LE POIDS DE LA FRANCE DANS LE MONDE
L'avantage de gouverner une grande puissance ne doit pas amener à croire que l'on puisse agir librement pour défendre jus- qu'au bout « l'Intérêt supérieur » de l'Etat, selon la conception éventuellement simplificatrice du moment : les limites que les réalités internationales imposent à cette attitude sont vite attein- tes, pour tous les pays.
L'avantage véritable d'être « Grand » consiste bien plutôt, di- raient les cyniques, à pouvoir absorber sans trop de dommages, les conséquences de ses erreurs, erreurs qui sont inévitables tant sont complexes, divergents, voire mal discernables, les intérêts des groupes humains dont les liens traditionnels expliquent les Nations.
Dans cette optique, les différences entre les Nations d'aujour- d'hui ne seraient pas seulement dimensionnelles : il s'agit alors de situations de fait assez perceptibles et échappant à la responsabi- lité des Gouvernements. Ces différences résident bien plutôt dans la « fourchette » plus ou moins large des échecs supportables, ce qui signifie chez les Nations moins grandes, ou qui le sont deve- nues, un calcul spécialement rigoureux des choix et des risques.
Il s'agit alors d'une attitude d'intelligence où les données géodé- mographiques et les accidents minéralogiques n'ont rien à voir...
Longtemps la France a été dans la situation privilégiée d'être assez riche en hommes et en terres pour toujours figurer parmi les puissances de premialr rang en dépit de revers dont son histoire fut peu avare. La situation n'est plus la même. D'abord parce que, sur le plan dimensionnel, il n'est que deux Etats qui peu- vent pendant longtemps se tromper sans en souffrir à l'excès : les U.S.A. et TU.R.S.S. — peut-être même les U.S.A. plus que l'U.R.S.S. Ensuite parce que la définition de la puissance intègre
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aujourd'hui un nombre limité de facteurs d'ordre économique, technologique ou financier. Le temps n'est plus en effet où une poignée d'Athéniens pouvait vaincre l'opulente Perse, les pauvres soldats Romains écraser la riche Carthage, les Archers-paysans anglais décimer la Chevalerie dorée française, ou, pour citer des exemples plus récents, l'austère Prusse battre successivement tou- tes les nations d'Europe qui s'opposaient à ses desseins.
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L'Intendance a cessé d'avoir un sens essentiellement militaire, exprimant la qualité bien variable mais après tout vite amenda- ble d'un Service d'Accompagnement des Armées. Ce même mot, qui a fait fortune en France, se réfère, maintenant, à l'ensemble des actifs industriels et financiers dont l'évolution lente dépend autant des efforts des gouvernés que de la politique des gouver- nants. Un retard industriel ou technologique peut devenir impos- sible à combler par son ampleur, et parce qu'il traduit des différen- ces dans les structures matérielles ou dans des attitudes intellec- tuelles profondes et anciennes. Une « avance » financière, au con- traire, peut se révéler vulnérable parce qu'elle traduit l'état mo- mentané d'un solde seulement comptable de créances.
Deux observations préliminaires s'imposent cependant avant de considérer la qualité des éléments non financiers et des éléments financiers de notre puissance.
Tout d'abord, la place d'une vieille nation dans le monde comme la France ne peut, fort heureusement, s'apprécier en fonction ex- clusivement de données statistiques, même impressionnantes. Cette place s'inscrit aussi dans un « continuum » spirituel qu'affectent favorablement les grandeurs du passé — c'est le prestige — tandis que s'oublient les anniversaires des désastres — c'est une question de bonne éducation nationale à l'usage seulement interne, il est vrai (1).
Par ailleurs, toutes les données économiques du présent ne sont pas également connues. Les lacunes peuvent alors être avan- tageusement comblées au moins pour un temps par la forte per- sonnalité d'un chef d'Etat. Quant à l'idée nationale de l'avenir c'est, pour le plus proche, affaire de propagande et, au-delà, ques- tion de foi.
Prestige et éducation, propagande et foi sincère dans le devenir (1) Le cas extrême est celui du bon français à Londres passant de Waterloo Station à Trafalgar Square et manifestant sa surprise de voir les Anglais célébrer tant de défaites...
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national, ne sont cependant, en fin de compte, que des voiles immatériels plus ou moins transparents, qui ne peuvent jamais cacher longtemps les réalités industrielles et financières, seul sou- bassement de la durable grandeur ou quasi grandeur.
