• Aucun résultat trouvé

LAMBERT ou l'effet Compton

N/A
N/A
Protected

Academic year: 2022

Partager "LAMBERT ou l'effet Compton"

Copied!
23
0
0

Texte intégral

(1)
(2)
(3)

LAMBERT

ou l'Effet Compton

(4)

DU MÊME AUTEUR Chez le même éditeur Le Cœur de la nuit, roman.

Chez d'autres éditeurs

sous le pseudonyme de Jacqueline Bruller Le Gardien de la mémoire, roman.

Les Héritiers des lumières, roman.

1. Rocaïdour.

2. Les Blanches Années.

3. Le Soleil des loups.

4. Le Hussard blond ou La liberté que nous disions chérie.

Ciel rebelle, roman.

L'exil est ma patrie, entretiens avec Vladimir Volkoff.

La Fleur et l'Oiseau, contes pour enfants.

(5)

JACQUELINE DAUXOIS

LAMBERT

ou l'Effet Compton

JClattès

(6)

La loi du 11 mars 1957 n'autorisant, aux termes des alinéas 2 et 3 de l'article 41, d'une part, que les « copies ou reproductions strictement réservées à l'usage privé du copiste et non destinées à une utilisation collective et, d'autre part, que les analyses et les courtes citations dans un but d'exemple et d'illustration, « toute représentation ou reproduction intégrale ou partielle, faite sans le consentement de l'auteur ou de ses ayants droit ou ayants cause, est illicite » (alinéa premier de l'article 40).

Cette représentation ou reproduction, par quelque procédé que ce soit, constituerait donc une contrefaçon sanctionnée par les articles 425 et suivants du Code pénal.

© 1988, éditions Jean-Claude Lattès.

(7)

A Laurence

(8)
(9)

1

Bien entendu, je suis un vieux garçon et si les choses s'expliquent c'est par là qu'il faut, bien entendu, commen- cer. Vieux et garçon. Assez heureux de l'être, ma foi, Je ne dis pas que certains jours je ne déplore pas à mes côtés, l'absence d'une femme qui partagerait ma vie (mais est-ce bien à un partage que je songe? non, plutôt à une annexion : elle m'adorerait, me rendrait d'innombrables services, facilitant mon travail, aidant à ma carrière, me procurant ce que l'on peut nommer le bonheur, à moi qui ne crois plus guère à ce grand rêve). Au fond, lorsque je m'interroge (je le fais rarement, l'introspection n'est pas mon fort et me déprime le plus souvent) et que je me réponds honnêtement, je m'avoue que j'aime assez cares- ser l'hypothétique existence de cet être magique mais qu'une présence charnelle et quotidienne gâcherait l'équi- libre relatif auquel je suis parvenu en ce milieu de mon existence. (Pour de multiples raisons dont j'aurai peut- être l'occasion de reparler, je n'imagine pas Claudia tenant ce rôle.)

Ainsi donc tout est bien, hormis mes phrases qui sont trop longues, emberlificotées, coupées de parenthèses et de tirets, défaut dont je ne cherche pas à me guérir : pourquoi me corriger de ce que je ne considère pas comme une erreur ? je n'ai jamais estimé que l'exemple à suivre

(10)

était la phrase composée d'un sujet, d'un verbe et d'un complément. J'aime bien que, derrière la locomotive, s 'articulent les wagons, que les subordonnées foisonnent.

S 'il fallait cependant me défendre, j'avancerais que, pour la première fois aujourd'hui, je traite un sujet romanes- que, moi qui suis historien et publie des textes sérieux destinés à un public érudit et relativement âgé - les humanités étant de nos jours le cadet des soucis d'une génération que je crois composée de mutants. J'y revien- drai puisque après tout, non la jeunesse, mais l'un de ses représentants (j'ajouterai un très brillant sujet), est l'objet de ce récit : j'ai nommé mon fils, Lambert Croissy.

Il ne porte pas mon nom et je me présente moi-même comme un vieux garçon, pourtant il est mon fils, il paraît.

A la suite de circonstances beaucoup trop rocambolesques à mon goût et sur lesquelles je n'ai aucun désir de m'étendre, j'ai longtemps ignoré jusqu'à son existence.

Cette singularité explique que le sentiment paternel s'est développé en moi dans le désordre d'une friche.

