on retrouve depuis

la Flandre jusqu’au Roussillon, passée au peigne fin des araires, des charrues et des moissonneuses- batteuses, ourlée de haies boca- gères ou de vignes, parsemée de bois et forêts pour les chasses des rois et les promenades ou le braconnage des humbles, un poème collectif de champs, d’her- bages, de vignes, de villages de pierres et de bois, écrit de main de maître sur la terre. Car la France fut, depuis la Révolution française surtout, un pays de petits propriétaires ruraux,et c’est peu dire que ceux-ci portèrent à leur bien un attachement et une attention qui en font encore la beauté.

Ainsi peut-on retrouver, sous une lecture contemporaine, quelques grands types de paysages devenus des best-sellers du tourisme actuel et de l’attractivité en général…

Les rivages méditerranéens tien- nent le haut de gamme. Ils béné- ficient du soleil de l’été garanti

et de températures clémentes en toute saison. Ils sont bordés de vignes, ou de riches plaines d’arboriculture fruitière, si ce n’est de garrigues et de maquis aux parfums d’oliviers, de thym et de chênes-verts. Ils juxtaposent les calanques et les corniches, le delta du Rhône et le long cordon sableux du Languedoc et du Roussillon. Surtout, ils n’ont cessé d’être valorisés depuis les Phéni- ciens et les Grecs, et plus parti- culièrement par les Romains, au point que leurs ports, leurs villes, leurs villages s e m b l e n t e n c o r e surgir d’une légende a u x o r i g i n e s d e l’Europe bénie des Dieux.

Mais les autres litto- raux de France ne sont nullement en reste dans l’attracti- vité, depuis la Côte basque jusqu’à la Bretagne sur l’Atlantique, de la Normandie à la Flandre sur la Manche et la Mer du Nord. La France dispose de plus de 5 000 kilomètres de côtes, un des plus longs tracés d’Europe. Partout, au long de la Méditerranée, mais tout autant de Bayonne à Dunkerque, ce ne sont que paysages harmonieux ou sauvages de falaises et de plages, climats lumineux et moins pluvieux qu’on ne le pense, fortes densités de population, et pas seulement en été, ports de pêche et de plaisance, grands ports maritimes aux embouchures des fleuves, souvenirs pittoresques des temps de la marine à voile, de l’aventure maritime, de la conquête de l’Amérique et du monde… Le paradis de l’activité économique et des loisirs réunis offre le surf, la plage, la prome- nade, la voile, la pêche… et le plateau de fruits de mer. Le dernier recensement de popula- tion montre que les Français y sont de plus en plus sensibles.

La beauté d’un pays constitue aussi un argument

économique, et pas seulement pour le tourisme : le plaisir de vivre fait partie du développement contemporain.

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Sociétal N° 35 1ertrimestre 2002

Les montagnes fascinent. Avec les Alpes du Nord, la France dispose du plus grand domaine skiable d’Europe, le plus ancien et le plus prestigieux du monde, avec en prime le Mont-Blanc, où naquit l’alpinisme au XVIIIesiècle.

Ainsi les Alpes sont-elles deve- nues un vaste espace touristique, là où s’étendait jadis et où sub- siste encore l’élevage

des remues et des chalets, les alpages, les forêts et les prai- ries des vallées. Une ville comme Grenoble, la scientifique, l’indus- trielle, doit beaucoup à ces images qui tra- cent un cadre de vie tonique de sport et de nature. Mais, avec moins d’étendue, plus de rusticité, un peu moins de neige, mais souvent plus d’authen- ticité, les Pyrénées plus sauvages, les Alpes du Sud plus

ensoleillées, le Jura et les Vosges très forestiers contribuent aussi à la beauté de la France.

Le plus intime et sans doute le plus riche se découvre dans le dédale de la campagne profonde, laquelle subsiste encore très largement. Car la France dispose de cet autre privilège, très rare en Europe et dans le monde contemporain, qui tient dans des densités de population moyenne (100 habitants par km2 sur l’en- semble du territoire) assez fortes pour que ne s’y rencontre jamais le désert, et assez faibles pour réserver de vastes espaces ruraux non loin des villes et des métro- poles.Ainsi les plus grands bassins fluviaux, qui sont aussi des lieux de villes, s’entourent-ils presque tous de riches terroirs ou de forêts, tel le Bassin parisien, céréalier et forestier, autour de la capitale, la vallée de la Saône et du Rhône et ses riches vignobles, l’Aquitaine, le val de Garonne et

sa polyculture soulignée de vignes et d’arbres fruitiers, la vallée de la Loire encore partiel- lement sauvage ou ponctuée de jardins, de vignes et de fleurs.

