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Les genres de textes et leur contribution au développement psychologique
BRONCKART, Jean-Paul
BRONCKART, Jean-Paul. Les genres de textes et leur contribution au développement psychologique. Langages, 2004, no. 150, p. 98-108
DOI : 10.3917/lang.153.0098
Available at:
http://archive-ouverte.unige.ch/unige:37303
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M. Jean-Paul Bronckart
Les genres de textes et leur contribution au développement psychologique
In: Langages, 38e année, n°153, 2004. pp. 98-108.
Abstract
Jean-Paul Bronckart: Text genres and their contributions to psychological development.
This paper presents some considerations regarding the socio-discursive interactionism, inspired by Voloshinov, and which aims at demonstrating the decisive role played by verbal activities in the psychological development. The author first defines verbal activities and their relations to other forms of human activities. He then proposes his own conception of "text genres", as empirical (and linguistic) expressions of these verbal activities, and his conception of "types of discourse", defined as portions of texts characterized by the same enunciative mode and by (relatively) specific linguistic markers. He finally specifies the role played by text genres and types of discourse in the development of various forms of reasoning.
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Bronckart Jean-Paul. Les genres de textes et leur contribution au développement psychologique. In: Langages, 38e année, n°153, 2004. pp. 98-108.
doi : 10.3406/lgge.2004.938
http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/lgge_0458-726X_2004_num_38_153_938
Jean-Paul Bronckart Université de Genève
Les genres de textes et leur contribution au développement psychologique
1. UN RETOUR A VOLOSHINOV
Comme en atteste son1 ouvrage Marxisme et philosophie du langage (1929/
1977), Voloshinov avait pour objectif de jeter les bases d'une philosophie du langage qui reposait notamment sur trois principes majeurs.
- Toute production idéologique est de nature sémiotique ; les « idées » constitu tives du « monde des connaissances » ont une réalité qui est d'un autre ordre que les entités auxquelles elles réfèrent ; elles constituent dès lors des signes de ces entités référées.
- Ces « signes-idées » ne peuvent émaner de l'activité d'une conscience individuelle ; ils sont des produits de l'interaction sociale et sont conditionnés par cette dernière, et en raison de ce statut, ils présentent toujours un caractère dialogique ; ils s'inscrivent dans un horizon social et s'adressent à un auditoire social :
« Les signes n'émergent en définitive que du processus d'interaction entre une conscience individuelle et une autre. » (1977, p. 28)
« [. . .] tout mot comporte deux faces. Il est déterminé tout autant par le fait qu'il procède de quelqu'un que par le fait qu'il est dirigé vers quelqu'un. Il constitue justement le produit de l'interaction du locuteur et de l'auditeur. » (ibid., p. 123)
- Tout discours intérieur, toute pensée ou toute conscience, présente dès lors un caractère social, sémiotique et dialogique :
« Et la conscience individuelle est elle-même pleine de signes. La conscience ne devient conscience qu'une fois emplie de contenu idéologique (sémiotique) et, par conséquent, seulement dans le processus d'interaction sociale. » (ibid., p. 28) 1. Les études d'Ivanova (2000) font clairement apparaître que l'édition de 1929 de Marxisme et philosophie du langage constitue une version abrégée de la thèse rédigée par Voloshinov en 1925, et que ce dernier doit définitivement être considéré comme étant le seul auteur de l'ouvrage.
Les genres de textes et leur contribution au développement psychologique Sur cette base, l'objectif de l'auteur était d'élucider les conditions de consti tution de la pensée consciente humaine, dans le cadre d'un programme de recherche qui porterait d'abord sur les conditions et les processus de l'interac tion sociale, qui porterait ensuite sur les formes d'énonciation qui sémiotisent ces interactions, et qui aborderait enfin l'organisation des unités-signes à l'inté rieur de ces formes (ibid., p. 137).