Lambert a d'abord poussé à l'étranger; j'ai découvert que j'étais père lorsqu'on me l'a restitué. La brutalité avec laquelle j'ai appris son existence m'a impressionné de manière indélébile. A titre provisoire, mes parents, en province, se sont d'abord chargés de lui. Comme souvent, le temporaire s'est éternisé. Il a vécu à Pau. Il y a été choyé.

Moi, passé la stupeur d'une paternité à ce point inattendue, j'ai bientôt éprouvé (j'éprouve encore) une profonde affection pour lui. Mais, lorsque j'ai envisagé de le faire venir près de moi, je me suis heurté à d'innom- brables obstacles, le premier étant qu'il déteste Paris, ma ville. (J'ai soupçonné aussi dans ce rejet, dont j'ai souffert, l'influence de ma famille provinciale.) Ma mère ne cachait pas que ce nouveau changement, succédant aux perturbations qui avaient déjà bouleversé sa jeune exis- tence, lui serait préjudiciable. Pour éviter de me blesser,

(11)

elle n'ajoutait pas, cette femme si attentive aux autres, que l'on ne confie pas l'éducation d'un jeune garçon à un célibataire (je n'avais pas encore rencontré Claudia) quand on peut lui offrir un milieu familial chaleureux, mais elle cachait mal son véhément désir de garder près d'elle un petit-fils qui adoucissait mon absence - dont, après tant d'années, elle ne se consolait pas. J'ai cédé.

Pour lui et pour moi. Je préparais mon doctorat et sa présence à mes côtés aurait fatalement compromis ma réussite.

Pendant les vacances, les liens qui nous unissaient se resserraient. Je ne décrirai pas mon plaisir à découvrir un jeune esprit doué d'intelligence. Les progrès de mon fils me réjouissaient. Il avait des grâces innombrables. Je me souviens d'un été où j'ai trouvé, à mon arrivée dans la maison de Cauterets, ma chambre qu'il avait jonchée de fleurs, composant un parterre odorant au-dessus des tommettes rouges. Ces attentions ne s'oublient pas et vous créent un album d'enfance bien nostalgique à feuilleter lorsque l'on se retrouve seul, sous la grisaille d'un ciel maussade.

Il était presque adolescent lorsque m'est venu le désir de lui donner mon nom; celui de Croissy l'éloignait d'une manière irréparable et me dépossédait de lui. Résolu à entreprendre les démarches administratives rébarbatives, j'en parlai en famille. Nous étions réunis à Cauterets une fois de plus. La maison débordait d'enfants et d'adoles- cents qui ramenaient des fraises et des framboises de leurs expéditions dans les bois, des moustaches de gourmandise et des bouches écarlates qui évoquaient pour moi le bel enfant sur la toile de Fragonard. Contrairement à ce que j'imaginais, loin de se réjouir à l'annonce que je souhaitais mettre de l'ordre dans l'identité de mon fils, ma mère s'est fermée et m'a pris à part avec des airs de confessionnal.

Elle m'a dissuadé de faire aboutir un projet qu'elle estimait préjudiciable à l'équilibre de Lambert. J'ai à

(12)

nouveau cédé. Mais depuis je n'ai pas cessé d'entretenir l'espoir qu'un jour ce serait lui qui demanderait à porter mon nom.

La vie continuait. J'ai appris à souffrir doucement de l'enracinement de l'absence, à me contenter des vacances.

Le déchirement est devenu pour moi une habitude.

Il est peut-être temps d'en toucher un mot, j'ensei- gne, ô archaïsme, le grec et le latin dans une école privée voisine de mon domicile. Je suis féru de belles-lettres, comme on disait jadis. J'ai lu Eschyle et Cicéron, Sophocle et Pétrone. L'Iliade, les Catilinaires, l'Art d'ai- mer et le Satiricon me donnent autant de joies que lorsque je les découvris il y a des années. (Ce sont informations qu'il faut connaître si l'on veut comprendre comment j'en suis arrivé à éprouver de la répulsion pour un être que j'ai d'abord intensément chéri, non seulement parce que les liens du sang font de lui ce que j'ai de plus proche au monde mais parce que tout en moi était porté vers une jeune intelligence qui révélait une nature exceptionnelle.) Mon univers ne se limite pas aux Anciens. Outre Shakespeare, Dostoïevski et les classiques, que je décou- vre, neufs, à chaque lecture, je m'informe de loin en loin de la production contemporaine. Je visite les musées.

