Département de Psychologie
Université Félix Houphouët Boigny de Cocody-Abidjan [email protected]
Revue Africaine d’Anthropologie, Nyansa-Pô, n° 17 - 2014
EFFET DE L’ESTIME DE SOI ET DU TYPE DE FAMILLE SUR LE PHENOMENE DES GROSSESSES PRECOCES CHEZ LES ADOLESCENTES D’ABIDJAN
RESUME
Cette recherche vise à évaluer les effets de l’estime de soi et du type de famille sur le phénomène des grossesses précoces chez les adolescentes d’Abidjan. Une enquête a été réalisée à l’aide d’un questionnaire sur un échantillon homogène du genre féminin de 90 jeunes filles. Les résultats montrent, d’une part que, les adolescentes manifestant une faible estime de soi sont plus enclines à contracter des grossesses précoces que celles faisant montre d’une estime de soi élevée ; et d’autre part, que le taux de grossesses précoces est plus élevé chez les adolescentes issues de famille recomposée que chez celles en provenance de famille non recomposée.
Mots-clés: Estime de soi, Types de famille, Grossesses précoces.
ABSTRACT
This research aims at evaluating the effects of the regard of oneself and the type of family on the phenomenon of the early pregnancies at the teenagers of Abidjan. A survey was conducted using a questionnaire on a homogeneous sample of the female kind of 90 young girls. The results show, on the one hand that, the teenagers expressing a weak regard of oneself are more inclined to contract early pregnancies than those making watch of a regard of oneself high; and in addition, that the early rate of pregnancies is higher at the teenagers resulting from stepfamily than at those coming from not recomposed family.
Key words : Estimate self, Types of family, Pregnancies early.
INTRODUCTION
L’Activité sexuelle et celle de la reproduction se sont sensiblement modifiées au cours de ces dernières années dans un grand nombre de pays (OMS, 1975). La probabilité des relations sexuelles avant le mariage s’étant considérablement accrue de même que celle des relations sexuelles dans les premières années de l’adolescence, il s’en suit un développement des grossesses précoces chez les jeunes. On enregistre annuellement environ 16 millions de grossesses précoces, soit 11% du nombre total des naissances dans le monde (OMS, 2008).
Les pays en voie de développement sont les plus touchés par ce fléau.
Par ailleurs, 95% des mères adolescentes sont issues des pays à faibles revenus. Ces grossesses se soldent le plus souvent par des naissances, des avortements (3 millions d’avortements dans le monde chaque année chez les filles âgées de 15 à 19 ans) ou des avortements spontanés ou involontaires. Une grossesse précoce est une grossesse contractée avant l’âge de la maturité ou pendant l’adolescence. C’est une grossesse à risque aussi bien pour la mère que pour l’enfant.
La lutte contre les grossesses précoces s’apparente à deux des objectifs du millénaire pour le développement. Ce sont notamment la réduction du taux de mortalité infanto-juvénile et la diminution de la fréquence de mortalité maternelle de 3/4. Les données de l’OMS (op.
cit.) ont montré que le taux de mortalité des mères est le plus élevé en Afrique subsaharienne que dans n’importe quelle autre région du monde. Le taux de mortalité des mères ayant une fourchette d’âge comprise entre 15 et 19 ans est le plus élevé.
Devant cette réalité, une recherche visant à déterminer les facteurs à l’origine du développement des grossesses précoces reste d’actualité et constitue un réel sujet de préoccupation dans la mesure où elle pourrait apporter un éclairage sur certains aspects de la question non encore élucidés.
Les recherches faites dans le cadre de l’accroissement des grossesses précoces identifient différents facteurs à la base du phénomène. A titre d’exemple citons, entre autres, le type d’éducation familiale reçue, l’autorité du chef de ménage (PONDOU, F. 2006), la dislocation de la cellule familiale (EVINA, 1998), l’exposition aux médias (MEYROVIOTZ, 1998 ; WARD, 2003 ; PETER, A., VALKENBURG 2008), les facteurs
DJOUMETO, N. 2010), et l’influence des pairs (CLOUTIER et RENAUD, 1990 ; ZANOU et All. 2002 ; KURT, 1940).