Toute la France de l’Ouest, à l’intérieur des terres, Basse- Normandie , Bretagne, Pays de la Loire, Poitou-Charentes, est res- tée un vaste pays de champs et d’herbages, d’élevage, et pour partie de bo- cage, avec des villages et des fermes disper- sées dans les collines entre les arbres.

Mais la plus grande réserve de rusticité se trouve au cœur de la France, là où les densités de popula- tion sont devenues les plus faibles, du Sud de la Lorraine jusqu’aux Pyrénées en passant par le Massif central, là où peuvent le mieux se satisfaire les goûts contempo- rains de tranquillité, de tradition paysanne et de nature, aux odeurs de buron et de fromage de Roquefort, sous les caresses des brumes ou du soleil sur les vieilles pierres, là où l’horizon n’en finit pas de s’étirer sur le versant d’une vallée ou sous les dômes de volcans éteints. La belle France est ainsi faite de cet héritage paysan qui a domestiqué feuille à feuille le paysage des montagnes et des plaines, avant de disparaître ou de s’assoupir.

BELLE DES ARTS ET DE L’HISTOIRE

L

’histoire imprègne l’ensemble du territoire français. « Vieux pays », disait le général de Gaulle.

Ce n’est pas vraiment une origi- nalité dans une Europe dont tous les Etats héritent d’une longue histoire, toujours très particulière.

La France, cependant, est un des plus anciens territoires constitués

en Etat, depuis les rois capétiens et le Moyen Age, avec une volonté continue d’unification, voire de centralisation, ébauchée par les rois, consacrée par l’Empire, poursuivie par la République, depuis un millénaire environ. A plusieurs reprises, la France fut le plus puissant et le plus riche Etat de l’Europe continentale, rayonnant bien au-delà de ses frontières. Il en demeure un pa- trimoine artistique exceptionnel qui se marque aussi bien dans l’architecture que dans la littéra- ture, la peinture, les arts en général, lesquels s’inscrivent toujours dans des valeurs univer- selles tout en s’accrochant à la réalité des terroirs et des régions.

La beauté supérieure de la France se trouve certainement dans cet héritage jamais inter- rompu et qui se poursuit.

C o m m e n t n e p a s é vo q u e r quelques-uns de ces hauts lieux, pour l’exemple et le plaisir… : les églises romanes du Poitou ou du Roussillon, la couronne de cathédrales gothiques du Bassin de Paris, les châteaux de la Loire, le Louvre et le château de Versailles, les paysages des peintres impressionnistes dans la vallée de la Seine, la montagne Sainte-Victoire de Cézanne, les romans de Flaubert en Normandie ou de Mauriac dans le Bordelais, les festivals de Cannes ou d’Avi- gnon… Mais l’énumération reste toujours réductrice, car la France est tout entière imprégnée d’art et d’histoire, même dans les plus modestes de ses villages et de ses villes. Quel village, quelle commune, sans son dolmen, sa voie romaine, son église char- mante, ou ses maisons de pierre ouvragée ou de colombage, sans sa fontaine ensorceleuse au mi- lieu des bois ? Quelle petite ville sans sa rue piétonne ou sa place au milieu des ruelles et des maisons bourgeoises, sans son écrivain de référence et ses peintres ? Quelle capitale de région sans sa fière Quelle capitale de

région sans sa fière cathédrale, son palais d’évêque, ses rues tracées de main ferme par des intendants

urbanistes, ses hôtels particuliers d’administrateurs, de juristes et de médecins ?

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Sociétal N° 35 1ertrimestre 2002 cathédrale, son palais d’évêque,

ses rues tracées de main ferme par des intendants urbanistes, sa préfecture et ses hôtels particuliers d’administrateurs, de juristes et de médecins ? Cette richesse, cependant, com- porta longtemps son envers, ou plutôt sa faiblesse. Le centralisme, un des plus marqués qui soit au monde, enferma la France pen- dant au moins deux siècles dans une dualité culturelle opposant Paris et la province. Du XVIIIe jusqu’à la fin du XXesiècle, ce qui était mis en œuvre dans l’ordre du politique et de l’économique, un territoire très unifié et cen- tralisé, se refléta avec une force encore plus grande dans tous les domaines de l’esprit. Balzac ou Stendhal s’en firent les portraitistes acides, mais leurs tableaux restent partiellement d’actualité… A Paris, l’esprit, l’innovation, la com-