J'assiste aux vernissages des expositions, aux générales des représentations pour lesquelles je reçois des cartons d'invitation. Fidèle abonné de l'Opéra, je me rends aux concerts, ballets et créations lyriques de l'année. Il convient d'ajouter à ces distractions le cinéma et un ou deux voyages annuels dont je ne dirais pas qu'ils offrent un caractère culturel (comme tout un chacun, le mot, galvaudé, me hérisse), mais je choisis chaque fois un pays au capital artistique évident. Je l'explore seul, fuyant les groupes, cars et autres circuits guidés. D'ordinaire les paysages m'ennuient, hormis les grandioses : le Grand

(13)

Cañon, la baie de Naples, les forêts de fromagers géants d'Afrique noire. Mais j'ai tant aimé Marilyn dans Niagara qu'en regard de ce que mon imagination m'avait représenté j'ai trouvé les chutes étriquées. Oui, j'attendais plus colossal encore de ce déversement de l'Ontario dans l'Érié. Moment de dépit que j'ai connu à nouveau devant les pyramides. Pourtant, dans ce cas, la fascination n'a pas tardé à agir à distance. De retour à Montparnasse, j'ai évoqué ces volumes géométriques amarrés dans les sables et je n'ai eu de cesse de retourner les voir.

Je revenais d'Égypte pour la deuxième fois, lorsque j'ai trouvé dans mon courrier une lettre de Lambert. J'ai tenté plusieurs fois d'établir une correspondance avec lui.

En vain. Il prend très rarement la peine de me répondre (lorsqu'il le fait, je sens la corvée imposée par la douce pression de ma mère) et c'est tout juste si, au début de l'année, il appose un vague paraphe sur la carte collective que m'expédie la famille.

Or, il a rédigé cette lettre. Poussive, l'écriture est celle d'un enfant de huit ans (il en a dix-sept); le style, qui ne manque pas d'esprit, fait passer les fautes de grammaire, d'autant que la fréquentation des élèves m'a habitué à ne plus m'offusquer de l'absence d'accord du participe ou de celle de la concordance des temps. Je suis vacciné contre les verbes au pluriel agrémentés de s et les substantifs en ent. Les consignes viennent du ministère et enjoignent aux enseignants de ne pas se formaliser de peccadilles qui, de mon temps, en section littéraire, un jour de bac, eussent entraîné l'élimination pure et simple du malheureux candidat. J'aime trop la splendeur du français pour ne pas déplorer ces renoncements qui conduisent à la mise au tombeau d'une culture dont je suis l'héritier.

Révolté par le laisser-aller des médiocres qui nous gouvernent, je mène un combat perdu d'avance. Je me bats pour les humanités abandonnées au profit d'une

(14)

non-culture planétaire constituée de bandes dessinées et d'onomatopées par tous compréhensibles. Accablé par les produits intellectuels au rabais qui encombrent nos devan- tures, je me sens devenir diplodocus.

Mais, que diable! quel âge croyez-vous donc que j'aie? Quarante-cinq ans, pas soixante! Et, si, pour exorciser l'amertume, je me traite moi-même de vieux, les miroirs me renvoient pour le moment le portrait élégant d'un grand corps dégingandé d'un mètre quatre-vingts, habillé avec romantisme (des lavallières, pas de cravates).

Mais je suis tout à fait capable de passer les vacances chez moi en pantalon de velours et col roulé, tapant jour et nuit sur ma machine archaïque que je conserve non sans coquetterie, me nourrissant de saucisson et de sandwiches ou avalant sur le pouce, à la pizzeria du boulevard, spaghetti ou aubergines à la parmesane. Donc, assez grand, maigre, dandy sans affectation, un visage avenant (je prends plaisir au mot moyenâgeux), des cheveux blonds pas encore attaqués par le blanc (difficile vérité, n'ai-je pas repéré au-dessus du front deux fils d'argent ?), un profil classique, des yeux d'un vert d'huître, selon le mot de Claudia qui, sous ce prétexte, depuis trois ans qu'elle me connaît, refuse d'ingérer ces mollusques exquis, prétextant qu'il lui semblerait avaler mes prunelles.