D’autres travaux mettent l’accent sur les facteurs intrinsèques tels que l’âge aux premiers rapports (CEPED, 1993), le niveau d’instruction (EVINA, 1998), l’âge à la puberté (DEFFO, 1998), l’influence de l’affirmation de soi (LOIGNON, C. 1996), l’effet de la popularité (CORNELL & FELCHER, 2006) et l’estime de soi (ETIHER, 2006. HOYCKADAY, 2000).
Il apparait que les travaux qui se sont succédé ont mis en évidence un bon nombre de facteurs explicatifs des grossesses chez les adolescentes. Cependant, ils s’attardent moins sur l’explication de ce phénomène par les variables comme l’estime de soi et le type famille d’origine.
En effet, L’estime de soi correspond à un ensemble d’opinions, d’évaluation des attitudes faites d’un individu et qui sont en corrélation avec ses propres valeurs. Elle se définit comme la manière dont l’individu se perçoit. Elle admet deux composantes à savoir l’estime de soi élevé synonyme d’une opinion positive qu’a un individu sur lui-même et, l’estime de soi faible qui est la traduction d’une auto-évaluation négative.
Selon que l’individu se situe sur le plan négatif ou positif, ses attitudes divergent. Les personnes qui ont une haute estime de soi pourraient tendre à être plus persévérantes dans les taches difficiles, timides et solitaires que celles qui se déprécient.
Les théories de l’estime de soi de Lawrence (1988) corroborent cette analyse. L’estime de soi est une évaluation personnelle entre le soi idéal et l’image de soi c’est-à-dire un jugement de valeur entre ce qu’est réellement l’individu et ce qu’il désire être (ses aspirations). L’estime de soi est le regard sur soi, elle renvoie à un jugement de valeur personnelle, ce jugement étant possible lorsque l’individu se forge une image de soi c’est-à-dire une connaissance de ses caractéristiques personnelles. Les individus s’évaluent par rapport à ce qu’ils croient être. Cette évaluation découle de la comparaison que ces personnes font par rapport à leur entourage immédiat constitué de ses parents, ses camarades et ses pairs. Et pour établir une relation forte, il faut s’évaluer positivement.
Le niveau d’estime de soi élevé ou faible d’un individu pourrait donc avoir une influence certaine sur ses comportements en général et sur son comportement sexuel en particulier.
Quant au type de famille, il réfère à la cellule familiale de base des adolescentes. En effet, la famille est un ensemble de personnes vivant sous le même toit et partageant un lien d’affinité. Ce regroupement de personnes vit selon une certaine norme véhiculée au sein de cette cellule familiale. Dans le système moderne du mariage nous rencontrons deux types de familles, familles recomposées et non recomposées.
Les familles non recomposées sont caractérisées par une stabilité entre les deux conjoints depuis leur mariage. Elles n’ont jamais connu de rupture. Quant aux familles recomposées, ce sont des familles qui se sont disloquées par rupture d’union, dont les conjoints sont en ménage avec un(e) autre conjoint(e). D’après Damon (2013), il s’agit généralement de familles conçues après le décès de l’un des conjoints. Elles concernent uniquement le remariage d’une veuve ou d’un veuf. Selon l’auteur, l’on parle de recomposition familiale parce qu’il y a la vie d’un enfant en jeu. Les familles qui se sont disloquées sans enfant et ou les conjoints se sont remariés avec d’autres personnes ne font pas partie de la problématique de la recomposition familiale.
La théorie de l’attachement développée par Bowly (1940) conforte cette analyse. Pour un développement social et émotionnel stable, l’enfant doit développer un lien d’attachement avec une personne qui lui procure sécurité et réconfort. L’attachement entre l’adolescent et ses parents a un effet profond sur son développement cognitif et social (MORITTI, 2004). La capacité d’adaptation et de développement social de l’enfant sont la conséquence d’une bonne qualité d’attachement (ALLEN, K., DEMO D.H. 1995). La famille recomposée n’offre pas toujours cette garantie de sécurité affective recherchée par l’enfant.