Le courant interactionniste social hérité de Vygotski (1934/1997) se caractérise par la volonté de revivifier et de préciser ce projet ; il vise essentiellement à montrer comment les pratiques socioculturelles et sémiotiques des humains, dans le même mouvement, d'un côté génèrent les œuvres et faits collectifs, d'un autre contribuent à l'émergence et à la transformation permanente des capacités psychologiques individuelles. Son programme général se décompose dès lors en trois niveaux d'analyse « descendants », qui peuvent être schématisés comme suit.
Le premier niveau porte sur les dimensions de la vie sociale qui constituent des pré-construits historiques :
- les formations sociales, avec les processus qui les constituent et les faits sociaux qu'elles génèrent (institutions, valeurs, normes) ;
- les activités collectives générales (ou non langagières) en tant que cadres organi sant l'essentiel des rapports entre les individus et leur environnement ;
- les activités langagières, qui commentent les activités générales en exploitant une langue naturelle et qui se matérialisent en diverses sortes de textes ;
- les mondes formels de connaissances (cf. Habermas, 1987), ou structures de connaissances collectives qui tendent à s'abstraire des déterminismes de l'acti vité et de la textualité pour s'organiser selon divers régimes « logiques ».
Le deuxième niveau a trait aux démarches de médiation formative, c'est-à-dire aux processus délibérés par lesquels les adultes intègrent les « nouveaux venus » aux pré-construits disponibles dans leur environnement socioculturel.
Ce champ d'analyse concerne l'ensemble des démarches de contrôle et d'évaluation des conduites qui se mettent en place depuis la naissance, aussi bien que les démarches éducatives qui se déploient notamment dans les institu tions scolaires.
Le troisième niveau concerne les deux types d'effets produits par ces médiations formatives. D'une part, comment ces médiations contribuent-elles à l'émergence, au développement et à la cristallisation des faits sociaux ? D'autre part, comment ces mêmes médiations contribuent-elles à l'émergence et au dévelop pement des processus de pensée consciente des personnes individuelles ?
Nos propres travaux (cf. Bronckart, 1997) s'inscrivent dans ce programme d'ensemble. Au plan des pré-construits, ils sont centrés sur l'analyse des propriétés de l'activité générale et de l'activité langagière se matérialisant en textes. Au plan des médiations, ils sont centrés sur les démarches scolaires d'enseignement-apprentissage de la textualité. Au plan de l'analyse des effets de ces médiations, ils abordent deux problématiques : l'une concerne les conditions de transformation du psychisme sensori-moteur hérité en une pensée consciente
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fondatrice de la personne, et nous avons montré ailleurs {cf. Bronckart, 2003a) que ce processus résultait de l'intériorisation des propriétés structurelles et fonction nelles des signes langagiers, telles que les avait décrites Saussure ; l'autre concerne le rôle que jouent les médiations textuelles dans le développement ultérieur des personnes {cf. Bronckart, 2003b). Ces travaux sont donc orientés par une position que nous qualifions ď inter actionnisme socio-discursif, et leur enjeux central est de démontrer la primauté des processus de sémiose (socio-historique- ment dépendants) par rapport aux processus de noèse (dont les fondements seraient « bio-logiques »), dans la mise en place et le développement du fonc tionnement psychologique proprement humain2.
2. DE L'AGIR AU TEXTE
La description et la conceptualisation du « faire » humain pose de sérieux problèmes, comme en attestent le flou relatif et la concurrence effective de notions comme « agir », « activité », « action », « pratique », etc. Dans ce qui suit, nous proposerons en conséquence un cadre notionnel général relatif à ce champ, qui nous permettra ensuite de situer et de discuter des notions de texte
et de discours.
Le terme d'agir a pour nous un sens générique ; il désigne tout comporte ment actif d'un organisme. Si toutes les espèces témoignent de formes d'agir socialisé et notamment d'un agir communicatif (visant les congénères), l'espèce humaine est apparemment la seule à avoir mis en œuvre un agir eommunicatif verbal, mobilisant des signes organisés en textes, ces derniers lui permettant de construire un espace gnoséologique, c'est-à-dire des mondes de connaissances susceptibles de s'autonomiser par rapport aux circonstances de vie indivi duelles et de s'accumuler au cours de l'histoire des groupes. Pour cette espèce, il convient donc de distinguer, par principe, un agir non verbal, que nous quali fions d'agir général, et un agir verbal que nous qualifions d'agir langagier.