Lambert mesure un mètre quatre-vingt-cinq. Je me souviens de son air triomphant le jour où il a constaté qu'il me dépassait. Il avait tant espéré ce moment ! et moi, qui jusqu'à ce jour avais été le plus grand de la famille, j'ai ressenti un pincement; mais j'ai ri. Il faut inévitable- ment que les fils l'emportent sur les pères, un jour (quel autre moyen de se prolonger?). Devant la famille réunie pour célébrer Noël, j'ai arboré un sourire de satisfaction et déclaré qu'avec encore un effort il pourrait prétendre à s'engager dans les gardes de Sa Majesté la reine d'Angle-

(15)

terre. Il m'a regardé, perplexe. Je plaisantais souvent, ce qui le déroutait.

Plus grand, plus fort que moi, mon fils jouit d'une santé de fer. (La mienne est fragile : je passe les hivers malade, atteint de toux incoercibles qui me laissent sur les genoux, alternant avec des bronchites qui débutent en septembre et s'achèvent en juin. Il m'arrive de faire mes cours bourré d'antibiotiques. Je vois double. La classe flotte devant moi. Mais, loin de m'effondrer, je tire parti de mes malaises si bien que les enfants me trouvent inspiré. Ils applaudissent mes tirades enfiévrées, me suivent dans les couloirs, me pressent de questions, se bousculent à mes cours, plus nombreux que dans les salles de ceux que je refuse d'appeler mes confrères tant leur discours pré-mâché me fait bâiller d'ennui; attitude que blâme le directeur et, sans l'enthousiasme de mes ouailles, il m'éjecterait probablement.)

Donc, plus solide que moi (sa génération est d'une taille qui ne laisse pas de me surprendre), Lambert me ressemble un peu, ce qui me réjouit. N'était qu'il bloucle alors que mes cheveux sont raides, qu'il est plus foncé (presque brun selon l'éclairage), il a le même implant que moi. Sous des arcades dessinées comme les miennes, ses yeux sont d'un bleu éclatant, absolu.

Il a toujours obtenu d'excellents résultats en mathé- matiques, mais (est-ce l'effet de l'éloignement ?) je n'ai pas saisi à quel point il réussissait. Je le savais premier, pourtant j'ai été surpris lorsqu'il m'écrivit, vers Pâques, pour m'annoncer que, sous réserve d'une réussite au bac (dont il ne doutait pas), il serait admis à suivre les cours de mathématiques supérieures au lycée Louis-le-Grand.

Pensionnaire, il logerait dans une cellule microscopique ou un dortoir dont le bruit courait à Pau qu'il était mal chauffé. Mais, du moins, serait-il sur place et dans les

(16)

meilleures conditions de travail possible. Il terminait sur une phrase qui m'a intrigué : tout compte fait, il choisirait peut-être Saint-Louis au lieu de Louis-le-Grand. Plus tard, j'ai compris que le prestige l'attirait moins que l'absolu. Il voulait être le premier et redoutait, à Louis- le-Grand, de n'y point parvenir.

J'ai reposé la lettre et, imaginant le dortoir, j'ai vu cet enfant gâté souffrant de la promiscuité (elle ne dérange que moi : l'été il part en camp un peu partout, dort en communauté, parfois sous la tente et ne s'en plaint pas), mal installé pour travailler, contraint d'éteindre ou d'allumer lorsqu'il désire le contraire, et cela au moment où il devrait fournir un sérieux coup de collier.

Mon appartement est vaste, bien situé (à quelques stations de métro de son futur lycée) : je lui ai proposé une chambre chez moi. N'avais-je pas souhaité sa venue quelques années plus tôt? En cachetant ma réponse, j'imaginais déjà notre installation : il prendrait ma cham- bre; j'émigrerais dans le salon, car je n'ai jamais envisagé de laisser, fût-ce le parent le plus cher au monde, occuper cette pièce qui jouxte ma verrière, abrite mes plantes et surplombe, du cinquième étage, les marronniers d'un couvent dont je suis amoureux. J'y ai donné des fêtes, j'y ai séduit Claudia. (Je reparlerai d'elle plus tard, il suffit pour l'instant de dire qu'elle est âgée de vingt-cinq ans - vingt ans de moins que moi - que nous nous plaisons - même un peu davantage - et n'éprouvons ni l'un ni l'autre le désir de convoler en justes noces.)

Il est plus urgent, en revanche, de présenter l'appar- tement. Si la ville en recèle d'étranges, de mystérieux, certains prolongés par des terrasses suspendues en plein ciel, aucun ne ressemble au mien, assemblage de trois éléments juxtaposés en des temps différents qui lui donnent un charme envoûtant.