Cela risque de le pousser à la rechercher en dehors du cadre familial.
De tout ce qui précède émane la question suivante : En quoi l’estime de soi et le type de famille d’origine pourraient expliquer le phénomène des grossesses précoces chez les adolescentes? Telle est l’interrogation à la base de nos hypothèses de travail suivantes : a) Les grossesses précoces sont plus fréquentes chez les adolescentes qui ont une faible estime de soi que chez celles dont l’estime de soi est élevée ;
b) La fréquence de grossesses précoces est plus élevée chez les adolescentes provenant de familles recomposées que chez celles issues de familles non recomposées (naturelles)
La vérification de ces hypothèses suppose des investigations sur le terrain pour le recueil de données. Celles-ci sont obtenues aux moyens de procédures méthodologiques qu’il convient d’examiner.
METHODOLOGIE
La méthodologie mise en œuvre comporte trois étapes essentielles : la présentation des variables en jeu, la constitution de l’échantillon d’étude et le matériel utilisé pour l’enquête.
1- Description des variables
Les variables retenues dans cette étude sont de deux sortes : deux variables indépendantes et une variable dépendante. Les premières sont constituées par l’estime de soi et le type de famille d’origine.
La seconde est la grossesse précoce.
L’estime de soi renvoie à l’expérience subjective que l’individu a de lui-même et qui se traduit aussi bien verbalement qu’au niveau comportemental. Elle désigne l’ensemble des valeurs, des jugements qu’un individu se porte par l’évaluation de ses aptitudes, ses compétences en comparaison avec autrui. Ici, elle est une variable qualitative dichotomique en ce sens qu’il admet deux modalités : l’estime de soi élevée et faible.
Par « estime de soi élevée » il faut entendre un jugement favorable ou positif sur soi qui se traduit par l’acceptation, la tolérance et la satisfaction personnelle tout en incluant les sentiments de supériorité et de perfection. Par contre, une estime de soi faible exprime un jugement ou une évaluation défavorable ou négative du sujet vis à vis de lui-même. Elle se manifeste par des sentiments d’intolérance, de rejet de soi, de culpabilité et d’insatisfaction personnelle.
La seconde variable indépendante, le type de famille d’origine est une variable qualitative qui admet également deux modalités : famille recomposée et famille non recomposée
La première désigne un foyer constitué à la disparition d’un premier après le divorce ou du décès d’un membre et dans lequel
l’un ou l’autre élément du couple marital a refait sa vie seul ou avec ses enfants sans exclure que les deux principaux partenaires peuvent avoir une progéniture commune.
La seconde est un ménage mis en place naturellement et qui n’a jamais connu de fin ; un tel foyer s’entend comme le couple marital avec ou sans enfant.
La variable indépendante est constituée par l’ensemble des grossesses précoces. Celles-ci sont celles contractées lors de l’adolescence ou avant l’âge de la maturité c’est-à-dire en deca de 20 ans d’âge biologique. Cette variable est de caractère qualitatif et revêt deux états, une fréquence élevée ou faible de grossesses précoces. Celle-ci est dite élevée lorsque l’adolescente enregistre au moins deux maternités viables ou pas.
Le taux élevé de grossesses précoces correspond à une contraction d’au moins deux grossesses par adolescente. Le faible taux de grossesses signifie que les filles n’ont contracté qu’une grossesse chacune au cours de leur adolescence. Dans le cas contraire, elle est considérée moins fréquente ou inexistante. Dans ce cas, l’adolescente n’a jamais fait d’enfant ou n’est fille mère que pour en avoir fait un seul.
2- Echantillon
La constitution de l’échantillon s’est faite à l’aide de la technique d’échantillonnage accidentel. Celle-ci consiste, dans son principe, à se rendre sur le lieu où il est sûr de rencontrer des éléments de la population d’étude puis à choisir les sujets rencontrés sans critères prédéterminés.