En Europe occidentale, où la puissance militaire exclusive- ment nationale, continue d'être considérée comme l'expression ultime de la puissance politique, plus que les gros, et si déclina- bles, bataillons de paysans, compte la masse d'armements perfec- tionnés que la richesse industrielle permet de fabriquer ou d'ac- quérir.
Une première comparaison commode parce que globale porte sur l'évolution du produit national brut. Il est passé (en millions de dollars) et compte tenu de la hausse des prix, en Allemagne, 'de 57 900 en 1958 à 93 100 en 1964, soit + 60 % ; en Grande-Bre-
tagne, de 64 204 en 1958 à 79 543 en 1964, soit + 24 % ; en France, de 48 900 en 1958 à 64 500 en 1964, soit + 32 % ; aux U.S.A., de 367 800 en 1958 à 606 700 en 1964, soit + 65 %.
L'évolution du revenu national ne reflète cependant qu'im- parfaitement la puissance respective des différents pays. Cette production nationale intègre, en effet, non seulement la production industrielle, mais la production agricole et la production de nom- breux services (transports, assurances, commerce, etc.) qui ne sont en fin de compte que les accessoires de la production de marchandises.
Les eomparaisons industrielles.
Sur longue période, la place de la France dans le monde n'a certainement fait que décroître. Selon une étude de M. Colin Clark (« Les conditions du progrès économique » — Presses Uni- versitaires de France — 1960), la valeur de la production indus- trielle dans les principaux pays était en 1860, par ordre d'impor- tance décroissante et en millions de dollars : Royaume-Uni : 1 025, U.S.A. : 900, Allemagne : 689, France : 615. En attribuant l'indice 100 à la France (le Royaume-Uni étant à l'indice 166, les U.S.A. à l'indice 146, l'Allemagne à l'indice 104), les différences avec les deux premiers s'expliquaient fort naturellement par l'antériorité du dé- veloppement. La différence avec l'Allemagne était trop minime pour qu'on en puisse tirer des conclusions. Un tel ordre, avec de tels écarts, paraissait pouvoir être à peu près maintenu.
En 1913, les écarts devenaient surprenants (ils étaient, aussi, ignorés — et en particulier des Etats-Majors de la Triplice...) : USA. : 10 080 ; Allemagne : 4647 ; Royaume-Uni : 2806 ; France : 2245 ; Italie : 829. Soit, en attribuant toujours l'indice 100 à la
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France : U.SA : 452; Allemagne : 202; Royaume-Uni : 1224;
Italie : 39.
En 1938 notre situation comparative s'était encore détériorée.
Par rapport à l'indice français 100 pour 3105 millions, les U.SJL étaient à l'indice 430 avec une production industrielle de 13 400 millions ; l'Allemagne à l'indice 127 avec 3 945 millions ; le Royau- me-Uni à l'indice 126 avec 3 920 millions.
En 1958, selon une étude publiée seulement en fin 1965 par l'Office de statistique des Communautés européennes, la valeur de la production industrielle des différents Etats se présente comme suit :
La France étant à l'indice 100, la production des Etats-Unis se situe à l'indice 950, le Royaume-Uni à 194, l'Allemagne fédérale à 200, l'Italie à 65, etc.
Sans doute de tels chiffres ne peuvent être qu'approximatifs.
Leur ancienneté s'explique par le sérieux avec lequel les travaux ont été conduits par les statisticiens de Bruxelles sur des éléments statistiques difficiles à réunir. Mais il est très improbable que les rangs respectifs de 1958 aient été sensiblement modifiés en 1965 et il faudra d'ailleurs attendre plusieurs années avant de con- naître ces derniers avec la même précision... Quoi qu'il en soit, les grandes lignes de l'évolution s'ont claires : non seulement, en un siècle, du troisième rang, la puissance industrielle française est tombée au sixième, mais surtout les différences se sont énor- mément aggravées par rapport aux Etats qui nous précèdent, tandis que se rapprochent les écarts avec les Etats qui nous suivent.
Sur plus courte et plus récente période, d'autres éléments per- mettent d'apprécier non seulement la place de la France, mais malheureusement le retard qu'elle a pris par rapport aux deux nations qui lui restent le plus comparables, leur plus forte popu- lation se compensant par leur moindre dimension géographique : la Grande-Bretagne : 53,8 millions d'habitants et 244 000 km2 ; mais surtout notre partenaire du Marché commun et voisin l'Alle- magne : 58,2 millions d'habitants et 243 000 km2, (France : 48,4 mil- lions d'habitants et 551 200 km2>.