(17)

J'ai d'abord habité, dans ce cinquième sans confort, les deux pièces, l'une commandant l'autre, qui ont ensuite constitué ma chambre pendant dix ans. Une petite entrée desservait un cabinet de toilette exigu et une cuisine malcommode disposée en L. Le jour où le propriétaire m'a annoncé qu'il me mettait dehors pour vendre, j'ai répondu : «J'achète! » Je trouvais pourtant l'escalier trop raide (il l'est toujours), la concierge revêche (Mme Tou- cheur a peu changé) et la disposition des lieux catastro- phique. Mais j'avais entassé tant de livres et de manus- crits dans cet espace que l'idée de les déménager m'était insupportable. C'est ainsi qu'au lieu de me ruiner pour une danseuse comme dans un roman de Balzac, je me suis endetté pour mon appartement, le vieux grigou de pro- priétaire n'étant pas homme à consentir la moindre facilité à qui que ce fût.

Je travaillais à cette époque mon doctorat de troi- sième cycle et j'enseignais dans le secondaire au lycée de Massy-Palaiseau, un cauchemar. Les remboursements de mon prêt bancaire engloutissaient mes revenus. Mais, en sortant de ce qui devenait chez moi, je humais avec délices ces parfums d'un Montparnasse qu'on dit fini - il l'est, il n'en faut pas douter - que je n'aime pas moins désormais.

Je frôlais, sur les trottoirs, de ravissantes créatures auxquelles j'eusse été en peine d'offrir limonade ou café.

Mais j'avais mon appartement!

C'est à ce moment, il y a plus de dix ans, peut-être quinze, que j'appris l'existence d'un fils dont j'ignorais que je l'avais conçu. Si j'essaie aujourd'hui de traquer la vérité en ses derniers retranchements (autrement, à quoi bon ces lignes ?), force m'est de reconnaître qu'en dépit de ce que je prétends parfois (vérité, je te pèle comme un oignon!) mon premier mouvement a été le refus. Qu'au- riez-vous fait à ma place? Voilà une femme qui revient du bout du monde, qui a vécu dans ces pays de rêve que les agents de voyages nous présentent comme un nouvel

(18)

Éden, qui affirme avoir quitté la France enceinte de mes œuvres et repart, refusant de s'encombrer de celui dont elle affirme qu'il est notre enfant car elle en attend un autre de l'homme avec qui elle vit désormais. Empêtré dans cette toile, j'eus beau refuser en bloc tout ce qu'elle déclarait, le piège s'est refermé. Les examens de sang auxquels j'ai fait procéder, s'ils ne la confirmaient pas de manière formelle, ne démentaient pas non plus cette paternité.

Après mon troisième cycle, j'ai déposé un sujet de doctorat d'Etat et quitté le lycée de Massy-Palaiseau pour l'école dans laquelle j'enseigne depuis. J'avais achevé de payer mon deux-pièces. L'appartement d'en face était occupé par un couple vulgaire que j'évitais. Mais un jour, en sortant de chez moi, je me suis heurté à un brancard recouvert d'une bâche plastifiée. Ma voisine s'était noyée dans sa baignoire. Tout habillée. Les policiers m'ont interrogé. J'ai dit ce que je savais : rien. Je n'ai jamais découvert le fin mot d'une disparition qui a fait jaser le quartier.

Le propriétaire profita du départ du veuf pour mettre en vente. Je l'appris par la concierge. Elle souhaitait que je m'agrandisse car j'étais propre, céliba- taire et silencieux, alors que les autres, avec leurs tickets de métro, mégots, croûtons, trognons qu'ils jetaient dans l'escalier, lui avaient donné un travail fou. Sans parler de leurs trois enfants.

Acheter ? Mais cela entraînerait des travaux considé- rables et d'abord la destruction de la salle de bains qui, sans cela, garderait toujours à mes yeux le souvenir de la noyée. Contracter un autre prêt alors que je venais de me libérer? Je n'avais pas les moyens d'envisager pareille dépense; je brûlais de l'engager. A cause de Lambert qui grandissait à Pau et qui, peut-être un jour, souhaiterait vivre à Paris. (Il était hors de question de l'installer avec moi dans mon deux-pièces, mais cela devenait possible si

(19)

je m'agrandissais.) A cause aussi de la véranda ancienne, aux longues tiges de fer, figure de proue impavide qui vogue au-dessus du couvent.