A l’aide de cette technique nous avons constitué un échantillon de quatre-vingt - dix (90) sujets repartis en 2 sous-groupes relativement équivalents sous l’angle de la taille, de l’âge, du type de famille, du niveau d’études, de la catégorie socioéconomique des parents et du niveau socioculturel. Plus précisément, les sujets, au nombre de 45 dans chaque groupe, sont âgés d’environ 15 ans, proviennent d’une famille polygame et nombreuse, de parents économiquement défavorisés et d’un niveau d’études du premier cycle secondaire (de la 6ème à la 3ème).
3- Matériel
La technique d’enquête utilisée est le questionnaire. Elaboré après une préenquête destinée à la formulation d’items pertinents et sémantiquement univoques, celui-ci est centrée sur les variables de l’étude et les caractéristiques individuelles ayant un statut de variable parasite dont le contrôle par la définition des groupes équivalents s’impose pour la crédibilité des données recueillies et la fiabilité des résultats. Celui-ci s’articule autour de quatre volets :
- les caractéristiques individuelles destinées à contrôler les variables parasites de l’étude ;
- une échelle d’estime de soi qui est celle de Rosenberg ;
les données relatives au type de famille d’origine des sujets interrogés ;
- les informations relatives à l’état de maternité pour l’évaluation des grossesses précoces éventuelles contractées par les adolescentes.
L’enquête s’est déroulée dans les communes du District d’Abidjan.
Elle s’est faite en milieu ouvert selon le mode de passation individuel du matériel. Autrement dit, un exemplaire de celui-ci est remis à l’adolescente qui le remplit sur place pour nous le remettre dès qu’elle a achevé de répondre aux questions qui y sont consignées.
La récupération du questionnaire séance tenante vise à éviter les réponses concertées si l’adolescente devait le remplir à la maison et nous le retourner après :
Dans ces conditions, les dispositions prises nous permettent de considérer que les données collectées sont relativement crédibles.
Leur exploitation nous situera sur leur portée réelle.
RESULTATS
Le critère de signification du X2 est employé pour le traitement statistique des données dépouillées. Son utilisation conduit à deux conclusions par rapport aux hypothèses de travail émises (cf. p. 4).
L’une de ces conclusions se rapporte à l’impact de l’estime de soi sur le phénomène des grossesses précoces et l’autre sur l’incidence du type de famille d’origine du sujet sur le même phénomène.
1. Estime de Soi et Grossesses précoces
Pour tester l’influence de l’estime de soi sur la contraction de grossesses précoces chez les adolescentes, la technique du ‘’X2’’ de Pearson est utilisée sur les données du tableau suivant :
Tableau I : Fréquences d’adolescentes selon l’estime de soi et le taux de grossesses précoces
Estime de Soi
Taux de grossesses précoces
Estime de
Soi élevée Estime de Soi faible Total Taux de grossesses
précoces élevé (02
et plus) 21 31 52
Taux de grossesses
précoces faible (01) 32 06 38
Total 53 37 90
L’application de la technique statistique du khi carré (X2) aboutit à une valeur de 09,16 significative au risque d’erreur de 1%. Elle indique donc une différence significative entre les fréquences comparées.
L’examen détaillé de ces fréquences éclaire sur le sens de cette différence. Il montre que la proportion de sujets ayant un taux de grossesses précoces élevé caractérisés par une estime de soi faible (59,61% soit 31 sujets sur un total de 52 adolescentes) est supérieure à celle observée chez leurs homologues dont l’estime de soi est élevée (38,46% soit 21 sujets sur un total de 52 adolescentes). De même, la fréquence d’adolescentes n’ayant contracté qu’une grossesse précoce est plus élevée chez les adolescentes manifestant une estime de soi élevée (32 individus sur un total de 38 sujets soit 84,21%) que celle observée chez leurs paires ayant une estime de soi faible (06 sujets sur un total de 38 soit 15,78%).