Il est manifeste que non seulement l'Allemagne produit plus que la France dans les grands secteurs d'activités, mais surtout, ce qui est beaucoup plus grave, que le taux de son expansion est supérieur au nôtre, de telle sorte que s'accroît au lieu de se com- bler le retard industriel entre nos deux pays. Une telle situation n'est pas forcément durable : l'Allemagne paraît être arrivée à un point de saturation de son marché de telle sorte qu'une augmen- tation de la consommation provoque actuellement des hausses de
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prix — si importants qu'aient été ses investissements nouveaux.
En France, la situation est plus favorable en ce sens que nous partons de plus bas et que de considérables besoins restent à sa- tisfaire dans les villes et dans les campagnes, le problème étant de fournir rapidement aux industriels des moyens financiers suffi- sants pour investir afin qu'ils puissent répondre à une augmen- tation appréciable de la consommation.
Il est cependant grave que, dans le secteur industriel privé, les investissements aient reculé de 1964 à 1965 en France, alors qu'ils progressaient de 10 % en Allemagne et de presque 12 % aux U.S.A.
Dans le même temps l'expansion économique totale française ne s'élevait qu'à + 2,5 % contre + 5 % en Allemagne et + 6 % aux USA.
Par ailleurs, il est évident qu'une hausse des prix de 3 % en Allemagne, dans un climat expansionniste, est tout à fait suppor- table puisque les affaires vont très bien. Une moindre augmenta- tion de prix en France ( + 2,5 °/o), dont se félicitent tant de com- mentateurs, est beaucoup plus dangereuse puisqu'elle se mani- feste dans un climat de stagnation économique. A titre d'exemple le prix des automobiles en Allemagne a augmenté de 1,5 °/o ; en France, il est certes demeuré stable, mais la production alle- mande d'automobiles en 1965, non seulement est du double de celle de la France (alors qu'elle était à peu près au même niveau en 1955), mais elle a augmenté de 12 % d'une année sur l'autre, alors qu'en France nous nous retrouvons péniblement au même niveau qu'en 1964, déjà en baisse sur 1963. A elle seule, la plus grosse usine allemande, Volsswagen, produit 1400 000 voitures, plus du double de la production de la grosse usine française Re- nault avec 545 000 voitures.
La taille des unités de production.
Ceci soulève un autre problème fondamental pour apprécier la place de la France : la taille des unités de production.
Sans doute il est possible de démontrer que, dans tous les pays industriels, même aux U.S.A., les petites et moyennes entre- prises demeurent très nombreuses au point de constituer l'im- mense majorité. Mais le dynamisme d'un système industriel, sa capacité de résistance à des importations excessives et son pou- iroir de pénétration sur les marchés extérieurs ou de prendre des risques dans la recherche technique dépendent d'abord des plus grandes entreprises, lesquelles dans tous les pays, même la France, emploient la très grosse majorité de la main-d'œuvre, réalisent
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une grande partie des investissements et assurent par leur activité la solvabilité du secteur public.
La puissance d'une nation tend donc à être directement pro- portionnelle au nombre des grandes entreprises qui existent sur son sol et au rang que celles-ci occupent par rapport aux grandes entreprises dans les autres pays. Or, à cet égard une première liste est particulièrement impressionnante : celle qui donne le rang des entreprises françaises parmi les deux cents premières entre- prises européennes.
La revue américaine « Fortune » a, en effet, publié l'an dernier la liste annuelle des 200 plus grandes sociétés industrielles clas- sées d'après leur chiffre d'affaires. Les sociétés françaises y figu- rent en 1964 au nombre de 24, au lieu de 25 en 1963. Par le nombre de sociétés importantes, la France vient au quatrième rang, après la Grande-Bretagne (56 sociétés dans les 200 premières), après le Japon (34 sociétés), après l'Allemagne (32 sociétés).
A noter que dans l'ensemble les bénéfices des sociétés fran- çaises par rapport au chiffre d'affaires sont particulièrement faibles.
Cependant des efforts considérables sont actuellement entrepris dans le secteur privé, surtout de la part des plus grandes affaires, pour réaliser des fusions et des concentrations d'entreprises, (ou des accords entre entreprises conservant leur individualité juri- dique) de façon à augmenter la taille des unités de production françaises par rapport aux productions étrangères. Ces efforts sont soutenus par des avantages fiscaux appréciables. Enfin, il est possible que le rang des entreprises françaises puisse s'amé- liorer quand se développera le système des bilans consolidés, cou- rant à l'étranger > mais inhabituel en France pour des raisons fiscales, et qui consiste à intégrer l'ensemble des résultats des bilans de toutes les sociétés filiales d'une société mère, que ses filiales soient installées en France ou à l'étranger.
