Rapport synthétique
des discussions
etdébats du colloque
R. PERRIN
Laboratoire de Pathologie forestière,
Centre national de Recherches forestières, L N.R..A., Champenoux, 54280 Seichamps
Le
débat,
souvent trèsanimé, qui
s’est instauré à l’issue dechaque
communica-tion, s’est révélé très fructueux.
La maladie de l’écorce du hêtre aux U. S. A.
La
présence
de D. R. Houston apermis d,’évoquer
les circonstancesparticulières
de l’évolution de cette maladie aux Etats-Unis. Elle
poursuit
sa lente extension vers leNord-Est. On ne recense aucune mortalité au niveau du front de
progression,
dans les zones, malheureusement très peu étudiées, où la cochenille est seuleprésente.
Les
progressions
de l’insecte et duchampignon paraissent
simultanées. S’il est bien établi que la cochenille a été introduite sur ce continent, l’existence et lapersistance
de N. coccinea var.
faginata
en l’absence decochenille,
sont encore controversées.Dans la zone
résiduelle,
il subsiste de raressujets
considérés comme résistants. La variabilité considérable du hêtre américain(Fagus grandifolia)
se traduit par l’exis- tence de nombreuses variétés. La connaissance de leurcomportement
vis-à-vis de la maladie de l’écorce du hêtre est encoreimparfaite,
d’autant que certaines variétés n’existentqu’en
dehors de la zone atteinte.Cependant,
on rencontre toutes les tran- sitions entre la sensibilité extrême et la résistance totale. La faculté dereproduction
de F.
grandifolia
pardrageons
en fait un matériel de choix pour l’étude des variations de sensibilité à la maladie.Enfin, la
présence
deFagus sylvatica,
à titre d’arbre d’ornement aux Etats-Unis,autorise la
comparaison
de l’effet de N. coccinea et sa var.faginata
sur les deuxespè-
ces de
Fagus.
La lente
agonie
du seulexemplaire
deFagus grandi folia
de l’arboretum d’Amance(M.-et-M., France),
résulte d’une infection de l’écorce par N. coccineaaprès
C.fagisuga.
La discussion a
permis
depréciser
certainesétapes
et desouligner
lesphases
fondamentales du
phénomène parasitaire.
La
prédisposition
de l’arbre aux infestations de C.fagisuga
ou à l’action destruc- trice de N. coccinea, n’est pas démontréeexpérimentalement,
mais fortementsuggérée
par de
multiples
observations. Ils’agit
vraisemblablement d’un événementcapital
dans le déroulement de la
maladie,
mais nos connaissances limitées en ce domaine nepermettent
pas depréciser
les facteursqui
concourent à uneprédisposition.
Lesphé-
nomènes interférant avec la nutrition de
l’arbre,
oualtérant,
mêmepartiellement
oumomentanément,
le fonctionnement dusystème
racinaire, souventignorés,
constitue-raient la raison essentielle de l’établissement d’un état de
prédisposition.
Syndrome
Cryptococcus fagisuga
est l’élémentprimaire
de cecomplexe maladif,
assurantparfois
la dissémination de N. coccinea. Ladispersion
de l’insecte à courte distance seulement entraîne la constitutiond’agrégations
d’arbres atteints, au milieudesquels
certains arbres indemnes sont considérés comme résistants. Cette
aptitude pourrait
être étudiée à
partir
de descendances actuellementdisponibles
enAngleterre.
Pour se nourrir l’insecte
plonge
sesstylets
dans lapartie
externe del’écorce, atteignant
rarement lecambium, jusqu’où
diffusentcependant
les sécrétions de lacochenille,
et notamment des substances de croissance. Dans la mesure où la réaction de l’écorce à différentes sortes de blessure n’est passpécifique, l’apparition
de suin-tements, à la suite du traitement au 2-4-5
T,
à des concentrationsélevées,
nepermet
pas de conclure. La diffusion de la substance de croissance dans l’écorce
engendre
un
affaiblissement,
certesplus
accusé, maiscomparable
à celui dontprofite
N. coc-cinea
après
lespiqûres
de C.fagisuga.
Cetteperturbation physiologique, particulière-
ment évidente
localement,
maiségalement
sensibleglobalement,
offre à N. coccineaun
avantage déterminant,
vraisemblablementtemporaire, s’ajoutant
auxchangements anatomiques,
considérés comme définitifs(Braun, 1976).