Ce résultat confirme notre première hypothèse de travail selon laquelle les grossesses précoces sont plus le faite des adolescentes ayant une faible estime de soi que de celles dont l’estime de soi est élevée. Il s’éclaire à la lumière de la théorie de l’estime de soi de Lawrence (1988) qui stipule que l’estime de soi est une évaluation
En effet, en référence à cette théorie, nous pouvons soutenir que la conduite de l’adolescente est dictée par l’évaluation qu’elle fait d’elle- même, de ses capacités, de ses atouts. Cette conduite conditionne sa vision du monde et modèle sa conduite.
Ainsi, le besoin d’estime conduit certaines adolescentes à adapter un certain nombre de comportements déviants. Ces comportements pourraient être justifiés par ce que Carol Horney (1964) appelle le besoin névrotique d’amour. Il s’agit d’un aspect du caractère de l’individu qui apparait comme un besoin accru du sujet d’être aimé, estimé et apprécié.
Ce trait de personnalité pourrait expliquer la survenue de grossesses précoces chez certaines adolescentes. Le manque d’estime personnelle et de confiance en soi peut empêcher la jeune fille de dire «Non» à une relation sexuelle mais peut également favoriser le consentement à une relation sexuelle non protégée. Il est fréquent que la jeune fille craigne le rejet de son partenaire si elle refuse d’avoir des relations sexuelles ou si elle insiste pour utiliser un préservatif (LOIGNON, C. 1996).
A l’opposé, celle qui présente une estime de soi élevée, a une image positive d’elle-même. Elle a confiance en ses capacités et ne se sent pas obligée d’avoir une relation sexuelle précoce avec un partenaire pour se sentir aimée, appréciée et valorisée. Ainsi, ses choix ne sont pas impulsés par les attentes de ses pairs, ni de son partenaire. Elle est donc moins encline à contracter une grossesse précoce.
2. Types de famille et grossesses précoces
Le test statistique du Khi deux est employé sur les données rassemblées dans ce tableau.
Tableau II : Répartition des adolescentes selon le type de famille et le taux de grossesses précoces
Type de famille
Taux de grossesses
Famille non
recomposée Famille
recomposée TOTAL Taux de grossesses
précoces élevé (02 et
plus) 20 47 67
Taux de grossesses
précoces faible (01) 15 08 23
TOTAL 35 55 90
L’utilisation de la technique statistique du khi carré (X2) aboutit à une valeur de 09,16. significative au risque d’erreur de 1%. Elle indique donc une différence significative entre les fréquences comparées.
La comparaison des proportions du tableau ci-dessus situe sur le sens de cet écart. Elle montre que la fréquence de sujets présentant un taux élevé de grossesses précoces issus de famille recomposée (70,14% soit 47 sujets sur un total de 67 adolescentes) est supérieure à celle observée chez leurs homologues de famille non recomposée (38,46 % soit 20 sujets sur un total de 67 adolescentes).
De même, la fréquence d’adolescentes n’ayant contracté qu’une grossesse précoce est plus élevée chez les adolescentes de famille non recomposée (15 individus sur un total de 23 sujets soit 65,21%) que celle observée chez leurs paires de famille recomposée (08 sujets sur un total de 23 soit 34,78%).
Ce résultat corrobore notre deuxième hypothèse de travail selon laquelle le taux de grossesses précoces est plus élevé chez les filles issues de familles recomposées que chez celles issues de familles non recomposées. Il s’explique par la théorie de l’attachement de Bowly (1940). Cette théorie met en évidence l’importance des liens existants entre les figures parentales et leur progéniture. Pour un développement social et émotionnel stable, l’enfant doit développer un lien d’attachement avec une personne qui lui procure sécurité et réconfort.
Sous cet angle, l’attachement entre l’adolescent et ses parents a un effet profond sur son développement cognitif et social (MORITTI, 2004). Le lien d’attachement est un lien très important dans la construction de la personnalité de l’adolescente. Au fur et à mesure qu’elle grandit, son cercle d’attachement s’élargit par le contact avec d’autres individus mais l’influence des parents demeure grandissante.
Le modèle d’attachement permet de comprendre les mécanismes qui interviennent dans la contraction d’une grossesse à l’adolescence. Le respect des normes sociales est fonction du degré d’attachement avec les figures parentales qui sont les gardiens premiers de la stabilité et de l’équilibre de la société.