munication, l’architec- ture, les arts et les lettres, la mode et l’information, le Palais- Royal et l’Opéra, la Sorbonne et le Collège de France, l’intelligence critique et sarcastique près du pouvoir dont elle vit, l’homme de plume et la femme brillante… En province, l’ennui, la continuité monotone des jours et des soirs, les arts au rabais, les lettres et

les sciences de petite académie et d’université sans renom, le salon du notaire et l’officine du pharmacien comme hauts lieux de l’intellect, le notable de terroir et la femme de boudoir… Cette réalité, exagérée par les orgueils et les frustrations, n’en marqua pas moins très durablement la société française, dont les élites étaient éclairées ici et plutôt éteintes là.

Une révolution silencieuse a ébranlé cet édifice. Peu soulignée,

mal étudiée, elle doit certaine- ment beaucoup à l’action de quelques grands ministres de la Culture, André Malraux et Jack Lang particulièrement. Mais elle correspond aussi à un renouveau plus profond, poussé notamment par le tourisme de masse, et qui accorde de fortes valeurs aux notions de proximité, de pays, d’enracinement, de région, d’ap- partenance, en contrepoint ou en compensation des grands mouvements de la mondialisa- tion. La contestation des idées venues « d’en haut » a pu avoir comme corollaire l’émergence d’innovations culturelles plus décentralisées, plus proches des hommes dans leur ensemble, et en dernier ressort plus indivi- dualisées ou associées en petites collectivités. Ainsi, la province où l’on s’ennuie n’existe-t-elle plus. Elle a disparu en un demi- siècle. Partout, de Dunkerque à Banyuls, ou de Lorient à Mulhouse, ce ne sont que festivals de théâtre, de musique ou de danse, nou- veaux musées,peintres d’avant et d’arrière- garde, architectures en recherche, maisons d ’ é d i t i o n , g r a n d s quotidiens régionaux, associations culturelles de toute sorte, écoles d’ingénieurs, univer- sités poussées par des vagues nouvelles d’étudiants, centres de recherche, artistes et intellec- tuels. Certes, la fascination de Paris demeure. Elle est même probablement inaltérée dans le domaine des lettres, de la com- munication, des sciences hu- maines et sociales. Elle marque encore les fins de carrière. Mais la thèse audacieuse peut être légitimement soutenue selon laquelle la création la plus novatrice, la vitalité culturelle la plus saisissante, les fractures et les bonheurs d’où fusent la

mémoire et l’imagination se trouvent maintenant en banlieue ou en province, au regard d’un académisme et d’un conformisme devenus plutôt parisiens.

Ainsi la France est-elle belle de ses régions et de ses villes. Il n’est pas de médiocre région, d’horizon terne, d’espace sans quelque « curiosité », même si quelques vedettes en sont particulièrement bien pourvues, notamment celles des régions qui ont conservé ou recréé une forte identité culturelle, telles la Provence-Alpes-Côte d’Azur et ses festivals de l’été, l’Alsace, une France mâtinée de germa- nisme au bord du Rhin, ou la Bretagne, d’âme celte et d’esprit très moderne tout à la fois. De même n’est-il pas de médiocre ville, sans savoir ni culture, qu’il s’agisse des villes nouvelles des dernières décennies autour de Paris ou des villes reconstruites après la Seconde Guerre mon- diale comme Brest et Le Havre, ou bien et surtout de celles devenues de véritables métro- poles européennes avec tous les attributs économiques et culturels de ce rang, centres d’affaires, spécialités industrielles et de recherche, aéroports,TGV, universités, musées, théâtres, restaurants étoilés et librairies de qualité, telles Strasbourg, Lille, Lyon, Grenoble, Nice, Marseille, Montpellier, Toulouse, Bordeaux, Nantes, Rennes…

Alors que s’impose une France des régions et des métropoles, il ne faut plus utiliser le vieux mot de « province » devenu péjoratif et archaïque.

BELLE DES HOMMES

L

e peuple français a fait la France. Ce n’est pas légèreté de le dire. A mesure que se construisait le territoire national, que s’élaborait son réseau de villes et de pays, que ses fron- tières se précisaient face aux A mesure que

se construisait le territoire national, s’opérait l’amalgame de tous ceux qui avaient convergé vers cet isthme de l’Europe occidentale, pour la plupart venus de l’est ou du sud.