L'agir humain peut d'abord être saisi sous l'angle des activités collectives, c'est- à-dire des structures de coopération /collaboration qui organisent les interactions des individus avec le milieu. Ces activités sont diverses ; elles peuvent être clas sées en fonction de leurs motifs anthropologiques généraux (activités de nutri tion, de défense, de reproduction, etc.), ou de leurs propriétés structurelles, qui dépendent d'options prises par les formations sociales, en fonction notamment des ressources instrumentales dont elles disposent. Et ces activités se transfo rment bien évidemment en permanence au cours de l'histoire de ces formations.
L'agir langagier peut lui aussi être saisi sous cet angle collectif, en tant qu'activités 2. En ce sens, notre travail relève bien d'une psychologie du langage, qui aborde nécessairement la problématique de la constitution et du développement des représentations ; mais contrairement à la position que nous impute D. Malrieu dans ce même numéro, ils contestent radicalement la position représentationnaliste qui oriente la plupart des travaux contemporains de psychologie cognitive.
Les genres de textes et leur contribution au développement psychologique langagières dont la fonction majeure, comme le souligne Habermas (op. cit.), est d'assurer l'entente indispensable à la réalisation des activités générales : elles contribuent à leur planification, à leur régulation et à leur évaluation. Les activités langagières sont diverses parce que leurs propriétés dépendent aussi d'options prises par les formations sociales, mais aussi et surtout parce qu'elles dépendent du type d'activité générale auquel elles s'articulent.
L'agir général peut également être saisi sous l'angle de son rapport à un ou plusieurs individus singuliers, et dans ce cas, nous parlerons d'action (générale).
En une saisie externe, l'action constitue un résultat des évaluations socio-langa gières portant sur l'activité collective ; évaluations qui découpent des portions de cette activité et en imputent la responsabilité (les motifs, les intentions et le pouvoir-faire) à des individus, érigeant ainsi ces derniers en agents de la portion d'activité concernée. En une saisie interne, les individus intériorisent et traitent (acceptent, rejettent, nuancent, réorganisent) les évaluations les concernant, et se dotent ce faisant d'une auto-représentation de leur statut d'agent ainsi que des propriétés de leur action. Dans cette même perspective, on peut définir l'action langagière comme une part de l'activité langagière dont la responsabilité se trouve imputée (par voie externe ou interne) à un individu singulier, qui en devient ainsi l'agent ou l'auteur.
Les domaines de l'activité et de l'action sont respectivement de l'ordre du sociologique et du psychologique, ce qui implique notamment que l'on peut définir une activité ou une action langagières en s'en tenant à des concepts issus de ces deux disciplines, ou encore sans préjuger des propriétés linguistiques de leur réalisation effective. Cette réalisation s'effectue quant à elle sous forme de textes, construits en mobilisant les ressources d'une langue naturelle, et en tenant compte des modèles d'organisation textuelle disponibles dans le cadre de cette même langue. Dès lors, les textes peuvent être définis comme les correspondants empiriques-linguistiques des activités langagières d'un groupe, et un texte comme le correspondant empirique-linguistique d'une action langa gière donnée. Sous cet angle, et de manière paradoxale, si un texte mobilise des unités linguistiques (plus éventuellement d'autres types d'unités sémiotiques), il ne constitue pas lui-même une unité linguistique ; ses conditions d'ouverture, de clôture (et sans doute de planification générale) sont massivement déterminées par des facteurs d'ordre praxéologique ou cognitif ; c'est la raison pour laquelle nous qualifions le texte d'unité communicative. Par ailleurs, dans la mesure où les formations sociales ont, au cours de l'histoire, élaboré divers modèles d'organisation textuelle susceptibles de réaliser une même action langagière, il ne peut exister de correspondance bi-univoque stable entre une action langagière et une sorte de texte.