Nos résultats montrent que la famille intervient dans la prise de décision face à une grossesse des adolescentes. Nous remarquons que les adolescentes issues de familles recomposées ont plus tendance
s’affirmer mais cette affirmation va aussi bien à l’encontre de la famille que de la société. L’adolescente se heurte à des obstacles sociaux et à des obstacles familiaux. Elle considère le second conjoint du parent comme un facteur de trouble. Sa « haine » pour cette nouvelle famille l’emmène à s’écarter de ses règles même si celles-ci sont adaptées à la morale. Dans le cadre de cette famille qui devient un frein à son épanouissement, le lien d’attachement de l’adolescente s’affaiblit. Elle se tournera alors vers une autre source d’attachement à l’extérieur de la cellule familiale. Cet attachement sera dirigé vers les pairs parmi lesquels peuvent se retrouver des partenaires sexuels éventuels.
L’adolescente sera ainsi confrontée à des risques élevés de contraction de grossesses suite à la multiplication des partenaires sexuels.
DISCUSSION
L’objectif de cette étude est de mettre en évidence l’effet de l’estime de soi (élevée et faible) et du type de famille (recomposée et non recomposée) sur le phénomène des grossesses précoces chez les adolescentes d’Abidjan.
Les résultats confirment que l’estime de soi et le type de famille influencent significativement la survenue d’une grossesse précoce chez les adolescentes. En effet, la famille exerce une influence prépondérante dans le choix des individus. Elle éduque, transmet les normes sociales et les cultures de génération en génération.
Elle façonne dès le bas âge la conduite sociale des individus. Selon son organisation les individus et particulièrement les adolescents déterminent le chemin de leur vie.
Les différentes analyses réalisées au niveau de l’influence du type de famille sur la survenue d’une grossesse montrent que dans les familles non recomposées, l’opposition à une grossesse précoce est plus forte que dans les familles recomposées. Pounbou (2008) confirme cette réalité en affirmant que le fait que la famille se soit dichotomisée en deux grandes parties, à savoir la famille élargie et la famille restreinte, est un frein à l’éducation efficiente des adolescentes. D’après l’auteur, la famille traditionnelle qui regroupait deux types de familles en son sein, était le gage d’une bonne socialisation de la progéniture. Les normes, les conduites et les valeurs inculquées à un enfant n’étaient pas le fait d’un seul
individu mais plutôt l’affaire d’une communauté toute entière. Ce contrôle collectif avait pour conséquence le strict respect des règles et normes établies. Les enfants ou adolescents éduqués dans ce cadre craignaient les sanctions et avaient tendance à vivre selon les lois établies. Mais la dislocation de cette famille entraine des conséquences non négligeables sur le devenir des enfants. Les éducateurs familiaux des temps modernes, face à leurs occupations interminables, ne disposent plus de temps pour l’éducation effective de leur progéniture. Partagés entre leur travail et leurs devoirs conjugaux, ceux-ci n’arrivent pas toujours à réussir la prise en charge effective de l’éducation en général et, de l’éducation sexuelle en particulier de leurs enfants. Leur éducation est ainsi laissée à leur propre charge ou à est le fait d’autres éducateurs extra-familiaux pas toujours outillés en la matière. L’adolescente se croit ainsi tout permis. Elle risque ainsi de développer une sexualité précoce avec la possibilité de multiplier les partenaires sexuels. Elle sera donc plus encline à contracter une grossesse précoce due à son imprudence et à sa méconnaissance en la matière.
Evina (1998) confirme ce résultat en arguant que la dislocation familiale est l’un des facteurs qui engendrent des crises majeures à l’adolescence. Elle aboutit à la conclusion selon laquelle, la séparation des conjoints, par rupture d’union, favorisait précocement les premiers rapports sexuels chez les adolescentes. Inexpérimentées, mal conseillées par les pairs et surtout avec la peur d’avouer une telle relation à cet âge, cette dernière se trouve confrontée aux risques de contraction de grossesses précoces. La séparation familiale bouleverse le modèle de vie de l’adolescente. Elle se retrouve donc inadaptée à son nouvel environnement que lui offre la famille recomposée.