Dans cephénomène
résidel’explication
de la réussite d’inoculations artificielles de N. coccinea ou de la progres- sion de la nécrosependant
la saison devégétation,
enprésence
de fortes infestations decochenille,
associées à une réaction amoindrie de l’arbre. L’infection par N. coc- cineapeut
intervenir même si l’insecte est rare, mais l’évolution ultérieure de la lésiondépend
de l’abondance des colonies.Quelques
arbres survivent endépit
d’une forte infestation decochenille,
ou serétablissent, malgré
l’initiation de lésionscorticales,
àla suite d’une
régression plus
ou moins brutale de la cochenille. L’arbre conserve les traces de cesattaques,
sous la forme d’une écorcefissurée,
ou, enprésence
de N. coc-cinea, d’une
plaie
chancreuseprésentant
une écorce excessivementperturbée
et trèscrevassée. Le
champignon
se retrouvetoujours
dans les lésions de l’écorce trahies par un suintement, s’il est associé ouprécédé
par la cochenille. Par contre, ilpeut
être absent des lésions révélées par des écoulements consécutifs à des événements
(sécheresse
parexemple),
où la cochenille n’intervient pas.Le bénéfice tiré par les
champignons lignivores
de laprésence préalable
deN. coccinea, prouve que, par leur intervention
précoce,
ilscontribuent,
de manièreimportante,
à ladégradation
de l’écorce.La
prédominance
de certainesespèces (F. fomentarius
enEurope continentale, Bjerkandera
adusta enAngleterre)
trouve ses raisons dans certaines influences clima-tiques,
maisdépend
aussi del’âge
et de la taille de l’arbre. Lesgaleries
descolytes
favorisent une
rapide
invasion du bois par leslignivores.
Facteurs du milieu
La
gravité
de lamaladie,
dont la recrudescence estgénérale
enEurope
consé-cutivement aux extrêmes
climatiques
de1976, dépend
des conditions stationnelles.Importante
sur les sols« lourds », argilolimoneux,
elle estnégligeable
sur les solssiliceux. Les
conséquences
des fluctuationsclimatiques,
ou de l’intervention de para- sites commePhytophthora
sp., seraientplus
accusées dans certaines situations.La nécessité d’éclaircies sanitaires
précoces
est indéniable. Aux Etats-Unis cepen-dant,
larégénération
pardrageons
favorisée parl’abattage
des arbresmalades,
la moindre valeuréconomique
du hêtrecomparée
à celles desespèces
associées(Acer
saccharum, Betulaalleghaniensis)
rend l’intérêt des éclaircies sanitairesplus
discutable.
L’éclaircie n’a aucune influence sur l’évolution des
populations
decochenille,
alorsqu’elle
réduit sensiblement les infections de N. coccinea. Cette interventionsyl-
vicole modifie les relations
arbre/insecte/champignon.
Lacompétition
accrue dans lespeuplements
non éclaircis accuserait l’affaiblissementprovoqué
par la cocheniiieet dont le
champignon
tireprofit.
La lutte
biologique
Les différentes observations s’accordent pour constater l’effet
négligeable
desprédateurs
de l’insecte.Ceux-ci,
dont la coccinelle est lereprésentant
leplus fréquent,
ont eux aussi leurs propres
prédateurs.
Les relations intervenant dans cette chaînetrophique
sont d’une extrêmecomplexité.
Dans certaines circonstances, la réaction du hêtre à la
présence
d’Ascodichaena rugosa,champignon épiphyte,
consiste en la formation d’unpériderme
secondaire,s’opposant
à l’installation de la cochenille. Cetteparticularité pourrait
êtreexploitée,
en favorisant l’installation et le
développement
duchampignon,
par le maintien d’une ambiance humide dans la hêtraie.Remarquons cependant
que l’éclaircie en réduisant l’humidité au niveau des fûtsproduit
l’effet inverse.La session de clôture
(soirée
du 10 mai et matinée du 11mai)
a consacré lesprogrès, incontestables, accomplis depuis
1970 dans nos connaissances,principalement
dans le domaine
étiologique,
où sedistinguent
clairement les différents événementsengendrant
la destruction de l’écorce du hêtre. Lacompréhension
duphénomène
maladif souffre encore de
lacunes, particulièrement
dans les conditionsécologiques
favorables au déclenchement ou déterminant
l’ampleur
de la maladie.Etiologie
L’association
spécifique
entreCryptococcus fagisuga
et Nectria coccinea constitue l’ossature duphénomène parasitaire,
diversifiant sonexpression
en fonction des conditionsécologiques
locales(âge,
structuresylvicole, ...).