3. GENRES DE DISCOURS OU GENRES DE TEXTES ?
Dans ce cadre, quel est le statut de la notion de discours, et corrélativement des expressions « genres du discours » et « genres de discours » ?
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Le terme de discours, tel qu'il apparaît chez Benveniste ou dans la « face cachée » de l'œuvre de Saussure {cf. Bouquet, 1999), désigne la mise en œuvre du langage par des individus dans des situations concrètes. Il s'agit donc, par ce terme, de désigner les pratiques et/ ou processus langagiers, par opposition au système de « la langue ». Dans la mesure ou ce système constitue une abstraction théorique seconde, et que la réalité langagière n'est constituée que de pratiques situées, nous avons soutenu {cf. Bronckart & Stroumza, 2002) qu'il convenait de s'en tenir à l'expression d'activité langagière plutôt que d'utiliser
« activité discursive », d'une part parce que l'usage de la notion concurrente de
« discours » pourrait donner à penser que le langage se manifeste autrement que comme pratique, d'autre part parce qu'il est possible de donner à ce terme de « discours » un sens à la fois plus précis et plus profond {cf. 5, infra). N'étant pas maîtres de l'usage, nous ne pouvons néanmoins qu'enregistrer cet emploi du terme de discours comme équivalent de celui d'activité langagière.
Les discours (dans cette acception) sont indiscutablement divers, et c'est pour cette raison que Bakhtine a introduit l'expression de « genres du discours ». Mais certains auteurs, dont Adam en particulier (1999, pp. 81 et sqq.) transforment délibérément la notion bakhtinienne de « genres du discours » en
« genres de discours », pour désigner ce faisant les diverses sortes de textes attestables. Ce déplacement nous paraît contestable pour deux raisons :
- il revient à annuler la distinction de niveau ou d'ordre que le programme métho dologique de Voloshinov posait entre l'agir langagier (ou discours) et le texte ; - il conduit en conséquence à poser de facto une relation de correspondance bi- univoque entre sortes de discours-activités et sortes de textes, ce qui est contredit par les faits.
C'est pour éviter ces deux écueils3 que nous réservons la notion de « genre » aux seuls textes (« genres de textes ») et que nous proposons d'utiliser, pour les autres niveaux, les formules « sortes d'activités générales » et « sortes de discours » (ou « sortes d'activités langagières »).
Quelles sont alors les relations qui peuvent être posées entre les démarches d'analyse du discours et de linguistique textuelle ? Nombre d'auteurs {cf. Adam, op. cit., p. 40) considèrent que l'analyse du discours saisirait les réalités textuelles dans leur rapport aux situations d'énonciation et à l'interdiscursivité, alors que la linguistique textuelle saisirait ces mêmes réalités du point de vue décontextualisé de « la langue ». On relèvera d'abord le poids surprenant qu'une telle position accorde au processus gnoséologique ; c'est le point de vue qui seul créerait l'objet ; or, nous l'avons répété, discours et textes sont des 3. Ce choix ne procède donc pas de l'entêtement, ou de la tendance, que m'attribue Adam, « à appeler "texte" ce que presque tout le monde convient d'appeler "discours", et inversement » (op.
cit., p. 84). Dans le reste du « presque tout le monde » se situent quand même toute la tradition de la théorie des genres (cf. Schaeffer, 1986), l'essentiel de la textlinguistik allemande, et des auteurs aussi sérieux que Genette (cf. 1979/1986) ou Rastier (2001). Et le « tout le monde » (francophone) semble quant à lui bien dépendant de la décision de Harris (1969) de qualifier d'« analyse de discours » une démarche qui, selon les principes d'Adam lui-même, relève pourtant clairement de la « linguistique textuelle ».
