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L’invention de la tradition américaine

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Texte intégral

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Géographie et cultures 

1 | 1992

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L’invention de la tradition

américaine Frédéric Pechmalbec

Édition électronique URL : https://

journals.openedition.org/

gc/2565

DOI : 10.4000/gc.2565 ISSN : 2267-6759 Éditeur

L’Harmattan Édition imprimée Date de publication : 1 janvier 1992

Pagination : 132-135 ISSN : 1165-0354

RÉFÉRENCE ÉLECTRONIQUE

Frédéric Pechmalbec,

« L’invention de la tradition

américaine », Géographie et cultures [En ligne], 1 | 1992, mis en ligne le 08 janvier 2014, consulté le 29 septembre 2021. URL : http://

journals.openedition.org/

gc/2565 ; DOI : https://doi.org/

10.4000/gc.2565

Ce document a été généré automatiquement le 29 septembre 2021.

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L’invention de la tradition américaine

Frédéric Pechmalbec

1 Martyn Bowden a organisé en mai 1988, à l’Université de Clark, un colloque sur « La création du mythe et l’invention de la tradition en Amérique ». Un choix des communications présentées à ce colloque constitue le n° 1 du Journal of Historical Geography1de 1992. Cela permet de prendre la mesure des nouvelles orientations de la géographie culturelle américaine.

2 Martyn Bowden présente, dans le premier article du numéro2, les présupposés sur lesquels l’ensemble de ce courant de recherche repose. Au point de départ, il y a l’intérêt précoce d’un certain nombre des spécialistes de la géographie historique, aux États-Unis, pour la manière dont les milieux et les régions de l’Amérique du Nord sont apparus aux yeux des colons. On sait que c’était là l’ambition de Ralph Brown lorsqu’il écrivait son ouvrage sur l’aspect de la côte Est des États-Unis aux alentours de 18103. Martyn Bowden s’est très vite passionné pour ces travaux de « géosophie », auxquels il consacre l’essentiel de ses enseignements à Clark depuis un quart de siècle. Il découvre chemin faisant que certaines des images mises en évidence par Ralph Brown à travers la littérature de l’époque n’ont guère eu d’impact géographique. La géosophie prend dès lors une autre dimension : elle nous renseigne sur les représentations qui ont fini par s’imposer à l’opinion publique. Celles-ci diffèrent souvent de la perception que les pionniers se faisaient de l’environnement et ne permettent pas de comprendre les considérations qui les guidaient. Lorsque les colons abordent la Prairie, aux États-Unis, il leur faut adapter à ce nouveau milieu les techniques de mise en valeur qu’ils avaient jusqu’alors pratiquées, mais ils se rendent compte des possibilités que les grandes étendues herbacées offrent à la culture. Dans les publications de l’époque, l’image du Great American Desert s’impose pourtant un temps. Pourquoi ce décalage entre l’expérience réelle des découvreurs et la manière dont en ont rendu compte les contemporains, ou ceux qui les ont suivis à quelques années ? Telle est la question centrale à laquelle Bowden cherche à répondre, et qui motive aussi les travaux de ses anciens étudiants, réunis à Clark pour parler de l’invention de la tradition américaine.

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La nouvelle géographie culturelle américaine s’intéresse ainsi en priorité aux représentations et adopte une démarche critique. Elle démonte les mécanismes qui président à la formation des idéologies territoriales.