Les interactionshêtre/
insecte/champignon qui règlent
l’évolution de lamaladie,
subissent des fluctuationstemporelles
et les influences du milieu encore malcomprises.
Cette situationdécoule, vraisemblablement,
des difficultésd’expérimentation.
Elle a pourcorollaire,
l’embar-ras rencontré dans certains cas pour
apprécier
le stade d’évolution de la maladie.La cause
principale
de l’altération de l’écorce duhêtre,
résulte de l’association C.fugisugoIN.
coccinea, mais d’autres circonstances ou événements aboutissent à dessyndromes
voisins, dont lesymptôme
leplus
commun est le suintement. Lasécheresse,
lestempératures
extrêmes, les maladies racinairesengendrent
des lésions corticalesparfois
limitées,plus
ou moinssuperficielles, qui
se cicatrisentquelquefois.
Les condi-tions favorables à une
perturbation
de la« physiologie »
du hêtre sont nombreuses.Elles créent une
prédisposition
auxparasites
de faiblesse dont N. coccinea est leplus fréquent.
Bienqu’intervenant
tardivement dans la chaîneparasitaire,
il est constam- mentprésent
dans la hêtraie sousphase saprophytique.
La cochenille
L’influence de l’état
physiologique
de l’arbre sur lespullulations de
l’insecte estencore controversée. La
prédisposition
dequelques
arbres auxattaques
de cochenille estsuggérée
par certaines observations, mais une véritable démonstrationexpéri-
mentale fait défaut. Un des
principaux
obstacles est l’absence de critèrepermettant
de caractériser l’état
physiologique
de l’arbre.La
plus
ou moins bonne résistance à lacochenille,
dontl’expression
interfèreavec la
prédisposition
del’hôte,
est par contre bien établie.Malgré
la difficulté detransposer
aux feuillus les observations relatives auxrésineux,
certains auteurs mentionnent le casd’adaptation
de cochenilles ou de pucerons à laphysiologie
decertains
Pinus, marquant
ainsi lacomplexité
des relationsarbre/insecte.
De nombreuses
questions
demeurentirrésolues,
et ces lacunes ont été d’autantplus
ressenties,qu’elles
concernent laphase
essentielle duphénomène.
Enquoi
lesfacteurs du milieu font-ils
pencher
les relationshêtre l cochenille
en faveur de l’un oude
l’autre,
dans un contextesylvicole
donné ?Quelle
est ladynamique
despopula-
tions de cochenille ?
Quelles
sont lesrépercussions
d’un stress subi par l’hôte sur lespopulations
de l’insecte ? Dequelle
nature sont leschangements
induits dans l’écorce par l’insecte ? Enquoi
sont-ils favorables à Nectria coccinea ? Ce domaine,quoique fondamental,
restepratiquement inexploré.
Le
champignon
En
plus
de l’existence d’une voie depénétration,
ceparasite
defaiblesse,
pour semanifester,
nécessite un affaiblissementmarqué
del’hôte, provoqué
dans lamajorité
des cas par C.
fagisuga.
Apartir
dequelle
densité de colonies decochenille, l’infection, puis
l’extension de la lésion se réalisent-elles ? Lapart prise
par N. coccinea dans les autres affections del’écorce,
où n’intervient pas lacochenille,
est encore méconnue.Les connaissances relatives à la variabilité du
pouvoir pathogène
duchampignon
en relation avec la
vigueur
de l’arbre font défaut.Influence de l’environnement
La
recrudescence, plutôt
que ledéclenchement,
de la maladie avec la sécheresse de l’année1976,
a étégénérale
enEurope.
Cette influenceclimatique,
brutale etprolongée,
est àl’origine
d’un affaiblissement des arbres,particulièrement marqué
sur certaines stations.