Les genres de textes et leur contribution au développement psychologique réalités différentes. Ensuite, la possibilité et le statut d'une étude des textes « en langue » méritent une sérieuse discussion (cf. 4, infra). Enfin, la démarche effec tive des tenants de l'analyse du discours consiste à étudier des unités et des mécanismes linguistiques attestables dans les textes, en tenant compte des rela tions que ces phénomènes entretiennent avec les paramètres de leur arrière- fond praxéologique, cognitif et /ou discursif. À nos yeux, un tel travail relève simplement d'une linguistique du texte, c'est-à-dire d'une démarche ayant admis que les phénomènes linguistiques ne peuvent, à ce niveau, être analysés abstraction faite de leur nature sociale-interactive. Pour réaliser par contre une véritable « analyse du discours », il conviendrait de se situer clairement dans le champ (conceptuel et méthodologique) de la sociologie et/ou de la psychol ogie, ou à tout le moins d'opérer une réelle intégration de ces démarches et de la démarche linguistique.
4. TEXTUALITE ET GENERICITE
Comme l'a démontré Lundquist (1999), les locuteurs d'une langue sont aptes à distinguer un texte de ce qui n'en serait pas un, avec au moins autant d'efficacité qu'ils sont capables de distinguer une phrase grammaticale d'une non-phrase ; dans la conscience du locuteur (qui est un des sièges des phéno mènes langagiers), le texte existe donc, et il est dès lors légitime d'en analyser les propriétés générales.
Les quelques tentatives réalisées dans cette direction mettent d'abord en évidence la complexité des textes, qui tient au nombre et à l'hétérogénéité de leurs modalités de structuration. Rastier (1989) distingue par exemple quatre
« composantes systématiques » présidant à l'organisation sémantique de tout texte (la thématique, la dialectique, la dialogique et la tactique) ; pour lui chaque texte exhiberait une combinaison spécifique de ces composantes, dont seules la première et la dernière seraient nécessaires (et définiraient ainsi sémantiquement la textualité). Dans la version actuelle du modèle « genevois », Roulet, Filliettaz & Grobet (2001) distinguent pour leur part cinq « modules », en tant qu'espaces de traitement et de structuration d'informations d'ordres différents (modules lexical, syntaxique, hiérarchique, référentiel et interac- tionnel), et décrivent une douzaine de « formes d'organisation », résultant du couplage des informations issues de ces divers modules. Enfin, nous avons quant à nous proposé un modèle plus hiérarchique que les précédents, qui arti cule et superpose trois strates d'organisation (l'infrastructure textuelle, les mécanismes de textualisation et les mécanismes de prise en charge énonciative), elles-mêmes composées de processus différents (cf. Bronckart, 1997).
Au-delà de leurs différences, ces propositions, d'une part mettent en évidence la dépendance (au contexte) d'une large part (cf. Roulet) ou de l'ensemble (cf. nous-même) de ces formes, et donc de l'entité « texte » elle- même, d'autre part considèrent que les formes de structuration proposées sont le produit de processus cognitifs qui portent sur des paramètres socio-interactifs et
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qui en dépendent donc, quand bien même la codification linguistique de ces processus dépend aussi des paradigmes de ressources disponibles dans la langue naturelle utilisée. Dès lors, comme le soulignent Roulet et al. {op. cit., pp. 1-28), la démarche d'analyse des textes ne peut être que descendante (des activités sociales aux activités langagières, de ces dernières aux textes et à leurs composants linguistiques), et ce n'est que dans le cadre d'une telle démarche que pourraient éventuellement être identifiées des régularités qui seraient indé pendantes, et des opérations portant sur le contexte, et des particularités des paradigmes de la langue naturelle utilisée, c'est-à-dire des régularités relevant du texte en tant qu'objet linguistique abstrait.
Les textes sont donc des produits de la mise en œuvre de mécanismes struc turants divers, hétérogènes et souvent facultatifs, mécanismes se décomposant en opérations elles-mêmes diverses et facultatives, opérations se réalisant à leur tour en exploitant des ressources linguistiques généralement en concurrence.