Cette situation s’accentuera avec l’introduction dans le foyer d’un(e) nouveau (elle) conjoint(e) (DAMON, 2013). Les contraintes familiales étant fluctuantes, l’adolescente se trouve déstabilisée. Elle souffre du fait que l’amour familial soit réduit à néant et surtout aux mains des personnes qu’elle considère inconnues et qui menacent sa quiétude. Il semble pour l’adolescente que, l’amour du parent, en seconde union, tend à diminuer et à disparaitre totalement à son égard. L’attention qui lui était accordée ne lui revient plus car ce parent a tendance à se préoccuper dorénavant du bien-être et de
rejetée de la cellule familiale. Cette privation d’affectivité l’amène à se séparer de la cellule familiale, à ne plus s’imprégner du quotidien de la vie de famille.
S’agissant de la relation entre l’estime de soi et la maternité précoce, le résultat obtenu est confirmé par les travaux de Bandura (1980). Selon l’auteur, les attentes d’une personne, ses croyances, mais aussi ses objectifs façonnent et dirigent son comportement.
A titre d’exemple le besoin d’estime, d’aimé, d’être aimé et d’avoir de la valeur conduit la jeune fille à adopter un certain nombre de comportements parfois inadaptés tel que la sexualité précoce et, par voie de conséquence, la maternité précoce. Pour Loignon (op. cit. : 9), le manque d’estime et de confiance en soi favorise le consentement à une relation sexuelle non protégée. Il est fréquent que la jeune fille craigne le rejet de son partenaire si elle refuse d’avoir des relations sexuelles ou si elle insiste pour utiliser un préservatif. Selon Davids et al. (2003), la faible estime de soi chez la jeune fille est un facteur qui influence significativement le désir de maternité. Animée du désir d’imitation des comportements des filles de son âge se disant à la mode, pour se sentir valorisée, elle coure le risque de se retrouver enceinte.
En définitive, l’estime de soi et le type de famille d’origine déterminent la maternité précoce chez les jeunes filles. Il serait donc judicieux que ces variables soient sérieusement prises en compte dans les différentes politiques de lutte contre la maternité précoce en matière de santé de la reproduction chez les jeunes filles.
CONCLUSION
Au vu des résultats de ce travail il est possible d’émettre quelques propositions et recommandations. D’une part, il est souhaitable que les actions des membres de la famille créent, maintiennent ou renforcent chez les adolescentes la confiance en soi et le sentiment de sécurité bénéfiques à leur développement harmonieux. Pour cela, ces dernières peuvent être félicitées, complimentées et encouragées pour tous les comportements positifs qu’elles manifesteront. Dès lors elles se sentiront valorisées et développeront une image de soi positive. La préservation de celle-ci les conduira à ne pas se livrer à des relations sexuelles précoces au risque de contracter des grossesses précoces.
D’autre part, les parents géniteurs éviteraient la dissociation familiale génératrice de la mise en place ou du développement des familles recomposées. Dans la plus part des cas, celles-ci ne peuvent disposer, sur le plan culturel et affectif, de tous les éléments qualitatifs nécessaires à une éducation et une socialisation réussie de leur progéniture.
Souvent portées à des frictions plus ou moins récurrentes quand les conflits n’y sont pas récurrents, ces familles sont peu propices à l’entente cordiale entre les enfants surtout si certains de ceux-ci sont consanguins ou utérins. La jalousie que certains d’entre eux éprouvent à l’égard de leurs frères ou sœurs et le sentiment d’iniquité vécue par d’autres relativement au sort que leur réserve tel ou tel parent géniteur peuvent être à la base d’un climat familial malsain à même de pousser les adolescentes vers des relations intimes dont elles ne peuvent mesurer ni maitriser tous les risques et, par conséquent, susceptibles d’occasionner des grossesses précoces chez elles.
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