Les filiales à l'étranger.
Le nombre, l'importance et la prospérité des succursales ou filiales de Sociétés françaises à l'étranger sont, en effet, un autre moyen d'apprécier la puissance d'une nation, mais assez difficile à discerner. Depuis quelques années, un nombre trop restreint de grandes entreprises, se préoccupent de développer leurs filiales hors de nos frontières ou créent des sociétés communes nouvelles avec des sociétés européennes, ou pratiquent un système de par- ticipations croisées permettant dans tous les cas d'aboutir à une meilleure coordination des politiques de production et de vente
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des sociétés les plus intéressées par les marchés internationaux.
Malheureusement, ces prises de participations à l'étranger ne sont pas assez nombreuses. M. Edgar Faure, a cependant judicieuse- ment observé récemment, dans « La Vie Française » combien il était regrettable que l'accumulation du stock d'or et de devises de la France n'ait pas été utilisé pour promouvoir une grande politique d'expansion financière. En fait, l'activité financière des français hors des frontières a consisté le plus souvent à acquérir un portefeuille de valeurs mobilières sur les bourses étrangères entre 1959 et 1963 puis à le revendre quand, entre 1963 et 1965, les restrictions de crédit les incitèrent à reconstituer leur trésore- rie en cédant des avoirs à l'étranger — ce qui fut d'ailleurs une des raisons supplémentaires d'un accroissement non indispensa- ble de nos avoirs en devises par un moyen regrettable. Mais il faut convenir que les prises de participations à l'étranger ne se prêtent pas à d'aussi faciles mouvements d'« aller et retour » et exigent de la part de leurs auteurs de gros moyens financiers qui leur sont propres. Là encore, les restrictions excessives de crédit en France et l'insuffisance des marges bénéficiaires provo- quée par le blocage des prix, ont empêché beaucoup d'entreprises d'accentuer leur pénétration à l'étranger par le moyen de filiales, alors que les réserves monétaires étaient certainement suffisantes pour que les opérations puissent se réaliser sans risques pour la monnaie.
La Place Monétaire et Financière de la France.
Car il est incontestable que la situation monétaire et finan- cière de la France constitue à l'heure actuelle uh des éléments les plus favorables d'appréciation de notre place dans le monde.
D'après les derniers chiffres connus sur l'importance des réser- ves dans les différents pays, extraits du Bulletin de décembre du Fonds monétaire international, ces réserves s'élevaient en octo- bre 1965 à 15 639 millions de dollars pour les U.SA, 7 401 mil- lions de dollars pour l'Allemagne, 6 253 millions de dollars pour la France, 4 106 millions pour l'Italie, 2 874 millions pour la Suisse, 2 873 millions pour la Grande-Bretagne, 2 446 millions pour les Pays-Bas, 2 319 millions pour la Belgique. Par ailleurs, la France détient 85 % de ces avoirs en or, taux qui n'est dépassé que par les U.SA., la Grande-Bretagne et la Suisse, pays où les réserves d'or représentent pratiquement l'intégralité des réserves officielles, mais dont les devises, il est vrai, ont un rôle (sauf en Suisse) in- ternational de réserve, de paiement, d'épargne ou d'étalon de valeur (ce qui n'est pas le cas du Franc). Pour être complets,
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il faut signaler que la France est un des plus gros thésauriseurs d'or et de devises étrangères du monde, pour un montant estimé à 2 000 millions de dollars au minimum, et qui ne serait dépassé que par la thésaurisation indienne.
Enfin les créances à court terme de l'étranger sur la France ne représentent — ce qui constitue un autre élément favorable — qu'une fraction infime de nos réserves, alors qu'aux U.SA. et en Grande-Bretagne l'hypothèque qui pèse sur les réserves nationales du fait de l'importance des créances étrangères à vue nettes est fort lourde. Il est vrai que presque personne ne détient du Franc, alors que presque tout le monde détient des Livres et sur- tout des Dollars... On ajoutera aussi que cette hypothèque dispa- raîtrait, si l'on tenait compte des actifs à long terme sous forme de placements à l'extérieur : les investissements américains sont si considérables qu'ils excèdent largement le total de leurs dettes à court terme.