Toute production de texte implique dès lors nécessairement des choix, relatifs à la sélection et à la combinaison des mécanismes structurants, des opérations cognitives et de leurs modalités linguistiques de réalisation. Dans cette perspect
ive, les genres de textes constituent les produits de configurations de choix parmi ces possibles, qui sont momentanément « cristallisées » ou stabilisées par l'usage - ces choix relevant du travail qu'accomplissent les formations sociales pour que les textes soient adaptés aux activités qu'ils commentent, adaptés à un
médium communicatif donné, efficaces face à tel enjeu social, etc.
En raison de ce statut, les genres changent nécessairement avec le temps, ou avec l'histoire des formations sociales. En outre, à l'instar des autres œuvres humaines, ils sont susceptibles de se détacher des motivations qui les ont engendrés, pour s'autonomiser et devenir ainsi disponibles pour l'expression d'autres finalités (la finalisation actuelle d'un genre constituant généralement un mixte dépendant et des décisions originelles d'une formation sociale, et de processus ultérieurs de « récupération » ou de « travestissement »). Enfin, comme toute œuvre humaine encore, les genres font l'objet d'évaluations au terme desquelles ils se trouvent affectés (dans les représentations collectives) de diverses indexations : indexation référentielle (quelle activité le texte est-il susceptible de commenter ?) ; communicationnelle (pour quelle interaction ce commentaire est-il pertinent ?) ; culturelle (quelle est la « valeur socialement ajoutée » de la maîtrise d'un genre ?) ; etc.
Cette situation explique que l'on ne puisse poser de relation directe entre sortes d'agir langagier et genres de textes, les tentatives en ce sens procédant en fait d'une adhésion non critique (ou oublieuse de l'histoire) à des indexations sociales synchroniques. Elle explique aussi l'impossibilité de classement stable et définitif des genres, soulignée par maints auteurs ; soit en effet on tente de classer les genres en fonction de leurs finalités sociales, et l'on se heurte alors aux aléas et renversements qui viennent d'être évoqués ; soit on adopte des critères ayant trait aux mécanismes structurants mobilisés par les genres et à leurs combinaisons possibles, et les classements obtenus varient alors en fonc tion du statut hiérarchique attribué à ces mécanismes par les chercheurs. Sous
Les genres de textes et leur contribution au développement psychologique ce dernier aspect, l'impossibilité de classement n'est que la conséquence de l'hétérogénéité et du caractère généralement facultatif des sous-systèmes contri buant à la confection de la textualité.
Quand bien même leur identification et leur classement demeureront toujours problématiques, les genres de textes existent néanmoins, ou plutôt co existent dans l'environnement langagier, et ils s'accumulent historiquement dans un sous-espace des pré-construits humains, pour la désignation duquel nous avions repris la notion à! inter texte. Cet emploi ne correspond cependant pas à l'usage standard et a fait l'objet de critiques recevables (cf. Adam, op. cit., p. 85). Nous ne pouvons toutefois, comme le propose Adam, remplacer cette notion par celle d' inter discour s, dans la mesure où l'espace désigné est constitué de textes concrets, non d'activités ; mais nous pourrions accepter la notion d'architextualité (Genette, 1979), qui marque qu'il s'agit là d'une organisation - aussi floue soit-elle - de textes préexistants, et réserver dès lors la notion d'intertextualité à la désignation des divers processus d'interaction, implicite ou explicite, entre textes (citations, renvois, pastiches, etc.).
Les genres, comme configurations possibles des mécanismes structurants de la textualité, affectées d'indexations sociales, constituent, comme l'affirmait Bakhtine (1984, p. 285), les cadres obligés de toute production verbale. Dès lors, l'analyse des processus de production doit faire intervenir trois éléments.
— L'agent ayant à produire un texte se trouve dans une situation d'action langa gière, que l'on peut définir par ses représentations relatives au contenu thémat ique à sémiotiser, ainsi qu'aux propriétés matérielles et socio-subjectives du contexte de son agir.
— Il dispose aussi d'une connaissance personnelle (et partielle) de l'architexte de sa communauté verbale et des modèles de genres qui y sont disponibles.