3 Martyn Bowden a tiré profit, pour formaliser sa démarche, des travaux des historiens anglais E. Hobsbawm et T. Rangers qui, dans leur ouvrage sur The invention of tradition4, ont montré comment une sélection s’opérait dans l’expérience variée des contemporains et conduisait à privilégier les opinions qui vont dans le sens des intérêts et des préférences des leaders d’opinion. Des étapes se dégagent ainsi : au cours de la première phase se forme une image encore indistincte et diverse de ce qui est appelé à devenir par la suite un ensemble structuré de symboles. Mal coordonnée et souvent incorrectement nommée et décrite, elle offre par la plupart de ses traits une description réaliste du milieu. La seconde phase débute généralement par un événement, la publication d’un livre qui trouve une large audience par exemple, et fournit une version développée selon les préférences de l’auteur de l’image encore confuse et souvent multiple des origines : le mythe se dessine. Les gens commencent à se féliciter de la manière dont ils maîtrisé un milieu dur et hostile, alors qu’il était souvent apparu bénin aux premiers voyageurs : le mérite des pionniers en ressort grandi. Avec la disparition des derniers témoins oculaires, seuls capables de contester l’image qui se répand ainsi, la voie est ouverte à ces reconstructions souvent arbitraires qui fournissent une justification morale aux efforts des pionniers.

4 Les exemples que fournissent Bowden et ses collègues sont fort convaincants et montrent qu’il y a des cas où le mythe naît du hasard, et d’autres où il répond à une volonté évidente de manipulation. Lorsque les Pilgrim’s Fathers et, quelques années plus tard, les Puritains abordent en Nouvelle Angleterre, les Indiens les reçoivent bien, les aident à passer le premier hiver, leur apprennent à cultiver le maïs. Le défrichement est facilité par l’existence de larges prairies correspondant à d’anciens terroirs indiens, et la forêt, régulièrement visitée par les feux allumés par les indigènes, ne se présente jamais comme une formation impénétrable : les premiers témoignages sont éloquents sur tous ces points. Quelques années plus tard, l’histoire de la colonisation est présentée sous un jour différent par les ministres protestants qui sont à la tête des nouvelles communautés. Le pays que les premiers arrivants ont trouvé offrait, à leurs dires, des difficultés effroyables : il était couvert d’une sylve impénétrable. Les quelques habitants qui s’y trouvaient étaient des sauvages à la limite de la bestialité et que rien n’attachait à une terre qu’ils ne savaient même pas cultiver. Le discours puritain exalte ainsi l’héroïsme des fondateurs de la colonie et justifie l’occupation des terres indigènes : les Indiens n’étaient pas capables d’exercer sur les espaces qu’ils parcouraient les activités qui permettent vraiment de s’en déclarer propriétaires.

5 Les Mormons décrivent, comme le montre R.H. Jackson5, les grandes plaines comme un Sinaï, le Grand Lac Salé comme la Mer Morte, et le Grand Bassin comme un désert au sein duquel se trouve Canaan. Il importe à Brigham Young et à son entourage de faire apparaître la grande migration comme une aventure inspirée par le Seigneur : le successeur de Joseph Smith raconte volontiers qu’il a pris le départ vers l’Ouest et a traversé au milieu des pires difficultés les plaines et les montagnes jusqu’à ce qu’une illumination, au débouché des monts Wasatch sur le bassin du Grand Lac Salé, lui ait indiqué qu’il abordait la Terre Promise à son peuple. Elle était sèche, pauvre, difficile, mais en une génération, les Mormons surent la transformer en un véritable Eden. Les témoignages historiques prouvent que l’épisode s’est déroulé de manière toute

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différente : la migration a été longuement préparée, le site d’implantation mûrement sélectionné. Les convois ont traversé les Plaines sans réellement souffrir, et les vallées qui descendent des Monts Wasatch sont tout de suite apparues comme des environnements fertiles et faciles à maîtriser. Mais il était dans la logique de l’Église de Jésus-Christ des Saints des Derniers Jours de fournir une version surnaturelle des faits et de donner une coloration dramatique à l’installation des fidèles dans l’espace qu’ils avaient fait leur. Il était dans l’intérêt de Brigham Young de favoriser cette version des faits : la tradition naît, comme dans le cas de la Nouvelle-Angleterre puritaine, d’une manipulation.