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autres, s’opérait l’amalgame de tous ceux qui avaient convergé vers cet isthme de l’Europe occidentale, pour la plupart venus de l’Est ou du Sud. La France s’est toujours présen- tée comme un espace d’immi- gration plus que d’émigration, assimilant par vagues succes- sives les Celtes, les Grecs, les Romains, les Germains, les N o r m a n d s , l e s I t a l i e n s , l e s Espagnols et les Portugais, les Juifs, les Arméniens,

et maintenant les Maghrébins, les An- tillais, les Africains, les Asiatiques, les Polynésiens ou les Calédoniens… Il ne peut donc y avoir une « race » fran- çaise, si ce mot devait encore avoir un sens, mais un peuple qui se reconnaît dans les mêmes valeurs plutôt que dans les m ê m e s c o u l e u r s . En ajoutant la très grande diversité des

origines paysannes et de leurs cultures locales, l’émergence d’un prolétariat et d’une bour- geoisie au XIXe siècle qui ont marqué inégalement mais pro- fondément les villes et les ré- gions, on comprendra qu’un des charmes de la France est de ne pas être trop transparente aux grands mouvements de la mon- dialisation, à la standardisation d’une culture de masse, à l’uni- formisation d’une vaste classe moyenne. Et même si ces forces dominantes s’exercent bien, ici comme ailleurs, on ne saurait dire que la France et les Français ont à jamais sombré dans la

banalité des mœurs et des arts de vivre contemporains.

Deux signes en portent témoi- gnage, parmi d’autres. Les vins, la cuisine, les fromages, maintes f o i s c é l é b r é s … C e r t e s , i l s n’échappent pas à une profonde évolution des pratiques sociales, notamment dans les usages de tous les jours, aux repas de collectivité sur les lieux de travail, aux grignotages devant

l a t é l é v i s i o n , a u x s p é c i a l i s t e s d e l a rapidité et du stan- dard, aux produits d’hypermarché. Mais ils s’imposent plus que jamais dans les meilleurs moments, les repas des fêtes et des dimanches, en famille ou au restau- rant, à la recherche d e s s av e u r s « d e terroir », des plats

« authentiques », des fromages et des vins à l’infini des variétés et des crus… De même, moins connue mais aussi significative, l’activité associative, à la ville comme dans les villages, est d’une extraordinaire diver- sité et vitalité, quelque cent ans après la célèbre loi de 1901 sur les associations, du sport aux anciens combattants, de la pé- tanque au football, du troisième âge aux activités périscolaires, des échecs ou de la lecture à la solidarité sociale ou médi- cale… La beauté de la France tient surtout dans l’art de vivre des Français. Ils ne rechignent pas au travail, mais ils préfèrent encore le temps de vivre. Ils a d m e t t e n t a s s u r é m e n t d e s

valeurs communes, mais ils ne sauraient y sacrifier leur esprit de liberté. Ils grognent toujours, pour mieux rester fidèles à eux-mêmes. Ils sont en définitive beaucoup plus efficaces qu’ils ne veulent bien le laisser paraître.

Pays de culture, de loisir et de soleil… Avec un rien de recul, l a F r a n c e p e u t a p p a r a î t r e comme un pays de cocagne.

La quatrième puissance écono- mique du monde s’offre un art de vivre quelque peu savou- reux et dilettante, sans doute archaïque et vulnérable face aux exigences contemporaines, disent les plus sceptiques et les plus rigoureux, à moins qu’il ne s’agisse d’une vraie sagesse.

Certes, tout cela est fragile.

La culture est menacée par la ba- nalisation mondiale des échanges.

Les loisirs ne sauraient tenir lieu de seule activité écono- mique. Et le soleil, avec l’environ- nement, peut être vite terni par les risques de pollution et d’altération du climat. L’ultime beauté de la France tient dans sa pérennité. L’histoire , ici, semble coller aux hommes et aux lieux, très loin du précaire et du nomade. Depuis un millé- naire, jamais achevée, toujours menacée, elle se renouvelle sans cesse. Sa chance pourrait bien être cette fois l’Europe, ses frontières enfin ouvertes à d’anciens adversaires devenus des partenaires, pour la culture, les loisirs, le soleil, l’art de vivre et l’efficacité associés, avec toujours quelques mots de grogne.

L’ultime beauté de la France tient dans sa pérennité.

L’histoire, ici, semble coller aux hommes et aux lieux.

Jamais achevée, toujours menacée, elle se renouvelle sans cesse.

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