— Sur cette base, il va adopter un modèle de genre qui lui paraît pertinent eu égard aux propriétés globales de la situation d'action, et il va adapter ce modèle aux propriétés particulières de cette même situation, et produire ainsi un nouveau texte qui portera, et les traces du genre choisi, et celles du processus
d'adaptation aux particularités de la situation.
Ce mécanisme d'adoption/adaptation constitue une des occasions de déploiement de médiations formativ es évoquées sous 1. L'agent y progresse en effet dans sa connaissance des genres, avec leurs propriétés linguistiques et sociales ; il s'insère de la sorte dans les réseaux de significations collectives cris tallisées dans les modèles préexistants, apprend à se situer à leur égard, à les analyser, à les gérer. Mais si la pratique des genres constitue ainsi un lieu import ant d'apprentissage social, ce n'est cependant pas à ce niveau que se mettent en place les processus de médiation contribuant au développement des propriétés majeures des personnes (construction de l'identité, insertion dans le Temps, maîtrise des raisonnements, etc.). Comme nous l'avons vu en effet, les genres combinent des modes de structuration particulièrement hétérogènes, de sorte qu'ils ne peuvent jamais être entièrement définis par un ensemble donné d'opérations cognitives, qui seraient matérialisées par un ensemble donné d'unités et de règles linguistiques. Ces opérations et ces règles ne sont attestables
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qu'à des niveaux infraordonnés eu égard à Г unité-texte, et nous accordons quant à nous un rôle majeur à l'un de ces niveaux, parfois appelé « mode d'énonciation », et que nous qualifions de type de discours.
5. LES TYPES DE DISCOURS, LEUR STATUT ET LEUR RÔLE
Dans son Introduction à Varchitexte, Genette avait clairement mis en évidence la nécessité de distinguer les tentatives de classement des textes en genres de celles fondées sur leurs « modes d'énonciation » (la distinction posée par Aris- tote entre « narratif », « dramatique » et « mixte » relevant de cette seconde approche). Pour lui, alors que les genre* sont des entités hétérogènes ne pouvant faire l'objet d'un classement stable, les « modes » seraient des
« attitudes de locution » à caractère universel, se traduisant par des formes linguistiques plus stables et donc identifiables :
« Les modes d'énonciation peuvent être qualifiés de "formes naturelles", au moins au sens où l'on parle de "langues naturelles" : toute intention littéraire mise à part, l'usager de la langue doit constamment, même ou surtout si incons ciemment, choisir entre des attitudes de locution telles que discours et histoire (au sens benvenistien), citation littérale et style indirect, etc. Les genres sont des catégories proprement littéraires, les modes sont des catégories qui relèvent de la linguistique [...] » (1986, p. 142).
Outre la distinction benvenistienne citée, celle posée par Weinrich (1973) entre
« monde commenté » et « monde raconté », comme celle posée par Simonin- Grumbach (1975) entre trois « plans énonciatifs », ont bien trait à ces « modes d'énonciation » ; elles décrivent des attitudes de locution générales, qui se tradui sent, dans le cadre d'une langue naturelle donnée, par des configurations d'unités et processus linguistiques relativement stables. Simonin-Grumbach avait tenté de formaliser les opérations sous-tendant les « plans énonciatifs », et d'identifier les propriétés linguistiques des formes qui les réalisent, formes qu'elle qualifiait de types de discours. C'est cette approche qui nous a inspiré et que nous avons tenté de prolonger sous trois aspects notamment.
- Nous avons précisé la différence de statut entre textes (relevant d'un genre) et types de discours : les premiers sont des unités communicatives globales, art iculées à un agir langagier ; les seconds sont des unités linguistiques infraordon- nées, des « segments » entrant dans la composition des textes selon des modalités variables.