Je décide toujours très vite. La concierge m'avait arrêté alors que je sortais : deux heures plus tard, je signais la promesse de vente.

Doublé de l'autre, le petit hall devint une vaste entrée rectangulaire. De la salle de bains rasée, je fis une salle à manger contiguë à la bibliothèque qui commandait salon et serre. La cloison de l'ancien deux-pièces abattue, je disposais enfin d'une chambre à l'ample respiration. Je déteste l'étriqué; la galerie des Glaces me conviendrait pour travailler. Avec les décombres, j'avais éliminé les maléfices d'une mort violente dont certains soutinrent qu'elle fut un suicide, d'autres un assassinat. Désormais en possession de la verrière, je jubilais. Elle devint bientôt le lieu privilégié de mon appartement; elle a fait de moi un collectionneur. J'y cultive, mêlées à des espèces plus communes, des plantes rares : orchidées, carnivores et vénéneuses. L'une d'elles m'a été offerte par un ami chinois avec qui j'ai correspondu longtemps. Il habitait Manille, je n'ai plus de nouvelles depuis des mois.

Ai-je insisté dans la lettre à mon fils pour qu'il s'installe chez moi ou le lui ai-je seulement offert ? c'est ce dont je ne parviens pas à me souvenir. Mais ce dont je garde très bien la mémoire, en revanche, c'est de son enthousiasme pour accepter. Je me suis senti flatté qu'un si jeune garçon consentît à vivre avec un homme de mon âge. Cela m'a rejeuni d'imaginer notre tête-à-tête, père et fils enfin réunis. Je m'efforçais de ne pas trop me jouer d'avance la scène du retour de l'enfant prodigue, mais j'exultais.

Il y avait pourtant beaucoup à faire avant de l'accueillir. Je méditais sur les arrangements à venir

(20)

lorsque (et je vis là le meilleur des présages) l'une des chambres du sixième se libéra. Placée au-dessus de mon appartement, elle dominait la serre. Je l'achetai. Tout s'organisait pour faire de la venue de mon fils une réussite. Il me manquait une belle salle de bains, nous allions l'avoir! On y accéderait par un escalier à rampe courbe qui s'embrancherait dans l'entrée. Je surélèverais la verrière, les plantes prendraient leur essor. La fenêtre d'origine donnait sur la rue, j'en ouvrirais une dans le mur : de la baignoire, je plongerais sur mes arbres tropicaux. Je m'y prélassais d'avance.

Ce fut un rude travail. De Pâques à juillet, je vécus dans la poussière et les gravats une fois encore. Non sans regret, j'interrompis mes recherches sur Spartacus et les esclaves dans la Rome antique, sujet sur lequel je préparais un article. Claudia, sans assortir sa remarque d'autres commentaires, me fit observer que j'espaçais nos rencontres. Mais je n'avais plus le temps pour rien : il fallait nettoyer, arranger, ranger, mettre les choses en place. Et, comme je souhaitais confusément garder mon allégresse secrète, je lui fis longtemps mystère de la venue de Lambert. Je regrettais de la voir moins, mais j'étais pris au jeu : Claudia attendait que j'évoque à nouveau un projet de voyage avec elle lorsque je découvris, chez un antiquaire situé derrière l'avenue de Wagram, un ensem- ble de carreaux de céramique napolitains dans le style des soubassements et des colonnes du cloître de Santa Chiara, à Naples. C'est un lieu où mon âme se sent en repos, où j'éprouve un trouble délicieux qui s'apparente au bon- heur. Il m'y vient aux lèvres des saveurs d'Orient. Rien n'y parle de l'Église catholique romaine, tout y évoque le harem. Les jeunes mariées napolitaines qui, traditionnel- lement, s'y font photographier dans leurs falbalas d'un jour pressentent aussi ces extases païennes. Il faut voir de quelle manière elles se renversent sur la margelle du vieux puits, le cou ployé de la courtisane perçant sous les

(21)

pudeurs de la vierge. Devant ces carreaux, ornant une vitrine terne, j'eus à la bouche le goût des figues sures, du melon et du jambon de Parme dont Stendhal raffolait. J'ai acheté le dix-huitième siècle napolitain, les pêcheurs de la baie d'Amalfi, les vaisseaux de haut bord qui entraient dans la rade, avec Stendhal en prime. Ensuite, au lieu de me remettre à Spartacus, j'ai été obligé de faire le maçon.