Les rares calculs faits en France démontrent eux aussi que les placements étrangers dans notre pays seraient légèrement in- férieurs aux placements français à l'étranger, mais il s'agit de valeurs qui sont mal comparables. Les investissements étrangers constituent des immobilisations dont on ne connaît que la valeur nominale, certainement inférieure à la valeur réelle. Au contraire, les placements français à l'étranger se réalisent surtout — on l'a vu — sous forme d'achats de valeurs mobilières qui sont compta- bilisés à la valeur du marché, c'est-à-dire à la valeur d'achat.
La tenue du Franc est d'ailleurs excellente qui se manifeste de deux façons : par la persistance, en 1965, d'un taux de change légèrement supérieur à la parité officielle, en termes de dollars, ainsi que d'une prime appréciable pour les achats à terme. A titre de comparaison, la Livre britannique a pendant la même année 1965 été presque toujours au-dessous de sa parité officielle par rapport au dollar.
La situation financière internationale d'un pays ne se mani- feste cependant point exclusivement par l'ampleur de ses réserves.
Celles-ci en effet ne sont qu'une résultante de l'activité des échan- ges de marchandises, de services et de capitaux avec l'étranger, et les exemples sont nombreux d'un retournement des tendances.
En fait, certains observateurs émettent l'idée qu'une partie de nos réserves n'ont pas été « gagnées par les Français » mais provien- nent d'apports étrangers sous forme d'investissements, ayant pour contrepartie l'acquisition de créances à rencontre de nos entre- prises, donc d'un endettement durable des affaires françaises.
L'examen de la manière dont la balance des paiements fran- çaises s'est soldée en 1964 par un substantiel accroissement de nos
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réserves monétaires malgré de nombreux postes déficitaires ou insuffisamment bénéficiaires est révélateur à cet égard.
En effet, le gain en devises nettes de 3 831 millions en 1964 est dû essentiellement à l'existence de trois catégories de recettes en devises dépendant exclusivement de volontés étrangères :
— d'une part, le solde favorable des opérations gouvernementales, pour + 338 millions, constitué par les dépenses des pays étran- gers en France pour le maintien de bases militaires dans le cadre ' de l'O.TA.N. ;
— d'autre part, les investissements nets des étrangers, pour + 2 716 millions.
— enfin, les profits que la France tire des investissements en devises étrangères dans les pays de la zone Franc d'Outre-Mer au titre de prêts (de la Banque mondiale ou de Gouvernements étrangers) ou de dons (au titre du Fonds européen de dévelop- pement en Outre-Mer).
Dans tous les cas ces sommes se traduisent en effet par le versement au Trésor français (en vertu des Accords de coopéra- tion économique) des devises venues de l'extérieur. Ce poste s'est élevé à + 1284 millions en 1964.
Au total, ces aports de capitaux étrangers non gagnés par notre activité économique se sont élevés à 4 338 millions, ce qui signifie que, sans eux, notre balance des paiements aura été en 1965 non pas positive de 3 831 millions, mais négative de 507 millions, chif- fre relativement faible d'ailleurs et qui aurait été parfaitement supportable par suite de l'ampleur de nos avoirs en devises. Aussi bien, ces avoirs en devises ont un avantage essentiel : ils permet- tent à la France d'attendre et de prendre « à froid » toutes les mesures nécessaires pour relancer son expansion, ce qui se tra- duirait d'abord par l'augmentation des importations de matières premières et de biens d'équipement, et pour développer ces in- vestissements à l'étranger qui constituent un des meilleurs témoi- gnages de sa puissance économique.
Il est sur ce plan regrettable qu'en 1964, selon le Rapport de la Banque européenne d'investissement, les émissions d'emprunts de la part d'Institutions internationales et de Sociétés étrangères qui seraient un moyen pour les français d'acquérir des créances de premier ordre — et liquides — sur l'extérieur, aient été si faibles en France : 30 millions de dollars, au lieu de 224 millions en Alle- magne, et 403 millions au Luxembourg. Etant donné que le total des investissements en France est de l'ordre de 16 000 millions de dollars, les effets d'une plus grande ouverture du marché fran- çais aux émissions étrangères auraient été négligeables tout en valorisant notre place financière dans le monde.
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Plus que jamais, en conséquence, la France dispose des moyens monétaires pour assurer l'expansion intérieure et l'expansion exté- rieure, tandis que les réserves en or et devises sont suffisantes pour que les risques puisent être pris d'une réduction temporaire et supportable d'avoirs en devises dépassant de loin nos besoins courants.