- Nous avons ré-analysé les opérations sous-tendant les types de discours, en faisant intervenir deux décisions binaires. Pour la première {disjonction-conjonct ion), soit les coordonnées organisant le contenu thématique verbalisé sont explicitement mises à distance des coordonnées générales de la situation de production de l'agent (ordre du RACONTER), soit elle ne le sont pas (ordre de l'EXPOSER). Pour la seconde, soit les instances d'agentivité verbalisées sont mises en rapport avec l'agent producteur et sa situation d'action langagière {implication), soit elles ne le sont pas {autonomie). Le croisement du résultat de ces décisions produit alors quatre « attitudes de locutions » que nous avons
Les genres de textes et leur contribution au développement psychologique qualifiées de mondes discursifs : RACONTER impliqué, RACONTER autonome, EXPOSER impliqué, EXPOSER autonome.
- Nous avons procédé à des analyses distributionnelles et statistiques (cf. Bronckart et al., 1985) des configurations d'unités et de processus de la langue française exprimant ces mondes discursifs, ce qui a permis d'identifier quatre types de discours, que nous avons qualifiés de « discours interactif »,
« discours théorique », « récit » et « narration ».
- Nos travaux ont, évidemment, fait apparaître qu'existaient aussi des segments textuels qui ne présentaient pas les caractéristiques des quatre types, qui semblaient les mélanger, les transformer ou les transposer (cf. Bronckart, 1997, Chap. 5), et qu'en ce sens notre tableau présentait un caractère
« réductionniste » eu égard aux faits. Mais nous ne prétendons nullement que nos quatre types rendent justice à la totalité des formes d'organisation linguis tique observables ; pour nous, ces types constituent des formats de base (ou idéal-types) dont le statut doit être examiné dans une perspective dialectique et
« génétique » (au sens vygotskien) : les autres sortes de segments attestables découlent de la capacité d'auto-réflexivité du langage, et constituent le résultat d'un travail effectué sur les (ou à partir des) types de base, travail impliquant la maîtrise (pratique ou consciente) des valeurs premières (ou typiques) des unités et exploitant cette maîtrise pour transformer ces mêmes valeurs, et produire ainsi des effets langagiers et/ou « littéraires » nouveaux.
Comme nous l'avons évoqué sous 4, la pratique des genres constitue une occasion d'apprentissages sociaux ayant trait, globalement, à l'adaptation de l'agir langagier aux diverses formes d'agir général. Il ne s'agit cependant là que d'un aspect des médiations formatives ; un autre, sans doute plus nodal, ayant trait à la mise en interface des représentations individuelles (ayant leur siège en un organisme-agent) et des représentations collectives (ayant leur siège dans les œuvres humaines), processus qui se déploient selon nous au niveau des types de discours, parce que ceux-ci constituent, nous l'avons vu, les formats obligés de cette mise en interface.
Lorsqu'il (re-)produit un type de discours, l'agent doit procéder à la planifi cation interne des segments concernés, et il apprend ainsi à mettre en œuvre ces processus indissolublement mentaux et langagiers que sont les raisonnements : raisonnements pratiques impliqués dans les interactions dialogales ; raisonne ments causaux-chronologiques impliqués dans les récits et les narrations ; raisonnements d'ordre logique et/ou semi-logique impliqués dans les discours
théoriques. Dans ce même processus, l'agent apprend aussi à gérer les struc tures temporelles propres aux types, et à se situer par rapport à elles, et il apprend encore à gérer les conditions de distribution des voix et à se situer ainsi dans le concert des différentes positions sociales possibles.
Si la pratique des types contribue ainsi au développement de composantes essentielles de la personne, elle exerce aussi un effet en retour sur les types eux- mêmes, en tant que construits sociaux nécessairement évolutifs. Les conditions de cette transformation historique des types restent cependant quasi complète ment à étudier. Et cette étude nous semble pouvoir être orientée par deux
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questionnements : l'un ayant trait à l'équilibre qui paraît devoir s'établir dans toute organisation « vivante » entre l'entropie générale d'un système (les genres comme structures hétérogènes en perpétuelle extension) et des « noyaux attracteurs » qui réduisent objectivement cette entropie (les types de discours) ; l'autre ayant trait à l'évolution des moyens par lesquels les humains réorganisent et ré-explicitent les conditions énonciatives sous lesquelles ils négocient la « vérité » des connaissances.
Bibliographie
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