A quelques jours des vacances, les entrepreneurs met- taient un coup de collier pour achever les chantiers en train et repoussaient les nouvelles commandes. A la rentrée, il fallait que Lambert et moi fussions bien installés.

Pendant que je gâchais plâtre et enduit, sans voir le temps filer, Claudia est partie à l'étranger. C'était déjà l'été. Je me retrouvai seul, dans un Paris désert, en train de jouer les carreleurs. J'attendais toujours des nouvelles de mon fils. Mon orgueil blessé m'interdisait de l'appeler au téléphone. Une carte postale laconique m'apprit que, le bac réussi, il partait suivre un stage d'anglais à Oxford.

Je lui expédiai un mot pour lui demander la date de son arrivée : j'avais hâte d'achever de mettre sa chambre en état avec lui et à son goût.

Sans attendre sa réponse, je commençai à faire le vide, à déblayer les placards et à empiler du linge dans des valises avant de convoquer l'Armée du Salut.

Restait le problème des livres. Avec les plantes, ils mangent mon espace. Il y en a partout. Ils dégorgent des bibliothèques, se répandent par terre, recouvrent moquette, parquets, tapis, se dressent en colonnes qui prennent appui aux pieds des meubles et dans les angles des murs. Lambert aurait les siens, il fallait dégager. Je n'avais pas souffert de me débarrasser de quatre valises de vêtements; j'eus beaucoup de mal à expulser un millier de volumes. Je les aimais. Ils me mettaient sur les doigts une

(22)

L'effet Compton, vous connaissez ? C'est ce petit élément qui entrant dans un grand y provoque d'irréversibles perturbations ! En clair, un sacré bordel !

Professeur de lettres à Montparnasse, Julien habite un fabu- leux jardin d'hiver, où il collectionne des espèces précieuses, est adoré par ses élèves..., comme par la très jeune et très jolie Claudia dont il pourrait être le père.

Mais ce célibataire a un fils. A dix-huit ans, son sac à la main, Lambert débarque et s'installe chez lui. Alors commence la vie à contresens. Le cœur à vif, Julien assiste à la fin d'un monde, le sien.

Que va-t-il surgir du duel qui s'engage entre eux, tour à tour drôle et cinglant? Le fils, c'est entendu, a des forces à revendre.

Mais le père?

Avec ce livre irrésistible et corrosif sur le conflit des géné- rations, Jacqueline Dauxois publie son septième roman.

(23)

Participant d’une démarche de transmission de fictions ou de savoirs rendus difficiles d’accès par le temps, cette édition numérique redonne vie à une œuvre existant jusqu’alors uniquement

sur un support imprimé, conformément à la loi n° 2012-287 du 1er mars 2012 relative à l’exploitation des Livres Indisponibles du XXe siècle.

Cette édition numérique a été réalisée à partir d’un support physique parfois ancien conservé au sein des collections de la Bibliothèque nationale de France, notamment au titre du dépôt légal.

Elle peut donc reproduire, au-delà du texte lui-même, des éléments propres à l’exemplaire qui a servi à la numérisation.

Cette édition numérique a été fabriquée par la société FeniXX au format PDF.

La couverture reproduit celle du livre original conservé au sein des collections de la Bibliothèque nationale de France, notamment au titre du dépôt légal.

*

La société FeniXX diffuse cette édition numérique en accord avec l’éditeur du livre original, qui dispose d’une licence exclusive confiée par la Sofia

‒ Société Française des Intérêts des Auteurs de l’Écrit ‒ dans le cadre de la loi n° 2012-287 du 1er mars 2012.

Références

Documents relatifs

Sur la base de ces remarques, nous pouvons prédire l‟interprétation de (25) et (26) : en vertu de H1 et H2, (25) peut recevoir une interprétation résultative (< On s‟attendait

[r]

Actualités constitu eront un petit fichier dilns le grand.. Numérote r les différents articles de ces

B'ONNOTTE (Nièvre). M'a lheureusement, objectent de nombreux ca- marades, le stéréoscope présente un gros incon- vénient pour les classes à effectifs importants :

•de dispositifs réfléchissants : blanc à l’avant, rouge à l’arrière, orange sur les côtés et dans les pédales... Les pistes ou bandes cyclables se multiplient mais il

[r]

Je colorie les dents que je

Pour participer à cette course aux nombres, vous aurez besoin d’un bus duplo, playmobil.... Encore un enfant arrive en courant et monte dans