6 Dans le cas du Grande Désert, l’histoire est différente : les colons n’ont jamais eu de doute sur la fécondité des immensités de la Prairie et des Plaines – ils ont plutôt eu tendance à la surestimer. L’image du désert sort de quelques notations du rapport de l’exploration de Pike et Long, en 1820, et s’épanouit d’abord parmi les élites de Nouvelle-Angleterre, qui voyaient d’un mauvais oeil la poussée vers l’Ouest qui laminait leur influence dans le pays. Elle est reprise, pour des raisons variées, par les spéculateurs qui se lancent dans le peuplement des plaines après la Guerre de Sécession : dans ce cas, B.H. Baltensperger6 le suggère, la création du mythe et son utilisation ne répondent pas à une volonté unique et continue de manipulation. Les artistes, comme le montrent J.L. Allen7 et L. Logan8, jouent un rôle capital dans la naissance de l’image d’un Ouest romantique, au milieu du XIXe siècle et dans la promotion du personnage du cow-boy.

7 En Nouvelle-Angleterre, le peuplement rural a été au départ dispersé, mais l’image que l’on s’en fait au début du XIXe siècle, à un moment où la poussée commerciale a fait naître des villages, est différente : c’est cet habitat groupé, aux belles maisons de proportions classiques bâties au tour de la pelouse impeccable du common central, que l’on présente comme originel. Dans la seconde moitié du siècle, un effort systématique conduit à modeler les paysages ruraux du pays selon l’image mythique qui vient de naître : l’Amérique était à la recherche d’une identité ; elle ne pouvait plus s’appuyer sur les traditions anglaises, J.S. Wood et M. Steinitz le soulignent9. La construction tardive du paysage « traditionnel » de Nouvelle-Angleterre aide ainsi à enraciner la société américaine au Nouveau Monde.

8 C’est à un problème d’identité que se heurte également le Sud, partagé à la fin du XIXe siècle, entre la nostalgie de la Confédération et de l’élan Sudiste, et le souci d’une partie des nouvelles élites de s’intégrer dans le système économique yankee. J.P. Radford10 montre que c’est à ce moment que l’identité menacée par cette évolution se donne des bases symboliques par l’érection des monuments commémoratifs aux soldats confédérés. L’article d’Arthur Krim11ne s’inscrit pas dans le même registre, mais il est également stimulant : on y voit se former, dans la première décennie de notre siècle et à partir du coup d’œil sur les lumières de Los Angeles que l’on découvre depuis le Mont Wilson, l’image de la ville américaine de l’Ouest comme banlieue indéfinie, sans centre et sans structure apparente.

9 J.L. Allen auquel on doit l’édition de ces textes doit être remercié de ce numéro spécial très stimulant du Journal of Historical Geography, et de la critique qu’il fournit, à cette occasion, de beaucoup de nos idées toutes faites sur l’Amérique.

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NOTES

1. Journal of Historical Geography, vol. 18, n° 1, Jan. 1992, 140 p.

2. BOWDEN, M.J., 1992, The invention of American tradition, J.H.G., op. cit., p. 3-26.

3. BROWN R.H., 1943, Mirror for Americans: likeness of the Eastern Seaboard 1810, New York, American Geographical Society.

4. HOBSBAWM E., RANGER T. (eds.), 1983, The invention of tradition, Cambridge, at the University Press, et plus particulièrement: HOBSWAWM E., « Introduction ».

5. JACKSON R.H. 1992, The Mormon experience, J.H.G., op.cit. p. 41-58.

6. BALTENSPERGER B.H. 1992, Plains boomers and the creation of the Great American Desert myth, J.H.G., op.cit., p. 59-73.

7. ALLEN J.L., Horizons of the sublime: the invention of the romantic West, J.H.G., op.cit., p. 27-40.

8. LOGAN L., The geographical imagination of Frederic Remington: the invention of the cowboy West, J.H.G., op.cit., p. 75-90.

9. WOOD J.S., STEINITZ M., 1992, A world we have gained: house, common and village in New England, J.H.G., op.cit., p. 105-120.

10. RADFORD J.P., 1992, Identity and tradition in the post-Civil War South, J.H. G., op.cit, p. 91-103.

11. KRIM Arthur, 1991, Los Angeles and the anti-tradition of the suburban city, J.H.G., op.cit., p. 121-138.

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