Au service de cette abondance des disponibilités existe d'ail- leurs un réseau bancaire français extrêmement actif et important, tant en France même que dans les pays étrangers. En fait, le ré- seau bancaire français apparaît comme le troisième du monde en densité et en activité, après les réseaux bancaires anglo-saxons.
A noter que les quatre premières Banques mondiales sont amé- ricaines, la première étant la « Bank of America » avec 14 mil- lions de dollars de dépôts ; les cinquième et sixième sont britan- niques.
Le classement des banques pourrait être sensiblement modifié, si l'on tenait compte des crédits accordés aux entreprises : les Banques américaines utilisent, en effet, une proportion bien plus grande de leurs dépôts que les Banques françaises dans des pla- cements en valeurs d'Etat. Depuis quelques années d'ailleurs les banques françaises non seulement modifient profondément leurs structures à la suite de concentrations qui renforceront encore leurs moyens d'action, mais encore à l'extérieur développent les accords avec des Etablissements bancaires ou financiers étrangers.
Les indications précitées, sous forme de chiffres parfois arides, ne prétendent évidemment point recouvrir l'ensemble des com- paraisons' possibles entre tous les secteurs d'activités françaises et tous les secteurs d'activités étrangères. Nous nous sommes efforcés de braquer les « faisceaux d'un projecteur » sur quelques éléments essentiels. Dans dès secteurs moins essentiels : celui des industries légères ou de l'agriculture, on trouverait facilement des situations françaises tout à fait excellentes par rapport à l'étranger, ou du moins à l'étranger européen.
Mais la lecture des chiffres pose inévitablement deux ques- tions : — Pourquoi cette perte de vitesse de la France dans la course à l'industrialisation et à l'expansion depuis un siècle ? — Quelles sont les chances de redressement ?
Rares ont été les Français qui ont voulu se poser avec fran- chise la première question, et fort naturellement les livres d'his- toire ne s'en sont pas beaucoup préoccupés.
Une réponse complète comporterait d'abord des éléments in-
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dépendants de notre volonté ; le dynamisme économique dans beaucoup de pays étrangers a trouvé pour base une expansion démographique qui n'a pas été la nôtre jusqu'à une époque ré- cente ; l'exploitation d'un sol plus riche au point de vue minier a eu pour conséquence, dans la plupart des grandes puissances, de réduire progressivement l'importance relative de l'agriculture, l'in- dustrie paraissant avec quelque raison seule susceptible d'en- traîner un enrichissement rapide des nations.
Mais cette réponse complète intégrerait aussi des raisons com- plexes et anciennes dont les Français et les gouvernements qu'ils se sont donnés depuis plus d'un siècle, sont très responsables : un caractère national insuffisamment énergique dans le domaine commercial malgré de louables exceptions, ou une exploitation in- suffisante des facultés d'invention nationale, une sorte d'auto- satisfaction dans le confort à l'intérieur de frontières, des struc- tures financières qui ne se sont modernisées que tardivement, le souci de modifier le moins possible les habitudes et, enfin, une rentabilité de l'industrie nationale, si faible pendant longtemps, qu'elle pouvait justifier l'intérêt des capitalistes à l'égard des placements à l'étranger.
Sans doute des succès partiels furent réalisés qui sont à l'hon- neur du dynamisme de nombreux groupes de Français et en parti- culier la mise en valeur de considérables territoires en outre-mer, mais qui, il est vrai, étaient loin de disposer des mêmes ressources que les territoires mis en valeur par les Britanniques.
Une évidence cependant devient manifeste et elle peut cons- tituer la réponse à la seconde question : la France est en train de se transformer : non seulement la moyenne de sa population devient plus jeune, mais depuis quelques décennies un nombre croissant de chefs d'entreprise, de cadres, de banquiers, de pen- seurs et d'hommes politiques s'attachent à provoquer des réformes profondes mais qui nécessairement prendront du temps et ne pour- ront pas agir à la fois sur tous les secteurs.
Sans doute, ne sera-t-il pas possible à notre pays de rattraper certains retards dans la technique par rapport aux Deux Super Grands : les U.SA. et l'U.R.S.S. ; nos ressources en argent, en usines, en hommes sont trop limitées pour que nous puissions les rejoindre. Mais par rapport au reste du peloton de tête la France est encore assez forte et dispose d'assez de ressources et de volonté pour envisager l'avenir avec confiance. Encore faudrait-il connaître exactement ce dont nous sommes capables seuls, et ce dont nous ne sommes capables que dans le cadre d'une coopéra- tion internationale, c'est-à-dire d'abord européenne.
PAUL TUROT.