La situation
particulière
del’Amérique
du Nord est cellequi
seprête
le mieux àl’étude de diverses influences. En avant du front de
progression,
la variété des condi-tions
stationnelles, microclimatiques, sylvicoles, ... promet
des observations fructueusessur les circonstances favorables ou défavorables à la manifestation
épidémique
de lamaladie.
Quelles
sont lesconséquences
desattaques
actuelies sur lespeuplements
à venir?Aux U. S.
A.,
lamultiplication
pardrageons privilégie
la descendance des arbres sensibles. EnEurope
au contraire, la mort dessujets
sensibles avant leurreproduction
laisse
espérer
que lespeuplements
issus derégénération
naturelle serontglobalement
moins vulnérables. ’
Les
implications pratiques
L’insuffisance des connaissances sur les effets de l’éclaircie dans le déclenchement et l’évolution de la maladie de l’écorce du
hêtre,
nepermet
pas de conseiller cettepratique sylvicole
pour atténuer lespertes.
L’éclaircie demeure avant tout une inter- ventionsylvicole. Cependant,
dans un massif où sévit lamaladie,
le marteauportera
de
préférence
sur lesplus
grossujets qui, plus éprouvés,
lors de conditionsadverses,
se révèlent
plus fréquemment
atteints.La
principale justification
de l’éclaircie sanitaire est la volonté de ne rienperdre
sur la valeur marchande de l’arbre. On ne
peut
la créditer que d’une réductionnégligeable
desrisques
d’infection.L’ampleur
et laprécocité
de l’intervention doi- vent être l’aboutissement d’un calculéconomique
tenantcompte
despertes
subies et desrépercussions
sur l’avenir dupeuplement.
La télédétection constitue un moyen de
prévision
trèsefficace,
malheureusementprohibé
par sonprix
de revient élevé ; elle nepourrait
êtreenvisagée
que dans le cadre d’une mission conciliantplusieurs objectifs
différents dans une mêmerégion.
Les besoins en recherche
Les études de la
dynamique
de la maladie en relation avec les différentes compo- santes du milieu(âge,
station,type
desylviculture, déséquilibre nutritif,
alimentationhydrique, ...)
doivent êtrepoursuivies
ouengagées
enpriorité.
Deux
approches, complémentaires,
sontenvisageables :
e l’une
expérimentale
etscientifique,
consiste en un examencritique
et détaillé des relations entre le hêtre et la cochenille en contrôlant le maximum de facteurs dumilieu ;
e l’autre,
pratique,
suppose la création deplacettes
d’observation construitessur un même modèle
(transect),
installées en fonctiond’objectifs déterminés,
dans demultiples
situations. Unsystème
de notation commun autorisera lacomparaison
des différentes observations effectuées. Ce réseaurépondra parfaitement
à la nécessité,ressentie par tous,
d’élargir
lesinvestigations
à l’échelle du continent.Conclusion
L’intérêt des communications, l’animation des
débats,
la contribution active etspontanée
desparticipants
à une réflexionapprofondie,
attestent du succès et del’op- portunité
ducolloque
sur la maladie de l’écorce du hêtre.La clarification d’une
étiologie complexe,
la révélation dephénomènes
essentielscomme la résistance à la
cochenille, marquent
une incontestableprogression
de nosconnaissances. Mais le
résultat,
certainement leplus fructueux,
est d’avoir pu délimi- ter les domainesimparfaitement explorés,
et définir les moyens de les mieuxpénétrer.
En
provoquant
la création d’un groupe I. U. F. R. O.spécialisé (D.
R. HoustonChairman,
et D. WainhouseCochairman),
lecolloque
ajeté
les bases d’une véritablecoopération internationale, préalable
nécessaire à une évolutionrapide
de nos con-naissances dans l’avenir. La détermination des besoins en
recherche,
l’harmonisation des programmes,préparent
la coordination de tous les efforts vers unestratégie
delutte commune dont la mise au
point
à moyen terme n’estplus simple
illusion.Remerciements
Malgré les difficultés et l’inévitable subjectivité inhérentes à l’établissement de telles rédactions,
l’incomparable richesse, les nombreux enseignements qui se dégagent des discussions m’ont conduit à
en rédiger une synthèse. Je tiens à remercier particulièrement E. J. Parker pour ses notes détaillées qui
m’ont été d’une grande utilité.